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23/02/2017

Chronique animé: Shin Sekai Yori

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Dystopie et science-fiction ont toujours fait bon ménage. Parmi les œuvres plus emblématiques, nous retrouvons bien évidemment Le meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, publié en 1932 dans la langue de Shakespeare. Acclamé même par l’idéologie orthodoxe du moment, le roman décrit un futur sinistre. Bien sûr, nos chiens de garde prennent toujours le soin de s’arrêter au bon moment : aucun rapport entre le livre et la société actuelle, le mondialisme et le progressisme. Mieux vaut dénoncer la novlangue de l’administration Trump en feignant d’être soi-même une partie de Big Brother1. Ils sont drôles…

Revenons au sujet. Je parle de cette pépite à cause de son association à un roman japonais sorti en 2008 du nom de Shin Sekai Yori. Ecrit par Yusuke Kishi, auteur à succès au pays du Soleil, ce livre lui a permis de gagner un prix national de science-fiction là-bas. Les noms anglais du Meilleur des Mondes (« Brave New World ») et Shin Sekai Yori (« From the New World ») sont très proches. Par conséquent, on comprend aisément le rapprochement qui a été effectué à maintes reprises. Mais qu’en est-il réellement ? Pour le savoir, nous allons nous intéresser plus singulièrement à l’adaptation en série animée de Shin Sekai Yori, datant de 2011. En effet, il n’existe pas de traduction française officielle du livre.

L’histoire se situe mille ans après notre ère. Nous suivons Saki Watanabe, une fille âgée de 12 ans, et ses amis. Ils vivent dans une communauté agraire de 3000 habitants, possesseurs de puissants pouvoirs télékinésiques. Ce petit bout d’humanité subsiste quelque part au Japon dans un environnement idyllique de 50km2 délimité par une limite sacrée. Il n’existe pas de système monétaire et la technologie a involué. La science reste très présente mais elle est non progressiste et se borne à la compréhension du monde. Celui-ci est redevenu un lieu à découvrir, peuplé de créatures plus étranges les unes que les autres.

Malgré ce cadre quasi-utopique, on comprend que quelque chose de malsain se trame dès le premier épisode. La série ne se maintient pas dans le mystère, les tenants et les aboutissants se dévoilent rapidement. Les enfants sont justes incapables de décoder les événements, parce qu’ils sont modelés dès leur plus jeune âge. Le but est de contrôler leurs pouvoirs qui peuvent mettre en danger toute la stabilité de la société. Je n’en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte.


Comme dans Le meilleur des mondes, la manipulation mentale et le conditionnement caractérisent cet univers. L’originalité de Shin Sekai Yori est d’utiliser le bouddhisme Zen, une éducation ouverte, l’entraide, l’amour comme instruments de contrôle. On peut également faire un parallèle avec le livre d’Huxley sur l’importance de l’usage du sexe mais la comparaison trouve ici sa limite, comme nous allons le voir. Les humains de Shin Sekai Yori emploient le sexe à la manière des Bonobos2 pour résoudre les conflits et atténuer le stress. Ne soyez donc pas étonné de voir de l’homosexualité. Cette mention des bonobos et d’autres éléments indiquent que l’auteur a puisé abondamment dans la littérature biologiste et évolutionniste, plus particulièrement celle liée à l’éthologie. Ce n’est pas pour rien que les « extaterranus » sont proches des rats taupes nus. Il est à noter que le célèbre éthologiste Konrad Lorenz est mentionné clairement à une reprise dans le roman.

Par mégarde, beaucoup de commentateurs se sont trompés et ont associé trop hâtivement Shinsekai Yori et Le meilleur des mondes à cause de leurs titres semblables. Or, L’agression, une histoire naturelle du mal de Konrad Lorenz transpire tout au long du déroulement de l’intrigue de manière plus abondante. La série interroge clairement les limites de l’éthique en les confrontant à celles de l’éthologie et on retrouve une partie des idées développées par notre scientifique germanophone.

