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20/02/2017

Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, homme politique né d’une PMA entre le grand capital et les Minotaures de la repentance (par Bernard Lugan)

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Lancé sur le marché politique tel un nouveau smartphone, vous êtes, Monsieur Macron, un ignorant butor dont les propos concernant la colonisation sont doublement inadmissibles.

1) En premier lieu parce qu’ils furent tenus à Alger, devant ces rentiers de l’indépendance qui, pour tenter de cacher leurs échecs, leurs rapines et la mise en coupe réglée de leur pays, mettent sans cesse la France en accusation.
Certains qui, parmi votre auditoire, applaudirent à vos propos d’homme soumis (cf. Houellebecq), et
devant lesquels vous vous comportâtes effectivement en dhimmi, sont en effet ceux qui, le 1er novembre 2016, publièrent un communiqué exigeant que la France :


« (…) présente des excuses officielles au peuple algérien pour les crimes commis durant les 132 ans de colonisation et pour les crimes coloniaux perpétrés à l’encontre du peuple algérien afin de rappeler les affres de la répression, de la torture, de l’exil, de l’extermination et de l’aliénation identitaire car l’histoire du colonialisme restera marquée par ses crimes de sang et ses pratiques inhumaines ».

Candidat à la présidence de la République française, vous avez donc donné votre caution à de telles exigences autant outrancières qu’insultantes. Ce faisant, vous vous êtes fait le complice des pressions et chantages que l’Algérie exerce à l’encontre de la France afin d’obtenir d’elle une augmentation du nombre des visas ou tel ou tel avantage diplomatique ou financier. En d’autres temps, vous auriez donc pu être poursuivi pour « Atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».

2) Ensuite parce que vos propos constituent non seulement un recul de l’état des connaissances, mais également le viol de ce consensus historique auquel étaient arrivés les historiens des deux rives de la Méditerranée. Or, par ignorance ou par misérable calcul électoraliste, vous les avez piétinés.
Au nom de quelle légitimité scientifique avez-vous d’ailleurs pu oser les tenir ? Avez-vous seulement entendu parler des travaux de Jacques Marseille, de ceux de Daniel Lefeuvre ou encore des miens ?

Oser parler de « crime contre l’humanité », maladroitement rectifié en « crime contre l’humain », au sujet de la colonisation revient en réalité à classer cette dernière au niveau des génocides du XXe siècle, ce qui est proprement scandaleux. Sur ce terrain, vous voilà donc encore plus en pointe que Christiane Taubira, ce qui n’est pas peu dire...
Pierre Vidal-Naquet, pourtant militant de la décolonisation et « porteur de valises » assumé du FLN écrivait à ce sujet :


« Assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du 3e Reich est une entreprise idéologique frauduleuse, guère moins frelatée que l’identification, à Sétif, (…)  de la répression coloniale aux fours crématoires d’Auschwitz et au nazisme (…). Ou alors, si les massacres coloniaux annoncent le nazisme, on ne voit pas pourquoi la répression sanglante de la révolte de Spartacus, ou encore la Saint-Barthélemy, ne l’auraient pas tout autant annoncé… En histoire, il est dangereux de tout mélanger. Un sottisier peut-il tenir lieu d’œuvre de réflexion ? (…) L’air du temps de la dénonciation médiatique (…), le contexte social, économique et politique actuel est encore fécond qui continuera à générer de telles tonitruances idéologiques à vocation surtout médiatique ».  J’ajoute électoralistes.

Vous devriez pourtant savoir, Monsieur le candidat à la présidence de la République, qu’en créant l’Algérie, la France donna un nom à une ancienne colonie ottomane, traça ses frontières, unifia ses populations, y créa une administration et toutes ses infrastructures.

Ce faisant, y aurait-elle commis  un « crime contre l’humanité » ou « contre l’humain » ? Les chiffres de l’accroissement de la population ne semblent pas l’indiquer puisqu’en 1830, la population musulmane de l’Algérie n’excédait pas 1 million d’habitants alors qu’en 1962 elle avait bondi à 12 millions.
Serait-ce donc en commettant des « crimes contre l’humanité » que la France, ses médecins et ses infirmiers soignèrent et vaccinèrent les populations et firent reculer la mortalité infantile ? Serait-ce parce qu’elle commettait des « crimes contre l’humain » que chaque année, à partir du lendemain du second conflit mondial, 250 000 naissances étaient comptabilisées en Algérie, soit un accroissement de 2,5 à 3% de la population, d’où un doublement tous les 25 ans ? A ce propos, relisons René Sédillot :


« La colonisation française a poussé l’ingénuité - ou la maladresse - jusqu’à favoriser de son mieux les naissances : non seulement par le jeu des allocations familiales, mais aussi par la création d’établissements hospitaliers destinés à combattre la stérilité des femmes. Ainsi, les musulmanes, lorsqu’elles redoutaient d’être répudiées par leurs maris, faute de leur avoir donné des enfants, trouvaient en des centres d’accueil dotés des moyens les plus modernes tout le secours nécessaire pour accéder à la dignité maternelle. (…)(L’histoire n’a pas de sens, Paris, 1965, page 71).

Enfin, puisque vos propos indécents tenus à Alger obligent à faire des bilans comptables, voici, Monsieur le candidat à la présidence de la République, celui qui peut être fait au sujet de l’Algérie française : en 132 années de présence, la France créa l’Algérie, l’unifia, draina ses marécages, bonifia ses terres, équipa le pays, soigna et multiplia ses populations, lui offrit un Sahara qu’elle n’avait jamais possédé après y avoir découvert et mis en exploitation les sources d’énergie qui font aujourd’hui sa richesse. Comme je ne cesse de l’écrire depuis des années, en donnant l’indépendance à l’Algérie, la France y laissa 70.000 km de routes, 4300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels qui étaient propriété de l’Etat français ; 31 centrales hydroélectriques ou thermiques ; une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc., des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités. Dès l’année 1848, et alors que la conquête de l’Algérie était loin d’être achevée, 16 000 enfants en  majorité musulmans étaient scolarisés. En 1937 ils étaient 104 748, en 1952 400 000 et en 1960 800 000 avec presque 17 000 classes, soit autant d’instituteurs dont les 2/3 étaient Français (Pierre Goinard, Algérie : l’œuvre française. Paris,  1986).

En 1962, il y avait en Algérie, un hôpital universitaire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpitaux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpitaux spécialisés et 112 hôpitaux polyvalents, soit le chiffre exceptionnel d’un lit pour 300 habitants.
Tous ces équipements, toutes ces infrastructures, tous ces établissements ainsi que les personnels qui les faisaient fonctionner avaient été payés par la France et avec l’argent des Français.

Monsieur le candidat à la présidence de la République, je vous poste ce jour en RAR mon dernier livre « Algérie, l’histoire à l’endroit »[1], afin que vous puissiez mesurer l’abîme séparant la réalité historique de vos inacceptables propos.

Bernard Lugan

[1] Ce livre est uniquement disponible via l’Afrique Réelle. Pour le commander :
http://bernardlugan.blogspot.fr/2017/02/nouveau-livre-de-bernard-lugan-algerie.html

Source: http://bernardlugan.blogspot.fr/

07/02/2017

Illusions perdues et contradictions inextricables de la droite souverainiste !

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Illusions perdues et contradictions inextricables de la droite souverainiste !

Nous avons lu avec beaucoup d’intérêt le dernier hors-série de la Nouvelle Revue d’Histoire, No 13 d’Automne-hiver 2016, ayant comme sujet de dossier « Terrorismes-Histoire et actualité ». Un tel sujet était effectivement, par les temps mouvementés et cruciaux pour l’avenir de notre civilisation qui courent, plus que d’actualité. Dans cette lecture édifiante, nous avons apprécié la qualité d’une série d’articles qui revisitaient l’histoire du terrorisme contemporain depuis ses débuts (royalistes ou jacobins) et à travers ses manifestations les plus emblématiques (anarchistes de la fin du XIXe, indépendantistes et terroristes d’extrême gauche du XXe etc). Parmi d’autres contributions, on a remarqué tout particulièrement celle de Gabriele Adinolfi (1) qui présentait les « années de plomb » sous un point de vue différent de celui des documentaires et des dossiers des médias systémiques ou des ouvrages des spécialistes attitrés des « droites extrêmes européennes ».

La partie pourtant la plus intéressante du dossier, pour le temps présent, était celle consacrée au terrorisme islamique, nouvelle réalité à laquelle sont confrontés la plupart des peuples de l’Europe de l’ouest aujourd’hui. On pouvait donc s’attendre à ce que ce sujet de la plus grande importance fût le plus amplement traité. Après deux articles sur la question de savoir si le terrorisme est « consubstantiel à l’Islam » ainsi que sur les sources du financement du terrorisme, on tomba sur un article plus étendu signé par Yvan Blot et intitulé « Le terrorisme islamiste en France Histoire et perspectives ».

L’auteur n’est pas un inconnu : ancien membre du GRECE, ainsi que cofondateur du Club de l’Horloge avec Henry de Lesquen, il est passé par la plupart des formations de la droite républicaine, nationale et/ou souverainiste (RPR, FN, UMP, RIF) pour être présenté aujourd’hui, au sein d’un milieu national et identitaire en pleine déroute idéologique, en tant que spécialiste bien averti de l’Islam radical ou comme il dit « révolutionnaire ». Il est également l’auteur, entre autres, du livre « Le terrorisme islamiste une menace révolutionnaire », publié aux éditions Apopsix ainsi que de « La Russie de Poutine », ouvrage dithyrambique (préfacé aussi par Philippe de Villiers) à classer dans la production littéraire du nouveau tropisme de la droite nationale et souverainiste.

