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08/03/2014

Le futurisme selon Marinetti

Le futurisme selon Marinetti

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 « La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing »
(Filippo Tommaso Marinetti, le Manifeste du futurisme)

Filippo Tommaso Marinetti, né à Alexandrie d’Égypte en 1876, est décédé à  Bellagio – le 2 décembre 1944. Marinetti, poète, écrivain et dramaturge italien, est notamment connu pour avoir fondé le mouvement futuriste, la première avant-garde historique italienne du XXème siècle. De 1905 à 1909, Marinetti dirige la revue milanaise Poesia, dont il est le fondateur. La revue se distingua pour avoir osé proposer en Italie certains auteurs symbolistes français et belges encore inconnus. Puis, en 1909, elle devint le premier organe officiel d’un nouveau mouvement poétique: le futurisme.

La naissance du mouvement

Le futurisme fut fondé par Filippo Tommaso Marinetti à Paris en 1909, année où le Figaro publia le premier Manifeste du futurisme. Ce manifeste reprenait des éléments idéologiques empruntés à Nietzsche, Bergson, Sorel, D’Annunzio, Zola et d’autres encore. Le premier aspect de ce mouvement fut la rébellion explicite et le refus total de la culture présente et de la tradition, qui s’exprimèrent dans la volonté de destruction de tout ce qui appartenait au passé. Le futuriste se sentait donc projeté en avant et vivant « déjà dans l’absolu » et n’entendait d’aucune façon tourner son regard vers le passé. Une autre caractéristique propre au futurisme était son agressivité, son exaltation de la violence, qui portait à déclarer : « nous voulons exalter le mouvement agressif… la gifle et le coup de poing », jusqu’à arriver à la glorification de la violence extrême, c’est-à-dire de la guerre, considérée la « seule hygiène du monde » dans le sens où, provoquant des millions de morts, elle pourrait ainsi libérer le monde d’une grande partie de la pourriture humaine. Les futuristes eurent ensuite une vision exaltée du progrès qui s’exprima dans l’admiration de la machine, entendue aussi bien comme instrument de la production industrielle que comme machine automotrice, dont la caractéristique la plus enthousiasmante était la vitesse. Ainsi, ils purent d’un côté s’adresser à la « vibration nocturne des arsenaux » et de l’autre déclarer qu’une automobile de course, « avec son coffre orné de gros tuyaux » (les tuyaux chromés qui acheminent les gaz d’échappement du moteur) est plus belle que la Victoire de Samothrace. En observant le monde du travail, ils comprirent aussi l’imminence d’un choc violent entre capitalisme et forces organisées du prolétariat et ils se dirent prêts à chanter « les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte » car « il n’y a plus de beauté que dans la lutte ». En anticipant certains aspects du squadrismo fasciste, ils proclamèrent le mépris du danger. Marinetti représenta la figure de proue d’un groupe d’écrivains et d’artistes qui trouvèrent à Paris le point de rencontre de leurs expériences, de leurs idées et de leurs inquiétudes. L’attitude commune aux futuristes de la mouvance italo-française est une vitalité exaspérée, se traduisant en un refus de la tradition classique, de l’illuminisme et du romantisme.

C’est en 1909 que Marinetti publia sur les pages du quotidien français le "FIGARO" le manifeste futuriste :

1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

2. Le courage, l’audace et la révolte seront les éléments essentiels de notre poésie.

3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas de course, le saut mortel, la gifle et le coup de poing.

4. Nous affirmons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive … une automobile rugissante qui semble courir sur la mitraille est plus belle que la Victoire de Samothrace.

5. Nous voulons célébrer l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

6. Il faut que le poète se prodigue avec ardeur, faste et splendeur pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Aucune œuvre d’art sans caractère agressif ne peut être considérée comme un chef-d’œuvre. La poésie doit être conçue comme un assaut violent contre les forces inconnues pour les réduire à se prosterner devant l’homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles! … Pourquoi devrions-nous nous protéger si nous voulons enfoncer les portes mystérieuses de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace mourront demain. Nous vivons déjà dans l’absolu puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde -, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme.

10. Nous voulons détruire les musées, les bibliothèques, les académies de toute sorte et combattre le moralisme, le féminisme et toutes les autres lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les foules agitées par le travail, par le plaisir ou par l’émeute : nous chanterons les marées multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; nous chanterons la ferveur nocturne vibrante des arsenaux et des chantiers incendiés par de violentes lunes électriques, les gares goulues dévorant des serpents qui fument, les usines suspendues aux nuages par des fils tordus de fumée, les ponts pareils à des gymnastes qui enjambent les fleuves étincelant au soleil comme des couteaux scintillants, les paquebots aventureux qui flairent l’horizon, les locomotives à la poitrine large qui piaffent sur les rails comme d’énormes chevaux d’acier bridés de tubes et le vol glissant des avions dont l’hélice claque au vent comme un drapeau et semble applaudir comme une foule enthousiaste.

C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaire…

Article écrit par Vincent Maes de l’Association Culturelle Zenit (Belgique)

Source: Association culturelle ZENIT

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Portrait de Marinetti, par Enrico Prampolini, 1924-1925

06/03/2014

L’américanisation brutale de notre société, L’Europe est-elle une nouvelle colonie américaine?

L’américanisation brutale de notre société, L’Europe est-elle une nouvelle colonie américaine?

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La guerre coloniale que les Etats-Unis mènent depuis plus d’un siècle contre les Peuples du monde, ce ne sont pas seulement les bombes et les missiles de l’US Air Force ou les coups de force de la CIA et du State Department. C’est aussi la guerre culturelle – celle menée par Hollywood, Mc Donald’s, Coca-Cola et autres vomissures yankees – conduite pour écraser les cultures et les Peuples, et imposer le néant consumériste de l’anti-civilisation yankee, le « Mc World ». Car, pour nous, et comme le rappelait Spengler, les Etats-Unis sont passés directement de la Barbarie à la « Civilisation » – celle du Hamburger – sans connaître la culture.

LA MACDONALDISATION DU MONDE EST UN TERRORISME CULTUREL

La guerre culturelle yankee, dont Mc Donald’s est le symbole phare, s’apparente, selon Steve Fuller, professeur de sociologie à l’Université de Warwick, à la « guerre idéologique », « où les gens se voyaient enjoindre de renoncer à leurs coutumes traditionnelles et d’adopter celles de l’Occident ». Fuller qualifie la « Macdonaldisation » de « terrorisme culturel ». George Ritzer, son collègue de l’Université du Maryland, dénonce, lui, dans « The MacDonaldization of Society », le « pouvoir obscène » de la multinationale de la Mal-bouffe et de ses complices hollywoodiens.

 L’AMERICANISATION DU MONDE EST UN SIDA CULTUREL

L’Américanisation du monde est un sida culturel, comme le déclare la critique Margaret Wertheim, Australienne installée à Los Angeles : « la culture américaine ressemble à un virus, de surcroit particulièrement pathogène. A bien des égards, on pourrait la comparer au HIV, le virus du sida. Cette culture ne cesse de se dupliquer, et se montre particulièrement habile à parasiter la machinerie de production de ses hôtes. S’il est si difficile de venir à bout du HIV, c’est parce qu’il prend le contrôle des fonctions cellulaires de l’organisme infecté pour produire de nouvelles copies de lui-même, et retourne contre son hôte ses propres défenses immunitaires. Pareillement, la culture fast-food, le rock, la télévision et le cinéma américains infectent l’organisme  culturel des autres nations, parasitant les capacités de production locales pour réduire leurs efforts à de simples contrefaçons. Ce processus de réplication virale se répète dans le monde entier, les normes de la culture populaire américaine étouffant la flore et la faune locale ». Dans « Pourquoi le Monde déteste-t-il l’Amérique ? », Ziauddin Sardar et Merryl Wyn Davies analysent le rôle des hamburgers et autres menus américains » dans la destruction des repères culturels des peuples agressés : « La mondialisation dirigée par les Etats-Unis cherche à remplacer ces repères par des produits culturels américains. Le raz de marée de cette culture consumériste est capable de tout assimiler et d’exercer sur les peuples d’énormes pressions pour qu’ils changent de mode de vie, abandonnent tout ce qui donne un sens à leur existence, se débarrassent non seulement de leurs valeurs mais de leur identité, de leurs relations, de leur attachement à l’Histoire, à des lieux, à des manières d’être et d’agir. Le « pouvoir obscène » de la « culture du hamburger » place les cultures locales dans un étau. Les multinationales américaines assurent la promotion de leurs produits en suivant une stratégie multiforme qui fait appel au rock, à la télévision, à des styles spécialement crée, et lui permet d’occuper tout l’espace culturel disponible ».

