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23/04/2013

Dix thèses sur la fin prochaine de la droite et de la gauche, par Michel Geoffroy

Dix thèses sur la fin prochaine de la droite et de la gauche

UMP/PS, PS/UMP, UMP/PS, PS/UMP : dérisoire pas de deux d’une fausse alternance.
Michel Geoffroy montre ici comment, sur les ruines de la modernité décadente, une nouvelle alternative politique prend actuellement racine en Europe.Polémia.

1/ – Les catégories politiques de droite et gauche découlent de l’apparition de la modernité occidentale.
La dynamique de la modernité a reposé sur trois leviers majeurs :

•-la foi en la science, qui suppose que des lois objectives – que l’on peut découvrir – régissent le monde, et non la volonté aléatoire d’une divinité ou le seul poids des traditions ;
•-l’affirmation de droits qui appartiendraient naturellement et donc également à tous les hommes, indépendamment de tout ordre politique et social ;
•-la croyance qu’en libérant le commerce de toute contrainte on atteindra l’abondance et la paix pour tous.
Le progrès se définit comme la mise en œuvre coordonnée de ces trois leviers, d’où la notion de mouvement. La gauche se situait du côté du parti du mouvement, c’est-à-dire du changement de la société, face à la droite qui voulait conserver l’état et les traditions existants.

Cette modernité remonte au XVIIe siècle en Europe et à la crise intellectuelle qui a suivi la Renaissance et les Guerres de religion. Auparavant tout le monde était « droit », en effet, et par conséquent restait fidèle aux principes d’organisation traditionnelle de la société. Les gens « gauches » allaient, eux, en prison ou sur le bûcher puisqu’ils apparaissaient comme des hérétiques, des criminels ou des asociaux.

2/ – Au début du XXIe siècle la dynamique de la modernité touche à sa fin avec l’achèvement de la déconstruction de l’ordre ancien.
Aujourd’hui triomphent en Occident l’esprit des Lumières, celui du néo-capitalisme et l’implosion individualiste des sociétés.

En termes politiques cela signifie que la gauche a gagné en imposant ses idées, qui forment la base du politiquement correct aujourd’hui et en transformant – c’est-à-dire en renversant – la société conformément à ses dogmes.

Au XIXe siècle la gauche s’est scindée en deux composantes : une composante hostile aux dérives du capitalisme naissant et qui a pris la forme du socialisme ; et une composante qui entendait prolonger jusqu’à son terme la logique du capitalisme au nom du progrès. Cette dernière tendance l’a emporté au XXe siècle.

Comme l’avait bien vu Marx, en effet, le capitalisme a été et reste encore de nos jours, sous sa version néolibérale*, le principal agent destructeur des sociétés. Car, comme la révolution, le capitalisme est une violence faite à la société.

En prenant la défense du capitalisme face au communisme, ou du libéralisme face au socialisme, la droite a donc achevé de se perdre.

3/ – Avec l’achèvement de la modernité, l’opposition de la droite et de la gauche a perdu sa raison d’être essentielle.
Il n’y a plus d’enjeu depuis la mort de l’ancienne société.

La droite n’a donc plus rien à défendre et la gauche, parvenue au pouvoir, n’a plus rien à conquérir.

Droite et gauche tendent donc à devenir mimétiques car elles n’ont plus de raison de s’opposer : elles adhèrent donc à la même doctrine (post-démocratique, atlantiste, néolibérale, cosmopolite) et conduisent peu ou prou la même politique, au sein d’un système fermé sur lui-même : celui de la modernité post-démocratique.

4/ – Il n’y a donc plus d’alternative politique réelle entre la droite et la gauche aujourd’hui.
Comme le démontre la situation politique française depuis 1986, il n’y a plus aujourd’hui d’alternative politique réelle entre la droite et la gauche. L’alternance entre la droite et la gauche repose aujourd’hui sur une tromperie électorale permanente car elle ne débouche sur rien d’essentiel. Car le seul « changement » consiste à aller plus ou moins vite dans une même direction.

