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20/02/2017

Lettre ouverte à Monsieur Emmanuel Macron, homme politique né d’une PMA entre le grand capital et les Minotaures de la repentance (par Bernard Lugan)

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Lancé sur le marché politique tel un nouveau smartphone, vous êtes, Monsieur Macron, un ignorant butor dont les propos concernant la colonisation sont doublement inadmissibles.

1) En premier lieu parce qu’ils furent tenus à Alger, devant ces rentiers de l’indépendance qui, pour tenter de cacher leurs échecs, leurs rapines et la mise en coupe réglée de leur pays, mettent sans cesse la France en accusation.
Certains qui, parmi votre auditoire, applaudirent à vos propos d’homme soumis (cf. Houellebecq), et
devant lesquels vous vous comportâtes effectivement en dhimmi, sont en effet ceux qui, le 1er novembre 2016, publièrent un communiqué exigeant que la France :


« (…) présente des excuses officielles au peuple algérien pour les crimes commis durant les 132 ans de colonisation et pour les crimes coloniaux perpétrés à l’encontre du peuple algérien afin de rappeler les affres de la répression, de la torture, de l’exil, de l’extermination et de l’aliénation identitaire car l’histoire du colonialisme restera marquée par ses crimes de sang et ses pratiques inhumaines ».

Candidat à la présidence de la République française, vous avez donc donné votre caution à de telles exigences autant outrancières qu’insultantes. Ce faisant, vous vous êtes fait le complice des pressions et chantages que l’Algérie exerce à l’encontre de la France afin d’obtenir d’elle une augmentation du nombre des visas ou tel ou tel avantage diplomatique ou financier. En d’autres temps, vous auriez donc pu être poursuivi pour « Atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ».

2) Ensuite parce que vos propos constituent non seulement un recul de l’état des connaissances, mais également le viol de ce consensus historique auquel étaient arrivés les historiens des deux rives de la Méditerranée. Or, par ignorance ou par misérable calcul électoraliste, vous les avez piétinés.
Au nom de quelle légitimité scientifique avez-vous d’ailleurs pu oser les tenir ? Avez-vous seulement entendu parler des travaux de Jacques Marseille, de ceux de Daniel Lefeuvre ou encore des miens ?

Oser parler de « crime contre l’humanité », maladroitement rectifié en « crime contre l’humain », au sujet de la colonisation revient en réalité à classer cette dernière au niveau des génocides du XXe siècle, ce qui est proprement scandaleux. Sur ce terrain, vous voilà donc encore plus en pointe que Christiane Taubira, ce qui n’est pas peu dire...
Pierre Vidal-Naquet, pourtant militant de la décolonisation et « porteur de valises » assumé du FLN écrivait à ce sujet :


« Assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du 3e Reich est une entreprise idéologique frauduleuse, guère moins frelatée que l’identification, à Sétif, (…)  de la répression coloniale aux fours crématoires d’Auschwitz et au nazisme (…). Ou alors, si les massacres coloniaux annoncent le nazisme, on ne voit pas pourquoi la répression sanglante de la révolte de Spartacus, ou encore la Saint-Barthélemy, ne l’auraient pas tout autant annoncé… En histoire, il est dangereux de tout mélanger. Un sottisier peut-il tenir lieu d’œuvre de réflexion ? (…) L’air du temps de la dénonciation médiatique (…), le contexte social, économique et politique actuel est encore fécond qui continuera à générer de telles tonitruances idéologiques à vocation surtout médiatique ».  J’ajoute électoralistes.

Vous devriez pourtant savoir, Monsieur le candidat à la présidence de la République, qu’en créant l’Algérie, la France donna un nom à une ancienne colonie ottomane, traça ses frontières, unifia ses populations, y créa une administration et toutes ses infrastructures.

Ce faisant, y aurait-elle commis  un « crime contre l’humanité » ou « contre l’humain » ? Les chiffres de l’accroissement de la population ne semblent pas l’indiquer puisqu’en 1830, la population musulmane de l’Algérie n’excédait pas 1 million d’habitants alors qu’en 1962 elle avait bondi à 12 millions.
Serait-ce donc en commettant des « crimes contre l’humanité » que la France, ses médecins et ses infirmiers soignèrent et vaccinèrent les populations et firent reculer la mortalité infantile ? Serait-ce parce qu’elle commettait des « crimes contre l’humain » que chaque année, à partir du lendemain du second conflit mondial, 250 000 naissances étaient comptabilisées en Algérie, soit un accroissement de 2,5 à 3% de la population, d’où un doublement tous les 25 ans ? A ce propos, relisons René Sédillot :


« La colonisation française a poussé l’ingénuité - ou la maladresse - jusqu’à favoriser de son mieux les naissances : non seulement par le jeu des allocations familiales, mais aussi par la création d’établissements hospitaliers destinés à combattre la stérilité des femmes. Ainsi, les musulmanes, lorsqu’elles redoutaient d’être répudiées par leurs maris, faute de leur avoir donné des enfants, trouvaient en des centres d’accueil dotés des moyens les plus modernes tout le secours nécessaire pour accéder à la dignité maternelle. (…)(L’histoire n’a pas de sens, Paris, 1965, page 71).

Enfin, puisque vos propos indécents tenus à Alger obligent à faire des bilans comptables, voici, Monsieur le candidat à la présidence de la République, celui qui peut être fait au sujet de l’Algérie française : en 132 années de présence, la France créa l’Algérie, l’unifia, draina ses marécages, bonifia ses terres, équipa le pays, soigna et multiplia ses populations, lui offrit un Sahara qu’elle n’avait jamais possédé après y avoir découvert et mis en exploitation les sources d’énergie qui font aujourd’hui sa richesse. Comme je ne cesse de l’écrire depuis des années, en donnant l’indépendance à l’Algérie, la France y laissa 70.000 km de routes, 4300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels qui étaient propriété de l’Etat français ; 31 centrales hydroélectriques ou thermiques ; une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc., des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités. Dès l’année 1848, et alors que la conquête de l’Algérie était loin d’être achevée, 16 000 enfants en  majorité musulmans étaient scolarisés. En 1937 ils étaient 104 748, en 1952 400 000 et en 1960 800 000 avec presque 17 000 classes, soit autant d’instituteurs dont les 2/3 étaient Français (Pierre Goinard, Algérie : l’œuvre française. Paris,  1986).

En 1962, il y avait en Algérie, un hôpital universitaire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpitaux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpitaux spécialisés et 112 hôpitaux polyvalents, soit le chiffre exceptionnel d’un lit pour 300 habitants.
Tous ces équipements, toutes ces infrastructures, tous ces établissements ainsi que les personnels qui les faisaient fonctionner avaient été payés par la France et avec l’argent des Français.