 LE GENOCIDE PLANIFIE DES CULTURES ET DES LANGUES

Le véritable terrorisme est là ! Il est américain, planifié, et vise au génocide des cultures et des langues. Steve Fuller explique que « pour bien comprendre l’influence de l’Amérique sur le reste du monde, il nous faut considérer ses pratiques culturelles » comme un « bioterrorisme » : « En premier lieu, le bioterrorisme n’a pas d’objectif spécifique. On ne gagne pas une campagne de ce genre ; on espère simplement que la diffusion du virus perturbera au maximum la société visée. Elle peut aussi créer les conditions qui permettront de parvenir à un but différent. En second lieu, les bioterroristes se contentent de lancer la campagne ; le gros des « opérations guerrières » est ensuite le fait des victimes eux-mêmes, qui s’infectent mutuellement lors de leurs interactions quotidiennes. En troisième lieu, à mesure que la campagne progresse, que ces effets pathogènes se combinent à d’autres, il devient virtuellement impossible d’identifier un seul agent responsable, toutes les victimes étant alors devenues complices de cette diffusion. McDonald’s illustre superbement ce genre de terrorisme culturel. Considérez le panneau placé devant chacune de ses boutiques : « Des milliards de gens servis ». Et non « nourris ». Du point de vue du marketing, c’est un slogan extrêmement frappant. Il désigne un objectif qui n’est autre que la simple prolifération des burgers, sans référence aucune à la réaction de ceux à qui ils sont destinés. Mais, comme nous le savons, cette prolifération à un effet dévastateur sur la plus grande partie de la planète – les autochtones sont contraints d’adopter les pratiques de la culture américaine, leur environnement, physique ou culturel, est frappé. En fait, quand ils commencent à se comporter comme des géants de la restauration rapide, à s’infecter mutuellement avec leurs attitudes et leurs comportements (obésité, problèmes cardiaques, etc.), ils s’exposent davantage encore à d’autres interventions américaines. Le temps que les dégâts soient vraiment sérieux, un nombre suffisant d’entre eux aura bénéficié personnellement de ces interventions pour qu’il soit difficile de faire marche arrière ».

« Le « terrorisme biologique » de la culture du hamburger a réduit la géographie culturelle du monde à un espace américain totalitaire, tuant les langues, l’architecture, l’industrie cinématographique, la télévision, la musique et l’art de la majorité des pays », concluent Sardar et Davies.

QUAND HOLLYWOOD EST UNE ANNEXE DU PENTAGONE

Dans la guerre culturelle yankee, Hollywood et ses dérivés médiatiques, comme MTV, jouent un rôle décisif. Et font directement le lien avec la guerre classique menée par le Pentagone et le state Department, notamment en assurant la propagande et en préparant psychologiquement les masses aux agressions militaires américaines. Hollywood s’est fait une spécialité des caricatures ”stéréotypes” des ennemis des Etats-Unis. Après le méchant Russe (qui avait succédé au méchant Soviétique) ou le psychopathe arabe, figures de style déclinées dans des milliers de films, dont les James Bond, le cinéma yankee s’en était pris aux « criminels serbes » (voir « Behind Ennemy Lines ») ou africains (« La chute du Faucon noir » sur la Somalie).

L’Europe en phase finale d’américanisation

Les choses se précipitent. Peu d’européens en sont encore conscients. D’autant plus que pour s’en apercevoir, il faut un minimum de culture stratégique afin de déchiffrer des événements qui autrement peuvent paraître anodins. Appelons américanisation de l’Europe le fait pour celle-ci d’acquérir le statut non d’un nième Etat de l’Union – ce qui peut conférer quelques droits constitutionnels et civiques – mais d’un Etat complètement subordonné, colonisé pour reprendre un ancien terme, sur le modèle des ex-colonies africaines de la France. Cette américanisation est en cours depuis la seconde guerre mondiale, sinon la première. Ces guerres ont vu l’Europe, emportée par ses divisions internes, perdre une grande partie des éléments faisant son ancienne puissance. Ceci au profit des Américains. Face à l’URSS d’abord, face aux puissances émergentes d’Asie, principalement la Chine aujourd’hui, l’Amérique a su convaincre les Européens qu’ils devaient lui confier leur défense, quitte à lui livrer en échange tout ce qui leur restait de souveraineté. Avec la crise boursière de 2008 ,le model américain a montré son vrai visage au monde entier, le rêve américain touche à son terme! il est grand temps de “sauter” en dehors de ce bateau U.S qui coule à vue d’œil…il est grand temps que NOUS européens nous reprenons notre destin en main.

Article rédigé par P. De Reyck pour l’association culturelle ZENIT

Source: Association culturelle ZENIT

Illustration: Chappatte - 17 octobre 2006

05/03/2014

L’archipel Humain (3/3) : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas

L’archipel Humain (3/3) : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas

"Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l'histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple, il suffit d'un pilier ;
Un Français, c'est la France ; un Romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme. "

           Victor Hugo, Les châtiments, 1853.

Nous avons vu qu’augmenter la résilience de l’espèce humaine, c’est maximiser sa diversité, ce qui est favorisé par l’autonomie et la décentralisation. Cependant, ceci améliore la résilience de l’Humanité, non pas une Nation en elle. Les deux ne vont plus ensemble, dès lors que ces dernières veulent rester compétitives. Ici, nous proposons quelques directions théoriques, des approches politiques tendant vers une révolution écologique. A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles : il est temps de redéfinir radicalement notre mode de vie en faisant de la nature un socle de la politique, et de donner une assise spirituelle aux préoccupations environnementales, enjeu de notre époque. Et l’écologie propose des lois dont nous pouvons nous inspirer.

7. Refondre la Nation : autarcie versus progrès ?

La frontière comme peau : entre échange et protection. Cette dégradation de la diversité pourrait n’être après tout qu’un problème d’énergie, la révolution industrielle ayant accéléré la rencontre entre des sociétés, initialement séparées en un archipel humain. Mais nous pouvons opposer à ce phénomène une discipline, canalisant le progrès permis par l’énergie, conservant ainsi les styles de chaque culture. Alors que la mondialisation tend à ne créer qu’une seule société rendue fragile du fait de son interdépendance, un système pluri-civilisationnel, diversifié et communicatif, maximise le nombre de solutions adaptatives. La rencontre entre deux entités sociales n’est donc souhaitable que dans un cadre bien précis, lorsque les deux partis y sont préparés et que chacun a à apprendre de l’autre. Ainsi il y a progrès mutuel et progrès du système les englobant. En revanche, si ces conditions ne sont pas réunies, la rencontre devient destructrice, c’est à dire affaiblissante en attirant vers le bas. On ne devient créatif dans un domaine que lorsque l’on en maîtrise les bases. Seule une civilisation sûre de sa culture peut apprendre d’une autre.

Une éthique de la séparation. Il s’agit de se rendre suffisamment perméable pour favoriser le progrès humain, tout en protégeant ce qui fait la spécificité, l’originalité d’une culture.  Nous pensons que l’ « archipel humain » est davantage favorisé lorsque la partie productive d’une civilisation est relativement isolée de l’extérieur par une forme de protectionnisme. Il nous faut donc développer, comme le propose Régis Debray, une nouvelle éthique de la séparation 1. Ce qui en pratique, signifie réinstaurer un système de taxes aux frontières, ainsi que contrôler l’immigration.  Les communautés, lorsqu’elles sont minoritaires, s’adaptent à la structure d’accueil. Mais lorsqu’elles deviennent importantes, elles cherchent à imposer leur culture, donc à féoder la structure d’accueil, changeant du même coup la substance spirituelle du peuple, lui faisant perdre sa cohésion. A l’intérieur même du pays, une relocalisation de la production ainsi qu’une autonomie plus complète  des zones à l’échelle des communautés est nécessaire.

Membrane perméable et jeux de représentations. Deux traits facilitant l’innovation semblent s’opposer : d’une part l’ouverture à l’expérience, de l’autre, la pensée divergente. Sont-ils inconciliables ? La pensée janusienne, la conception simultanée d’oppositions, est un trait créatif indispensable. Mais pour concevoir une opposition, il faut déjà bien connaître sa propre culture et rechercher chez l’autre des solutions. L’exercice est très révélateur et montre à la fois l’importance des représentations et celle de la diversité des incarnations où celle-ci se cristallise. Un des principes de la programmation-neuro-linguistique stipule que la flexibilité de la structure doit évoluer avec le niveau de complexité du système pilote. C’est la loi de la variété requise : la partie la plus adaptable doit être le système pilote, qui doit maintenir un niveau de complexité supérieur à ce qui est piloté. La partie pensante d’une société doit donc être particulièrement ouverte et flexible, quand la masse est préservée. Ceci, quel que soit le domaine considéré, nécessite une richesse culturelle suffisante pour se rendre capable de jeux de représentations avec bénéfice. Car c’est par leur friction que l’on est le plus susceptible d’être créatif, en variant les angles d’approche, favorisant une restructuration cognitive d’un problème (l’insight).