Dès le début de son article et jusqu’à la fin, Yvan Blot qualifie d’une manière très répétée l’islamisme radical de « mouvement révolutionnaire » ; son but avoué et assumé est de distinguer cet « islamisme révolutionnaire » de l’Islam ou de l’ensemble des musulmans afin de le placer dans la même catégorie anthropologique, « révolutionnaire » et a-morale que le nihilisme anarchiste, le communisme ou les fascismes. Il nous met bien sûr avant tout en garde en signalant que « cet islamisme révolutionnaire ne se confond pas avec l’Islam, pas plus que la terreur jacobine ne recouvre l’histoire de l’idéologie républicaine en France » et même s’il ne nie pas les liens entre radicalité et présence musulmane il évite d’établir clairement un rapport de cause à effet entre l’une et l’autre : « Toutefois, c’est également une erreur de croire qu’il faudrait établir une séparation parfaitement étanche entre l’Islam révolutionnaire extrémiste et l’ensemble des musulmans de France. […] il est aussi faux de prétendre qu’il n’y a aucun lien sociologique entre le terrorisme de l’Islam révolutionnaire et la population d’obédience musulmane, même si le constat scientifique conduit à des conclusions « politiquement incorrectes » ».

Force est pourtant de constater que malgré les « constats scientifiques » et quelques allégations (très partiellement en réalité) « politiquement incorrectes », l’analyse de Monsieur Blot est dépourvue tant de clarté que de précision. Une approche sérieuse du terrorisme islamique ne peut commencer que par une définition de l’Islam en général, puisque même les analystes les plus modérés ou les plus partiaux du phénomène auraient la plus grande peine du monde à nier les liens entre la matrice religieuse et ses expressions théologico-politiques les plus radicales. L’auteur présente très justement les thèses du prédicateur islamiste Indo-pakistanais Al Mawdudi pour qui «l’islam  n’est pas du tout une religion au sens classique du mot » mais plutôt « une conception totale du monde, politique, religieuse, sociale, esthétique, morale etc. Ce n’est pas une construction intellectuelle mais une « interpellation », un appel à se mobiliser pour faire régner l’islam sur la terre entière. C’est donc un mouvement aussi affectif qu’intellectuel. ». Ce qu’il ne semble pas comprendre ou vouloir admettre en revanche c’est que cette définition, censée exprimer l’idéologie des seuls « islamistes révolutionnaires », décrit  magistralement la réalité de l’Islam en tant que culture (au sens spenglérien du terme) et Civilisation. Certes Monsieur Blot admet encore une fois que « La référence au Coran chez les djihadistes est en effet centrale. » mais pour lui l’élément le plus important qui façonne la physionomie du djihadisme islamiste est son aspect « révolutionnaire » : « Mais on oublie souvent l’autre terme essentiel : « révolutionnaire ». Cela veut dire qu’on a affaire à un mouvement totalitaire et d’une extrême violence […]. » Et à l’auteur de citer les Démons de F. Dostoïevski afin d’expliquer que le djihadiste partage la « psychologie » du révolutionnaire qui « libère ses pulsions agressives au point de pouvoir tuer sans le moindre remords […] justifie ses actions meurtrières par des raisonnements idéologico-religieux permanents […] » et « […] marginalise ses propres sentiments d’humanité et son sens moral dès lors qu’ils s’opposent à la cause révolutionnaire. ». L’Europe aurait déjà fait l’expérience de ce type de terrorisme avec les anarchistes du XIXe siècle, les bolcheviques et fascistes si bien que « l’islamisme révolutionnaire n’a de ce point de vue aucune originalité, sinon la motivation religieuse coranique. »

En pourtant cette différence « minime », constitue précisément l’originalité la plus grande et la plus significative du terrorisme islamique… En effet celui-ci loin d’être le fruit de tensions ou de contradictions sociales et historiques internes des sociétés européennes, constitue un article d’importation, un phénomène issu d’autres références que celles des mouvements révolutionnaires européens (en l’occurrence la matrice idéologique rousseauiste dans ses différentes variantes et adaptations historiques pour l’anarchisme, le communisme et le fascisme) et de populations culturellement autres et n’ayant probablement pas le même sens de l’humanité, de la morale ou du raisonnement que nous. D’où cette nouvelle et tout à fait inédite pratique du terrorisme islamique qui consiste à provoquer des carnages par des attentats aveugles et à viser indistinctement le plus grand nombre possible de victimes, contrairement à la logique ciblée des divers terrorismes historiques européens (anarchistes, nationalistes, indépendantistes ou même gauchistes) et de la violence politique classique en général. Le comportement des djihadistes n’est pas en réalité celui de révolutionnaires qui cherchent à « libérer le peuple » ou à « défendre l’ordre national et social » mais celui d’envahisseurs sévissant en pays ennemi où tout est à détruire et/ou à prendre ; et puisque Monsieur Blot aime bien les références historiques on voudrait lui rappeler que le terrorisme aveugle fut précisément le procédé tactique par lequel furent ouvertes les hostilités de la guerre de l’Algérie (considérée au début soit comme une émeute, soit comme une guerre civile larvée comportant un certain danger de partition), conflit toujours actif sur le temps historique long, d’autant plus qu’il est transféré sur le sol de l’ancienne métropole. N’est-il alors jamais passé par l’esprit de certains que, dans des conditions d’invasion de l’Europe et de grand remplacement suicidaire, ce type de guerre asymétrique pourrait être les prémices ou du moins le signe avant-coureur d’une guerre ethnique larvée en passe de devenir ouverte et généralisée ?

Un autre point sur lequel notre analyste n’est pas non plus d’une grande clarté ce sont les causes de l’apparition de cet « islamisme révolutionnaire » qui « ne serait sans doute pas apparu sans la mise en contact de la société occidentale moderne et d’un monde musulman sous-développé et s’estimant humilié par l’Occident. » Il en arrive même à considérer que finalement l’explosion de l’intégrisme musulman serait une réaction à la sécularisation de l’occident et au triomphe du matérialisme : « Le cœur du conflit n’est pas vraiment entre le christianisme et l’islamisme mais entre la société matérialiste déchristianisée occidentale (que le philosophe Heidegger appelle le Gestell utilitariste) et une interprétation puriste de l’islam (salafisme, wahhabisme). ». Cependant il serait très utile de rappeler également à Monsieur Blot que l’Europe chrétienne médiévale fut, malgré certaines périodes courtes, en guerre permanente avec le monde musulman (2), que le Wahabbisme est apparu dans un endroit qui n’a jamais connu d’emprise occidentale, que le salafisme s’appuie sur les plus grandes autorités de la théologie et de la jurisprudence musulmanes et que les populations chrétiennes d'Orient actuelles ont été réduites à l’état de minorités infimes bien avant leur tentative d’anéantissement total par l’État islamique et autres salafistes, ce qui constituait seulement le dernier acte d’un drame pluriséculaire dont le grand réalisateur fut l’islam et l’islam seul, dans toutes ses variantes ! D’autre part, sans vouloir nier l’impact négatif de l’emprise, des interventions ou de la colonisation occidentales au sein du monde musulman, il serait complètement absurde de prétendre que l’islamisme récent « ne serait sans doute pas apparu sans la mise en contact de la société occidentale moderne [...]» ou que « le modèle séculier individualiste occidental ne peut qu’entretenir l’islamisme et assurer sa résilience dans la mesure où il est à l’origine de l’apparition et de l’expansion de ce mouvement. », puisque l’histoire du monde islamique est une succession d’émergences de mouvements politico-religieux réformateurs et/ou messianiques prétendant redonner à l’islam sa vigueur et son éclat d’antan. Et sur ce point-là on pourrait encore consulter l’historien et politologue Nabil Mouline, qui semble être d’un avis assez différent de celui d’Yvan Blot : « À court terme, Daech peut apparaître comme le fils monstrueux de l’Arabie saoudite, et l’Arabie saoudite comme un Daech qui a réussi et s’est “routinisé”. Mais si l’on s’inscrit dans la longue histoire arabo-musulmane, on pourrait également y voir la banalité de l’exceptionnel. Aussi aberrant qu’il nous semble aujourd’hui, Daech est un mouvement messianique qui s’inspire des méthodes de conquête du pouvoir et des stratégies de légitimation d’une bonne partie des mouvements politico-religieux qui ont émergé en terre d’islam depuis le Moyen Âge. Des Daech, le monde musulman en a déjà connu beaucoup." (3)

Mais il y a pourtant un pays qui, contrairement à l’Occident décrépit et matérialiste, a réussi à affronter victorieusement le phénomène islamiste et qui nous offre de plus le paradigme de la bonne gestion des communautés musulmanes : « Pour l’instant le seul système qui semble avoir éteint cette révolution islamiste est le système russe. » La recette de cette réussite qui gagna l’admiration de Monsieur Blot avait consisté en l’écrasement de la rébellion tchétchène avec une puissance de feu disproportionnelle, l’établissement d’une bonne entente avec un pouvoir local (fantoche) et un soutien technique et financier constant (méthode du bâton et de la carotte ou comment racheter la mafia tchétchène) à la reconstruction du pays : « la Russie a passé un accord avec le nouveau président tchétchène Ramzan Kadyrov sur la base suivante : aide financière considérable, notamment pour la reconstruction de la capitale Grozny, et liberté de culte totale pour les musulmans avec lois spécifiques dans l’État fédéré de Tchétchénie. En échange, soumission complète à l’autorité fédérale russe et enseignement du patriotisme russe à tous les niveaux ». Blot en arrive même à se féliciter du fait que « des Tchétchènes combattent à titre privé avec les armées des républiques autonomistes du Donbass en Ukraine. », preuve parmi d’autres, selon lui, de la grande réussite de la stratégie de Poutine. Ce monsieur n’a apparemment aucun doute sur les motivations réelles des mercenaires islamistes tchétchènes (ô pardon, volontaires musulmans, anciens islamistes repentis et patriotes grand-russiens fraîchement éclairés) que le pouvoir corrompu et mafieux de Kadyrov a mis à la disposition de ses partenaires de Moscou pour le sale boulot en Ukraine de l’est… Il a bien sûr le droit imprescriptible d’admirer le système de « pacification » russe en Tchétchénie et d’en penser tout le bien qu’il veut, mais l’acceptation inconditionnelle des versions médiatiques russes et leur exaltation quasi stalinienne est une preuve, quoi qu’il en soit, d’un manque de discernement gravissime ou d’une malhonnêteté intellectuelle et d’un parti pris trop flagrants. Ce qui est surtout très intéressant chez lui c'est l'exaltation inconditionnelle de la politique de Poutine avec la proposition simultanée d'un modèle intégrationniste "patriotique et spirituel" destiné aux populations musulmanes issues de l'immigration qui résident en France. Dans cet article consacré au terrorisme musulman et aux moyens de l’enrayer, la référence au cas russe a en fait valeur de paradigme puisque « La Russie n’a pas misé sur la « laïcité » mais sur la religion, islam en Tchétchénie et orthodoxie sur l’ensemble du territoire fédéral. » et qu’ « Elle a surtout misé sur le patriotisme comme force effective de rassemblement national et de promotion d’un idéal pour tous, et notamment pour la jeunesse. » M. Blot souhaiterait ainsi un projet similaire pour la France qui devrait proposer « un idéal patriotique et spirituel aux populations musulmanes déracinées. » « […] un idéal qui rassemble : c’est ce que fait aujourd’hui en Russie le patriotisme. »