Monsieur le candidat à la présidence de la République, je vous poste ce jour en RAR mon dernier livre « Algérie, l’histoire à l’endroit »[1], afin que vous puissiez mesurer l’abîme séparant la réalité historique de vos inacceptables propos.

Bernard Lugan

[1] Ce livre est uniquement disponible via l’Afrique Réelle. Pour le commander :
http://bernardlugan.blogspot.fr/2017/02/nouveau-livre-de-bernard-lugan-algerie.html

Source: http://bernardlugan.blogspot.fr/

07/02/2017

Illusions perdues et contradictions inextricables de la droite souverainiste !

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Illusions perdues et contradictions inextricables de la droite souverainiste !

Nous avons lu avec beaucoup d’intérêt le dernier hors-série de la Nouvelle Revue d’Histoire, No 13 d’Automne-hiver 2016, ayant comme sujet de dossier « Terrorismes-Histoire et actualité ». Un tel sujet était effectivement, par les temps mouvementés et cruciaux pour l’avenir de notre civilisation qui courent, plus que d’actualité. Dans cette lecture édifiante, nous avons apprécié la qualité d’une série d’articles qui revisitaient l’histoire du terrorisme contemporain depuis ses débuts (royalistes ou jacobins) et à travers ses manifestations les plus emblématiques (anarchistes de la fin du XIXe, indépendantistes et terroristes d’extrême gauche du XXe etc). Parmi d’autres contributions, on a remarqué tout particulièrement celle de Gabriele Adinolfi (1) qui présentait les « années de plomb » sous un point de vue différent de celui des documentaires et des dossiers des médias systémiques ou des ouvrages des spécialistes attitrés des « droites extrêmes européennes ».

La partie pourtant la plus intéressante du dossier, pour le temps présent, était celle consacrée au terrorisme islamique, nouvelle réalité à laquelle sont confrontés la plupart des peuples de l’Europe de l’ouest aujourd’hui. On pouvait donc s’attendre à ce que ce sujet de la plus grande importance fût le plus amplement traité. Après deux articles sur la question de savoir si le terrorisme est « consubstantiel à l’Islam » ainsi que sur les sources du financement du terrorisme, on tomba sur un article plus étendu signé par Yvan Blot et intitulé « Le terrorisme islamiste en France Histoire et perspectives ».

L’auteur n’est pas un inconnu : ancien membre du GRECE, ainsi que cofondateur du Club de l’Horloge avec Henry de Lesquen, il est passé par la plupart des formations de la droite républicaine, nationale et/ou souverainiste (RPR, FN, UMP, RIF) pour être présenté aujourd’hui, au sein d’un milieu national et identitaire en pleine déroute idéologique, en tant que spécialiste bien averti de l’Islam radical ou comme il dit « révolutionnaire ». Il est également l’auteur, entre autres, du livre « Le terrorisme islamiste une menace révolutionnaire », publié aux éditions Apopsix ainsi que de « La Russie de Poutine », ouvrage dithyrambique (préfacé aussi par Philippe de Villiers) à classer dans la production littéraire du nouveau tropisme de la droite nationale et souverainiste.

Dès le début de son article et jusqu’à la fin, Yvan Blot qualifie d’une manière très répétée l’islamisme radical de « mouvement révolutionnaire » ; son but avoué et assumé est de distinguer cet « islamisme révolutionnaire » de l’Islam ou de l’ensemble des musulmans afin de le placer dans la même catégorie anthropologique, « révolutionnaire » et a-morale que le nihilisme anarchiste, le communisme ou les fascismes. Il nous met bien sûr avant tout en garde en signalant que « cet islamisme révolutionnaire ne se confond pas avec l’Islam, pas plus que la terreur jacobine ne recouvre l’histoire de l’idéologie républicaine en France » et même s’il ne nie pas les liens entre radicalité et présence musulmane il évite d’établir clairement un rapport de cause à effet entre l’une et l’autre : « Toutefois, c’est également une erreur de croire qu’il faudrait établir une séparation parfaitement étanche entre l’Islam révolutionnaire extrémiste et l’ensemble des musulmans de France. […] il est aussi faux de prétendre qu’il n’y a aucun lien sociologique entre le terrorisme de l’Islam révolutionnaire et la population d’obédience musulmane, même si le constat scientifique conduit à des conclusions « politiquement incorrectes » ».

Force est pourtant de constater que malgré les « constats scientifiques » et quelques allégations (très partiellement en réalité) « politiquement incorrectes », l’analyse de Monsieur Blot est dépourvue tant de clarté que de précision. Une approche sérieuse du terrorisme islamique ne peut commencer que par une définition de l’Islam en général, puisque même les analystes les plus modérés ou les plus partiaux du phénomène auraient la plus grande peine du monde à nier les liens entre la matrice religieuse et ses expressions théologico-politiques les plus radicales. L’auteur présente très justement les thèses du prédicateur islamiste Indo-pakistanais Al Mawdudi pour qui «l’islam  n’est pas du tout une religion au sens classique du mot » mais plutôt « une conception totale du monde, politique, religieuse, sociale, esthétique, morale etc. Ce n’est pas une construction intellectuelle mais une « interpellation », un appel à se mobiliser pour faire régner l’islam sur la terre entière. C’est donc un mouvement aussi affectif qu’intellectuel. ». Ce qu’il ne semble pas comprendre ou vouloir admettre en revanche c’est que cette définition, censée exprimer l’idéologie des seuls « islamistes révolutionnaires », décrit  magistralement la réalité de l’Islam en tant que culture (au sens spenglérien du terme) et Civilisation. Certes Monsieur Blot admet encore une fois que « La référence au Coran chez les djihadistes est en effet centrale. » mais pour lui l’élément le plus important qui façonne la physionomie du djihadisme islamiste est son aspect « révolutionnaire » : « Mais on oublie souvent l’autre terme essentiel : « révolutionnaire ». Cela veut dire qu’on a affaire à un mouvement totalitaire et d’une extrême violence […]. » Et à l’auteur de citer les Démons de F. Dostoïevski afin d’expliquer que le djihadiste partage la « psychologie » du révolutionnaire qui « libère ses pulsions agressives au point de pouvoir tuer sans le moindre remords […] justifie ses actions meurtrières par des raisonnements idéologico-religieux permanents […] » et « […] marginalise ses propres sentiments d’humanité et son sens moral dès lors qu’ils s’opposent à la cause révolutionnaire. ». L’Europe aurait déjà fait l’expérience de ce type de terrorisme avec les anarchistes du XIXe siècle, les bolcheviques et fascistes si bien que « l’islamisme révolutionnaire n’a de ce point de vue aucune originalité, sinon la motivation religieuse coranique. »