8. Du milieu au substrat, l’esprit des lois.

Tout est dans tout. L’un des buts premiers de l’Etat doit être de veiller à faire de ses citoyens des individus complets et non de repérer les futurs talents par une méritocratie impitoyable et en faire des « animaux productifs » spécialisés et consommateurs. Le taylorisme augmente peut être la productivité, mais il rend les ouvriers fragiles, donc l’entreprise de la même manière. Ce que nous pourrions appeler « tout est dans tout », nous semble le résumé d’une doctrine visant à rendre un pays, et l’humanité en général, plus résilient. Chacun, individu ou nation, doit être assez généraliste pour se rendre autonome au maximum et avoir une spécialité pour se rendre utile, donc attractif, pour la communauté. Ce qui correspond en fait, dans la Spirale de Don-Beck, au niveau jaune de l’état d’avancement d’une société, succédant au vert des actuels pays développés.

Flux physiques... Il nous faudra redéfinir notre stratégie d’exploitation de la matière première. De la même manière, si « tout est dans tout », le type d’énergie à développer doit dépendre de l’échelle et être géré par toutes les parties concernées sur l’ensemble de la chaîne, de la communauté à la tête de l’Etat 2-4. Mais il faudra aussi réduire l’empreinte énergétique, en minimisant les flux physiques: financiers, marchandises, humains. L’écologie industrielle est, dans cette voie, un domaine en pleine expansion. L’un de ses grands principes est le rebouclage : relier le cycle économique d’un produit aux cycles biogéochimiques de ses composants.  A l’intérieur même du pays, il faut favoriser la localisation et l’autonomie 5,6. Par le blindage d’abord, c’est à dire en introduisant une taxation en bordure du système, par le compartimentage ensuite, en poussant à l’autonomie des sous-systèmes et par le recuit constant enfin, en cassant les habitudes et en favorisant la fluidification aux interstices.

... et flux d’informations. Les dernières décennies ont, surtout par le développement des technologies des télécommunications, mis en contact les civilisations. Mais nous observons également une recrudescence de la tribu. Les gens se rassemblent selon leurs centres d’intérêts, plutôt que de surfer en solitaire dans cet océan de données. Discipliner notre usage de l’information n’a rien à voir avec de la censure, mais pourra plutôt être désigné comme « l’augmentation du rapport signal/bruit ». Alors que le flux d’information, par internet en particulier, pourrait permettre de faire l’économie de déplacements, en ne transportant que la donnée utile, en la sélectionnant, en la travaillant, avec un coût minime, nous observons au contraire une vulgarisation de son utilisation. Comme la télévision à ses débuts, on imaginait pouvoir faire de la toile un outil d’éducation, permettant à chacun d’évoluer. En réalité le web favorise toutes les pulsions. En faisant reculer le sur-moi intimidant et en flattant l’animalité des utilisateurs, on pourrait dire qu’internet  est aujourd’hui une anti-religion. Et de dans ce concerto de couleurs, les populations sont induites chaque jour différemment, comme de la limaille de fer dans un champ magnétique. On l’observe bien dans la communication au sujet du changement climatique : les médias polarisent, les positions se crispent et cristallisent. Les populations attendent une « solution », alors que l’adaptation nécessaire à ce phénomène serait plutôt une façon de nous redéfinir nous-mêmes 7.

La Nausée. La cité est l’écosystème clé pour notre espèce. Celui permettant notre épanouissement, le point de départ des civilisations et de la démocratie proximale antique. Les villes ont un métabolisme propre, qu’il s’agit d’harmoniser avec la Nature, qui doit elle-même rester structurante et non plus féodée à nos besoins. Mais il faut préserver là aussi l’originalité, par la proximité avec l’écosystème de départ. En cela nous préservons à la fois la multiplicité et la singularité des réponses adaptatives 8. En faisant ceci, il est aussi possible que des effets inattendus, peu étudiés, surviennent. Il est fort possible que l’esthétique régule puissamment l’humeur au quotidien. Le  béton de nos banlieues pourrait à l’inverse être une source d’angoisse. La sur-stimulation, la vie grouillante mais impersonnelle, pourrait en être une autre, poussant à une frénésie de consommation qui n’a rien de durable. Il s’agit de trouver la bonne musique, la bonne architecture, pour déterminer ce qui, dans nos cités, est moteur de la civilisation. Nous avons peut-être aujourd’hui les moyens, en croisant écologie, urbanisme, mathématiques et psychologie, d’explorer les antiques intuitions de Pythagore.

Vers la Cité-Jardin. Il semble à première vue y avoir divergence entre deux groupes de population : les urbanophiles et les bucophiles. Les premiers aiment la pureté des courbes, la propreté, l’esthétique lumineuse de la Cité moderne. Les seconds  préfèrent le contact avec la nature, qu’ils pensent régénératrice, pour pouvoir « fuir le stress », « penser en paix ». Peut-être qu’en réalité ces deux groupes sont sensibles à la même chose, par deux représentations différentes. Peut-être qu’il s’agit de la grandeur humaine, mieux mise en valeur selon les sensibilités de chacun ? Si l’on se concentre sur ce qui rassemble ces deux groupes, on esthétisera la Cité pour lui donner les attributs de la Nature, et on rendra complets (c’est à dire : plus adaptés à la Nature) les citadins. On développera les jardins ouvriers tout en re-densifiant, par économie d’énergie. On isolera, on climatisera, en jouant le plus possible avec les matériaux et processus naturels. On réhabilitera, on maîtrisera, on fera fructifier l’espace urbain, en se l’appropriant 9. On substituera aux grands bâtiments impersonnels les petits logements salubres pour tous. La vie en communauté commence par un maintien de l’intimité. On créera aussi des points de repères, monuments devenant des symboles de la communauté rassemblée. On replacera la Nature dans la ville en s’en inspirant (comme, par exemple, dans le projet de pont jardin de Londres). Enfin on fera du Beau, car le Beau demande de l’effort, rassemble et implique: il est durable.

 9. Terre-mère, Terre- sanctuaire.

Les sans-Terre. A qui appartient la Terre ? A ceux qui la cultivent, diront certains ; à ceux qui l’occupent, diront d’autres. Mais la Terre n’appartient à personne, si l’on considère que c’est nous qui appartenons à elle.  Nous sommes une partie d’un écosystème, bien que nous nous donnions l’impression de l’asservir. La question de la propriété de la Terre n’a donc pas de sens : elle n’est pas un objet.

Le sang de la Terre. Elle n’est pas non plus un être vivant, bien qu’elle en présente certains attributs, en particulier l’homéostasie 10, mais peut donc être traitée comme telle. Parce qu’elle nous fait vivre, par la matière et l’énergie qu’elle renferme, et parce qu’elle a le pouvoir de nous détruire, nous lui devons du respect, sinon de l’amour. Ainsi se retrouve la seule forme de possession qui lui convienne : la possède qui investit en elle. La Terre, comme disait Ernest  Renan au sujet de la Nation,  appartient donc à la fois à ceux qui ont un passé avec elle et un projet la concernant.

« Il n’importe plus que je t’aie : celui-là possède le plus qui le plus aime. »

  André Suarès, Le Voyage du Condottière, 1932.

Gaïa, Thanatos et Ouroboros. Gérer un écosystème, lequel englobe les ressources exploitables par la biocénose qui lui est associée, nécessite une bonne compréhension de sa dynamique. Aussi les transitions méritent une attention particulière : y’a-t-il un seuil au delà duquel l’écosystème ne peut plus retrouver son état initial ? La fragmentation des habitats, milieu de vie des espèces, les conduits à investir de plus en plus d’énergie dans leur survie, jusqu’à un point de non-retour, où leur extinction devient inéluctable. Les grandes crises écologiques nous renseignent sur la dynamique d’extinction des espèces : s’il est vrai que les sténoestes (les plus spécialisées) sont celles qui ont le plus de chances de disparaître rapidement, les euryestes (les plus généralistes) ont en revanche davantage de chance de disparaître lors d’une crise prolongée 11.  Voilà pourquoi il nous faut non seulement favoriser l’éducation de citoyens généralistes, adaptables et multi-tâches, mais aussi développer un domaine de spécialisation pour chacun. Ceci permettra non seulement d’augmenter la redondance de notre société, mais aussi de favoriser sa cohésion par l’entraide et l’autonomie.