En outre, ce n’est pas une vraie dystopie à proprement parler, la fin de l’Histoire n’a pas encore sonné. On retrouve en trame de fond une réflexion sur la vie des civilisations, les âges d’or et les âges sombres. Rien que ça ! J’en ai trouvé Shin Sekai Yori que plus palpitant. On sait par quel chemin nous entrons mais on est vraiment surprit vers là où on est amené. En la regardant, je me suis rappelé une fameuse citation de Lovecraft : « Les sciences, chacune allant dans sa propre direction, nous ont jusqu'ici fait peu de mal ; mais, un jour, l'imbrication de savoirs disparates ouvrira des fenêtres si terribles sur la réalité et sur notre position effrayante au sein de celle-ci, que tout ceci nous rendra fous ou nous fera fuir dans la sécurité d'un nouvel âge sombre. » De manière plus anecdotique, l’œuvre m’a fait aussi un peu penser à la façon dont le Japon traite sa période d’occupation de la Chine et de la Corée.

La richesse du propos est surprenante car il sait se renouveler au cours du récit et nous lance un pavé au milieu de la mare dans la dernière ligne droite. Cette série qui semble anodine sort à maintes reprises des cadres de la bien-pensance. D’une façon assez cocasse, certaines personnes l’ont remarqué et ont crié au loup puisque quand on décode le message final, il est assez couillu. La science-fiction se sublime dans la description d’un réel, devenu quasi-interdit d’appréhension par des voies directes. Cependant cette médiation (forcément indirecte) empêche qu’une partie des spectateurs saisissent le propos, d’autant plus qu’ils sont dans une position bien souvent passive qui ne pousse aucunement à dépasser l’implication émotionnelle provoquée par la narration.

Porté par un scénario et un univers haletant, soutenue par une animation et une bande originale de qualité, j’ai ressenti l’influence, bien au-delà du Meilleur des mondes, d’autres grandes créations de la science-fiction. Comment ne pas penser à : Dune, La stratégie d’Ender, Nausicaä de la vallée du vent, Akira, Starship Troopers, Ghost In The Shell et Battle Royale3.

Un point qui m’a fait adorer Shin Sekai Yori est que nous ne sommes pas en présence d’une création manichéenne assez creuse comme le film The Giver dont Shin Sekai Yori partage des éléments en commun. Ici, le propos est tragique4 (au sens athénien du terme) sans être totalement amoral. Le mal est un sous-produit du bien et inversement selon les situations ainsi que les points de vues. Les droits de l’homme qui se confrontent enfin au réel.

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Malgré les louanges que j’ai adressés à cette pierre angulaire de l’animation japonaise, la série pâtit de quelques défauts, tous issus de son rythme particulier. Par exemple, elle fait le choix de ne pas poser le décor au premier épisode pour ensuite rétrograder dans les deux épisodes suivants. Regardez donc le premier épisode deux fois. Beaucoup d’informations y sont données et vous risquez de passer à côté de détails importants. D’autre part, j’aurais aimé que l’ouverture de la dernière partie soit développée davantage, nous aurions pu profiter du point de vue renouvelé de l’héroïne sur cette communauté si particulière. Autre aspect qui me chagrine est que beaucoup de personnages manquent un peu de développement, ils se font happer par l’histoire, ce qu’ils représentent et les réflexions qu’on développe à travers eux. Le scénario est tellement dense qu’il a fallu faire des choix pour le faire tenir sur 25 épisodes.

Heureusement les quelques défauts sont largement compensés par le reste. Shin Sekai Yori renouvelle son média grâce à son univers particulier, ses sujets de fonds normalement réservés à une niche et son scénario solide. Si je devais faire une liste des 5 meilleures séries d’animation que j’ai vues, elle en ferait partie, pour trois raisons que je n’ai pas mentionnées auparavant. Premièrement, le personnage principal est une réussite, une sorte de réconciliation entre Antigone et Créon, sans exagération. Deuxièmement, pour les questions qu’elles nous amènent à nous poser dont :

  • Est-ce que la vérité suffit à changer quelqu’un ?

  • Est-ce que tout le monde peut supporter la vérité ?

  • Devons-nous tout savoir ?

Troisièmement pour ces pointes philosophiques placées ici ou là du genre : « La résistance d’une chaine ne dépend que de son maillon le plus faible. » Je vous laisse méditer là-dessus. Bon visionnage. Et, si vous avez le courage, jetez un coup d’œil ensuite au roman qui est très proche de son adaptation5.

PS : Michel Drac a très bien présenté le livre majeur de Konrad Lorenz sur l’agression. Un bon complément qui vous fera comprendre Shin Sekai Yori. Vidéo ici.