En pourtant cette différence « minime », constitue précisément l’originalité la plus grande et la plus significative du terrorisme islamique… En effet celui-ci loin d’être le fruit de tensions ou de contradictions sociales et historiques internes des sociétés européennes, constitue un article d’importation, un phénomène issu d’autres références que celles des mouvements révolutionnaires européens (en l’occurrence la matrice idéologique rousseauiste dans ses différentes variantes et adaptations historiques pour l’anarchisme, le communisme et le fascisme) et de populations culturellement autres et n’ayant probablement pas le même sens de l’humanité, de la morale ou du raisonnement que nous. D’où cette nouvelle et tout à fait inédite pratique du terrorisme islamique qui consiste à provoquer des carnages par des attentats aveugles et à viser indistinctement le plus grand nombre possible de victimes, contrairement à la logique ciblée des divers terrorismes historiques européens (anarchistes, nationalistes, indépendantistes ou même gauchistes) et de la violence politique classique en général. Le comportement des djihadistes n’est pas en réalité celui de révolutionnaires qui cherchent à « libérer le peuple » ou à « défendre l’ordre national et social » mais celui d’envahisseurs sévissant en pays ennemi où tout est à détruire et/ou à prendre ; et puisque Monsieur Blot aime bien les références historiques on voudrait lui rappeler que le terrorisme aveugle fut précisément le procédé tactique par lequel furent ouvertes les hostilités de la guerre de l’Algérie (considérée au début soit comme une émeute, soit comme une guerre civile larvée comportant un certain danger de partition), conflit toujours actif sur le temps historique long, d’autant plus qu’il est transféré sur le sol de l’ancienne métropole. N’est-il alors jamais passé par l’esprit de certains que, dans des conditions d’invasion de l’Europe et de grand remplacement suicidaire, ce type de guerre asymétrique pourrait être les prémices ou du moins le signe avant-coureur d’une guerre ethnique larvée en passe de devenir ouverte et généralisée ?

Un autre point sur lequel notre analyste n’est pas non plus d’une grande clarté ce sont les causes de l’apparition de cet « islamisme révolutionnaire » qui « ne serait sans doute pas apparu sans la mise en contact de la société occidentale moderne et d’un monde musulman sous-développé et s’estimant humilié par l’Occident. » Il en arrive même à considérer que finalement l’explosion de l’intégrisme musulman serait une réaction à la sécularisation de l’occident et au triomphe du matérialisme : « Le cœur du conflit n’est pas vraiment entre le christianisme et l’islamisme mais entre la société matérialiste déchristianisée occidentale (que le philosophe Heidegger appelle le Gestell utilitariste) et une interprétation puriste de l’islam (salafisme, wahhabisme). ». Cependant il serait très utile de rappeler également à Monsieur Blot que l’Europe chrétienne médiévale fut, malgré certaines périodes courtes, en guerre permanente avec le monde musulman (2), que le Wahabbisme est apparu dans un endroit qui n’a jamais connu d’emprise occidentale, que le salafisme s’appuie sur les plus grandes autorités de la théologie et de la jurisprudence musulmanes et que les populations chrétiennes d'Orient actuelles ont été réduites à l’état de minorités infimes bien avant leur tentative d’anéantissement total par l’État islamique et autres salafistes, ce qui constituait seulement le dernier acte d’un drame pluriséculaire dont le grand réalisateur fut l’islam et l’islam seul, dans toutes ses variantes ! D’autre part, sans vouloir nier l’impact négatif de l’emprise, des interventions ou de la colonisation occidentales au sein du monde musulman, il serait complètement absurde de prétendre que l’islamisme récent « ne serait sans doute pas apparu sans la mise en contact de la société occidentale moderne [...]» ou que « le modèle séculier individualiste occidental ne peut qu’entretenir l’islamisme et assurer sa résilience dans la mesure où il est à l’origine de l’apparition et de l’expansion de ce mouvement. », puisque l’histoire du monde islamique est une succession d’émergences de mouvements politico-religieux réformateurs et/ou messianiques prétendant redonner à l’islam sa vigueur et son éclat d’antan. Et sur ce point-là on pourrait encore consulter l’historien et politologue Nabil Mouline, qui semble être d’un avis assez différent de celui d’Yvan Blot : « À court terme, Daech peut apparaître comme le fils monstrueux de l’Arabie saoudite, et l’Arabie saoudite comme un Daech qui a réussi et s’est “routinisé”. Mais si l’on s’inscrit dans la longue histoire arabo-musulmane, on pourrait également y voir la banalité de l’exceptionnel. Aussi aberrant qu’il nous semble aujourd’hui, Daech est un mouvement messianique qui s’inspire des méthodes de conquête du pouvoir et des stratégies de légitimation d’une bonne partie des mouvements politico-religieux qui ont émergé en terre d’islam depuis le Moyen Âge. Des Daech, le monde musulman en a déjà connu beaucoup." (3)

Mais il y a pourtant un pays qui, contrairement à l’Occident décrépit et matérialiste, a réussi à affronter victorieusement le phénomène islamiste et qui nous offre de plus le paradigme de la bonne gestion des communautés musulmanes : « Pour l’instant le seul système qui semble avoir éteint cette révolution islamiste est le système russe. » La recette de cette réussite qui gagna l’admiration de Monsieur Blot avait consisté en l’écrasement de la rébellion tchétchène avec une puissance de feu disproportionnelle, l’établissement d’une bonne entente avec un pouvoir local (fantoche) et un soutien technique et financier constant (méthode du bâton et de la carotte ou comment racheter la mafia tchétchène) à la reconstruction du pays : « la Russie a passé un accord avec le nouveau président tchétchène Ramzan Kadyrov sur la base suivante : aide financière considérable, notamment pour la reconstruction de la capitale Grozny, et liberté de culte totale pour les musulmans avec lois spécifiques dans l’État fédéré de Tchétchénie. En échange, soumission complète à l’autorité fédérale russe et enseignement du patriotisme russe à tous les niveaux ». Blot en arrive même à se féliciter du fait que « des Tchétchènes combattent à titre privé avec les armées des républiques autonomistes du Donbass en Ukraine. », preuve parmi d’autres, selon lui, de la grande réussite de la stratégie de Poutine. Ce monsieur n’a apparemment aucun doute sur les motivations réelles des mercenaires islamistes tchétchènes (ô pardon, volontaires musulmans, anciens islamistes repentis et patriotes grand-russiens fraîchement éclairés) que le pouvoir corrompu et mafieux de Kadyrov a mis à la disposition de ses partenaires de Moscou pour le sale boulot en Ukraine de l’est… Il a bien sûr le droit imprescriptible d’admirer le système de « pacification » russe en Tchétchénie et d’en penser tout le bien qu’il veut, mais l’acceptation inconditionnelle des versions médiatiques russes et leur exaltation quasi stalinienne est une preuve, quoi qu’il en soit, d’un manque de discernement gravissime ou d’une malhonnêteté intellectuelle et d’un parti pris trop flagrants. Ce qui est surtout très intéressant chez lui c'est l'exaltation inconditionnelle de la politique de Poutine avec la proposition simultanée d'un modèle intégrationniste "patriotique et spirituel" destiné aux populations musulmanes issues de l'immigration qui résident en France. Dans cet article consacré au terrorisme musulman et aux moyens de l’enrayer, la référence au cas russe a en fait valeur de paradigme puisque « La Russie n’a pas misé sur la « laïcité » mais sur la religion, islam en Tchétchénie et orthodoxie sur l’ensemble du territoire fédéral. » et qu’ « Elle a surtout misé sur le patriotisme comme force effective de rassemblement national et de promotion d’un idéal pour tous, et notamment pour la jeunesse. » M. Blot souhaiterait ainsi un projet similaire pour la France qui devrait proposer « un idéal patriotique et spirituel aux populations musulmanes déracinées. » « […] un idéal qui rassemble : c’est ce que fait aujourd’hui en Russie le patriotisme. »