10. De la Vision et de l’Enigme.

Le lisse et le strié. Pour reprendre une image de Gilles Deleuze et Félix Guattari, nous pouvons distinguer les flux d’énergie et d’information, en les inscrivant dans des espaces respectivement lisses et striés 13. L’espace lisse est aérien, il plane au dessus des singularités. Le strié, lui, est ancré dans la rugosité, dans les représentations locales. Nous pensons que les énergies de demain, bien que respectant la diversité des approvisionnements, doit devenir un milieu plus lisse, en diminuant les barrières dues au transport, mais aussi en favorisant l’économie d’échelle. L’information doit au contraire devenir plus rugueuse, adaptée au public en l’enracinant dans son identité, et en favorisant le style et le regroupement des communautés.

Pour une extension au principe responsabilité. En 1979, Hans Jonas publiait son « principe responsabilité » 14. Qu’est-il devenu aujourd’hui ? Un principe assez flou pour laisser une grande marge de manœuvre dans les activités industrielles, sans pour autant rendre les citoyens proactifs. Si les gouvernements deviennent aussi inertes que la société civile, leur ayant pourtant donné un pouvoir bien plus grand que celui des entreprises privées, il est normal qu’une réponse émerge de la part des organisations non gouvernementales.

« Même si la majorité des Japonais étaient opposés à la chasse baleinière, cela n’y mettrait pas un terme. La majorité des Canadiens sont contre la chasse au phoque, et pourtant la chasse a continué (...). Je pense que les gouvernements se fichent royalement de ce que pense le peuple – seuls comptent les intérêts des corporations. Nous avons donc décidé de jouer sur les deux seuls ressorts qu’ils comprennent : perte et profit. (...) Je ne pense pas que les braconniers soient sensibles aux arguments de conservation ou éthiques. L’argent est leur seul moteur. Nous nous efforçons donc de les couler économiquement. » Paul Watson 15.

Humaine Nature. L’espèce humaine, aujourd’hui globalisée, est confrontée à un défi d’adaptation. Puisque toutes les civilisations modernes sont interconnectées, un échec impliquerait un effondrement de chacune. Les dernières conférences environnementales 17 et le développement accéléré des pays émergents indiquent qu’une diminution volontaire de la pression que l’Homme exerce sur la planète est peu probable. Cette adaptation risque donc de se faire malgré lui, dans un contexte de pénurie de ressources et de stress écologique. Ces conditions sont menaçantes pour notre survie en tant qu’espèce, cependant, sa complexité cognitive et sa richesse culturelle sont des facteurs d’adaptation, et on le voit, l’homme s’est en réalité adapté à tous les milieux, en recréant à partir d’éléments différents les conditions lui permettant de s’épanouir au mieux. Son état d’aboutissement lui donne donc droits et devoirs sur le reste de la nature, non pour la détruire ou l’exploiter, non pour la protéger, mais pour l’éduquer.

« Nous sommes en mission, nous devons éduquer la terre », Novalis, Pollen, 1798.

Or,  si la Terre est notre projet, nous devons, comme une progéniture que nous aimons sincèrement, faire son éducation dans le sens du maintien du maximum de ses potentialités.

Faire des citoyens à la fois complets et spécialisés signifie favoriser, outre un emploi évolutif, des activités annexes. En se spécialisant nous restons productifs, en étant complets nous devenons flexibles. Un état redevenu prospère pourra instaurer un revenu de base, un logement et un jardin pour tous, et mutualiser localement l’économie, tout conservant les grands projets nationaux. Apprivoiser la terre ne signifie pas en dégager une théorie globale, mais explorer son caractère. Celui-ci peut être très variable à l’échelle de l’écosystème local. Il s’agit donc de rester ouvert et créatif, par des solutions innovantes respectant le style de la communauté se l’étant approprié. L’approche à privilégier doit être à la fois bottom-up, en  laissant la primauté de la décision au niveau local, et top down, en faisant remonter l’information, la tête de l’Etat conservant et coordonnant le gros des moyens de recherche et financiers. Si la ville devient l’espace de la communication, la tête de la Nation, les campagnes en seront alors celui de l’identité. 

Dans cette grande alchimie, la nature fournit des symboles qu’il nous faut apprendre à décrypter. Et l’écologie propose des lois dont nous pouvons nous inspirer en vue d’une nouvelle éthique. Tels sont les buts de la Science et de l’Histoire, lorsque l’on souhaite s’en inspirer en vue d’une gouvernance honnête: nous fournir des ancres dans le ciel 18 et des grappins sur terre.

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Première partie: Titans et effondrements

Deuxième partie: La Grandeur des petits

Ouvrages de référence :

1.       Debray, R. (2013), Eloge des frontières, Folio.

2.       Fronk, B.,et al.(2010). Evolution of the transition to a world driven by renawable energy. Journal of energy Resources technology vol 132 , 1-7.

3.       Dresselhaus et Thomas (2001). Alternative energy technologies. Nature vol. 414 , 332-337.

4.       Jancovici, J-M. (2013), Transition énergétique pour tous : ce que les politiques n’osent pas vous dire. Odile Jacob.

5.       Pimm, SL., et al. (2001), Can we defy Nature’s end?,  Science vol 293, 2207-2208.

6.       Stern, N. (2007). The Stern review: the economics of climate change. Cambridge University Press .

7.       Hulme, M. (2009), Why we disagree about climate change: understanding controversy, inaction and opportunity, Cambridge University Press, New York.

8.       Descola, P. (2005), Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines ».

9.       leVigan P., (2011), La banlieue contre la ville. Comment la banlieue dévore la ville, La barque d'or (édition).

10.    Lovelock, J. (1999), La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa, Flammarion, coll. « Champs »,, 192 p.

11.    Erwin, DH. (1998), The end and the beginning: recoveries from mass extinctions. Tree vol. 13, n°9, 344-348.

12.    Sloterdijk, P. (2009), De quelle grandeur est le « Grand » ? cité dans « Les grands textes fondateurs de l’écologie », Ariane Debourdeau, Champs classiques, 2013.

13.    Deleuze G., Guattari F. (1980), Le lisse et le strié. Mille plateaux, Edition de Minuit, 1980, Paris.

14.    Jonas, H. (1979), Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique - traduction française éd. du Cerf 1990.

15.    Watson, P. (2012), Capitaine Paul Watson : entretien avec un pirate, par Lamya Essemlali.

16.    Renan, E., Qu’est-ce qu’une Nation ?, Mille et une Nuits, 1997.

17.    Tsayem-Demaze, M. (2009). Les conventions internationales sur l'environnement: état des ratifications et des engagements des pays développés et des pays en développement. L'information géographique n°3 , 84-99.

18.    Brague, R. (2012), Les ancres dans le ciel, Champs Flammarion.

04/03/2014

L’archipel Humain (2/3) : la Grandeur des petits

L’archipel Humain (2/3) : la Grandeur des petits

"Mon engagement en faveur des peuples autochtones, les peuples premiers, ou peuples-racines, est philosophique, politique et personnel. Je suis convaincu que la mondialisation, l'internationalisation des peuples, est un malheur, une punition des dieux, et que le pluralisme culturel - à l'égal de la biodiversité - est la condition sine qua non du progrès de l'humanité."

Jean Malaurie, Hummocks

La mondialisation a accéléré et amplifié les perturbations de l’homme sur son milieu de vie, en épuisant les ressources naturelles à un rythme soutenu. Elle a également favorisé l’accroissement des inégalités entre et à l’intérieur des nations. En homogénéisant les civilisations, elle appauvrit la richesse de l’humanité, donc diminue le spectre des adaptions dont notre espèce pourrait disposer, c’est à dire la résilience de notre espèce face aux crises. A ce phénomène, nous pouvons appliquer une contrainte opposée, une éthique de la séparation, alliant richesse culturelle à l’échelle de l’Humanité et puissance de  cohésion à l’échelle de la Nation : un archipel humain.

4.   Biodiversité et multiculturalisme: éloge de la pluralité.

L’éventail du vivant.  Il semble que la « Vie »  ne tend pas vers une complexification de chaque organisme, mais vers une complexification de l’ensemble formé par tous les organismes. Le point oméga n’est pas spécifique, mais holiste. Ce potentiel de diversité, c’est une aptitude au progrès et c’est cela qui est maintenu,  comme l’a fait remarquer Stephen Jay Gould 1. Car la Vie s’incarne dans un éventail de formes assez grand, en conservant par ailleurs ses formes les plus élémentaires, pour conserver au maximum ce potentiel. Le but ce n’est pas l’homme, c’est Gaïa. En ce sens l’évolution tend vers un maintien du plus grand nombre de possibilités, et en cela rend  la biosphère plus résiliente face aux crises.  L’homme peut donc être la créature la plus aboutie de la Création, sans en être sa finalité.