Valentin / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

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1 http://mashable.france24.com/divertissement/20170128-donald-trump-1984-george-orwell

2 Le livre la voie virile montre une dichotomie intéressante ente communautés de bonobos et communautés de chimpanzés.

3 La peur que la prochaine génération détruit tout

4 Le fait aussi qu’on connait une partie des évènements à l’avance me fait dire que Shin Sekai Yori a un côté tragique.

5 Vous pouvez trouver une traduction officieuse en anglais.

 

19/02/2017

Chronique littéraire: Xavier Eman "Une fin du monde sans importance"

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Xavier Eman, Une fin du monde sans importance

(Editions Krisis, 2016)

 

Pour dépeindre l'esprit de notre époque, les chroniques de Xavier Eman n'ont pas leur pareil. Après avoir écrit plusieurs dizaines (voire centaines) de ces chroniques originales prenant la forme de nouvelles, courts récits et autres réflexions, l'auteur publie enfin son premier recueil. Une fin du monde sans importance nous permet ainsi de retrouver une bonne soixantaine de ses textes, extraits d'Eléments ou de son blog A moy que chault.

Servies par une plume acerbe et un style d'écriture agréable, les chroniques de Xavier Eman témoignent d'un esprit aiguisé qui scrute le monde actuel avec amertume et réalisme. Pour cela, l'auteur utilise les scènes simples du quotidien, que ce soit une conversation avec les collègues de travail ou une visite au supermarché du coin. Le constat y est clair : le monde moderne est mou, petit, décrépi, minable même. L'obsession du paraître qui y règne n'a d'égal que le vide abyssal de ce qu'il a à proposer aux gens. C'est d'ailleurs ceux-ci, les gens qui nous entourent, les gens d'aujourd'hui, qui sont le principal sujet des réflexions et constatations de Xavier Eman. On pourrait même se demander si notre époque est comme elle l'est est à cause des gens ou si ceux-ci sont comme ça à cause d'elle...

Dans la plupart des chroniques, nous suivons le personnage de François, sorte d'anti-héros catalogué par ses contemporains comme « intello, réservé, assez laid, maladroit et taiseux ». Ajoutez-y un soupçon de cynisme et de méchanceté et vous y êtes ! C'est par les yeux et l'esprit de François que notre époque se voit analysée. Tous ses totems (le travail, la consommation, les loisirs, les petites habitudes...) sont mis à mal par l'ironie et la clairvoyance de François. Sorte de fataliste actif, il se débat, désabusé, entre les gens qu'il croise et côtoie au quotidien... Et que cette galerie de personnages emblématiques de notre temps est savoureuse ! Rebelles du dimanche, bourgeois suffisants, femmes modernes, couples et familles merdiques, tout le monde en prend pour son grade. François (l'auteur?) lui-même est traité à la même enseigne : il est loin d'être parfait, le sait et l'assume. Il constate la décrépitude d'une bonne partie de ce qui l'entoure mais a quand même la volonté d'évoluer... quand il ne s'enferme pas dans cet alcool-refuge qui lui paraît souvent être la seule manière de s'échapper de son environnement immédiat.

Ce qui est plaisant avec Xavier Eman, c'est que le lecteur peut se retrouver lui aussi piqué par une tirade assassine ou un trait d'esprit humoristique. Sommes-nous aussi parfaits que nous le pensons ? Sommes-nous vraiment ceux que nous disons être ? Vivons-nous en accord avec nos principes, avec nos valeurs ? Evitons-nous la facilité ? Avant de critiquer les autres, regardons-nous dans un miroir. Ce renvoi à certaines de nos imperfections est salvateur car il mène ceux qui veulent évoluer et grandir, ceux qui, surtout, en ont la volonté (un terme qui n'a jamais paru si inactuel) au chemin exigeant de la verticalité.

Ann et Rüdiger / C.N.C.

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25/01/2017

Chronique de film : Your Name de Makato Shinkai

Chronique de film : Your Name de Makato Shinkai

Sortez le champagne, ce n’est pas tous les jours que vous me verrez écrire un article pour émettre un avis positif sur une comédie romantique en salle. Celles que j’ai appréciées se comptent sur les doigts d'une main. Mais je dois bien admettre que Your Name, est une vraie réussite. A l’heure où je vous parle, ce film d’animation japonais est en train d’exploser le box-office1, dépassant même les réalisations d’Hayao Miyazaki.