Dans son grand enthousiasme pour ce modèle ingénieux, dont les mérites, soit dit en passant, nous paraissent plus que douteux, Yvan Blot ne s’est évidemment pas aperçu de l’ampleur des différences entre la Russie et la France : les Tchétchènes sont un peuple autochtone, homogène, en nombre relativement limité, enraciné sur un territoire périphérique et participant en tant qu’entité territoriale à une structure fédérale, alors qu’en France nous avons des populations immigrées déracinées, aux origines multiples, en grand nombre, à une démographie galopante et résidant dans un État centralisateur et jacobin, allergique à toute idée de fédéralisation, ne serait-ce qu’à l’égard de ses propres régions et identités locales ! Ainsi la solution serait-elle la mise en place par l’État français d’un « patriotisme pour tous » (sic) et d’une identité spirituelle basé à la fois sur le catholicisme et l’islam (un islam modéré, « français », des Lumières ?) ? Cela paraît tout à fait impossible vu que les racines de la France ne sont pas « autant musulmanes que chrétiennes » et que celle-ci serait, normalement, peu disposée à permettre la création sur son sol (à moins de s’y voir forcée) d’éventuelles entités territoriales « avec lois spécifiques (lesquelles ? La charia appliquée au niveau local ?) dans l’État fédéré ». Le fédéralisme fut précisément rejeté tant par la France des Bourbons que par la France révolutionnaire, bonapartiste et/ou républicaine (qui par ailleurs n’a jamais fait preuve de tendresse particulière vis-à-vis des revendications culturelles des Bretons ou des Basques)…

On doit pourtant reconnaître à Monsieur Blot le mérite de rester, malgré toutes ses contradictions, fidèle à lui-même : il croit toujours au vieux bon modèle intégrationniste ; mu par un vieux réflexe bourgeois, il préfère critiquer la « tentation révolutionnaire » plutôt que de se rendre à la réalité et envisager des solutions plus claires, réalistes et efficaces. Il croit que « les traditions sont toujours le meilleur rempart contre la tentation révolutionnaire » mais il omet de préciser de quelles traditions il s’agit et, dans le cas qui nous occupe, d’examiner si un « idéal patriotique et spirituel pour tous » est possible à fabriquer à partir de traditions complètement antithétiques et incompatibles. Son modèle, c’est en réalité le mème modèle assimilationniste et intégrationniste qui échoua dramatiquement en Algérie et dont l’échec en métropole risque d’amener le peuple français dans les heures véritablement les plus sombres de son histoire ! On conviendra, bien sûr, que « l’idéal occidental est purement formel et froid (laïcité, droits de l’homme) », et c’est justement pourquoi nous le désavouons et le combattons, mais on ne peut pas oublier non plus que le mot patrie signifie terre des ancêtres et qu’un peuple n’est jamais un agrégat d’individus unis entre eux seulement par des « idéaux » artificiels. Que devrait-on voir alors dans ce « patriotisme pour tous » ou ces « idéaux », sinon le recyclage d’un universalisme occidental éculé, dont les nouvelles versions « spirituelles et patriotiques » seraient à la vérité aussi « purement formelles et froides » que celles dans lesquelles il a déjà été appliqué ?

Le cas d'Yvan Blot donne surtout raison à l'analyse qui considère le modèle russe comme une version alternative (folkloriquement patriotique et spirituelle) de l'universalisme occidental et l'influence politique russe comme un facteur nullement favorable à la stratégie de la remigration. La droite libérale-conservatrice et plus récemment souverainiste, contre laquelle Dominique Venner s'était inlassablement battu dans sa jeunesse, demeure aujourd'hui plus que jamais un leurre et un obstacle majeur face au combat radical pour une Europe libre et fidèle à ses racines et son identité profonde!

Pour notre part, face aux solutions impossibles, nous soutenons plus que jamais celle de la remigration, comme la seule réaliste et la plus viable. Et en cela nous avons des sources puissantes d’inspiration et de clarté qui, hélas, sont actuellement en passe de glisser dans l’oubli ou d’être « édulcorées »:

« Parmi tous ses enseignements elle [la guerre d’Algérie] montre aussi que l’impensable peut, contre toute atteinte, advenir. Vers 1960 et au-delà l’impensable, c’était l’expulsion du million de pieds-noirs d’Algérie. Personne ne l’avait imaginé, pas même le général De Gaulle. Pourtant cela eut lieu en application du précepte « la valise ou le cercueil ». L’impensable c’était aussi, dans les décennies qui ont suivi l’indépendance, l’arrivée de plusieurs millions d’Algériens en France. L’impensable, aujourd’hui, c’est, par exemple, le retour chez eux de ces Algériens et d’autres immigrés africains. Retenons du passé que l’impensable peut, un beau jour, devenir réalité. » Dominique Venner (4)

Basile Cérialis / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

(1) « Italie :’’Nos années de plomb’’ » pages 45-50 de la Nouvelle Revue d’Histoire, Hors-série No 13 Automne-Hiver 2016

(2) Avant le déclenchement des Croisades, l’Empire gréco-romain de Constantinople avait vécu en situation de guerre quasi permanente avec le monde musulman, surtout dans ses thèmes (circonscriptions militaires et administratives) anatoliens où les conflits étaient sans répit.

(3) Nabil Mouline L’Obs n° 2692 du 9 juin 2016

(4) Nouvelle Revue d’Histoire, numéro 8, septembre-octobre 2003, « La guerre d’Algérie est-elle terminée ? »

 

10/01/2017

Un nouveau jeu de carte au Moyen-Orient et en Europe ?

Un nouveau jeu de carte au Moyen-Orient et en Europe ?

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Les Etats-Unis ont accéléré leur tournant vers le Pacifique en 2011, année qui correspond à l'apparition de l'Etat islamique. On ne sait pas encore ce que décidera Donald Trump, mais à travers ses positions – contestables – sur le réchauffement climatique, il s'est déjà fait l'écho de sa volonté de ne pas laisser à la Chine les mains libres.