Dans son grand enthousiasme pour ce modèle ingénieux, dont les mérites, soit dit en passant, nous paraissent plus que douteux, Yvan Blot ne s’est évidemment pas aperçu de l’ampleur des différences entre la Russie et la France : les Tchétchènes sont un peuple autochtone, homogène, en nombre relativement limité, enraciné sur un territoire périphérique et participant en tant qu’entité territoriale à une structure fédérale, alors qu’en France nous avons des populations immigrées déracinées, aux origines multiples, en grand nombre, à une démographie galopante et résidant dans un État centralisateur et jacobin, allergique à toute idée de fédéralisation, ne serait-ce qu’à l’égard de ses propres régions et identités locales ! Ainsi la solution serait-elle la mise en place par l’État français d’un « patriotisme pour tous » (sic) et d’une identité spirituelle basé à la fois sur le catholicisme et l’islam (un islam modéré, « français », des Lumières ?) ? Cela paraît tout à fait impossible vu que les racines de la France ne sont pas « autant musulmanes que chrétiennes » et que celle-ci serait, normalement, peu disposée à permettre la création sur son sol (à moins de s’y voir forcée) d’éventuelles entités territoriales « avec lois spécifiques (lesquelles ? La charia appliquée au niveau local ?) dans l’État fédéré ». Le fédéralisme fut précisément rejeté tant par la France des Bourbons que par la France révolutionnaire, bonapartiste et/ou républicaine (qui par ailleurs n’a jamais fait preuve de tendresse particulière vis-à-vis des revendications culturelles des Bretons ou des Basques)…

On doit pourtant reconnaître à Monsieur Blot le mérite de rester, malgré toutes ses contradictions, fidèle à lui-même : il croit toujours au vieux bon modèle intégrationniste ; mu par un vieux réflexe bourgeois, il préfère critiquer la « tentation révolutionnaire » plutôt que de se rendre à la réalité et envisager des solutions plus claires, réalistes et efficaces. Il croit que « les traditions sont toujours le meilleur rempart contre la tentation révolutionnaire » mais il omet de préciser de quelles traditions il s’agit et, dans le cas qui nous occupe, d’examiner si un « idéal patriotique et spirituel pour tous » est possible à fabriquer à partir de traditions complètement antithétiques et incompatibles. Son modèle, c’est en réalité le mème modèle assimilationniste et intégrationniste qui échoua dramatiquement en Algérie et dont l’échec en métropole risque d’amener le peuple français dans les heures véritablement les plus sombres de son histoire ! On conviendra, bien sûr, que « l’idéal occidental est purement formel et froid (laïcité, droits de l’homme) », et c’est justement pourquoi nous le désavouons et le combattons, mais on ne peut pas oublier non plus que le mot patrie signifie terre des ancêtres et qu’un peuple n’est jamais un agrégat d’individus unis entre eux seulement par des « idéaux » artificiels. Que devrait-on voir alors dans ce « patriotisme pour tous » ou ces « idéaux », sinon le recyclage d’un universalisme occidental éculé, dont les nouvelles versions « spirituelles et patriotiques » seraient à la vérité aussi « purement formelles et froides » que celles dans lesquelles il a déjà été appliqué ?

Le cas d'Yvan Blot donne surtout raison à l'analyse qui considère le modèle russe comme une version alternative (folkloriquement patriotique et spirituelle) de l'universalisme occidental et l'influence politique russe comme un facteur nullement favorable à la stratégie de la remigration. La droite libérale-conservatrice et plus récemment souverainiste, contre laquelle Dominique Venner s'était inlassablement battu dans sa jeunesse, demeure aujourd'hui plus que jamais un leurre et un obstacle majeur face au combat radical pour une Europe libre et fidèle à ses racines et son identité profonde!

Pour notre part, face aux solutions impossibles, nous soutenons plus que jamais celle de la remigration, comme la seule réaliste et la plus viable. Et en cela nous avons des sources puissantes d’inspiration et de clarté qui, hélas, sont actuellement en passe de glisser dans l’oubli ou d’être « édulcorées »:

« Parmi tous ses enseignements elle [la guerre d’Algérie] montre aussi que l’impensable peut, contre toute atteinte, advenir. Vers 1960 et au-delà l’impensable, c’était l’expulsion du million de pieds-noirs d’Algérie. Personne ne l’avait imaginé, pas même le général De Gaulle. Pourtant cela eut lieu en application du précepte « la valise ou le cercueil ». L’impensable c’était aussi, dans les décennies qui ont suivi l’indépendance, l’arrivée de plusieurs millions d’Algériens en France. L’impensable, aujourd’hui, c’est, par exemple, le retour chez eux de ces Algériens et d’autres immigrés africains. Retenons du passé que l’impensable peut, un beau jour, devenir réalité. » Dominique Venner (4)

Basile Cérialis / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

(1) « Italie :’’Nos années de plomb’’ » pages 45-50 de la Nouvelle Revue d’Histoire, Hors-série No 13 Automne-Hiver 2016

(2) Avant le déclenchement des Croisades, l’Empire gréco-romain de Constantinople avait vécu en situation de guerre quasi permanente avec le monde musulman, surtout dans ses thèmes (circonscriptions militaires et administratives) anatoliens où les conflits étaient sans répit.

(3) Nabil Mouline L’Obs n° 2692 du 9 juin 2016

(4) Nouvelle Revue d’Histoire, numéro 8, septembre-octobre 2003, « La guerre d’Algérie est-elle terminée ? »

 

15/12/2016

Lip, la renaissance d'une marque française

Lip, la renaissance d'une marque française

logo lip 2.pngLes Français nés après 1995 n'ont pas connu les derniers vestiges de ce monde où la France avait encore une industrie de qualité. La plupart des marques françaises ont soit mis la clef sous la porte, soit été rachetées par d'autres firmes transnationales. Certaines pour survivre ont du baisser en qualité, c'était le cas des montres Lip, un fleuron de l'horlogerie française. Après une grave crise sociale en 1973 et une autogestion ratée, la marque a pris une orientation qui scella, pensait-on, sa destinée en devenant le cadeau des revues pour personnes âgées. Fabriquées en Chine avec des composants de piètre qualité, l'image des montres Lip se dégrada fortement.

Fondée à Besançon en 1867, Lip a eu son heure de gloire après guerre en étant associée par exemple au Général de Gaulle et c'est sur cette image positive que le nouveau PDG de la marque, Philippe Bérard, cherche à lui donner un nouveau souffle au bout de quatre décennies d'errance. Après un exil dans le Gers, à Lectoure, où la marque fut détenue jusqu'en 2000 par un industriel local, Jean-Claude Sensemat, elle effectue depuis 2015 son retour en Franche-Comté. L'objectif est de vendre 30000 montres par an et de recréer des emplois autour du savoir-faire franc-comtois.

Les gammes actuelles proposées par Lip sont abordables et permettent d'avoir à son poignet des montres au design recherché et qui mobilisent un esprit retro. La stratégie de Lip consiste depuis 2015 à remettre à la vente les montres qui ont fait la réputation de la marque, comme De Gaulle, Churchill ou Himalaya. Mais c'est avec la gamme dessinée par Roger Tallon (décédé en 2011), le célèbre concepteur graphique français qui a notamment travaillé sur le TGV et le Minitel que la marque ose de nouveau faire de la montre un manifeste esthétique. L'audace d'une France qui ne doutait pas encore d'elle-même fait irruption dans notre époque marquée par le déclin. La gamme Mach 2000 ne sera pas au goût de tous, mais la collection pour femme propose des montres d'une grande qualité esthétique pour un prix abordable (autour de 170€).

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Une montre Lip, ce n'est pas un simple gadget. Et la marque l'a bien compris, profitant de la tendance actuelle chez les Français à préférer la fabrication hexagonale, le fameux « made in France ». Au-delà de l'aspect marketing, déclamé malheureusement en anglais dans les revues spécialisées, le goût pour la fabrication française est en effet au cœur du succès actuel de Lip. Plus de 300 bijouteries vendent aujourd'hui la marque (à Lille chez Maty), au-delà des espérances de son PDG. Et ce succès suscite de l'intérêt avec déjà quelques reportages télévisés et quelques articles dans la presse. Au Cercle Non Conforme nous souhaitons apporter notre modeste contribution à cette renaissance.

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Il faut dire que la marque sait viser un public diversifié. Nos aînés seront heureux de porter une marque leur rappelant les Trente glorieuses et les trentenaires et les quadra de posséder un objet retro, de qualité, fabriqué en France participant d'une démarche de consommation citoyenne, ou militante. D'où le développement de l'image du « lipster ». Acheter Lip c'est préférer le style et le savoir-faire français au bling bling post-moderne ou aux montres en plastique pour des prix allant de 150€ à 400€. Pour Noël, vous pouvez faire un beau cadeau français, autour d'un repas français, avec du vin français et du champagne français.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

13/12/2016

Chronique d'exposition : Les temps mérovingiens, Trois siècles d'art et de culture (451-751), musée de Cluny, Paris

Chronique d'exposition : Les temps mérovingiens, Trois siècles d'art et de culture (451-751), musée de Cluny, Paris

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Du 26 octobre 2016 au 17 février 2017 se tient au musée du Moyen Âge à Paris, le musée de Cluny, dans le quartier latin, une exposition temporaire sur les Mérovingiens. L'occasion de se replonger dans l'art et la culture de cette dynastie souvent caricaturée et méconnue. Les Français n'ont souvent retenu que de pathétiques clichés de guerriers germaniques à moustaches, d'un « bon roi Dagobert ayant mis sa culotte à l'envers », et autres âneries de ce type.