L’évolution et le mythe du progrès. Rendre l’Humanité plus résiliente, c’est, de la même manière, maintenir un jeu de solutions adaptatives. La biodiversité a été la plus importante lorsque les continents étaient les plus fragmentés et vice versa, lors des supercontinents, on constate un appauvrissement en diversité 2. La mondialisation a certes permis de grands progrès dans l’échange d’informations, en regroupant et spécialisant les talents, et en permettant une amélioration des conditions matérielles ainsi qu’une augmentation généralisée de l’espérance de vie. Néanmoins ce regroupement des civilisations s’accompagne d’une perte de richesse culturelle.

Compétition et adaptation. Car il y a une échelle au delà de laquelle la cohésion, le sens de la responsabilité, la démocratie enfin, ne sont plus favorisées. Et quand nous partageons tous la même assiette, cracher dedans devient un moyen de se l’approprier 3 : ainsi commence la course aux dernières ressources et les guerres pour elles 4 afin ne rien perdre de notre compétitivité, ainsi que les pieds qui trainent lorsqu’il s’agit de traiter une pollution. De Jean Malaurie à Lévi Strauss, ceux qui se sont fait les spécialistes des sociétés les plus primitives ont bien remarqué que celles-ci avaient toujours trouvé un moyen, par des voies différentes, de s’adapter à leur milieu avant l’arrivée de l’étranger 5,6. Certains organismes choisissent les milieux les plus confortables, avec la compétition la plus forte, et d’autres l’inverse. Au final, chaque voie est explorée, testée.

5.   « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. » Hölderlin.

Une éthique de la conservation. Les éthiques reconsidérant la place de l’homme au sein de la nature sont légion 7. L’approche gradualiste, attribuée à Aristote, met en avant une hiérarchie des valeurs ontologiques intrinsèques, allant des minéraux aux humains. Néanmoins, plus récemment, l’approche écocentriste, ou l’écologie profonde d’Arne Naess, proposent quelque chose de nouveau en matière d’éthique : la valeur est donnée par l’interrelation entre les individus 8 et non par les individus eux-mêmes 9. En revanche, dans l’idée de préservation d’aires protégées 10, l’humain est « mis en dehors », ce qui implique une séparation entre l’Homme et la Nature. Que doit-on donc préserver : le caractère sauvage (ce que l’homme n’a pas touché) ou la biodiversité ? La réponse est simple : il faut préserver le caractère structurant de la Nature.

Politique cristallisante et révolution permanente. Quelle que soit l’approche adoptée, celle-ci devra tenir compte de la profondeur des relations entre besoins humains et des ressources à disposition. C’est à dire déterminer et hiérarchiser la valeur esthétique, économique, culturelle de la ressource. L’approche centralisée, favorisant une bureaucratie lourde, est malvenue en matière de rapidité de prise de décision. Il est avéré que la communication est bien plus efficace dans une communauté restreinte, où la responsabilité de chacun est de plus grandie par appropriation des problèmes environnementaux 11.  L’approche communautaire ne peut cependant pas se passer des bienfaits de la centralisation, en particulier pour les ressources financières et intellectuelles, ainsi que pour l’adoption d’une législation uniforme 12.

Tombeau tabou, totem toutou. Les citoyens, même sensibilisés à l’écologie, réagissent surtout dans l’affect et n’en ont que rarement une vision globale et cohérente. Par exemple la chasse, par la régulation de la population animale, montre son utilité si elle reste alliée à une responsabilité. Elle est pourtant reprise comme « argument écologique » à la fois par les chasseurs et leurs opposants. La proximité de la violence, dans la chasse ou la pêche, humanise le consommateur : s’impliquer dans un processus naturel donne une conscience écologique aussi ancrée que celle de l’intellectuel. Avant d’être des sapiens, nous étions des faber, et ce que la recherche théorique apporte en information, certains l’obtiennent par l’expérience.  Le monde est donc à ré-inventer : il faut redéfinir nos valeurs, donc spiritualiser la Nature d’une nouvelle manière. Le sacré n’est plus là on l’on croit. Si une fertilisation des océans par la matière organique de nos cadavres s’avérait utile, la plupart des religions s’y opposeraient quand même. Aussi ce qui est bénéfique pour la Nature, donc pour nous, doit devenir sacré 13.

 6.  Endémisme contre entropie.

L’endémisme, c’est l’isolement, plus le temps. C’est ce qui permet le développement des formes les plus originales, en s’écartant des zones les plus compétitives. On peut penser aux indiens d’Amazonie, ou aux indigènes de Tahiti, décimés par les maladies inconnues jusqu’à l’arrivée des Européens. L’endémisme, dans une formule d’ensemble, c’est donc ce qui permet de travailler son style. Ce que fait une civilisation en s’isolant. Ce qui génère de la biodiversité c’est l’isolement plus le temps. C’est ainsi dans les archipels que la biodiversité est la plus importante. Les styles individuels peuvent alors s’épanouir, et l’imagination de la Nature prend forme dans les essais les plus improbables. Et plus les matériels génétiques sont éloignés, plus leur rencontre dégage de l’énergie, donc soit des opportunités, soit des dégâts.

L’entropie, c’est la dégradation du Divers. C’est l’homogénéisation, c’est le désordre qui devient maximum. C’est l’information noyée dans un nuage de bruit. C’est, pour une quantité d’énergie donnée, une énergie utile qui tend vers zéro. Il y a donc, parmi chacun de nos actes, un ensemble d’actions augmentant l’entropie sur Terre. Cette « anthropie », c’est le désordre d’origine humaine, néfaste à l’écosystème dans son époque. Mais le concept d’entropie peut servir à autre chose qu’argumenter contre la croissance effrénée, comme l’a fait Georgescu-Roegen 14. L’entropie, c’est aussi une rencontre originale, entre deux styles différents et aboutis, donc riche en énergie,  qui devient de moins en moins probable. N’importe quel système physique tend vers une augmentation de l’entropie, mais dans un essai écrit en 1929, Schrodinger fait remarquer que la vie, en organisant la matière 15, semble s’opposer à l’entropie. Comme si, avec une forme de volonté, ou une discipline, elle luttait contre ses penchants physiques, et de cette manière tendait à favoriser la diversité.

« Il y a une formule terrible, venue je ne sais plus d’où : « l’Entropie de l’univers tend vers un maximum. » Mais je me représente l’Entropie comme un plus terrible monstre que le Néant. Le Néant est de glace et de froid. L’Entropie est tiède. Le néant est peut-être diamantin. L’entropie est pâteuse, une pâte tiède. (...) Dégradation du divers. L’entropie de l’Univers tend vers un maximum. Est-ce une grandeur humaine ? (...) et bien je crois que, très tristement, la dégradation de l’exotisme est de l’ordre des grandeurs humaines... mais qu’aussi le goût à déguster le plus faible divers croît, ce qui, peut-être, compense ? »   Segalen, Essai sur l’exotisme.

Cultiver son style. Il est possible que l’apport d’énergie permise par le regroupement de cultures puisse favoriser l’innovation. Toutefois à terme cette créativité ne peut que diminuer lorsque l’homogénéisation sera complète, diminuant du même coup les solutions adaptatives. De plus, le regroupement fragilise, en mettant en compétition  deux populations différemment adaptées 16. Il y a donc un juste milieu entre isolement créatif et isolement affaiblissant.

  L’humanité dispose d’une richesse d’autant plus grande que les cultures qu’elle abrite sont nombreuses et diversifiées. Mais celles-ci ne peuvent pas se penser abstraction faite de leur substrat de croissance, l’environnement. « L’Humanité, c’est un morceau du globe » comme l’exprime Friedrich Ratzel dans son « Anthropogéographie » (voir aussi le commentaire d’Emile Durkheim, 1899). Lui même avait été un disciple d’Ernst Haeckel, l’un des fondateurs de l’écologie. Les écosystèmes ne sont pas des ensembles discrets, c’est un continuum que les espèces, humains compris, peuvent  ioniser, le modifiant ainsi plus ou moins fortement 17.  Or, si se séparer renforce les identités des peuples, communiquer permet le progrès. Au trio temps-énergie-information précédent, il y en a semble-t-il un autre : culture-identité-communication 18. Dans ce cas une telle séparation risque d’avoir des conséquences néfastes pour l’économie d’un pays en autarcie. Ce qui signifie que nous avons jusqu’à présent discuté des moyens de rendre l’Humanité plus résiliente, en laissant de côté les Nations.

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Première partie: Titans et effondrement

Ouvrages de référence :

1.       Jay Gould, S., L’éventail du vivant, Seuil, 2001.

2.       Benton, MJ. (2001), Biodiversity on land and in the sea, Geological Journal vol. 36, 211-230.

3.       Serres, M. (1990) Le Contrat naturel, François Bourin, Paris.

4.       Welzer, H.,  Les guerres du climat: Pourquoi on tue au XXIe siècle, Folio, 2012.

5.       Malaurie, J. (1955), Les Derniers Rois de Thulé, avec les Esquimaux polaires, face à leur destin (Paris, éd. Plon, coll. Terre humaine).