La présence des Etats-Unis ayant fortement diminué au Moyen-Orient, deux acteurs ont placé (ou défendu) leurs pions : la Turquie et la Russie. Après une période de frottement, les deux pays ont probablement su s'entendre pour se partager le Moyen-Orient : à la Turquie, les sunnites et à la Russie, la Syrie alaouite et chrétienne.

Dans un regard sur l'actu publié le 15 octobre 2015 et intitulé « Le nouveau contexte global pour les Nuls », je portais un regard critique sur ce rapprochement qui pose d'évidents problèmes pour nous autres, Européens. De nombreux signaux avaient été envoyés, depuis l'inauguration de la mosquée de Moscou en passant par le soutien sans faille de Poutine à Erdogan lors du coup d'Etat raté de l'été 2016.

Poutine et Erdogan poursuivent des politiques similaires, l'un restaurant un néo-impérialisme russe basé sur l'orthodoxie et reconnaissant une place particulière à l'islam, l'autre aspirant à un impérialisme ottoman islamique. Dans un article du 23 juin 2015 intitulé « Vers un nouvel ordre impérial sans l'Europe ? », j'écrivais que « La politique néo-ottomane d'Erdogan, l'absence de réaction vis-à-vis de l'Etat islamique, les mauvaises relations avec la Syrie baassiste sont autant d'indicateurs qui tendent à démontrer que la Turquie ne voit pas d'un mauvais œil la reconstitution d'un Califat émergeant des cendres des anciens états. »

Après avoir vu d'un bon œil l'émergence de l'Etat islamique, s'appuyant sur les sunnites irakiens et diffusant un discours hostile à l'occupation occidentale débutée par les français et les britanniques et symbolisées par les accords Sykes-Picot, la Turquie ne perçoit plus aujourd'hui l'EI, du moins d'après les récents signaux (exécution filmées de deux soldats turcs, attentats qui se multiplient sur le sol turcs) comme un allié potentiel. Rappelons, comme je l'avais fait dans la chronique de l'ouvrage de Jean-Pierre Luizard, Le piège Daech, que la domination par les occidentaux du Moyen-Orient a été favorisée par le recul de l'empire ottoman. Ce recul pourra peut-être apparaître comme une « parenthèse », à l'instar de ce que furent les Etats latins d'orient au cours du Moyen Âge. Mais à l'heure où j'écris ces lignes, toute prospective paraît trop complexe. Cela atteste peut-être d'un retrait durable des Etats-Unis qui pourrait permettre à la Turquie d'agir plus directement en faveur des minorités sunnites de la région. Mais cela démontre aussi probablement une compétition interne au monde sunnite.

Le Qatar qui comptait sur la France a du être douché dans ses espoirs de s'implanter en Syrie, ce qui explique peut-être le rapprochement actuel avec la Russie via différents contrats dans des entreprises d'hydrocarbures. Le Qatar a besoin de faire passer son gaz par la Syrie et l'acteur clef en Syrie c'est désormais la Russie.
L'Arabie saoudite est, semble-t-il, écartée du processus, et on connaît son rôle dans la propagation du salafisme. Peut-être est-ce donc ce pays qui œuvre contre le rapprochement russo-turc avec les vestiges de l’administration Obama-Clinton.

Les Frères musulmans qui sont à la fois partout et nul part ont en tout cas un intérêt tout particulier à ce nouveau positionnement turc favorisé, il est vrai, par la Russie.

A ces différentes forces il faut ajouter l'Iran qui pourrait bénéficier de l'explosion de l'Irak en retrouvant sa position favorable vis à vis des chiites irakiens et qui étend son influence potentielle jusqu'en Afghanistan où vivent de nombreuses populations d'origine iranienne. Russes et Iraniens ont aussi des intérêts communs à faire reculer l'influence occidentale en Afghanistan. De nombreux chiites afghans combattent d'ailleurs au côté de l'armée syrienne contre les pseudo-rebelles mais vrais islamistes.

En Europe, l'Allemagne entretient des liens avec la Turquie et avec la Russie. Ce pays a besoin d'hydrocarbures pour son industrie et ne se ferme aucune porte. Par ailleurs, l'UE dessine une ligne beaucoup plus pragmatique en matière de politique étrangère depuis l'année 2016 (lire ici), ligne qui va être renforcée par le Brexit qui amenuise l'influence anglo-saxonne sur l'Europe. Mais la proximité historique de l'Allemagne avec les Etats-Unis ne permet pas encore de dessiner une orientation claire dans la politique de Merkel, qui ne sait pas non plus quel est son avenir électoral. L'élection de Trump permet d'envisager différents scénarios, dont celui d'une plus grande autonomie européenne en matière de politique étrangère, scénario renforcé par les annonces du nouveau président contre le TAFTA.

Qui sont pour l'instant les victimes (supposées) de cette redistribution (supposées) des cartes ?

L'Europe du sud, qui en plus de subir l'ordo-libéralisme allemand est un point d'entrée en Europe (Grèce, Italie, Espagne) des clandestins, la France qui perd ses intérêts un peu partout et se retrouve contrainte d'être à la remorque de l'Allemagne, et enfin les pays de l'Europe centrale et orientale qui sont au cœur du jeu russo-allemand (exemple de l'Ukraine) et refusent la politique migratoire imposée par l'Allemagne de Merkel en partie pour conserver ses intérêts avec la Turquie.

A l'heure actuelle, un scénario pourrait émerger. Si le basculement des Etats-Unis vers leurs intérêts dans le Pacifique se confirme avec Trump, un trio Allemagne-Russie-Turquie pourrait se mettre progressivement en place (hégémonisme allemand sur l'Europe, russe dans l'ex espace soviétique et turc dans le monde sunnite). Cette situation serait assez défavorable à la France qui a perdu pied en Syrie et qui ne pourrait pas bénéficier d'un éventuel (et non souhaitable de prime abord) soutien britannique. Ce sont bel et bien les accords Sykes-Picot qui sont en passe d'être écrasés au Moyen-Orient sous l'influence conjointe d'abord des islamistes surfant sur un panarabisme moribond, ensuite et désormais à la faveur du rapprochement russo-turc. Pour dire les choses clairement, ce sont les intérêts français qui ont reculé en Syrie au profit des intérêts russes et notre diplomatie n'a pas suffisamment perçu à quel point l'émergence de l'Etat islamique pouvait fragiliser la cartographie du Moyen-Orient héritée de la Première Guerre mondiale. Les Français devraient donc se réjouir avec précaution de l'action russe qui a peut-être désormais coupée la France de ces anciens relais proche-orientaux. Ce qui n'empêche pas de considérer la libération d'Alep-est comme une meilleure chose que sa domination par les islamistes. Dans l'Etat actuel des choses, on ne voit plus aucun Etat, en dehors peut-être d'Israël qui a eu des relations compliquées avec l'administration Obama, qui pourrait accueillir la France comme un acteur crédible du Proche et du Moyen-Orient et du monde arabe en général. Une première pour un pays qui a toujours eu une politique plutôt favorable au monde arabe...