Your Name est réalisé par Makato Shinkai, adapté d’un roman écrit par Shinkai lui-même. La première œuvre que j’ai regardé de lui s’appelle la voix d'une étoile (The Voices of a Distant Star). Ce court-métrage mélange subtilement la Guerre Eternelle, chef d’œuvre de la littérature de science-fiction2, et Neon Genesis Evangelion, véritable OVNI dont je n’ai jamais compris les raisons de sa popularité. Dans ce court animé de 25 minutes, on retrouve déjà les thèmes favoris de l’artiste: le temps, la distance, l’amour, l’espace. On y aperçoit aussi sa patte graphique, avec l’utilisation de l’After Effect, qui sert à mettre en œuvre des moments purement poétiques.

J’avais trouvé excellent 5 centimètres par seconde et The Garden of Words, enfin des œuvres récentes qui parlaient d’amour intelligemment et que je ne trouvais pas ridicules. Alors que par le passé Makato Shinkai donnait une vision de l’amour plutôt amère dans Your Name elle se veut plus douce sans être niaise pour autant. J’y reconnais une histoire typique d’Extrême-Orient avec toute sa naïveté reposante. Cette naïveté ne peut perdurer en Europe à l’heure du grand remplacement et de la cas-socialisation. Nos rues sont trop sales et nos concitoyens trop aliénés pour que la magie et la poésie y trouvent leur place.

Je ne veux pas vous gâcher la découverte du scénario de Your Name, c’est pourquoi je ne m’y attarderai pas. Le film est assez riche pour écrire sur d’autres aspects tout aussi intéressants. Je pense notamment à la représentation du japon urbain et du japon rural. J’ai particulièrement aimé comment ces deux mondes sont employés pour traiter du thème de la tradition. De mon point de vue, l’auteur cherche à nous montrer que même si tous les détails de la tradition ont été perdus, il reste quand même l’esprit qui les anime, la conscience de sa place dans l’univers. « La tradition c’est ce qui ne passe pas » écrivait Dominique Venner. Pourtant, le réalisateur montre d’un autre côté que finalement toutes les traditions tendent à se perdre dans notre vie urbanisée et hyper-individualisée3. Par le film, on sent que le Japon traverse une véritable crise existentielle qui rentre en résonance avec leur rapport particulier à l’éphémère et aux catastrophes. Je ne nommerai pas cette transformation comme étant l’occidentalisation du Japon mais bien une domestication face à la marchandise.

J’ai adoré le film pour ces purs moments de contemplation, ces moments où le réalisateur pointe l’index vers l’infini, une de ses marques de fabrique. Si vous avez aimé Interstellar pour certains plans magnifiques, vous ne serez pas déçu avec Your Name. Toute la beauté, la violence, l’immanence, l’éternité de la nature y sont superbement représentés. Makato Shinkai développe un animisme hérité du Shintoïsme et il va bien au-delà. J’y ai vu un rapport au divin proche d’un certain paganisme, un panthéisme pour tout dire qui ne se limite pas à l’immanence pure. Ici, le monothéisme et le polythéisme sont les deux faces d’une même pièce. Il est tout, il est un, il est multiple. La plupart des personnes passeront à côté de sujet puisque nous sommes devenus incapable de le voir. Je demeure tout de même assez surpris de ne pas avoir lu de chronique le mentionnant car, il est central dans le déroulement du film. Me rappelant Louis-Ferdinand Céline, je crois que « nous rêvons d'être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. »4.

Beaucoup parlent d’un chef d’œuvre comparable voire supérieur au Voyage de Chihiro. De mon côté, je trouve que c’est une perte de temps que de vouloir départager deux perles. D’autre part, je n’ai pas toutes les clés pour comprendre ce qui fait le génie d’une création. Tout ce que je peux affirmer est que vous devez le voir en famille et plus particulièrement en couple, vous ne perdrez pas votre temps.

Valentin/C.N.C.

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1 http://www.lefigaro.fr/cinema/2017/01/22/03002-20170122ARTFIG00010--your-name-le-n1-des-films-japonais-rentre-dans-le-box-office-mondial.php

2 Je l’avais découvert grâce à une vidéo de Piero San Giorgio. Il n’est pas juste divertissant mais nourrit véritablement l’esprit, aidant à mieux comprendre notre présent et notre futur.