6.       Levi-Strauss, C. (1955), Tristes Tropiques, Plon, Paris, 1955.

7.       Debourdeau, A., (2013) Les grands textes fondateurs de l’écologie, Flammarion Champs classiques.

8.       Naess, A. (2005), Ecologie, communauté et style de vie, trad. Charles Ruelle, Paris, Éditions MF, coll. "Dehors", 2009, 376 p.

9.       Stone, CD. (1996), Should trees have standing? And Other Essays on Law, Morals and the Environment, Oceana Publications.

10.    Huggett, A. (2005). The concept and utility of "ecological threshold" in biodiversity conservation. Biological Conservation 124 , 301-310.

11.    Schlager, E., & Ostrom, E. (1992). Property-Rights Regimes and Natural Resources: A Conceptual Analysis. Land Economics, Vol. 68, No. 3 , 249-262.

12.    Ostrom, E. et al. (2009). A General Framework for Analyzing Sustainability of Social-Ecological Systems. Science 325 , 419-422.

13.    Tudge, C. (2005). Feeding people is easy: but we have to re-think the world from first principles. Public Health Nutrition: 8(6A) , 716-723.

14.    Georgescu-Roegen, N. (1979). La décroissance: entropie, écologie, économie. Sang de la terre 1995, 254pp, traduction Jacques Grinevald et Ivo Rens.

15.    Schrödinger, E., What is Life?, 1929.

16.    Segalen, V.,  Essai sur l’exotisme,  Le livre de Poche, 1999

17.    Odum, EP., (1975), Ecologie: un lien entre les sciences naturelles et les sciences humaines, traduction Raymond Bergeron.

18.    Wolton, D., L'autre Mondialisation, Champs Flammarion, 2003.

 

03/03/2014

L’archipel Humain (1/3) : Titans et effondrements

 L’archipel Humain (1/3) : Titans et effondrements

« Chaque chose et chacun, âme, être, objet ou nombre,
Suivra son cours, sa loi, son but, sa passion,
Portant sa pierre à l'œuvre indéfinie et sombre
Qu'avec le genre humain fait la création ! »

   Victor HUGO, Les Rayons et les Ombres, 1839.

A l’horizon du prochain siècle se profilent d’inquiétants nuages noirs: pénurie énergétique ou minérale, crise démographique et agricole, changements climatiques, acidification des océans, déforestation, menaces sur les écosystèmes et les réserves halieutiques. Dans le même temps, le monde occidental subit, depuis bientôt un siècle, une crise idéologique et sociale, à laquelle s’ajoutent des crises économiques à répétition, qui ne vont qu’en s’aggravant. Il apparaît donc que notre situation ressemble en certains points à celle de civilisations antiques disparues, atteignant une démographie trop importante pour prospérer dans leur environnement, et faisant face à des conflits potentiels pour s’approprier les dernières richesses. A ceci près que l’échelle concernée n’est plus régionale mais planétaire, compte tenu de l’interconnexion entre les sociétés humaines, et de la globalisation des problèmes environnementaux. Nous ne pouvons donc pas nous permettre simplement de migrer pour changer de milieu de vie.

 1.   Anthropocène: le réveil des Titans.

Homo sapiens, rules the world.L’Anthropocène, c’est ce terme désignant une nouvelle époque géologique1. Ce qui signifie que nous ne sommes plus dans la continuité de la précédente et que l’écosystème global a été perturbé dans sa globalité, par notre espèce devenue dominante à l’échelle de la planète2-6. On peut aussi bien en situer l’origine au début de l’ère industrielle, ou au moment de la maîtrise du feu.

Les Titans approchent. Le problème de notre époque, le défi de ce siècle, n’est pas simplement climatique, énergétique, ou démographique : il est systémique. Des chasseurs cueilleurs, nous sommes passés aux organismes génétiquement modifiés et peut être demain à la géoingénierie. En l’espace de quelques millénaires, notre espèce a obtenu un pouvoir fabuleux, qui, associé à une conscience, nous donne aussi des devoirs. L’adaptation à une catastrophe sera d’autant plus douloureuse que moins préparée. Entre les couches sédimentaires, les changements les plus abrupts sont associés aux crises du vivant. Ainsi, les titans prédits par Jünger approchent,  s’incarnant en des avatars menaçants : la faim, la sécheresse, les guerres, enfin la nuit, par pénurie d’énergie.

Le paradigme de la main invisible. C’est une erreur de croire que l’évolution est toujours positive. La queue du paon est peut-être un avantage adaptatif en séduction, mais complètement inutile, voire néfaste du strict point de vue de ses capacités de survie.  Ainsi en est-il également de notre progrès technologique. Croire au progrès technologique comme solution à tous nos défis est une erreur fondamentale dans un monde globalisé, avec des ressources limitées. Car pour obtenir de l'innovation il faut investir dans la recherche, et pour investir, il faut un capital qui, en dernière analyse, est issu des ressources naturelles. Ce qui signifie que toute l'activité économique se fait en puisant dans le capital naturel. Donc une pénurie impliquerait non seulement un ralentissement de la croissance, mais aussi de l’innovation, menant à une spirale de dépression. Le développement des technologies doit évoluer avec la connaissance que nous avons de notre propre écologie, afin de mieux faire la part des choses, et de distinguer le vain de l’utile, rendant l’exploitation des ressources souhaitable. Il ne suffit pas de tendre notre effort vers l’adaptation, mais il faut également connaître une direction. En ce sens, il s’agit de privilégier l’information et de ralentir la consommation.

2.     Effondrements et adaptations.

De l’Expérience... L’étude croisée des sciences naturelles et de l’archéologie donne des exemples de civilisations soumises à des défis, ayant réussi ou non à s’adapter et à perdurer. La civilisation Maya, après avoir atteint son apogée autour de l'an mil, s'effondra entre 750 et 900. En moins d’un siècle, la population régionale passa de trois millions d'habitants à environ quatre cent cinquante mille. Différentes hypothèses sur cet effondrement ont été avancées: guerres, mauvaise gestion des sols ou appauvrissement des ressources agricoles et hydriques 7. Ce sont les causes internes. Le climat, cause externe, pourrait en être la cause primaire 8, influant sur toutes les autres, en menant à une réaction en chaîne, causant des difficultés dans l’approvisionnement et la gestion de l’eau 9. Dans un tel contexte, les conflits entre Cités-Etats, donc les guerres pour les ultimes ressources, étaient  favorisées.

...à la Conscience. On peut ainsi faire un lien direct entre stress environnemental et désordres politiques. Nous apprenons, à travers l’exemple des Mayas, que l’exploitation maximale du milieu naturel et la dépendance des ressources ont conduit leur civilisation à une grande fragilité. En reprenant l’exemple des Mayas, accompagné, entre autres, de celui des Anasazis, des Vikings du Groenland, des sociétés polynésiennes et de l’île de Pâques 10, auquel nous pourrions rajouter ceux, plus actuels, de Nauru et Kiribati,  Jared Diamond (« Effondrement ») présente une liste de cinq facteurs entrant en compte dans ces effondrements ou sauvegardes de société : (i) les dommages environnementaux, (ii) les changements climatiques, (iii) les voisins hostiles, (iv) le rapport de dépendance avec les partenaires économiques, et (v) les réponses apportées par la société à ces problèmes, selon ses valeurs culturelles 11. Ainsi l’approche top-down peut s’avérer aussi efficace (comme le montre l’exemple du Japon sous l’ère Tokugawa) que nuisible (dans le cas des Vikings, voulant conserver un lien avec la « base européenne », déconnectée des problèmes du Groenland).

Le Chêne et le Roseau. Nous apprenons également que si une crise environnementale survient, elle devient systémique et touche rapidement à l’économique et au social. Pour Joseph Tainter, anthropologue et historien, la complexité est de toute façon naturelle dans l’évolution des sociétés 12. Cette dernière se complexifie à chaque problème rencontré. Mais cette complexification va avec une rigidité des structures, et donc une vulnérabilité dès lors qu’un évènement imprévu survient. Plus c’est dur, plus ça casse : dans une crise il vaut mieux se faire roseau que chêne. Lénine, dans « L’Etat et la Révolution », faisait également remarquer que chaque révolution renforce le pouvoir de l’Etat, en surimposant à sa précédente structure l’organisation lui permettant de résoudre le problème à l’origine de la révolution. Selon Tainter, l’effondrement se fait en plusieurs phases, mais la cause ultime est économique et sociétale et dépend de l’aptitude de la population concernée à s’adapter, selon des valeurs propres. Il y a probablement des critères pour juger de la bonne santé, et de la résilience d’une société. Nous proposons : la prospérité, la créativité, et la communication. Mais ce sont aussi la diversité et l’échange, dès lors qu’ils ne diminuent pas la cohésion d’une Nation.