Dans ce cadre reste à la France quelques options possibles. La condition sine qua non de cette optique est d'apparaître comme l'unique solution interne à l'UE contre la politique menée par Merkel. Il faut donc multiplier dans cette perspective les liens entre la France et les pays d'Europe du sud dans le cadre d'une union latine élargie que je défendais dans l'article suivant : « Le couple franco-allemand doit-il faire chambre à part ? » Sans en reprendre toutes les conclusions ici, il parait évident que nous avons des intérêts convergents avec les pays méditerranéens, en matière d'immigration, mais aussi en matière de défense. La Grèce par exemple, ne pourrait compter que sur la France pour se protéger à la fois des attaques économiques de l'Allemagne et des provocations militaires éventuelles de la Turquie. On ne voit pas bien comment la Russie pourrait à terme être d'un quelconque secours pour les Grecs.

Ensuite il faut mener une politique de rapprochement de la France avec l'Intermarium, avec la Pologne comme pivot pour au moins deux raisons, faire pression avec le groupe de Visegrad sur une nouvelle orientation de l'UE et devenir un partenaire de ces pays de l'OTAN pour progressivement substituer à l'OTAN de nouveaux accords de défense comprenant la France, les pays d'Europe Méditerranéenne et l'Intermarium. Cela obligerait Allemands, Russes et Turcs à ne pas s'engager dans des politiques expansionnistes inappropriées. Au-delà, la France pourrait se doter d'une politique maritime ambitieuse via ses territoires ultra-marins et certains territoires de la francophonie, en particulier le Vietnam pour la mer de Chine, ce qui lui permettrait de contester également la politique chinoise agressive dans cette région.

Une politique des mers et des océans (Méditerranée, Atlantique, mer du Nord, Baltique, mer Noire, Pacifique et mer de Chine) qui permettra de conserver un équilibre des puissances à toutes les échelles et de garantir nos intérêts vitaux. Cela permettrait également de faire émerger des groupes d'intérêts rivaux mais non pas ennemis situés entre le continent et l'Etat-nation.

L'inconnu réside ici encore dans la nouvelle politique des Etats-Unis. En réalité Trump ouvre plus de questions qu'il n'apporte pour le moment de réponses et cette incertitude profite à de nouveaux acteurs au Moyen-Orient et devrait sérieusement inviter notre diplomatie à revoir sa copie.

Jean / C.N.C.

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30/12/2016

Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

 Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

petit traité.jpgSylvain Tesson a 33 ans en 2005 lorsqu'il publie son Petit traité sur l'immensité du monde aux Éditions des Équateurs. La plume de notre géographe-aventurier est déjà de qualité et on laisse notre regard cheminer sur les pages comme l'auteur trace son chemin dans les immensités sibériennes, sur les cathédrales françaises ou dans l'altitude tibétaine. « Quelle que soit la direction prise, marcher conduit à l'essentiel. » et l'ouvrage, assez court (167 pages), également ; abordant non seulement l'esprit du vagabondage mais aussi des réflexions autour d'éléments plus concrets comme le bivouac. Un bémol toutefois, l'auteur semble un peu trop pétri de certitudes sur un grand nombre de sujets et certains propos de ce Petit traité ... contrastent avec ceux tenus récemment dans son dernier ouvrage Sur les chemins noirs dont on connaît le contexte et qui dénote une plus grande maturité.

Sylvain Tesson exalte un goût de vivre, une soif de l'aventure et se fait le chantre d'un nomadisme romantique aux confins du monde. Il cherche à fuir la laideur du monde moderne, et on le comprend. Relatant de nombreuses expériences vécues il exhume dans le quatrième chapitre la figure du wanderer de Goethe mais également celle de l'Anarque jüngerien, ce qui n'est pas pour me déplaire. Qu'est-ce que le wanderer ? Le vagabond romantique allemand du XIXeme siècle qui chemine sans savoir où il va dormir le soir même avec son « âme ouverte à tous les vents ». Une figure qui refusait en quelque sorte les bouleversements issus du XVIIIeme siècle : sacralisation de la propriété, rationalisme scientifique, aménagement du territoire, refoulement de la nature sauvage.

En romantique, Tesson fait aussi l'éloge de la poésie : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie ! Le vagabond peut réciter des vers inépuisablement. La poésie remplit les heures creuses. Elle entretient l'esprit et gonfle l'âme. Elle est un rythme mis en musique. » Mais d'une poésie qui s'adapte à la géographie puisqu'il sélectionne les auteurs en fonction du terrain : « Péguy sur la plaine, arasée, Hugo dans le marais, Apollinaire en altitude, Shakespeare dans la tempête, Norge quand je suis saoul. » ce qui constitue en effet une alternative intéressante aux chansons scouts et autres chants militaires.

Mais pourquoi vagabonder, marcher, s'aventurer, voyager ? Parce que « ouvrir les yeux est un antidote au désespoir » et parce que « Voyager, ce n'est pas choisir les ordres, c'est faire entrer l'ordre en soi. ». Etant moi-même randonneur, tout cela me parle, même si je suis en désaccord avec Tesson lorsqu'il considère que la marche n'a pas à régler nos questionnements existentiels. Voilà d'ailleurs une de ses certitudes battues en brèche par sa chute et ses chemins noirs... Il n'y a pas simplement une seule façon d'aborder l'aventure et la marche. L'ouvrage de Tesson fait écho par certains points au récit d'Erik L'Homme dans Des pas dans la neige, pas seulement parce que le Petit traité... évoque le yéti qui nous rappelle l'homme sauvage, mais parce qu'il y a ici une démarche et une expérience de vie, un regard face à l'existence qui se rapproche. Pourtant là où Erik L'Homme n'hésite pas à dire que chaque pas nous rapproche de nous-même, on ressent un peu chez Tesson une volonté quasi ascétique de s'éloigner de soi-même.

Ce Petit traité... est un essai riche, à lire au moins une fois et à emmener avec soi lorsqu'on se décide à affronter les plaines et les forêts, ou à escalader les parois qui se dressent face à nous, y compris dans notre existence.

Jean / C.N.C.

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Sur le même thème :

Chronique de livre : Sylvain tesson, Sur les chemins noirs

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Chronique de livre : Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

 

16/12/2016

Syriennes (reportage de Julien Rochedy pour TV Libertés)


12/12/2016

Que faire de Xavier Moreau et de sa vision de la Pologne ?