Sur le plan de l'histoire, nous connaissons en grande partie les Mérovingiens par l’œuvre de Grégoire de Tours (538-594). Mais là aussi, certaines considérations de l'auteur relèvent plus de la légende, de l'hagiographie et de la propagande que de la vérité historique. Grégoire de Tours y présente par exemple Clovis comme le « nouveau Constantin » et on sait combien l'Eglise et la royauté franque surent s'appuyer l'une sur l'autre pour tâcher de garder un semblant d'organisation socio-politique durant l'Antiquité tardive.

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Garde de l'épée de Childeric Ier (inhumé à Tournai)

Les Mérovingiens symbolisent cette période où la romanité perdure mais recule (le cas ambigüe du Pactus Legis Salicae), où le christianisme progresse dans les campagnes (les fameux pagus d'où viennent les « païens ») et où les pratiques germaniques se maintiennent, en particulier les faides (comme la faide royale de 570 à 613 qui se termina par le supplice de Brunehaut) et les partages entre les fils du roi (à la mort de Clovis en 511 ou de Clothaire Ier en 561 par exemple). On ne peut pas alors véritablement parler de féodalité mais les hommes de l'époque tentent de se placer sous la protection d'un aristocrate exerçant des fonctions politico-militaires. Les querelles familiales, nombreuses, finiront par favoriser l'avènement des Pippinides, basée en Austrasie, dès la bataille de Terty en 687 qui leur permet de mettre la main sur la Neustrie, non sans soubresaut. Charles Martel, réputé pour avoir mis en échec un raid des musulmans d'Espagne en 732 du d'abord ferrailler pour maintenir l'autorité austrasienne en Neustrie (victoires à Amblève, Vinchy et Nery entre 716 et 720).

Austrasie, Neustrie, des régions disparues des mémoires et qui pourtant sont le poumon du dynamisme du Haut Moyen Age. Structurés par de nombreux diocèses et des villes de première importance comme Cologne, Tournai, Reims ou Paris, irrigués par des routes commerciales entre la Frise et le royaume Lombard et déjà vertébrée par le Rhin, la Meuse ou le Rhône, le monde des Mérovingiens est au carrefour de l'Europe et entretient des liens avec Byzance. Les découvertes archéologiques mais aussi les différents débats historiographiques nous ont permis de revaloriser cette période souvent jugée « sombre » car elle aurait symbolisée un recul de la civilisation au profit de la barbarie. Certes, la royauté franque est marquée, comme nous l'avons évoqué, par une instabilité politique plus forte en apparence, en raison du partage des terres et des querelles entre clans familiaux, mais il faut bien mal connaître la Rome impériale pour imaginer que tout ne fut que stabilité politique...

catalogue d'expo cluny mérovingiens.jpgL'exposition du Musée de Cluny permet de valoriser les temps Mérovingiens à travers la culture matérielle : monnaie, fibules, armement... et ravira à n'en pas douter les amateurs d'histoire, les reconstitutions historiques où tous les passionnés de ces temps où l'Europe était à l'heure germanique. Les pièces exposées du trésor de Childéric, le père de Clovis, sont d'une rare beauté, tout comme les pièces d'armement (casque par exemple). Le Haut Moyen Âge est en effet marqué dans son ensemble, jusqu'à son excroissance tardive par le phénomène viking, par une grande beauté de ces pièces, souvent ornées, rehaussées de pierres précieuses et qui démontrent toute la richesse et la puissance des aristocraties. Le christianisme, si il a pénétré, n'a pas encore totalement éradiqué les traditions païennes autant romaines que germaniques. Les défunts sont inhumés avec armes ou bijoux et certains ont dans la bouche l'obole à Charon. Un contraste avec la période carolingienne où l'inhumation se fait dans un simple linceul blanc et où les traces de paganisme (offrandes, oboles, …) ont disparues.

On regrettera cependant la muséographie et la scénographie qui ne mettent pas suffisamment en valeur les pièces et leur caractère clinquant (or et grenat par exemple), tout comme les explications qui ne permettent pas suffisamment de comprendre historiquement les Mérovingiens. Le catalogue d'exposition (à 39€) est en revanche d'une grande qualité. Cette visite sera également l'occasion pour vous de découvrir ou redécouvrir les merveilles du Musée de Cluny, même si le médiéviste que je fus déplore là aussi la muséographie... La Dame à la licorne vaut en tout cas le déplacement, mais d'autres pièces exposées, en particulier le mobilier religieux, sauront vous enchanter.

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

27/11/2016

Big Other ?

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 Big Other ?

Nous avions publié sur le C.N.C. la très bonne intervention de François Bousquet lors du dernier colloque de l'Institut Iliade. Ce dernier revenait sur « Big Other » et cette tendance à préférer les autres avant les nôtres dans la mentalité occidentale.

Dans le Coeur Rebelle*, Dominique Venner écrivait en effet ces lignes : « La France se partagea en deux camps. Un nouveau « parti intellectuel » se formait. Son propos était simple : ce qui venait de l'adversaire était estimable et digne d'éloge. La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin. »

Big Other et la troisième voie géopolitique

Big Other prend en partie racine dans la fascination qu'exerce le mouvement des non-alignés et ses grandes figures auprès de la gauche occidentale. Ce mouvement qui pouvait ressembler à une « troisième voie » géopolitique entre bloc de l'ouest capitaliste et bloc de l'est communiste piloté par l'URSS regroupe depuis son acte fondateur à Bandoeng en Indonésie en 1955 les pays du « tiers-monde » selon l'expression d'Alfred Sauvy. S'il connut son heure de gloire dans les années 1970, il atteint assez rapidement ses limites. Aujourd'hui, le mouvement des non-alignés, qui a perdu de sa vigueur et de sa raison d'être depuis la fin de la guerre froide, se compose de 120 pays. Si ceux-ci refusent souvent de suivre les préconisations du FMI, de la Banque Mondiale ou de l'OMC, il n'empêche que leur « non-alignement » est tout à fait relatif, entre cubains favorables à la Russie et Saoudiens favorables aux Etats-Unis. Le 16ème sommet s'est par ailleurs tenu en... Iran**, un pays qui n'est pas inconnu de certains milieux dissidents reprenant souvent à leur compte cette rhétorique anti-impérialiste et anti-sioniste caricaturale du mouvement des non-alignés.

Houari Boumediene, président de la République algérienne fut une figure marquante du mouvement des non-alignés. Cet ancien colonel de l'ALN lors de la guerre d'Algérie s'était mué en défenseur des opprimés. Lors de la conférence d'Alger en 1973, il réunissait tout l'aréopage des « leaders » du tiers-monde : Fidel Castro, Mouammar Kadhafi ou Saddam Hussein. Un an plus tard, à l'ONU, il prononçait un discours au sujet des matières premières sous un tonnerre d'applaudissements. Quelle était en résumé la pensée de Boumediene ? La défense des peuples du tiers-monde, la nationalisation des matières premières, l'hostilité à l'Occident englobant « Américains », Européens et Israéliens. Boumediene est un exemple de ces grandes figures des non-alignés, défenseurs des opprimés à l'ONU, mais pratiquant une politique autoritaire dans son pays. Depuis le coup d'Etat en 1965, l'Algérie était en effet dirigée d'une main de fer par cet ancien officier de l'ALN. Arabisation forcée, liquidation des rivaux du FLN, corruption, socialisme étatique et nationalisations massives. Même les anciennes figures du FLN comme le Commandant Azzedine ou Hocine Aït Ahmed s'insurgeaient contre la confiscation de l'indépendance. Le communiste Benjamin Stora leur donna d'ailleurs la parole dans un reportage en 2002 « Algérie, été 1962, l'indépendance aux deux visages ». Je m'arrêterai là. Je ne parlerai pas plus longtemps de l'Algérie à la place des Algériens. Le mouvement des non-alignés ne faisait que poursuivre les luttes d'indépendance et le combat contre les puissances occidentales, mais surtout il était un courant au service de quelques grands noms qui cherchaient une place sur la scène internationale.

Notre désarmement intellectuel

La déclaration de La Havane de 1979, rédigée sous l'impulsion de Fidel Castro, avait pour objet « l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non-alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques ». Une bonne part de cette doctrine s'est retrouvée dans le « tercerisme » des mouvances nationalistes révolutionnaires. Fort bien. Mais quid du racisme et des discriminations qui sont, dans l'esprit des pays non-alignés et de leurs militants en Europe, forcément le fait des Occidentaux ? Le mouvement des non-alignés a très largement influencé la gauche hors PCF. Nous chasser de leurs territoires, violer nos femmes, éviscérer nos enfants, cela n'avait pas suffit. Il fallait continuer l'effort de guerre par la séduction de l'opinion. « Le parti intellectuel » dont parlait Dominique Venner, composé entre autres de catholiques de gauche et de marxistes, avait été séduit par les fellagas, comme il a toujours été séduit par cette figure romantique des révolutionnaires indigènes : le Che ou les Vietcongs par exemple.