3 Cela ne nous rend pas plus indépendants pour autant.

4 Louis-Ferdinand CÉLINE, Les Beaux Draps

 

30/12/2016

Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

 Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

petit traité.jpgSylvain Tesson a 33 ans en 2005 lorsqu'il publie son Petit traité sur l'immensité du monde aux Éditions des Équateurs. La plume de notre géographe-aventurier est déjà de qualité et on laisse notre regard cheminer sur les pages comme l'auteur trace son chemin dans les immensités sibériennes, sur les cathédrales françaises ou dans l'altitude tibétaine. « Quelle que soit la direction prise, marcher conduit à l'essentiel. » et l'ouvrage, assez court (167 pages), également ; abordant non seulement l'esprit du vagabondage mais aussi des réflexions autour d'éléments plus concrets comme le bivouac. Un bémol toutefois, l'auteur semble un peu trop pétri de certitudes sur un grand nombre de sujets et certains propos de ce Petit traité ... contrastent avec ceux tenus récemment dans son dernier ouvrage Sur les chemins noirs dont on connaît le contexte et qui dénote une plus grande maturité.

Sylvain Tesson exalte un goût de vivre, une soif de l'aventure et se fait le chantre d'un nomadisme romantique aux confins du monde. Il cherche à fuir la laideur du monde moderne, et on le comprend. Relatant de nombreuses expériences vécues il exhume dans le quatrième chapitre la figure du wanderer de Goethe mais également celle de l'Anarque jüngerien, ce qui n'est pas pour me déplaire. Qu'est-ce que le wanderer ? Le vagabond romantique allemand du XIXeme siècle qui chemine sans savoir où il va dormir le soir même avec son « âme ouverte à tous les vents ». Une figure qui refusait en quelque sorte les bouleversements issus du XVIIIeme siècle : sacralisation de la propriété, rationalisme scientifique, aménagement du territoire, refoulement de la nature sauvage.

En romantique, Tesson fait aussi l'éloge de la poésie : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie ! Le vagabond peut réciter des vers inépuisablement. La poésie remplit les heures creuses. Elle entretient l'esprit et gonfle l'âme. Elle est un rythme mis en musique. » Mais d'une poésie qui s'adapte à la géographie puisqu'il sélectionne les auteurs en fonction du terrain : « Péguy sur la plaine, arasée, Hugo dans le marais, Apollinaire en altitude, Shakespeare dans la tempête, Norge quand je suis saoul. » ce qui constitue en effet une alternative intéressante aux chansons scouts et autres chants militaires.

Mais pourquoi vagabonder, marcher, s'aventurer, voyager ? Parce que « ouvrir les yeux est un antidote au désespoir » et parce que « Voyager, ce n'est pas choisir les ordres, c'est faire entrer l'ordre en soi. ». Etant moi-même randonneur, tout cela me parle, même si je suis en désaccord avec Tesson lorsqu'il considère que la marche n'a pas à régler nos questionnements existentiels. Voilà d'ailleurs une de ses certitudes battues en brèche par sa chute et ses chemins noirs... Il n'y a pas simplement une seule façon d'aborder l'aventure et la marche. L'ouvrage de Tesson fait écho par certains points au récit d'Erik L'Homme dans Des pas dans la neige, pas seulement parce que le Petit traité... évoque le yéti qui nous rappelle l'homme sauvage, mais parce qu'il y a ici une démarche et une expérience de vie, un regard face à l'existence qui se rapproche. Pourtant là où Erik L'Homme n'hésite pas à dire que chaque pas nous rapproche de nous-même, on ressent un peu chez Tesson une volonté quasi ascétique de s'éloigner de soi-même.

Ce Petit traité... est un essai riche, à lire au moins une fois et à emmener avec soi lorsqu'on se décide à affronter les plaines et les forêts, ou à escalader les parois qui se dressent face à nous, y compris dans notre existence.

Jean / C.N.C.

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Chronique de livre : Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

 

28/12/2016

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

dawkins.jpgÀ l'occasion de la sortie de l’édition anniversaire fêtant les 40 ans du livre Le Gène égoïste, le Cercle Non Conforme souhaite vous présenter un des ouvrages de biologie les plus controversés/commentés, trônant parmi les volumes scientifiques les plus vendus de tous les temps. Celui-ci traite de l’évolution des êtres vivants et s’inscrit dans la lignée du néo-darwinisme. Son auteur, Richard Dawkins est devenu célèbre en grande partie grâce à ce succès de vente. Anglais d’origine, ce biologiste et éthologue à l’accent mélodique, a passé une partie de sa carrière à la prestigieuse université d’Oxford et a reçu de nombreux prix internationaux pour ses travaux. L’adjectif « vulgarisateur » qui lui est souvent accolé ne lui est pas usurpé, il faut lui reconnaître un véritable talent pour promouvoir ses idées1.