Que faire de Xavier Moreau et de sa vision de la Pologne ?

drapeau pologne + blason.jpgXavier Moreau a publié voila plusieurs jours une vidéo intitulée « Que faire de la Pologne ? », pendant d'un article précédemment publié sur feu le site realpolitik.tv (Site du non-moins disparu Aymeric Chauprade) traitant les relations Franco-polonaises de l’entre-deux-guerres à aujourd'hui. D'aucuns pourra remarquer que le titre de la vidéo pose déjà le constat d'une question biaisée dans sa formulation avant même d'avoir été abordée. Si le présent article n'a pas pour but de dédouaner les nombreux errements qu'ont pu avoir les élites polonaises depuis l’entre-deux-guerres avec le recul que nous pouvons avoir aujourd'hui, il s’agira malgré tout de recadrer de très grossières déformations, allant jusqu'à la propagande, qu'a pu commettre le dit X. Moreau et de les replacer dans leurs contextes historiques effectifs. Il est à noter que le point de vue de Xavier Moreau en tant que « Français » est celui d'un « Français » ouvertement pro-russe, et gérant une entreprise à Moscou, ville où il habite.

Le premier problème que peut poser la vidéo de Xavier Moreau, avant même de rentrer dans son contenu, concerne bien évidemment le titre choisi. En effet, celui-ci, plutôt que de poser une problématique à laquelle répondre par une argumentation, donne un constat et une conclusion dans le choix des mots avant même d'avoir donné son exposé des faits. Il donne un constat et en propose la solution. La Pologne poserait donc nécessairement un problème à la France, et il s'agirait de le régler. Le problème étant d'après lui le suivant : démontrer que les « ambitions géopolitiques polonaises sont déstabilisantes pour l'Europe en général ».

M. Moreau, en entamant son argumentaire historique sur l’entre-deux-guerres, avance tout de suite le fait que l'alliance Franco-polonaise aurait avant tout bénéficié à la Pologne. Une première remarque, celui-ci choisira volontairement d'entamer son exposé des relations entre les deux pays en faisant l'impasse de toute les périodes antérieures allant du Haut Moyen Âge, période de fondation d'un Etat polonais en Europe,  au XVIIIeme siècle. Or, et c'est la première remarque à faire, la France et la Pologne ont des relations depuis le XIème siècle*, en témoigne la première chronique en latin sur l’État polonais rédigée par un moine Franc, Gallus Anomymus. Sans rentrer dans les détails, on peut citer une alliance de revers pour contrebalancer (déjà) la puissance du Saint-Empire romain germanique pendant les périodes médiévale et moderne, mais également un fort engagement de la part des Polonais auprès de Napoléon et de la France de la Révolution. Pour revenir à la théorie du bénéfice avant tout Polonais du soutien Français, plusieurs éléments peuvent être établis. Les critiques de X. Moreau sont les suivantes. D'après lui, les volontés expansionnistes polonaises à l'Est pour reconstituer un grand empire, le refus du pacte oriental Français en 1936 et le fait que la Pologne trahisse la France dans sa politique centro-orientale à travers la figure du partisan de l'alliance avec l'Allemagne, J. Beck. En premier lieu, les « volontés expansionnistes » sont avant tout dictées par les questions des minorités, sujet particulièrement prégnant dans une Europe centro-orientale parsemée de conflits frontaliers destinés à réunir sous un État ses populations. Il en est de même pour la Pologne de l'époque autour de deux villes à majorité polonaises, Wilno (Vilnius aujourd'hui en Lituanie.) et Lwów. (Lviv aujourd'hui en Ukraine). Pour cela, les forces Polonaises vont se faire le devoir de ramener ces deux villes et leurs alentours dans l'orbite polonais, avec il est vrai, un certain impérialisme hérité de la nostalgie de la Rzeczpospolita**. Pour autant son argumentaire de déstabilisation de la région qui aurait entraîné l'intervention soviétique ne tient pas. Les soviétiques avaient de toute façon pour but de se saisir de la Pologne, et de reprendre possession des anciennes dépendances de la Russie tsariste avant de s'attaquer au reste de l'Europe. La guerre Polono-soviétique de 1919-1921 répond tout à fait à cet impératif. Mais, grâce à la victoire Polonaise dans ce conflit, aidée il est vrai d'Ukrainiens par exemple, et grâce au renfort en matériel fourni par la France, l'invasion en Europe des bolcheviques aura été repoussée. Chose que ne met pas du tout en avant M. Moreau, alors que c'est pourtant un événement essentiel. Il faut également rappeler une chose, que X. Moreau n'énonce pas non plus, c'est l’ambiguïté de la France durant tout l'entre-deux-guerres : soutenant d'abord les Russes blancs dans leur combat contre les Bolcheviques pour inclure ensuite les Bolcheviques dans leurs projets de pacte oriental contre Hitler. Dans les deux cas, les Russes blancs comme les Bolcheviques nourrissaient des appétits impérialistes sur la région centro-orientale rendant complètement schizophrène et contre-productive la position Française qui restera de manière pathologique attachée au fait de traiter avec la Russie tout en voulant jouer la carte de la diplomatie des nations d'Europe centrale. Le refus du pacte oriental par Beck en 1936 ne vient pas en réalité de son favoritisme envers l'Allemagne, même si à posteriori, sa politique Allemande très sûrement héritée de son passé au sein de la Prusse peut être critiquée, mais bien surtout et avant tout du fait de l'inclusion de l'URSS à ce pacte. Il ne faut pas oublier que la Pologne se retrouvait dans la situation difficile d'être entourée par les deux puissances qui s'étaient partagé le pays précédemment, et qui nourrissaient des vues sur le pays à nouveau. Beck, dans son tropisme prussien, fera tout pour éviter à la Pologne d'être avalée par les appétits allemands par la négociation, et par les appétits russes par la volonté de les combattre auprès de cette même Allemagne. La France fut écartée de la vision de Beck du fait du maintien de liens avec la Russie, même soviétique, dans son combat contre l'Allemagne. Comme le dit si bien Daniel Beauvois***, la Pologne aura dû jongler entre « la peste brune et le choléra rouge » jusqu'à sa nouvelle disparition des cartes en 1939. Jusqu'à l'invasion de la Pologne en 1939, durant laquelle les Français attendront derrière la ligne Maginot sans aucune réaction, on peut donc noter que l'inconsistance et l'incohérence de la diplomatie Française seront d'importants facteurs dans les choix Polonais à devoir se protéger contre ses deux anciens bourreaux.