C'est en mai 68 que la jeunesse de gauche radicale, peu séduite pas la bureaucratie de l'URSS et de ses relais du PCF se prendra de passion pour les luttes du tiers-monde et en particulier le Vietnam d'Ho-Chi-Minh. Des étudiants hirsutes allaient se mêler à d'anciens porteurs de valise du FLN dans leur fascination pour ces figures de l'indépendance qui diffusaient un discours de lutte contre les puissances occidentales. Le « parti intellectuel » allait donc poursuivre sa basse besogne : culpabiliser les Européens. C'est donc depuis la guerre d'Algérie, et d'une manière générale depuis la décolonisation, que le champ libre a été donné à tous ceux qui nous jugent « coupables » d'avoir « opprimé » les autres. Et peu importe si en Algérie, ce sont des « petites gens » et des harkis fidèles à la France qui ont fini démembrés dans des flaques de sang. Et peu importe si aujourd'hui c'est la Chine officiellement communiste qui pille l'Afrique. L'Algérie a porté en elle une nouvelle ère : la lutte des classes n'oppose plus désormais les bourgeois et les prolétaires d'une même nation. Elle oppose désormais les « pauvres » et les « riches » à l'échelle mondiale. Et même si les chefs des pauvres vivent dans des palais, ils sont du bon côté de la barrière : avec les opprimés.

L'occidental, figure du mal

L'occidental est la figure du mal alors que le « pauvre du tiers-monde » est une figure rédemptrice. Ces visages bigarrés, ces combattants héroïques ont une cause, alors que l'Occident lui, n'en a plus. Et parce qu'ils ont une cause, des croyances, alors ils sont plus dignes d'intérêt que l'Occidental moyen. Pourtant les germes du pan-islamisme étaient déjà là dans le pan-arabisme d'un Boumediene et autres « non-alignés ». C'est débarrassés des derniers oripeaux de l'Europe - le nationalisme et le socialisme – qu'émergent les Frères Musulmans ou un mutant comme l'Etat islamique. On pourra toujours chercher la main invisible des « Occidentaux », des universitaires s'accordent à dire que l'EI progresse sur les cendres des échecs du baassisme. En détruisant symboliquement la ligne Sykes-Picot, l'EI a porté un message jusqu'au cœur du monde arabo-musulman : là où les chefs de l’indépendance ont échoué, eux réussiront. Parce que le « nationalisme arabe » replacé sur le temps long historique n'était dans de nombreux états – sauf peut-être en Syrie et en Egypte – que le retour dans l'histoire des peuples arabo-musulmans. Après l'effondrement ottoman, il y aura eu l'effondrement européen. Soviétiques et Américains sont parvenus à geler la situation jusque dans les années 80. Mais c'est peu à peu, et a fortiori depuis le début des années 1990 que s'effectuent le retour de l'histoire et le retour des civilisations.

Derrière les discours séduisants de tant de chefs d'Etat « non-alignés » se niche un ressentiment contre l'Occident, c'est à dire, dans leur esprit, du blanc, comme l’atteste l'Afrique du Sud de l'ANC, où la lutte communiste a laissé place à une guerre ethnique. C'est l'Européen ou le descendant d'Européens qui est le coupable à abattre. A l'heure de l’hyper-classe globalisée, c'est toujours le fermier blanc qu'on assassine quand bien même l'Afrique connaît de plus en plus de milliardaires. Jugez-en vous même, le nigérian Aliko Dangote a une fortune personnelle équivalente au PIB de la Guinée. Profitant de l'explosion urbaine au Nigeria, sa société de cimenterie sera bientôt une des plus importante du monde. Vous en avez déjà entendu parler ? Bien sur que non. Car en vertu de la propagande des fameux « non-alignés » sur la propriété de la terre et des ressources, l'exploiteur, le riche, c'est forcément le Blanc, l'Occidental. Le Grand remplacement qui s'annonce n'est que la suite de ce mouvement de décolonisation du tiers-monde : la démographie en Algérie comme en Afrique du sud était en défaveur des blancs. Elle l'est aujourd'hui sur notre territoire. Les réseaux qui luttent contre le « neo-malthusianisme » sont d'ailleurs soutenus par les catholiques tiers-mondistes et les islamistes. Le contrôle des naissances dans le tiers-monde ? N'y pensez même pas ! Là où les Occidentaux s'efforcent d'imposer la planification des naissances, les imams appellent à rejeter cette forme de « néo-colonialisme » qui s'oppose aux enseignements de l'islam. En réponse à l'islam, mais aussi à un occident oscillant entre « nihilisme » post-moderne libéral-libertaire et écologie anti-nataliste, les catholiques tiers-mondistes défendent la natalité. C'est en partie un des objets de l'Encyclique du Pape argentin, Laudato Si qui poursuit sur ce point Caritas In Veritate de Benoit XVI***. Cela explique bien des choses quant à la défense du « migrant » originaire du tiers-monde...

Big Other dans le camp national

« Ce qui venait de l'adversaire était estimable et digne d'éloge. La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin. » Oserais-je dire que cette idée a fait du chemin jusque chez les anciens compagnons de route de Dominique Venner ? C'est peut-être en effet une posture toute girardienne qui s'est emparée de certains. Pourquoi girardienne ? Car je crois déceler une forme de rivalité mimétique. On finit trop souvent par ressembler à celui qu'on combat et qu'on a longtemps combattu... La lutte idéologique contre les intellectuels marxistes a conduit une bonne partie de notre mouvement à s'enivrer comme eux des déclarations tonitruantes des chefs d'Etat « non-alignés » contre « l'Occident ». Le soutien quasi unanime aux « rebelles du Donbass » n'en étant qu'un énième avatar. Untel regardera avec tendresse l'Iran islamique, l'autre n'aura pas de mots assez dithyrambiques pour louer la révolution socialiste arabe de Kadhafi et le dernier chaussera ses espadrilles che guevaresques pour faire de Chavez un héraut de la lutte des identités ! Lorsqu'une poignée de jeunes européens tout juste sortie de l'enfance tombe à Maïdan, c'est à l'inverse d'un seul bond que tout le monde les cloue au pilori : Suppôts du sionisme ! De l'Occident ! Du Capital ! Houari Boumedienne ne renierait pas un tel galimatias...

La lecture de certaines publications proches de nous est édifiante : articles hagiographiques sur les différentes figures du « tiers-monde » ou défense d'un « bon islam » qui n'est pas soutenu « par les américano-sionistes », c'est tout le panel des « autres » qui est intégré au cœur même de ce qui furent nos rangs. Ne pas encenser les chefs d'Etat qui, à nos marges, « résistent aux Atlantistes » vous rend immédiatement suspect, refuser de rentrer dans des débats théologiques sur le « bon » et le « mauvais » islam, vous ravale dans la cour des thuriféraires des chocs des civilisations et exprimer une méfiance envers la Foi des peuples du tiers-monde n'est que le signe de votre « nihilisme » d'occidental. Même lorsque les « chefs d'Etat non-alignés » sont coupables d'avoir du sang européen sur les mains, nombreux sont ceux qui les encensent.

Le combat pour l'identité devient alors suspect et se retrouve dénaturé. L'identité n'est plus alors la défense d'un héritage et dans une perspective un peu plus existentialiste une projection de puissance d'un peuple sur un territoire. Le combat pour l'identité devient une simple défense de la langue ou de la « souveraineté » contre « l'uniformisation » et « l'impérialisme » initiés par le bloc anglo-américain. Quand elle n'est pas simplement perçue comme le produit d'une « ingénierie sociale » au service des intérêts capitalistes... Nous n'avons plus le droit d'affirmer notre volonté de puissance, sans quoi nous serions forcément obligés d'entrer en conflit avec les autres. Il faut éliminer le conflit avec les autres et considérer que « toutes les identités se valent », car, comme si cela ne suffisait pas, il a fallu aussi intégrer le relativisme post-moderniste dans notre boîte à idées. Tout se vaut ! La lutte d'un identitaire à Paris, d'un bolivariste à Caracas, d'un gardien de la Révolution à Téhéran et d'un jeune du Hamas à Gaza. Il faut « doubler la gauche sur sa gauche » en étant encore plus socialiste, plus pro-palestinien, plus pro-ceci ou anti-cela qu'elle ! Il faut montrer patte blanche, ou plutôt, patte rouge. Le Maïdan et les bombardements sur Gaza ? C'est pareil ! Faisons fi de la nuance et de nos intérêts en tant que civilisation.

Pour une critique positive

La figure de « Big Other » s'est imposée dans le camp national et identitaire, sur la longue route pavée de nos échecs et de nos désespoirs. Selon certains et comme au temps de la guerre froide, notre salut viendra des Russes, des Iraniens ou des Arabes. C'est une certitude ! Et si des nationalistes prennent les armes, c'est forcément parce qu'ils sont soutenus par les Etats-Unis ! Aucun doute ! Car si nous n'arrivons à rien, ce n'est pas de notre faute, mais d'un « Système » qui nous écrase. Alors quand certains obtiennent quelques menus succès, comme à Mariupol, c'est forcément louche. «  La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin » écrivait donc Dominique Venner. C'est exactement ce qui se passe en Ukraine où les nationalistes ukrainiens qui se réfèrent aux corps-francs allemands, à Junger ou au Coeur Rebelle – qu'ils ont encore honoré cette année dans un silence de cathédrale de la mouvance nationale française - sont honnis, là où les forces eurasiatiques bardées de breloques soviétiques sont encensées.

Ainsi à l'heure où l'ultra-gauche fait peau neuve et s'adapte au monde post-guerre froide de la mondialisation néo-libérale et où le monde arabo-musulman se débarrasse de ses derniers oripeaux occidentaux au profit d'un islam régénéré, nous devrions avoir d'autres objectifs que de récupérer le flambeau de luttes éculées oscillant entre panarabisme et théologie de la libération latino-américaine. L'histoire européenne est suffisamment riche en modèles et en idées pour que n'allions pas chercher dans je ne sais quel livre vert les sources de notre renaissance. Quitte à puiser à l'ultra-gauche, autant fouiner chez les post-situationnistes, les écologistes et les anarchistes qui ont compris que les luttes actuelles concernent d'abord et avant tout le territoire et l'échelon local. Qu'avons nous à gagner à puiser chez ceux qui veulent, in fine, notre disparition ? Chez ceux dont l'horizon indépassable de l'économie est la « nationalisation » des matières premières ? A l'heure de l'écologie radicale, cela pose question. L'intégralité des pays d'Afrique tropicale, dont la démographie galopante est un problème pour l'Europe, appartiennent au mouvement des non-alignés. Pensez-vous vraiment que ces Etats se soucient de nos intérêts vitaux d'Européens ? Si nous acceptons que la question centrale est le territoire et par extension la pérennité du peuple qui habite le territoire, alors il faudra admettre que les idéologies servent souvent de prétexte à la lutte pour les territoires que se livrent les peuples. Les idéologies n'ont pas véritablement d'importance capitale, elles sont souvent cosmétiques. Ce qui compte surtout dans l'histoire, c'est la dynamique d'un peuple souhaitant défendre ou conquérir un territoire au détriment d'un autre peuple. Il ne faut donc pas voir seulement dans le non-alignement une lutte « idéologique » contre « l'impérialisme capitaliste occidental » mais aussi une lutte des peuples du « tiers-monde » contre les peuples Européens et leurs descendants.