Richard Dawkins s’est aussi illustré dans l’athéisme militant, participant notamment à des émissions télévisuelles contre des religieux, dans la réalisation de documentaires2, ou encore en étant à la tête de sa propre fondation. Il a écrit Pour en finir avec Dieu (en anglais : « The God Delusion ») qui mériterait que l'on se penche dessus dans une autre chronique pour son côté « SJW de l’athéisme » et sa résonance mondiale. En outre, l’auteur nous gratine de ces réflexions libérales3 (au sens anglo-saxon) que je perçois arrogantes sur la société et la politique en général. L’exemple récent, assez révélateur, est sa réaction à l’élection de Donald Trump et au BREXIT4, parlant de « bigoterie redneck » et d’électeurs « sans éducation » et « anti-intellectuels ». La science étant désormais associée directement à la vérité, on n’hésite pas à dire n’importe quoi en l’utilisant comme bouclier de nos jours. Je lui donne raison sur un point, les mauvais électeurs sont anti-intellectuels. L’intellectuel de gauche (pléonasme) ne passe plus son temps qu’à accompagner le mouvement du capital globalisé et à reformater les temps de cerveaux disponibles selon la ligne du Parti informe au nom de la lutte contre – insérez la bête immonde adéquate. Il s’est coupé du peuple pour délirer dans le concept et mieux lui cracher dessus ; le déclassé de la mondialisation ne peut pas aimer un VRP des plus zélés du système qui le détruit. En lisant cela, certains internautes pourraient rebrousser chemin. Je vous rassure, Dawkins traîne, certes, des facéties critiquables, il n’en demeure point un crétin et ne s’étend que peu sur les thèmes susnommés dans la présente œuvre chroniquée.

Avant de poursuivre, soyons clair, l’auteur de ces lignes n’est pas un expert en biologie et n’a pour arme qu'un peu d’esprit critique et d’intérêt pour les domaines de la connaissance en général. Mon but ici n’est pas de confirmer/infirmer la théorie du gène égoïste, de vous donner une réponse définitive sur le sujet mais plutôt de piquer votre curiosité. Je crois fermement qu’il subsiste des sujets qui ne peuvent être explorés dans un texte de 1.000-1.500 mots. Je me tiendrai ici à exposer les lignes de force qui structurent Le Gène égoïste et mes points d’étonnement. Pour le reste, vous y travaillerez.

Le Gène égoïste est une tentative de réponse à une question fondamentale qui traverse le darwinisme : « Quelle est l’unité de la sélection naturelle ? ». Pour notre scientifique favori, ce n’est ni l’espèce, ni le groupe, ni l’individu mais le gène. Il demeure l’unité de sélection du vivant parce qu’il réussit à combiner trois caractéristiques : longévité, fécondité, fidélité de duplication. Mais qu’est-ce qu’un gène me dirait vous ? Ici, si vous avez entrepris des études de S.V.T. au lycée, oubliez la définition scolaire ; on y emploie souvent le gène indistinctement du cistron, morceau d’ADN codant une protéine particulière. Ici c’est un bout d’ADN de taille variable, se situant entre le chromosome et le cistron. Plus il est grand, plus il a de chances d’être détruit à la prochaine méiose à cause de la redistribution génétique.

Les gènes sont immortels bien qu’ils ne survivent que quelques semaines dans leurs cellules. Ses fidèles copies de lui-même lui donnent l’occasion de transcender sa mortalité. En tant qu’individus, nous ne sommes que temporaires ; les populations peuvent se mélanger, les gènes demeurent. Le rôle des êtres vivants pour le gène n’est que celui de véhicule.

N’entendez pas, par ailleurs, le terme égoïste dans son sens classique. Il est opposé à celui d’altruiste : est considéré égoïste ce qui augmente ses chances de survie aux dépens des autres ; est considéré comme altruiste l’inverse. Dans le cas du gène, il favorise sa copie au détriment des autres. Cet égoïsme du gène transparaît à tous les niveaux des êtres vivants notamment avec la notion de stratégies évolutivement stables (SES), la théorie du jeu appliquée à l’évolution. Au vu de l’importance de la théorie du jeu pour la pensée économique libérale et le contexte politique de la sortie du Gène Égoïste (arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan dans les années 70), on comprend pourquoi le livre a été taxé de porte-parole du darwinisme social et de l’ultra-libéralisme. Le livre, pourtant, ne donne pas l’occasion de statuer sur ces questions humaines. Il s’attache juste à mathématiser les choix des gènes pour, par exemple, mieux expliquer l’altruisme chez les individus qui partagent un patrimoine génétique très proche (théorie de la sélection des parentèles). Cette mathématisation ne doit pas choquer, après tout comme l’expliquer Dawkins, qu’elle soit consciente ou non, elle est présente, il suffit de regarder la forme en spirale d’une coquille d’escargot5.