Dans la suite de son analyse, les événements de la lutte de la Résistance polonaise aux côtés des Alliés, la trahison de ces derniers à Yalta et toute la période de l'occupation soviétique jusqu'en 1989 sont complètement passés sous silence pour directement aborder la situation post-Guerre froide, en expliquant que la Pologne à nouveau indépendante se retrouve entre une Allemagne réunifiée (malgré l'amputation de ses territoires historiques à l'Est de l'Oder.) et le Belarus. La « nouvelle Russie post-communiste » à l'Est n'ayant pas de frontières avec la Pologne en dehors de l'enclave de Kaliningrad. X. Moreau considère la Russie comme ayant effectivement tourné la page de son passé communiste, alors que tout dans la Russie d'aujourd'hui, à commencer par ses élites et ses structures politiques, sont des héritages directs de l'URSS. En ayant dressé ce tableau, Moreau explique à juste titre que la Pologne va se tourner vers les Etats-Unis d'Amérique, première puissance mondiale plutôt que vers la France ou l'Angleterre (vus comme faibles, et ayant trahis de manière directe la Pologne depuis 1939) pour garantir son indépendance et permettre de retrouver des outils de puissance militaire, notamment via l'objectif d'adhésion à l'OTAN. Mais par la suite, il explique que la Pologne, en ayant rejoint l'Union européenne, aurait pour objectif de « concentrer tous les pays européens contre la Russie », de combattre la Russie, « grande puissance concurrente en Europe centrale de la Pologne », de « diriger le projet politique de l'Intermarium contre la Russie », et surtout de « reconstituer une Grande Pologne », un « Empire polonais » en « utilisant les autres États d'Europe contre la Russie ». Aucune de ces affirmations n'est vraie. Et je n'ai fait ici que synthétiser les plus folkloriques de ses propos, la vidéo en possédant énormément d'autres de cet acabit. En premier lieu, il ne fournit aucun argument pour justifier de la volonté polonaise d'utiliser les autres pays européens contre la Russie, et au contraire, des alliés proches de l'actuel gouvernement Polonais, comme Orban en Hongrie, ont une attitude neutre vis-à-vis de la Russie. Ensuite, la Pologne n'a pas de vue impérialiste sur ses voisins d'Europe centro-orientale aujourd'hui. Si les dirigeants actuels du PIS (la parti au pouvoir) ont effectivement en vue un rôle assumé de pont entre le V4, l'Union européenne et l'Europe orientale (notamment l'Ukraine), rien ne justifie d'une volonté de conquête sur ses différents voisins. Ensuite, et surtout, l'Intermarium n'a jamais été un simple projet d'opposition. Cette vision géopolitique trouve racine dans l'histoire de la région avec les alliances nombreuses du Royaume de Pologne avec la Hongrie au Moyen Âge, et surtout l'importance de la Rzeczpospolita polono-ruthène à l'époque moderne qui garantissait à cet espace des liens culturels et civilisationnels uniques pour combattre les volontés d'expansion de l'Ouest Allemand, comme de l'Est Moscovite ou du Sud Ottoman. Plus tard, ce projet repris par Pilsudski notamment, mais aussi par Petliura en Ukraine, échouera mais restera vivace comme faisant parti d'une certaine vision d'une Europe centrale et orientale maîtresse de son espace, non pas comme zone tampon mais bien comme espace civilisationnel unique. Si les Polonais sont aussi méfiants et critiques concernant la Russie, c'est bien avant tout parce que ces derniers savent à juste titre que la Russie post-communiste n'a en réalité pas tourné le dos à ses visions impérialistes. Que ce soit en Ukraine (Crimée et Donbass), en Géorgie, en Tchétchénie, en Transnistrie ou par ses menaces régulières sur les Pays baltes, cette dernière reste une puissance déstabilisatrice directe pour toute la région orientale, qui place la Pologne dans une posture de défense.

Fort de ses analyses précédemment critiquées, Moreau se lance dans une diatribe consistant à dire que les Polonais ont trahis les Français à deux reprises, dans l'affaire des Mistrals et dans l'affaire des hélicoptères Airbus, justifiant pour la France que, avec le cas de l'entre-deux-guerres, « l'alliance Franco-polonaise depuis 1918 n'a jamais servit à rien pour la France, les Polonais n'ont jamais tenus leurs paroles vis-à-vis de la France. »

Pour revenir tout d'abord sur l'affaire des Mistrals, le gouvernement de Hollande n'a pas rompu le contrat du fait des pressions américano-polonaises avant tout, mais du fait de l'annexion illégale de la Crimée, de l'envoi de troupes russes sur le sol ukrainien et du soutien à des entités séparatistes menaçant l'intégrité de l'Ukraine, le tout en ayant violé le mémorandum de Budapest signé en 1994****. En supplément de ces faits, les Polonais ont simplement, sous le gouvernement du PO de l'époque, offert à la France un appel d'offre avantageux sur un contrat en hélicoptères en cas d'annulation de l'affaire des Mistrals, dont de toute façon l'intégrité était déjà en branle devant les actions russes en Ukraine. La suite de l'annulation du contrat des hélicoptères Airbus n'est dû qu'à une chose, le changement de gouvernement du PO au PIS, qui a préféré négocier avec leur partenaire militaire habituel états-unien tout en privilégiant des entreprises polonaises.

En définitive, ce qui place en négatif les liens franco-polonais ne sont pas les trahisons supposées de la Pologne vis-à-vis de la France, mais la faiblesse de cette dernière sur le plan diplomatique et sur la projection géopolitique en Europe depuis les partages de la Pologne au XVIIe siècle, la France et ses élites ayant depuis ce moment privilégié des contacts avec la Russie, même lorsque cette même France tentait d'adopter une posture de soutien à une politique centro-orientale. La France fut depuis la fin de l'époque moderne toujours trop évasive et incohérente dans ses projection pour représenter un véritable allié pour la Pologne, alors même que la France possédait une tradition diplomatique en Europe centrale et orientale, notamment pour faire contrepoids aux tentations impériales Allemandes, et sous Napoléon aux gémonies impériales Russes. Ce sont pourtant bien les Français qui aujourd'hui sont les suiveurs béats de l'Allemagne au sein de l'UE pour la majorité de la classe politique française modérée, et les idiots utiles de la Russie pour les néo-conservateurs et conservateurs français.

Mais donc, que faire de cette analyse de Xavier Moreau ? L'oublier pour lui privilégier des travaux d'historiens et des analyses d'actualités qui ne reprennent pas des éléments de propagande grossiers.

Lilian /  C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes :

 * Le courant au pouvoir en Pologne n'est pas celui des nationalistes. Pour résumer, deux forces politiques pèsent durant l'entre-deux-guerres. Les fédéralistes au pouvoir autour de la personne de Pilsudski, et les nationaux-démocrates de l'opposition partisans d'une Pologne homogène ethniquement autour de la figure de Roman Dmowski.

*Voir ouvrages « L'Aigle et le Phénix : Un siècle de relations franco-polonaises, 1732-1832 » et « De tout temps amis. Cinq siècles de relations franco-polonaises ».

*** Voir ouvrage « Histoire de la Pologne » aux éditions Hatier.

**** L'Ukraine donnait toute ses armes nucléaires à la Russie en échange d'une garantie de cette dernière à la défense de sa souveraineté territoriale.