Le « non-alignement » était en grande partie une arme  au service du « tiers-monde » et de ses dirigeants emblématiques. Une arme efficace qui a massivement séduite les intellectuels gauchistes mais aussi ceux qui tentèrent par chez nous l'émergence d'une troisième voie. Voila une des racines de Big Other. Notre principal problème est donc que nous avons été dépossédés de l'Occident. L'Occident, ce n'est plus ce monde hérité de la Grèce, de Rome, qui a été christianisé, qui a connu l'humanisme et les grandes « idées » de l'ère moderne, c'est le vide post-moderne et l'universalisme abstrait, c'est un certain christianisme devenu fou, sans racine et sans Dieu. Ce sont les mêmes qui ont encensé toutes les luttes indigénistes qui ont vidé l'Europe de sa substance. Le tragique de l'idéologie Big Other, c'est qu'elle n'épargne personne, même pas ceux qui la combattent. Car elle est, de façon ironique, profondément occidentale.

La solidarité internationale, c'est très bien, mais pas si elle passe avant la défense de l'Europe et des Européens.

Jean/C.N.C

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

* p. 67 de l'édition de 2014

** le terme d'islamophobie qui s'est imposé en France doit d'ailleurs beaucoup à la révolution islamique d'Iran qui fascina une partie de la gauche.

*** cela explique nos précautions quant à la revue d'écologie intégrale Limite.

Première publication : le 2 juin 2016

11/11/2016

Novembre 2016: Retour à Verdun

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Novembre 2016: Retour à Verdun

 

Le début du mois de novembre est rythmé par une série de célébrations consacrée aux défunts.

C’est la période des morts.

Est-ce une coïncidence historique ou un hasard du calendrier qui fit retentir les derniers fracas de la Première Guerre mondiale en cette morne fin de matinée du 11 novembre 1918 ? Les historiens s’échinent depuis à connaitre l’identité du dernier emporté de ce conflit de quatre ans.

Un Canadien ? Un Français ? Un Allemand ? Nul ne le saura jamais vraiment. Au combat, le chaos est maître et, en ce 11 novembre 1918, on se battit jusqu'à la dernière minute.

Ce qui est certain, en ce matin d’automne 18, c’est que plus de 15 millions d’individus ont disparu des courbes démographiques. Essentiellement en Europe. Les enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants de ces morts ne verront pour la plupart jamais le jour, faute de géniteurs.

Inutile de détailler les chiffres. Ils sont ahurissants. L’Europe d’août 1914 était au comble de sa puissance et de sa vitalité. En novembre 1918 c’est un immense champ de ruines truffé de croix.

Les conséquences de cette guerre sont incalculables, et l’écho de cette faillite européenne se répercute de génération en génération jusqu‘à nous. Beaucoup a été dit sur ce sujet.

Mais plutôt que de disserter longuement sur la révolution bolchévique, le traité de Versailles ou encore la grippe espagnole, prenons notre bâton de pèlerin et partons arpenter le champ de bataille de Verdun.

 

Si on veut être fidèle, autant arriver par la route de Bar-le-Duc. La fameuse RN1916, aujourd’hui déclassée en départementale. « Via Sacra ». Antichambre du théâtre de Verdun. Sas de mise en condition du combattant chahuté à l’arrière d’un camion Berthier. Cette route était, côté français, le cordon ombilical de la bataille. C’est par là qu’arrivait la boustifaille et la chair fraiche (là on compte en centaines de milliers d’hommes), les obus et les cartouches (et là on compte en dizaines de millions de coups). On se laisse guider par les sucres blancs à sommets rouges surmontés d’un casque Adrian. Ils rythment chaque kilomètre jusqu’à Verdun. On comptera 56 bornes. En 1916 un camion passait sur la route de pierres concassées toutes les 14 secondes. Aujourd’hui le macadam a recouvert les gadins qui avaient été jetés à l’époque à la pelleté pour entrenir une chaussée défoncée par les flux continus.

La ville de Verdun n’est pas belle. Jolie, plus sûrement. La cité semble endormie. C’est le tourisme mémoriel qui fait vivre la région. La cathédrale, imposante et témoin de hauts faits, vaut néanmoins le détour, ainsi que les bords de Meuse. La Porte-Chaussée, vestige des temps médiévaux, fait miroiter ses créneaux dans les légères ondulations du fleuve. Car oui, la Meuse est un fleuve.

On visitera les galeries de la citadelle, qui jouèrent un rôle crucial dans les évènements fameux de 1916. C’est ici que fut choisi le cercueil du Soldat Inconnu. Un lien mystérieux unit Verdun et l’Arc de Triomphe.

Un imposant monument trône au cœur de l’ancienne cité épiscopale. Un genre de temple austère en pierres embossées. Une composition architecturale sentant bon le solennel et le massif. Des degrés s’élèvent vers une sorte d’obélisque tronquée au sommet duquel contemple, lourd et puissant, un guerrier intemporel. La pointe de son épée, qui fait songer doucement à un film d’animation nippon, repose la pointe en bas. Le guerrier a triomphé. Il s’agit du « Monument à la Victoire et aux soldats de Verdun ». Il regarde vers l’est, vers les Hauts-de-Meuse et la ceinture fortifiée de la ville dont les forts avancés se situent à environ 6 ou 8 kilomètres.

Douaumont. Vaux. Souville. Des noms aujourd’hui oubliés mais qui durant plusieurs décennies sonnèrent comme des mythes à l’oreille des Français. Comme des mythes cauchemardesques et glorieux. C’est « là-haut », sur les plateaux au dessus de la ville qu’il faut se rendre pour contempler les lieux du drame et se lancer dans une trépidante enquête médico-légale. Ou alors dans une longue et contemplative méditation sur le sens de la guerre et de l’Histoire. Chacun y trouvera son compte.

On monte par une route sinueuse, le long des pentes de Belleville. On pénètre alors dans l’énorme forêt domaniale. Les bois, constitués principalement d’essences de pins, prennent vite des atours nordiques. On se prend à songer aux loups et aux grandes chasses d’antan.

 

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Le carrefour de la chapelle Sainte-Fine, sous le fort de Souville. Lieu de l’ultime poussée allemande en juillet 1916.

 

La voiture défile. Par la fenêtre on sent que cette forêt est « différente ». Les panneaux indicateurs, au carrefour de la chapelle Sainte-Fine, ne donne que des directions de monuments et d’ouvrages militaires. « Fort ». « Ossuaire ». « Mémorial ». « Casemate ». « Boyau ». Autant de mots abscons et barbares à l’heure de la fibre et des habitats thermo-régulés par l’intermédiaire de la domotique.

En prenant la peine de scruter le sol, vers le bas des troncs qui longent la route, on remarquera le caractère insolite de la géologie locale. Mais d’où viennent donc ces trous ? Ces milliers de trous ?

En réalité il y en a des millions, de ces boursouflures, rien que dans ces sous-bois des Hauts-de-Meuse. Lors des deux premiers jours de la bataille (les 21 et 22 février 1916) les Allemands firent chauffer les tubes de leurs canons en décochant plus de deux millions de tirs. Mais la bataille dura 298 jours de plus.

Du 77mm, du 105mm, du 130mm, du 150mm, du 210mm, du 305mm, du 390mm et gardons le meilleur pour la fin ! Vous reprendrez bien, cher monsieur Dupond, d’un de ces supers obus de 420mm, de plus d’une tonne, tiré par notre gentille et si grosse « Bertha » ! Nous pouvons, si vous le souhaitez, vous l’expédier directement chez vous, à plus de 10 kilomètres.

Et oui ! Verdun, c’est le paradis du canon, le Valhalla de la balistique et des gros calibres. Le terrain porte les traces de ces joyeuses ripailles de 300 jours où s’entremêlèrent les trajectoires courbes et tendues, les tirs de harcèlements et de contrebatteries.

Aujourd’hui, le ciel, moins grondant et parfois azur, est traversé à 30.000 pieds par les liners et à 200 pieds par les drones des passionnés de la bataille. De temps en temps des hélicoptères de l’ALAT viennent manœuvrer au dessus de la zone, histoire de rappeler la mainmise du ministère de la défense sur la plupart des sites du coin.

Ici, en 1916, le courage ne se mesura que rarement à la pointe des baïonnettes. La norme de l’héroïsme consistait plus simplement à tenir sa position dans les entonnoirs et à attendre qu’un projectile vienne vous débusquer. C’était le « job ». Un job qui durait 4, 5, parfois 6 jours avant que la relève assurée par la « noria » ne vienne prendre sa part au festin de gloire. Boue, poussière et fracas. Plus de tranchées tant le calcaire fut retourné et chamboulé. Leitmotiv à Verdun : « Le canon conquiert, le fantassin occupe ». Le « taf » fut le même pour les feldgrau d’en face.

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Carte montrant la zone des principaux combats, sur la rive droite de la Meuse. Les formes noires sont des forts.

 

Reprenons notre pérégrination depuis le carrefour de la chapelle Sainte-Fine. C’est là, sur les pentes du fort de Souville, aujourd’hui livrées aux promeneurs, à côté du monument du lion tué, que l’ultime avancée allemande du 11 juillet 1916 fut stoppée.

On tourne à gauche, direction Douaumont.