Le chapitre nommé « la bataille des sexes » est passionnant. Il étaye entre autres l’émergence du sexe mâle et femelle. N’en déplaise à « Jean Bourdieu », étudiant moyen en fac de sociologie, la différenciation sexuelle est une réalité factuelle, lui qui nous assomme de sa vulgate en mode automatique : « La nature, cette sale construction sociale des classes dominantes blanches hétérosexuelles cisgenres qui oppressent les oppressés du capital ». Tel qu’il est, le livre ne cherche pas à résoudre la question : « Nature ou culture ?». Les gènes sont juste un paramètre dans l’équation de l’être humain, pas l’unique déterminant de ses comportements.

Parlons-en de cette influence. Les gènes dirigent leurs hôtes indirectement. Ils leur fournissent les outils et des règles générales basiques à suivre afin de survivre dans des environnements imprévisibles. Ces instructions peuvent prendre cette forme : « Si quelque chose a un goût sucré, manges-en, c’est bon pour toi ». Bien sûr, le code n’est pas écrit dans un langage humain comme ici et peut être contourné : la surabondance nocive du sucre dans nos sociétés n’était pas prévue dans le plan.

D’autre part, il est à noter qu’un gène n’a de sens qu’en relation avec d’autres gènes. Ainsi, un gène codant des dents effilées et tranchantes est peut-être un bon gène pour un carnivore, mais est inadapté pour un herbivore qui a besoin de dents plates. Cette notion de complémentarité peut sembler paradoxale avec celle d’égoïsme. Le volume regorge d’exemples de cette lutte de forces contradictoires dans la nature.

Dawkins est un écrivain virtuose, il mélange avec habileté : un détachement scientifique, une passion rare et une pincée d’imagination. Je me suis montré sévère avec Dawkins au début de l’article, parce que le livre est un vrai bijou et il me peine de voir une personne aussi talentueuse gaspiller parfois son énergie. Il communique ses idées et celles de ses confrères brillamment : il laisse beaucoup de places à tous ces chercheurs inconnus du grand public qui ont façonné sa pensée. Malheureusement, aussi génial qu’il soit en tant qu’auteur, je doute qu’il puisse nous expliquer clairement le fonctionnement du système administratif français. Il reste des choses seulement accessibles à Dieu6

Il est impossible de parler de l’intégralité du livre dans une chronique, je conseille donc le livre à tous les curieux. Je le recommande particulièrement aussi à tous ceux qui défendent des positions créationnistes/antiévolutionnistes. Des positions qu’on ne voit bizarrement (ou pas) que chez les islamistes, la « dissidônce » et les catholiques intégristes. Pour moi cela revient à défendre l’idée que la terre est plate. Malheureusement, la parure d’antitout et l’œcuménisme sont à la mode. Ces comportements expliquent en partie l’athéisme militant de Dawkins. Il est dommage qu’il ne s'en prenne pas à l’obscurantisme progressiste qui nie les réalités biologiques (manque de courage ?). Quelle que soit sa formation originelle, son milieu, toute personne doit éviter de s’échapper du réel, le principe de réalité doit être préféré. Si quelque chose contredit le modèle, il nous impose de le modifier, plus difficile à dire qu’à faire.

Valentin / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes :

1 Le terme « promouvoir » peut sembler péjoratif. Je ne cherche pas à donner de jugements sur la véracité des idées ici, je reconnais uniquement son talent à les diffuser dans le réseau humain.

2 Tout ce qu’il a fait à la télévision n’était pas que dans le but de promouvoir l’athéisme.

3 Ce qui entraîne des contradictions chez lui, mais j’y reviendrai si j’ai le temps dans une autre chronique.

4 https://www.scientificamerican.com/article/richard-dawkins-and-other-prominent-scientists-react-to-trump-rsquo-s-win/?wt.mc=SA_Twitter-Share

5 Pour les snobs marxiens superficiellement contre le monde de la quantité, la baisse tendancielle du taux de profit de Karl Marx, ce sont des maths ou pas .