Ni la droite ni la gauche n’appliquent leurs programmes électoraux, sauf sur des questions de détail. A chaque fois les discours de « rupture » de droite ou de gauche font long feu : du fait du « virage de la rigueur » pour la gauche, de la peur du politiquement correct pour la droite.

Malgré ses promesses électorales, la droite n’a jamais d’ailleurs remis en cause les réformes « sociétales » instaurées par la gauche, qui de ce fait deviennent vraiment « irréversibles ».

5/ – La droite et la gauche n’existent plus aujourd’hui que grâce à la perfusion médiatique, qui a pour fonction de faire croire à l’électorat que le spectacle de leur affrontement représente encore un enjeu politique réel.
Le système que la droite et la gauche ont contribué à créer est de nature post-démocratique : il ne débouche pas sur la souveraineté politique mais sur sa déconstruction.

Le spectacle de l’affrontement gauche/droite a pour fonction de cacher que la souveraineté a quitté l’orbite du politique.

Les gouvernements de droite comme de gauche ne font plus que de la communication et les parlements se bornent à transposer les directives de Bruxelles, mais ils ne décident plus. Ils ne décident plus parce qu’ils ont laissé le gouvernement des choses – c’est-à-dire l’économie et le droit procédural – prendre le pas sur le gouvernement des hommes : la politique.

Les vrais souverains se situent donc désormais du côté des marchés, des médias, du patronat, des juges, des autorités morales et des lobbies. Mais on s’efforce, de moins en moins bien à vrai dire, de cacher aux électeurs que « le roi est nu ».

6/ – La persistance d’une opposition factice entre la droite et la gauche a contribué à l’appauvrissement de la pensée politique en France.
Car droite et gauche continuent de ressasser des querelles qui ne correspondent plus à l’état réel du monde ni à la situation présente des Européens. Ainsi, par exemple, il n’importe plus de se prononcer pour ou contre le « progrès », mais de savoir comment préserver notre identité dans un monde ouvert, où les civilisations sont en concurrence vitale et où les Européens ont perdu le monopole de la science et de la technique.

La question n’est plus de savoir s’il faut ou non « privatiser », mais comment constituer un véritable espace économique européen protecteur et comment recréer une société aujourd’hui éclatée ; comment remettre aussi l’économie au service de la société. Elle n’est pas de « redistribuer » alors que nous sommes dans une économie ouverte en phase de désindustrialisation, de vieillissement de la population et qui produit de moins en moins.

Mais sur toutes ces questions, la droite et la gauche restent sans voix.

7/ – Issues d’un stade aujourd’hui dépassé de l’histoire européenne, la droite et la gauche mobilisent par conséquent une part déclinante de l’électorat.
C’est ce qui démontre que l’opposition convenue entre ces deux familles politiques ne répond plus à l’attente des citoyens et que chacun s’en rend de plus en plus compte.Les études d’opinion concordent à mettre en lumière une coupure croissante entre l’opinion majoritaire autochtone et la classe politique, sur presque tous les sujets et dans toutes les couches de la population. Au plan électoral cela se traduit dans la progression de l’abstention et la baisse continue du nombre de suffrages exprimés obtenus par les partis de droite et de gauche.

Il n’y a plus de « majorités » politiques, mais, en réalité, un jeu de pouvoir à somme nulle entre des groupes minoritaires au sein d’un système fermé.

8/ – Les élites de droite comme de gauche représentent des oligarchies corrompues qui commencent à sortir de l’histoire.
La corruption de ces élites tient au fait qu’elles ont trahi leurs idéaux à la fin du XXe siècle :

•-la gauche a abandonné le peuple (le prolétariat) et la rupture avec le capitalisme, en reniant l’héritage du socialisme (notamment en France) ;
•-la droite s’est ralliée à l’idéologie libertaire, à l’égalitarisme et à la révolution néolibérale, en rompant avec toutes les traditions nationales.
Ces élites sortent de l’histoire car elles ne peuvent relever les défis majeurs auxquels nous sommes confrontés : chômage, pauvreté, insécurité, effondrement de l’enseignement et de la culture, immigration, endettement massif notamment. Dans aucun de ces domaines la droite n’a fait mieux que la gauche et réciproquement puisque précisément ces fléaux résultent du système qu’elles ont mis en place. En outre, ces phénomènes ne sont des fléaux que pour le peuple et au contraire des opportunités pour l’oligarchie

9/ – Il ne peut plus y avoir de politique, c’est-à-dire d’affrontement et d’alternative réels, au sein du système post-démocratique contemporain qui résulte de l’achèvement de la modernité occidentale.
C’est pourquoi la concurrence verbale entre la droite et la gauche ne correspond plus à rien de nos jours car elle n’existe qu’à l’intérieur d’un système fini.