On passe devant une belle bâtisse en pierres lisses et dorées auxquelles on a adjoint récemment des furoncles de verres fumés. C’est le Mémorial de Verdun. Un musée contenant des fonds exceptionnels. Le tout a été remanié pour le centenaire. L’exposition est bien faite, étudiée comme une scénographie foisonnante. Marrant cette habitude qu’ont les muséographes de ne jamais définir de réels sens de visites. Le passionné amateur de militaria, tout comme le néophyte ne maîtrisant rien de l’art militaire, pourront y trouver leur compte. Il y a là de quoi faire lâcher son smartphone à un ado de 14 ans.

Au dernier étage, des écrans tactiles proposent une visite virtuelle du champ de bataille. Il faut faire attention, chronophagie assurée. Des relevés LIDAR ont été effectués sur l’ensemble de la région, à des fins archéologiques. Et là, vous pouvez les voir sur la carte, les millions de boussouflures générés par les impacts…

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Image LIDAR d’une partie du champ de bataille. Chacune des centaines de protubérances correspondent à la trace d’impact d’un obus.Le parallélépipède au centre est le fort de Douaumont, enjeu majeur de la bataille de 1916.

 

Frisson horrifique et angoissé.

Putain. C’est le seul mot de la langue française qui veut bien sortir.

Dans les bois de Verdun le regard ne peut embrasser que quelques mètres carrés de terrain. La cartographie, c’est de la sorcellerie. On capture l’image d’un sol, on le réduit à une échelle donnée et on le couche sur un bout de papier. Une carte peut inviter au voyage et au rêve. Ici, elle donne des frissons, savant mélange d’orgueil et de terreur pour les hommes qui arpentaient ce bout de territoire cent années auparavant. Territoire couché ici en 2D sur un écran, le tout dans un environnement où règnent l’air conditionné et la lumière crue des néons.

 

On quitte le Mémorial, on continue vers Douaumont.

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Fleury, là où furent trouvés les restes de 26 poilus en 2013.

 

On traverse le village de Fleury, commune « morte pour la France ». Il ne reste rien. Rien de rien. On a édifié ici une mignonne petite chapelle consacrée à Notre-Dame de l’Europe. Ça laisse méditatif. Un parcours d’allées permet de passer là où se dressait le bourg de 400 âmes. On circule entre les sapins noirs. Des plaques indiquent l’emplacement de telle ou telle bâtisse.

Dans un coin, on trouve un tronc sculpté à l’effigie d’un poilu montant la garde. A ses abords immédiats furent trouvées en 2013 les dépouilles de 26 soldats français. Des touristes Allemands étaient tombés sur un fémur. Ironie du sort.

Combien sont-ils autour du village à dormir ou à monter la garde sous les racines, les pommes de pins et la mousse ? Au moins le coin est-il plutôt calme et les gars ensevelis ici voient-ils passer les beaux animaux de la forêt.

Des battues sont régulièrement organisées pour réguler les populations. Alors tout le quartier se met à retentir de cris, de sonneries de rabatteurs et de claquements de carabines. L’espace d’un instant, on pourrait presque s’y méprendre. Un siècle auparavant des sonorités similaires emplissaient l’air des lieux. Les aboiements des chiens en moins. Les explosions d’obus et les rafales de mitrailleuses en plus.

Entre le carrefour de Souville et Fleury il n’y a que 500 mètres. Sur ces 500 mètres les Allemands lancèrent des attaques terribles en juillet 1916, voulant tenter le tout pour le tout suite au déclenchement de l’offensive des Alliés sur la Somme. Les Français reprirent le terrain perdu les semaines suivantes. Des semaines pour 500 mètres.

Là où nous marchons les hommes tombèrent non par centaines mais par milliers.

Ici chaque lieu, chaque trou, chaque caillou, prends une dimension écrasante. Il est des endroits sur terre où beaucoup d’hommes moururent en peu de temps. On peut songer aux camps du XXème siècle ou encore aux bombardements atomiques sur un Japon déjà en ruine. Mais ces lieux ne portent pas la charge émotionnelle liée au combat. Là-bas les hommes moururent en victimes. Ici ils moururent la baïonnette au bout du fusil. Ça change tout, absolument tout.

Ce champ d’horreur marmité et bouleversé est aussi un champ de gloire.

Chaque recoin du terrain, chaque ouvrage fortifié, a fait l’objet d’une lutte âpre et impitoyable. Ici la toponymie, un peu comme en montagne, prend un sens spécial. Le terrain est en quelque sorte sanctifié. En tout cas sanctifié tant qu’il existe des hommes pour se souvenir et nommer. Que vaut en effet l’abri de la Poudrière ou l’ouvrage de Froideterre pour qui ne peut et surtout ne veut pas comprendre ? La densité d’un terrain n’existe que par l’exercice de la mémoire. Et ici on n’est pas à Austerlitz ou Solférino. Ici c’est le combat de l’homme contre l’obus et les gaz. Une lutte surhumaine, comme on en avait jamais vu auparavant. Les boucheries de plein-pré d’août et septembre 1914, pourtant plus sanglantes encore que Verdun, ne pouvaient laisser deviner la nature que prendrait la guerre deux ans plus tard.

Waterloo c’est environ 50 000 pertes militaires en une journée, tous camps confondus et tous types de pertes confondues (morts, blessés, prisonniers, disparus). Verdun c’est plus de 3000 à 4000 pertes de moyenne par jour, tous camps et tous types confondus. Mais ça durera 300 jours. A Verdun on se balance des projectiles de 400mm sur la tête. Les hommes qui sortirent de ce creuset étaient plus qu’admirables. Ils avaient traversé une épopée.

De ces efforts gigantesques et de ces conditions extraordinaires, les deux belligérants en tirèrent une admiration réciproque. En 1940, l’état-major allemand était terrorisé à l’idée d’affronter les « vainqueurs de Verdun ».

Pour mesurer le tournant que fut cette guerre sur le plan moral, on peut se tourner vers l’épopée presque homérique du fort de Vaux, à trois kilomètres vers le nord-est de Fleury, au-delà du bois Fumin. Là, début juin 1916, se jouèrent des évènements grandioses et tragiques.

Le fort de Vaux n’est pas bien grand. Un pâté semi-enterré tout en maçonnerie et béton qui fait environ 150 mètres de longueur sur 100 de large. La structure fut édifiée à la fin du XIXème siècle et renforcée régulièrement jusqu'à l’entrée en guerre. Edifié sur les hauteurs du village de Vaux et faisant face à l’étendue doucement plate de la plaine de Woëvre, ce fort était une des composantes de la ceinture fortifiée de Verdun.

Aujourd’hui on dirait un décor romantique en style rocaille. Le béton défoncé par la cordite donne parfois des effets surprenants.

Les Allemands s’étaient rendus maître du village en contrebas dès le mois de mars. En juin ils lancèrent une attaque brusquée et sautèrent sur les hauteurs depuis le bourg ruiné. Ils coiffèrent le fort et entreprirent de l’investir.

La garnison française se composait d’éléments disparates placés sous la conduite énergique du commandant Raynal. Ils étaient décidés à tenir le fort jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. Et ils le firent. Néanmoins, un léger problème se présenta… le bombardement incessant fissura les cuves bétonnées contenant les réserves d’eau du fort. La garnison de plus de 600 hommes tombe à sec. De plus, les Allemands, pistolet au poing et lance-flamme en tête, sont parvenus, avec une grande audace, à se frayer un passage à travers l’un des couloirs d’accès de la fortification.

Les Français aménagent des chicanes de pierres. On se balance de la grenade et des gaz de combat. Les blessés et les morts s’entassent des les locaux, crevant littéralement de soif. On lèche la pierre chaude des murs pour chercher quelques molécules d’eau.

Raynal tente de communiquer avec l’extérieur, malgré l’étau qui se resserre sur lui. Il fait envoyer des signaux optiques vers le fort de Souville et envoie des coureurs. Surtout, acte célèbre, il expédie son dernier pigeon nommé « Vaillant ». Ce dernier, lourdement gazé, parviendra à porter l’ultime message du commandant avant de périr aveuglé et brulé. Une plaque apposée aujourd’hui sur la façade défoncée de l’ouvrage rend honneur à ces volatiles extraordinaires que sont les pigeons voyageurs. Parfois des colombophiles viennent faire des démonstrations au fort de Vaux. Les tréteaux et les panneaux explicatifs ont remplacé les caisses de munitions et les sacoches bourrées de grenades

Finalement la garnison française est contrainte à la reddition. Les Allemands présentent les armes, mérite rare réservé aux ennemis respectés. Les soldats enfiévrés qui sortent hagards de l’horreur ne songent qu’à deux choses : boire et dormir.

Ils ont tenu plus de 6 jours dans les enfers.

Raynal est conduit à l’état-major allemand qui mène les opérations sur Verdun. Le prince héritier de la couronne, le Kronprinz, le fils de l’empereur Guillaume II, lui remet en main propre un sabre d’honneur et le congratule quant à la conduite admirable de sa garnison.

Qui aujourd’hui, en 2016, pourrait se représenter cette scène splendide et riche de sens ? Un chevalier vainqueur honorant un chevalier vaincu mais héroïque…

C’est cela Verdun. Les chevaliers sous les obus.

Les obus de 1916 ont malheureusement tué bien trop de chevaliers. Or notre temps aurait bien besoin d’hommes de la trempe du commandant Raynal ou du Kronprinz.

 

Quittons Vaux et Fleury, et avançons plus avant vers Douaumont.

La route est tracée au cordeau et fend la masse des arbres empourprés d’automne. Les feuillus s’apprêtent à perdre leurs parures. Ils prennent des teintes parfois grandioses. Veulent-ils-nous rappeler les flots de sang versés là où s’enfoncent leurs racines ?

On arrive à un carrefour. Devant, une belle pelouse. Propre, nette, coupée à ras. Décor irréel après la forêt et ses vestiges de cratères. On ne peut s’empêcher de penser au parc de Marne-la-Vallée et à ses impeccables gazons. Où est Mickey ? Puis on porte le regard plus haut, et on comprend que ce n’est pas le château Disney qui s’élève au sommet de la pente douce.