6 Dawkins n’approuve pas cette blague.

 

Bonus : Laurent Obertone sur le gène égoïste


 

21/12/2016

Chronique de livre, Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

Chronique de livre, Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

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Le regard des princes à minuit est un ouvrage atypique et singulier d'Erik L'Homme dans un esprit toutefois assez proche de ses aventures au Pakistan, Des pas dans la neige. Destiné à de vieux ados ou à de jeunes adultes, il cherche à travers une série de nouvelles de proposer une voie pour une nouvelle chevalerie dans un monde, le nôtre, qui en est l'antithèse. Promouvant une philosophie à la fois libertaire, vitaliste et enracinée, cet ouvrage est assez déroutant dans le fond comme dans la forme.

L'auteur met en parallèle des extraits d'un roman de chevalerie d'un certain Cosme d'Aleyrac, les Sept Bacheliers ou l'Epreuve périlleuse, rédigé en 1190 et adressé aux futurs chevaliers avec des récits inventés par l'auteur mettant en scène de jeunes adultes. Le sabotage d'un relais télévisuel, l'ascension de Notre-Dame de Paris, une danse polonaise endiablée sonnant comme une ode à l'amour courtois, des bagarres clandestines à la Fight Club et bien d'autres aventures endiablées permettent aux différents protagonistes de contester le monde orwellien dans lequel nous vivons, de se sentir libre, de vivre vivant, d'être les dignes représentants d'ordres de chevaleries contemporains, un peu loufoques, mais tellement nécessaires. Le récit est très touchant bien que parfois un peu brouillon, et le roman de chevalerie d'une grande noblesse.

Le regard des princes à minuit est un livre qui incite nos jeunes à affronter leurs peurs, à repousser mais aussi à accepter leurs limites, à agir avec courage, à respecter les femmes ainsi que leur histoire. Il les pousse à se questionner sur eux-mêmes. « Qui es-tu ? Qu'as-tu fait ? Que feras-tu ? » demande ainsi le vieillard-magicien au bachelier Clivelon. A cet période charnière de la vie où se manifeste souvent une crise du sens et une recherche de soi dans le supermarché des valeurs de la post-modernité, cet ouvrage permet à certains jeunes de hiérarchiser les valeurs, de déterminer ce qui est le vrai, bon et juste, ce qui est légitime et dans quel environnement culturel ils sont nés au-delà de la société de consommation et de l'uniformisation mondiale. Erik L'Homme y défend la liberté, si importante dans notre civilisation depuis les cités grecques, mais aussi la loyauté, le courage et surtout l'exigence de vérité. Merlin dit à Arthur : « Je vais te dire quelle est la plus grande vertu. C'est la vérité. Voilà, oui, il faut la vérité avant toute chose. Quand un homme ment, c'est une part de notre monde qu'on assassine. ». Orwell quant à lui écrivait que « dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Un homme droit ne peut pas tricher, ni avec lui-même, ni face aux autres. La fin de l'ouvrage est d'ailleurs limpide : « Tu as été choisi parce qu'on t'a senti capable de déceler le vrai du faux, capable de suivre ta propre voie au fil de cette quête essentielle. »

Petit précis d'une vision existentialiste et poétique de la vie où ce qu'on accomplit a plus d'importance que tout, cet ouvrage est à placer entre les mains des cœurs purs en devenir. Il les convaincra sûrement de vivre leur existence comme une quête, une quête dont le Graal leur échappera peut-être toujours. Mais le Graal n'est-ce pas au fond de se connaître soit même? Le socratique "Connais toi toi-même" était écrit sur le fronton de Delphes et c'est derrière cette quête que se cachent toutes les grandes aventures. Erik L'Homme expliquait bien dans Des pas dans la neige qu'à défaut d'homme sauvage, c'est soi-même qu'on trouve dans un tel périple. Dans des temps angoissants ou la houle ballotte une jeunesse dépossédée d'elle-même, il est plus que nécessaire de bâtir des amers. Des lumières peuvent encore scintiller dans l'obscurité des temps contemporains, à nous de les aider à s'allumer pour donner à nos jeunes le goût de vivre, le goût de l'aventure et le goût de la connaissance.

Plaidoyer pour la lecture et pour les livres, il n'est pas encore trop tard pour le mettre au pied du sapin et pourquoi pas susciter des vocations de poète-aventurier chez les ados de votre entourage.

Jean / C.N.C

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