3.      Milieu structurant, milieu féodé.

Rien n’est poison. Nous séparons ici le fait qu’une espèce peut influer sur l’écosystème sans diminuer sa biodiversité, et d’autre part, le moment où sa croissance devient menaçante pour cet équilibre, et donc pour sa propre survie. Dans un milieu structurant, l’espèce pionnière est encore soumise au milieu et s’y adapte. La force de l’aléa est encore structurante pour une société, car il y a impossibilité d’amasser du capital permettant d’ériger une protection. Cette espèce peut néanmoins être dominante, mais elle ne change pas encore la substance de l’écosystème : conquérir n’est pas soumettre.

Tout est poison. Passé un certain degré de maîtrise, le milieu devient féodé, c’est à dire que c’est l’espèce qui devient structurante pour lui. Elle exerce alors une pression sur l’environnement lui permettant de créer une telle barrière protectrice, en se mettant « en dehors » de la Nature, dans un milieu maximisant son confort. L’Anthropocène  est un tel milieu : l’homme  tamponne les variations naturelles potentiellement néfastes et inattendues. Et son écosystème d’accomplissement, ayant permis l’épanouissement des civilisations, c’est la ville.

Seule la dose fait le poison. Tout organisme tend à modifier son milieu de manière à accroître son confort, donc ses possibilités d’existence. Mais à terme, cette pression créée un niveau de stress général pour l’écosystème, qui change par un effet seuil. Et cette barrière, érigée pour nous protéger des aléas naturels, non seulement installe trop notre espèce dans son confort, et par là même nous fragilise, mais contient elle aussi son lot de risques lorsqu’elle même devient structurante.

« Nous avons appris à répondre aux menaces de la nature externe en construisant des cabanes et en accumulant des connaissances. Mais nous sommes livrés quasiment sans défense aux menaces industrielles de cette seconde nature intégrée au système industriel. » Ulrich Beck 13.

Car c’est oublier que l’écosystème est un tout nécessaire, auquel chaque partie est soumise à l’ensemble. C’est le cas par exemple, des bactéries dans une boîte de Petri, se développant jusqu’à l’effondrement général.  La question est donc de savoir si l’espèce humaine est en mesure de dépasser ce schéma écologique partagé par tout le reste du vivant.

Croître et multiplier. Dans un article célèbre, Garrett Hardin (« The tragedy of the commons », 1968), concluait que la condition nécessaire à une utilisation non vouée à l’échec d’une ressource commune est que les réserves doivent être grandes devant la population de l’utilisateur 14. Sans contredire cette conclusion, de nombreux spécialistes de la gouvernance des biens communs tempèrent cette vision, en citant des exemples de gestion de ressources réussies. Ainsi les populations de James Bay, en région subarctique du Canada, qui imposèrent des règles très strictes de chasse au castor pour sa fourrure 15. Là où Hardin le microbiologiste n’avait pas différencié civilisations et bactéries, nous pouvons d’ores et déjà remarquer que seuls les humains se dotent de lois artificielles et se préoccupent d’éthique.

Dans le couple croissance et développement durable, il apparaît donc que nous avons trois solutions : (i) une croissance conservée au rythme actuel, non durable mais pouvant être vivable avec une révolution technologique, (ii) une croissance évoluant avec un contrôle démographique, afin de rester en deçà d’une empreinte énergétique correspondant à une seule planète, (iii) une croissance-décroissance sectorielle, privilégiant les secteurs jugés les plus utiles, et allant avec une amélioration des rendements énergétiques et une modification des comportements sociaux. Chacune a ses problèmes : la révolution technologique dépend du hasard, le contrôle démographique implique une perte de liberté individuelle, et la décroissance pose des problèmes d’équité dans la gouvernance. Dans le premier cas, nous pourrions imaginer qu’un développement de la conquête spatiale puisse nous affranchir de cet horizon de ressources. Mais cela implique non seulement de dépasser la barrière énergétique permettant l’accès à ces dernières, ce qui repose sur une technologie que nous sommes loin de maîtriser, mais d’utiliser celles qui nous restent à ce projet 16. Et si, dans la balance, le coût est supérieur, soit au gain estimé, soit à la barrière permettant d'atteindre cette ressource, l'effort ne sera pas tendu en ce sens, comme on le voit dans l’industrie pétrolière. Voilà pourquoi il convient dès à présent de privilégier l'utilisation de ressources afin d'améliorer la rentabilité. Ce qui signifie, en réduisant l’activité économique aux trois paramètres temps-énergie-information 17, passer de la croissance chaotique (temps minimum, énergie maximum, variable information quasi-fixée), à la croissance qui consolide (information maximum, énergie minimum, temps fixé), nous permettant de mieux maîtriser les subtilités de notre vaisseau spatial « Terre » 18.

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Ouvrages de référence :

1.       Lorius C., Carpentier, L., Voyage dans l’Anthropocène, Actes Sud, 2011.

2.       Bellwood, D., Hugues, T., Folke, C., & Nystrom, M. (2004). Confronting the coral reef crisis. Nature vol. 429 , 827-833.

3.       Velicogna, I., & ahr, J. (2006). Measurments of time-variable gravity show mass loss in Antarctica. Science vol 311 , 1754-1756.

4.       McCarty, J. (2001). Ecological Consequences of Recent Climate Change. Conservation Biology,Volume 15, No. 2 , 320-331.

5.       van der Veen, C. (2002). Polar ice sheets and global sea level: how well can we predict the future? Global and Planetary Change 32 , 165-194.

6.       Levitus, S. et al., (2001), Anthropogenic warming of the Earth’s climate system, Science vol. 292, 267-270.

7.       Adams, R. (1973). The Collapse of Maya Civilization: a Review of Previous Theories.

8.       Hodell, D., Curtis, & Brenner (1995). Possible role of climate in the collapse of Classic Maya civilization. Nature, vol. 375 , 391-394.

9.       Haug, G., & al. (2003). Climate and the Collapse of Maya Civilization. Science 299 , 1731-1735.

10.    Hunt, T. (2007). Rethinking Easter Island’s ecological catastrophe. Journal of Archaeological Science 34 , 485-502.

11.    Diamond, J., Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Folio, 2009.

12.     Tainter, J., L’effondrement des sociétés complexes (traduction Jean François Goulon), Le Retour aux Sources, 2013.

13.    Beck, U. (1986), La Société du risque: sur la voie d'une autre modernité. Champs Flammarion.

14.    Hardin, G. (1968). The tragedy of the commons. Science vol. 162 , 1243-1248.

15.    Berkes, F. et al. (1989). The benefits of the commons. Nature vol. 340 , 89-93

16.    Creola, P.. (1996). Space and the fate of Humanity. Space Policy vol. 12 (3) , 193-201.

17.    Spreng, D. (1993). Possibilities for substitution between energy, time and information. Energy Policy , 13-23.

18.    Buckminster-Fuller, R., (1969) Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial “Terre”. Lars Müller Publishers, 152pp.

 
   

28/02/2014

Certaines choses ne s'achètent pas, pour le reste, il y a Mastercard, par Gabriele Adinolfi (traduction exclusive pour le C.N.C.)

 Gabriele Adinolfi s'exprime sur les événements d'Ukraine:

Certaines choses ne s'achètent pas, pour le reste, il y a Mastercard

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La fierté d'un peuple en armes est inestimable.

Assis derrière le clavier, de nombreux camarades occidentaux ont jacassé sur les camarades Ukrainiens, les qualifiant d'agents des Américains, des banquiers, des technocrates.
Les commissaires politiques de chez nous ont invoqué la géopolitique, soudainement devenue la clé unique et absolue de tout, un peu comme la théorie de la plus-value pour les marxistes les plus inexpérimentés.
On a entendu des personnages, ceux qui s'écartaient sans s'exposer quand on nous tirait dessus, émettre des malédictions du genre: «l'extrême droite est un phénomène des agences de renseignement occidentales."
On en sait quelque chose. Personnellement, j'ai croisé trois fois les services occidentaux réunis : dans trois différentes tentatives de m'incriminer pour dépister les enquêtes sur leurs amis, qui étaient nombreux et qui se trouvaient aussi à l'extrême gauche, pas à l'extrême droite.
Celle-ci est de la race de ceux qui palabrent.
Là bas, des camarades sont allés mourir. Trente, si je ne me trompe pas, dans les rangs du Praviy Sektor, (le Secteur Droit, rassemblement de plusieurs mouvements nationalistes ukrainiens comme Tryzub ou l'UNA-UNSO, NDT) et plus de quinze dans ceux du plus «modéré» Svoboda.
Mais c'est ainsi : des gens qui dans leur vie n'ont jamais été dans une bagarre ni payé une amende, crachent des jugements sentencieux sur celui qui se bat et meurt.
Vision héroïque de la vie . Rune du combattant.