Une politique ne peut réapparaître que sur le fondement d’une opposition au système lui-même.

Faire de la politique revient donc aujourd’hui à s’opposer au désordre contemporain, fruit de la modernité finissante : une tâche au-dessus des forces des politiciens de droite comme de gauche.

10/ – Une force qui offrira à nouveau une alternative politique supplantera fatalement la droite et la gauche telles que nous les avons connues depuis 1945
Les élites de droite et de gauche ne subsistent qu’en raison de leur complicité pour se partager les dépouilles du pouvoir et du verrouillage médiatique et institutionnel qu’elles ont imposé pour cela.

Comme toutes les élites qui ont perdu leur vocation pour se transformer en oligarchies, elles disparaîtront car elles s’illusionnent sur leur capacité à arrêter la marche du monde à leur profit. La « fin de l’histoire » est une vieille utopie destinée à rassurer les futurs perdants. Et, comme dans toutes les périodes de déclin, la chute de ces élites va s’accélérant, comme l’illustre la trajectoire de François Hollande, par exemple.

Une nouvelle dynamique politique, donc une nouvelle « grande querelle », commence à émerger en Europe avec ce que l’on nomme le populisme, les courants identitaires ou eurasistes, voire écologiques, et les nouveaux clivages qui les accompagnent. L’islamisme contribue aussi, malgré lui, à sa maturation, dans la mesure où il se présente comme une alternative à la modernité occidentale et un défi aux Européens.

Sur les ruines de la modernité décadente, une nouvelle alternative politique prend actuellement racine partout en Europe. Quand l’occasion se présentera, elle emportera tout.

Michel Geoffroy
17/04/2013

(*) Le nom donné au phénomène importe peu en vérité : libre commerce, libre échange, capitalisme, libéralisme, néo-capitalisme, néo-libéralisme tous ces termes désignent une même réalité : la libération des forces économiques de toute retenue, de toute contrainte. C’est d’ailleurs pourquoi dans la tradition européenne on a souvent pris l’image de la « démonie de l’économie » pour désigner la victoire de la fonction marchande et des forces telluriques –infernales– qu’elle incarne

Correspondance Polémia – 20/04/2013

Source: Polémia

21/04/2013

Comment naissent les révolutions? par Dominique Venner

Comment naissent les révolutions?

t%C3%A9l%C3%A9chargement.jpgC’est un sujet passionnant, très actuel et mal connu que la naissance des révolutions. Il avait été étudié par le sociologue Jules Monnerot (1908-1995) après les événements français de Mai 68 dans son livre Sociologie de la Révolution (Fayard, 1969). Travail précieux pour lequel son auteur a forgé une série de concepts applicables à toutes les situations.

 

S’agissant d’une étude sociologique et non d’une histoire des idées, Monnerot use d’une seule appellation, sans ignorer bien entendu tout ce qui sépare et oppose les différentes révolutions du XXe siècle, bolchevisme, fascisme italien, national-socialisme allemand, révolution de 1944, ou celle de 1968. Il estime en effet que ces phénomènes de foule relèvent de la même analyse sociologique, tout en faisant une nette différence entre révolutions de type conservatrice et révolutions déconstructrices.

 

Mais d’abord, Monnerot définit quelques concepts applicables à toute révolution. En premier lieu la « situation historique ». Elle est celle que l’on ne reverra jamais deux fois. C’est vrai pour 1789, 1917, 1922, 1933 ou 1968. Autre notion complémentaire : la « situation de détresse ». Elle se caractérise par des troubles non maîtrisés. La structure sociale se défait : les éléments ne sont plus à leur place.