C’est l’Ossuaire de Douaumont.

Nouveau lieu d’importance. Un lieu de l’après bataille, un lieu de mémoire. Et là on retrouve à nouveau du dense et du terrible à hautes doses. En effet, les ossements vénérables de 130 000 soldats reposent dans les souterrains de cette grande coque renversée. La structure, d’un blanc-rosé, est surmontée d’un phare d’une cinquantaine de mètres. Ce dernier fait songer à la gare ferroviaire d’une ville de province. En réalité c’est une lanterne des morts. Parfait pour un mois de novembre.

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Intérieur de l’Ossuaire de Douaumont.

 

« Le train en partance pour l’Enfer est attendu quai des Mémoires Oubliées et desservira les gares du Mort-Homme, de la Côte 304 et du bois de Caures. Des averses de shrapnells sur les voies risquent de nous retarder. N’oubliez pas vos stahlhelm. Bon voyage vers l’Enfer ! »

Devant s’étalent, dans un alignement parfait, 16 142 tombes, soit l’effectif complet d’une bonne division d’infanterie. Le parallèle avec les nécropoles américaines est évident, mais ici la « French touch » rend les choses moins aseptisées. Les cyprès sont légèrement moins biens taillés. C’est mieux ainsi, on a pas l’impression de faire tache.

Des cars chargés de scolaires et de retraités en vadrouilles passent régulièrement, à faible vitesse. On devine que des clichés se prennent à bout de bras, derrière les vitres teintées des véhicules bariolés. Les collégiens aiment à galoper entre les tombes, sous l’œil complaisant de leurs profs d’Histoire-Géo. Un énorme parking vide enserre l’Ossuaire.

On identifie un carré musulman, pierres tombales tournées vers La Mecque. Sur un des latéraux de cette immense aire, un énorme mur bardé de signes en hébreu et de l’autre un petit temple islamique. La bâtisse musulmane sent le neuf. Les temps changent. On parle moins de combat et d’héroïsme stoïque que de paix et de repentance.

Le monument semble assumer sa dimension quasi ferroviaire. Les blasons de centaines de villes françaises et étrangères garnissent sa façade. On cherche une ville connue, souvenirs de passages.

Vers l’arrière, du côté du parking, des lucernaires permettent de distinguer les bas-fonds du bâtiment. Ils reposent là. Des milliers de crânes, de fémurs, de tibias, de radius et de cubitus. Memento Mori. Français et Allemands réunis.

On monte les gradins et on passe la porte voûtée. Pierres polies et gravures. Des milliers de noms recouvrent les parois, comme des ex-voto. Tout est rosé par les carreaux rouges filtrants la lumière extérieure. Sur les côtés de la longue nef on trouve des blocs massifs de granit rouge indiquant l’emplacement des cuves à ossements. La toponymie indique la provenance des morts. « Ravin ». « Côte ». « Bois ». « Vaux ». « Thiaumont ». « Douaumont ». On est allé les chercher jusqu’aux confins du champ de bataille, dans les Eparges, au sud-est et en Argonne, à l’ouest.

La guerre c’est les hommes et le matériel. C’est souvent la force morale. Mais on oublie trop la géographie et les cartes. Si on meurt pour prendre cette côte ou occuper ce fort, c’est qu’il y a une bonne raison.

Justement, du haut de la lanterne mortuaire un panorama permet d’embrasser de quelques regards l’ensemble de ce terrain aujourd’hui couvert d’arbres. Le cirque de Verdun. On grimpe un escalier de béton gris avant d’arriver sur la plateforme. En contrebas, les petites croix blanches posées sur le billard vert font penser à une prouesse de maquettiste. De telles vues… Un rêve d’artilleur.

 

Quittons l’endroit, parquons l’auto sur cette étendue de goudron digne d’un centre commercial et marchons vers la clé de la bataille : le fort de Douaumont.

Cette fortification, bien plus vaste que Vaux, est bâtie sur la plus haute élévation de la région, à près de 390 mètres. Cette position lui confère un rôle d’observatoire majeur. Il pointe vers le nord. Un « Seré de Rivière » (type de fortification du nom de l’ingénieur éponyme) édifié fin XIXème pour ceinturer Verdun. Il fut remanié à maintes reprises afin de répondre aux évolutions rapides de l’artillerie. Le 21 février 1916, au moment de l’offensive allemande, il était quasiment vide et désarmé. Il tomba trois jours plus tard, sans se défendre. Il faudra plus de 100 000 pertes françaises pour le reprendre, dixit le général Pétain.

En quittant l’Ossuaire, on oblique vers le nord-est, laissant au nord la Tranchée des Baïonnettes et Thiaumont. La route est bordée à gauche par une crête douce couverte de sapins où sont implantés de petits abris d’intervalles, comme l’ouvrage Adalbert. En constatant les dégâts, on se rend compte que la moindre fortif’ permanente était un véritable aimant à obus. C’était aussi des îlots dans la tempête où les gars des deux camps pouvaient se permettre de poser le barda pour quelques heures et ronquer un coup. On pouvait y installer un PC, un poste de secours, y stocker quelques vivres et munitions, préparer des attaques, etc.

La route est longée à droite par un vestige de tranchée. Creux sinueux de 50cm de profondeur d’où dépassent des morceaux de bois aux airs fantomatiques. C’est la tranchée de Londres. Ne manque que le smog et on y serait presque. Elle zigzague entre les troncs. En fait ce sont plutôt les troncs qui zigzaguent autour d’elle. Cette tranchée fut creusée par les Français après la grande bataille de 1916 afin de pouvoir sécuriser les relèves et les approvisionnements du fort repris. Ce dernier est un peu plus haut, en avant.

Une tranchée à Verdun… chose rare et précieuse en 1916. A Verdun il n’y a pas réellement de tranchées. Seulement des entonnoirs, reliés à la va-vite, et quelques boyaux. Le dur consiste en quelques forts écrasés sous des dizaines de milliers d’obus.

La route décroche légèrement vers la gauche et grimpe d’un coup. On débouche sur une sorte de vaste esplanade. Les arbres sont au loin désormais. On peut contempler une large étendue de ciel lorrain. Sans le savoir nous venons de grimper sur le fort. Le décor qui se présente ici s’apparente à Vaux, mais en plus grand. Béton caillouteux et herbe verte. On dirait une carrière abandonnée mise un peu en ordre. Les couleurs françaises, allemandes et européennes flottent au sommet de la structure ravagée. Sur la « façade », des plaques commémoratives bronzées signalent au visiteur que le fort fut repris le 24 octobre 1916. Il était resté huit mois en possession des armes allemandes.

On pénètre, comme à Vaux, par une petite porte qui ne paye pas de mine. On arrive dans une casemate transformée en hall d’accueil. Guichets et objets souvenirs. La lumière électrique jaune donnerait presque un air chaleureux à l’endroit. Mais sur le mur du fond, une inscription d’époque en langue française donne la vraie couleur : « S’ensevelir dans les ruines du fort plutôt que de se rendre ».

Ça, c’est un putain de programme. Un programme des temps jadis.

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Le dédale fantomatique du fort de Douaumont.

On visite les lieux. On est en novembre. La mort est là, c’est une évidence. Ce fort sent la mort. Nombreux furent ceux qui périrent dans ses entrailles, sous les coups de butoir des obus lourds. Les stalactites poussent partout. Parfois courts et grossiers, souvent effilés et élégants. Les sentiments éprouvés ici frisent le fantastique. Un éclairage étudié renforce ces impressions. Les pas se font plus lents, les respirations plus courtes. Parfois le pied tape, sans le vouloir, dans une grille de fonte oxydée. Sonorités terribles et sursauts automatiques.

Un guide passe dans la coursive, conduisant un groupe de scolaires. Il n’a pas le look prof d’Histoire. Il porte un long manteau noir et un chapeau à larges bords. Un spécialiste de la chose militaire, c’est une évidence. Peut-être un ancien officier, au vu de son maintien.

Il parle, au milieu du couloir. Les jeunes, des lycéens, arrivent à se taire. Ils écoutent.

« Dans cette casemate murée se trouvent les corps de plusieurs soldats français. Ils ont été tués en février 1916 par des projectiles allemands de 420mm, tirés depuis la forêt de Spincourt. Voici une description de ce qui se passait ici, lors des grands bombardements : les cloches observatoires, sur les hauts du fort, constataient les lueurs de départ de coups et avertissaient les fonds par l’intermédiaire d’un signal sonore spécifique. Les hommes disposaient alors de quelques dizaines de secondes pour se rassembler dans les abris profonds, sous le merlon ouest, près des citernes d’eau. Les projectiles étaient munis de fusées à retard et n’éclataient pas à l’impact. Ils pénétraient la couche de terre et entamaient le béton avant de détoner. C’était les vibrations qui étaient captées en premier par les sens. En effet, les ondes se déplacent plus vites dans les solides. Les vibrations remontaient par les chevilles et les entrailles. Au bout de trois ou quatre impacts successifs des réactions physiologiques pouvaient s’observer sur les hommes. Crises d’angoisse et de folie, qui duraient plusieurs secondes avant de disparaître. Surtout lors du vol des projectiles que l’on savait arriver de manière imminente par l’intermédiaire des observatoires. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons poursuivre vers l’aile ouest afin de visiter le cimetière allemand. Plus de 600 soldats sont enterrés dans deux casemates scellées du fort de Douaumont ».

Il accentue sur le « AU » de Douaumont. Ça sonne « Douhautmont » dans sa bouche.

Le groupe part en silence visiter les jeunes teutons emportés par l’explosion d’une réserve de munitions mal tenue en mai 1916.

En quittant les couloirs du fort on revient dans la casemate d’accueil.

Les dés à coudre, les mugs et les posters sonnent bizarrement dans l’enceinte de Douaumont. On referme une petite porte noire ou est inscrit en belle écriture attachée : « Celui qui se moque du passé n’est pas digne du futur ».

Jacques Thomas / CNC

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