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Avec Poutine ?

En dehors de ces experts de la vie et de la mort (des autres) qui décident des peuples en regardant une carte sur Google Map, il y a ceux qui se demandent en toute bonne foi : mais ne sommes-nous pas avec Poutine ?
Oui, en russophiles, non en tant que Russes, ni en tant qu'agents russes.
Nous sommes avec Poutine en tant qu' alliés potentiels et non comme des esclaves. Bien sûr, c'est un concept difficile pour certains des surhommes de chez nous qui imaginent l'avenir politique au service d'un Ivanhoé qui viendra pour lutter contre l'usurpateur. Leur plus grande ambition : être l'écuyer d'un maître car ils ne savent même pas ce que cela signifie d'être un seigneur.
Mais pour d'autres, pour ceux qui se posent des questions rationnelles et qui se demandent s'il aurait valu mieux d'éviter l'affrontement, la réponse est dans l'identification. Prouvez donc que vous pouvez vous identifier.
Poutine, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement, a confié l'Ukraine à une minorité ethnique qui a profité du pouvoir pour s'imposer, dénationaliser et russifier.
Une minorité qui a utilisé la propagande soviétique, anti-fasciste, anti-nationaliste et anti-nationale. Et qui en a abusé.
C'est comme si Massimo d'Alema, Laura Boldrini et Rosi Bindi (représentants italiens de la gauche farouchement anti-nationale et « droitdelhommiste » NDT) avaient reçu les pleins pouvoirs .
C'est ce qui arrivé.
Et à celui qui dit : “mais n'était-il pas préférable de différer et d'essayer d'arranger les choses quand même “,  je réponds la chose suivante : le lendemain des massacres de Primavalle ou d'Acca Larentia, seriez vous venus nous dire que nous devions nous mettre d'accord avec ces gens-là au lieu de défendre notre peau ainsi que notre droit d'exister et de nous affirmer ?
Seulement un abstrait, un branleur ou un dément pourrait nous dire que oui.

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En pratique

On nous dira, beaucoup plus raisonnablement cette fois, que désormais la situation est compromise et que la porte a été ouverte aux vautours. C 'est possible et même si cette défaite était inévitable, en tout état de cause, ce sont les deux factions et non pas une seule qui en porteraient la responsabilité.
Mais est-ce vraiment le cas?
Certes, à entendre nos commissaires politiques du clavier, il faudrait un peu moins lire les médias internationaux et surtout ceux des Américains, qui craignent de ne pouvoir contrôler une peuple qui prétend faire valoir ses raisons.
Traçons un résumé de ce que les camarades ukrainiens ont gagné pour l'instant.
Non seulement la libération, accordée, de toutes les personnes arrêtées lors des émeutes, mais aussi le licenciement de cinquante juges du « syndicat de la magistrature » local accusés de corruption, la grâce et la libération d'un père et de son fils condamnés (prison à perpétuité et quinze ans ) pour avoir abattu le magistrat symbole de la corruption post-communiste et l'octroi à un membre du parti Svoboda du poste de procureur général de toute l'Ukraine. Pendant ce temps, la rue, dominée par le Praviy Sektor, a poussé Yulia Timochenko à la retraite anticipée en lui faisant retirer sa candidature et a clairement fait savoir que l'Ukraine n'est pas disposée à devenir une colonie américaine.
C'est toujours le Praviy Sektor qui a réussit à faire rejeter la candidature au poste de Premier ministre du champion des Américains, Vitaliy Klitchko.
Après, la vice-présidence du Conseil de sécurité nationale lui a été offerte. Peut-être par une méthode de cooptation;  le fait est qu'au moment ou j’écris, le Praviy Sektor n'a pas encore retiré toutes ses réserves.
Ceux tombés pour la Révolution ont été proclamés Héros de la Nation, en tant que "Centurie Céleste" .
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Dangers

Malgré la poisse des révolutionnaires par procuration de chez nous, eux qui ne savent qu'insulter ceux qui se battent, peut-être parce que c'est la seule façon qu'ils ont de sublimer leur vies de supporters en fauteuil, les scénarios apocalyptiques qu'ils  souhaitent ne se sont pas encore réalisés, mais persistent sous la forme d'un risque.
Ce qui se passe est avant tout dû à la division et à la marginalisation.
D'autre part, Svoboda regarde avec confiance en direction de l'Ouest, mais pas le Praviy Sektor.
Définir ce que  signifie un regard confiant vers  l'Ouest,  dans une zone de frontière, est une autre chose. Comme il en est pour la proposition d'élargissement de l'OTAN, qui, il ya quelques années seulement, a été formulée par le même Poutine qui voulait que la Russie y participe.
Les catégories de la realpolitik sont souvent différentes de celles des “supporters“ politiques.
Et, pour rester toujours dans la realpolitik, le résultat de la tragédie ukrainienne est susceptible d'aboutir à un partage convenu dans une sorte d'un nouveau petit Yalta.
Le fait est que les inconnues restent nombreuses et que les camarades ukrainiens ont un rôle à jouer non-négligeable, soit en faisant pencher la balance, soit en tant qu'agneaux sacrificiels.

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Occasions

Évidemment, si Svoboda et le Praviy Sektor entrent en concurrence et en conflit l'un avec l'autre, si les fonctionnaires de Svoboda s'avèrent aussi débiles que, par exemple, ceux de AN (Alleanza Nazionale NDT), les hommes de Soros remporteront le match et le Praviy Sektor sera la dinde destinée à être sacrifiée sur l'autel de l'occidentalisation .
Si, toutefois, en apprenant la leçon de Togliatti (secrétaire communiste italien à la fin de la guerre NDT), les camarades ukrainiens forment des cellules durables de magistrats, si les liens de sang entre les équipes restent supérieurs aux sirènes de l'arrivisme, les choses en iront autrement. Si nous étions en Italie, je ne serais pas confiant, mais nous parlons d'un peuple encore debout , avec des gens arrivés de partout pour se battre (en prenant congé régulièrement des chantiers ! ), des gens plus sérieux que ceux que nous avons l'habitude de rencontrer.
Ils peuvent le faire. Ils ne le feront que si ils sont eux mêmes garants de nouvelles relations économiques, énergétiques et diplomatiques avec la Russie. Relations qui sont une nécessité objective.
Ceux qui répondent que les deux côtés se haïssent et que cela constitue un barrage indépassable, n'ont pas le sens de la réalité. Les relations internationales ne se bâtissent pas uniquement sur​ la sympathie entre les partenaires ou pour une cause commune, mais sont, le plus souvent, basées sur des intérêts communs, qui ne sont communs que lorsque les deux parties contractantes sont égales, pas quand l'une d'entre elles est assujettie. Elles se créent aussi, et surtout, parmi ceux qui se haïssent.
Il n'est pas du tout inconcevable que, dans les prochains mois, il incombe précisément aux nationalistes ukrainiens de gérer les relations avec la Russie. Si , bien sûr, une guerre civile n'éclate pas avant.

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De l'écriture.

La situation peut basculer ; elle ne finira pas nécessairement dans l'abîme.
Et même si elle y tombe, cela aura toujours valu la peine.
Parce que rien ne vaut autant qu'un peuple qui lutte et affirme sa dignité par l'effusion de son sang. Un peuple qui sait ce que nous avons oublié : qu'il n'y a pas de dieu qui prend les armes à la place de ceux qui prient au lieu de combattre.
Quoi qu'il arrive, même si c'est ce qu'espèrent une grande partie des envieux et porteurs de poisse, les camarades ukrainiens ont donné un exemple existentiel, un exemple guerrier.
Ils ont écrit une page d'histoire épique en faisant leurs les paroles de Nietzsche: "écris avec ton sang et tu découvriras que le sang est esprit."
Au lieu de cela, nous écrivons sur Facebook ou sur des forums.
Et nous nous permettons de juger ceux qui se battent et meurent. Nous ne valons pas mieux que Boldrini, vraiment pas mieux.
Comme des esclaves envieux, nous souhaitons des chaînes à ceux qui ont eu la force de les briser.

Gabriele Adinolfi

Notes:

Première mise en ligne le jeudi 27 février 2014 sur le site noreporter.org

http://www.noreporter.org/index.php?option=com_content&am...

Traduction de l'italien (romain): Angelo S. en collaboration avec Pascal Lassalle pour le Cercle Non Conforme

Illustrations: Pascal Lassalle

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