 

Quand une société est stable, on y distingue des éléments sociaux normaux (« homogènes ») et des marginaux (« hétérogènes »). Les éléments marginaux sont en marge parce qu’ils y sont maintenus par la pression des éléments « homogènes ». Lorsqu’un seuil critique de bouleversement est atteint, la partie homogène commence à se dissocier. On observe alors comme une contagion de chaos.

 

Remarque intéressante qui s’applique aux révolutions conservatrices : « l’homogène, même en voie de dissociation, reste l’homogène ». Quand le bouleversement est radical, « du fond même de la société monte une demande de pouvoir ». Le fascisme, en 1922 ou 1933, fut par exemple une réponse à cette demande dans une société ayant un haut développement (industrie, sciences, culture). Dans une telle société, quand l’ordre s’est effondré, les éléments conservateurs (homogènes) deviennent provisoirement révolutionnaires par aspiration à l’ordre et demande de pouvoir.

 

Comment aboutit-on à une « situation révolutionnaire » ? Réponse synthétique de Monnerot : par carence au sommet. Une crise de régime se caractérise par une « pluralité des conflits ». Tout échappe à l’autorité du pouvoir en place, le désordre devient endémique. La société entre en « effervescence ».

 

L’effervescence n’est pas la révolution. Elle en est une phase, un moment, avec un début et une fin (un refroidissement) quand le milieu « n’est plus combustible ». Quand l’effervescence retombe, ce ne sont plus les mêmes qui sont aux commandes (Robespierre a été remplacé par Napoléon, Trotski par Staline, Balbo par Mussolini).

 

Situation révolutionnaire et effervescence font intervenir les « masses ». Ce sont des coagulations momentanées, les troupes des révolutions. Pour diriger les masses, leur donner un système nerveux, les jacobins, puis Lénine (en beaucoup plus efficace) ont conçu l’instrument du parti.

 

Ce que les léninistes appelaient « la radicalisation des masses », est une tendance à la politisation de catégories jusque-là conformistes et peu enclines à se passionner pour la chose publique (elles demandent surtout à l’État de faire son métier d’État). On entre alors dans une phase d’effervescence, « la société est parcourue en tous sens de réactions affectives intenses, comme les grains de limaille de fer par un courant magnétique ».

 

Les situations de détresse font apparaître sur le devant de la scène des élites violentes : les « hétérogènes subversifs », des irréguliers et marginaux que les barrières habituelles n’arrêtent pas. Ils contribuent à donner au mouvement sa force de rupture.

 

Dans une situation révolutionnaire, la carence et le besoin douloureux du pouvoir, peuvent jeter sur la voie de la révolution des éléments sociaux qui n’aspirent qu’à l’ordre. « Une heure vient où les Arditi, les jeunes lansquenets du Baltikum, les réprouvés qui le sont de moins en moins, n’apparaissent plus inquiétants, mais rassurants à la partie la plus homogène de la population. Ils semblent incarner à travers le malheur les valeurs de courage, de bravoure  et de caractère sans quoi il n’est pas de grand pays… Même ceux qui ne sont pas leurs partisans pensent qu’il faut laisser faire l’expérience. » C’est un bon résumé des situations historiques d’exception. Mais, comme le précise Monnerot, la « situation historique » est celle que l’on ne revoit jamais deux fois.

 

Dans la France de 2013, sommes-nous entrés dans une « situation historique » ? Pas encore, bien entendu. Mais des signes attestent que l’on peut se diriger vers une telle situation imprévue. Ira-t-elle jusqu’au bout de ses promesses ? Il est trop tôt pour se prononcer. Mais rien n’est impossible.

 

 

 

Dominique Venner

Notes:

 

  1. Illustration : Manifestation du « Printemps français » devant le Sénat, 12 avril 2013.

18/04/2013

La rue abattra les tyrans ! par Rébellion

La rue abattra les tyrans !

4254426213.jpgPlus de trois millions de chômeurs en France, mille usines fermées depuis 2009, de nouveaux plans sociaux chaque semaine... Délocalisation, chômage de masse, austérité : la situation économique et sociale est une réalité que nous ne pouvons fuir. Le retour des conflits sociaux durs dans plusieurs grosses entreprises, accompagné de fortes tensions dans l’ensemble du tissu économique des PME, révèe la montée d’un malaise dans le société. Une rupture est en train de se produire.

Dans le même temps, des milliers de personnes se retrouvent dans la rue pour refuser une loi sur le «mariage pour tous» qui se révèle être une étape supplémentaire vers le règne de la marchandisation de l'homme par le capital. Ce refus moral de voir disparaître les liens de la filiation est sûrement une surprise pour les tenants du libéralisme sociétal qui ne pensaient pas qu'il existait encore une telle force dans le peuple.

Le constat est là, implacable. Alors comment pouvons nous combattre efficacement le système qui est responsable de cette situation? Vous connaissez peut-être le vieux principe de Lénine : «Avoir raison est une chose, en convaincre les classes populaires est une autre chose». C’est là tout l’enjeu pour que les idées SRE ne s’épuisent pas en vains bavardages mais trouvent un écho dans le peuple.

Que faire alors? La priorité est de rassembler nos forces et de les organiser. Pour cela, nous devons être clairs. Notre autre priorité est d’agir pour de nouvelles convergences. L’unité d’action permettra de réunir sur le terrain les «dissidents» du système. La mise en commun de connaissances et d’expériences est nécessaire pour vaincre les pièges du système. Concrètement, Rébellion doit devenir le carrefour de la réflexion et de l’action de tous ceux qui recherchent une alternative à la crise du monde moderne.

Plus largement, nous voulons que la révolte d'Aulney rejoigne la révolte des Champs Elysées. Nous savons que les « limites sociologiques » peuvent être dépassées dans le refus d'un avenir préparé par le capitalisme. Nous savons que la colère peut devenir positive, que le combat est la source de la création !

Pour nous, ce projet a déjà son incarnation. Hugo Chavez était pour nous un symbole de la force qui pouvait naître de la rencontre du socialisme et du patriotisme. Il incarna la volonté d'un peuple de refuser la pauvreté et le pouvoir d'une l'oligarchie qui confisque toutes les richesses de son pays à son seul profit. Rejetant la domination impérialiste, il mena son pays dans la voie de l'indépendance et montra l'exemple à toute l'Amérique du Sud. Même si beaucoup de choses restent à faire,il a redonné la liberté et la justice sociale à son peuple. Ne pleurons pas Hugo Chavez, soyons dignes de son combat et soyons fiers d'oeuvrer pour la construction d'un socialisme du XXI° Siècle !

Note :

Nous souhaitons remercier les nombreux lecteurs qui ont pris le temps de répondre à notre enquête. Nous vous livrons les résultats dans le bulletin interne de notre revue.

Source: Rébellion

17/04/2013

La critique moralisante, par Rébellion

La critique moralisante

portrait.3.jpgDécidément la République a du mal à se moraliser et plus largement le monde est devenu la proie, comme chacun le sait, de rapaces de la finance dont la turpitude n'a d'égale que la cupidité et la malhonnêteté d'hommes politiques confondant les finances publiques avec leur porte-monnaie. De même, le carriérisme politique ne serait plus à l'ordre du jour au nom de l'idéal démocratique et de "transparence". Au sein des convulsions du système mondialisé en crise et des lézardes profondes traversant notre régime politique se font entendre les voix scandalisées de la critique moralisante. Il faut mettre des barrières, des limites à tous ces abus et toutes les bonnes volontés sont convoquées à s'exprimer en ce sens. Qui ne souhaiterait la mise en oeuvre de nouvelles pratiques vertueuses au sein de l'Etat et de la société civile? Les "méchants", les "dictateurs", n'ont-ils pas été mis au ban de l'humanité et éradiqués manu militari par les puissances démocratiques ces dernières décennies? Bref, la République démocratique est potentiellement l'incarnation, la réalité effective de l'idée morale, il faut qu'elle devienne adéquate à son concept. Nous dispenserons le lecteur de l'évocation des devises sacrées au nom desquelles son épiderme devrait être parcourue de frissons indescriptibles. En conséquence, le bon citoyen doit payer ses impôts et ne pas avoir de compte bancaire à l'étranger, les banquiers doivent restreindre leurs appétits et les hommes politiques ne pas trop exagérer dans leur quête de sinécures et tout irait au mieux dans le meilleur des mondes capitaliste possible.

Le problème est que le réel est toujours un possible actualisé mais que le possible n'est pas toujours réalisé. Quel est donc l'obstacle métaphysique se dressant entre le meilleur possible et le réel présentifié et objectivé? Doit-on incriminer la nature humaine, le péché originel, "l'insociable sociabilité" (Kant) de l'homme? Et suffirait-il de psalmodier les très spiritualistes vertus républicaines pour qu'enfin règne la justice sociale (1) puisque celle-ci serait l'horizon insurpassable du devenir humain? Comment faire admettre aux prolétaires qu'il est souhaitable d'admettre que les inégalités sociales pourraient être admissibles au cas où, s'ils avaient à tirer au sort leur condition, la moins bonne parmi celles mises en jeu leur étant échue, ils s'en satisferaient quand même (version social-démocrate du contractualisme, chère à John Rawls)? Car enfin, le citoyen démocratisé est seul, individu ayant son "contrat" en poche avec écrit dessus, "droits de l'homme" et tout le saint-frusquin. E n effet, la dimension communautaire des hommes s'est évanouie dans les souvenirs obscurcis et manipulés des formes d'existence antécapitalistes et les prolétaires ne devraient se satisfaire que d'un lien juridico-politique les liant/aliénant à la sphère autonomisée de l'Etat et des instances de la "gouvernance" bureaucratique idéalisée et purifiée par le mensonge spectacliste. Puisque les "représentants" du "peuple" ne sont pas des parangons de vertu nous devrions nous satisfaire du devoir-être de la représentation de la vertu qui, somme toute, ne vaut que comme vertu de la représentation. C'est tout dire. Mais les prolétaires ne seront jamais qu'au pied du mur de la reproduction sans cesse approfondie du rapport central, essentiel, capital-travail. Peu nous chaut l'état d'âme du membre citoyen de la classe dominante, filou authentique ou mystique de sa condition sociale profane. Le prolétaire se heurte quotidiennement à la plus grande injustice que l'on puisse infliger à un homme. Il ne souffre pas d'un tort particulier qu'une panacée administrative pourrait redresser comme le suggère le réformisme définitivement irréformable mais du tort plus essentiel et universel : celui d'être étranger à toute communauté humaine digne de ce nom. La condition du travail salarié, fondamentalement soumise aux aléas de la quête financière guidée par la nécessité du processus de valorisation du capital ne peut avoir d'autre destin. Afin de maintenir le flot de la colère face aux exactions des bandes mafieuses de la bourgeoisie, l'idéologie spectacliste tente de nous revendre une énième version d'une opération "mains propres". Cela ne sera jamais plus comme avant, le système est capable de se corriger et Cahuzac ira à Canossa. Mais sous le règne despotique du capital, il n'y a jamais que la répétition pseudo-cyclique du Même, l'autocratie des instances du pouvoir. Le machiavélisme de celui-ci avec ses combinaisons malhonnêtes ne traduit que le rapport essentiellement machiavélien au monde dans lequel le moyen (équivalent général abstrait) ne peut être qu'une fin, celle issue de la production pour soi traduisible en argent comptant. En dernière instance qu'importe comment celui-ci sera capté. Tel est l'impératif catégorique de la pratique aliénée.

Aussi la critique que nous conduisons ne consiste pas à dénoncer les symptômes d'un système corrompu que nous aimerions voir reconnaître ses fautes. Le mensonge est au coeur de sa structure inversant le rapport humain à son être. Il est la réalité de son irréalité foncière au sens de la déréalisation inhérente à l'activité salariée. L'être du capital est le non-être du prolétaire, son existence appauvrie de son inexistence. Celle-ci est sa radicale altérité générée dans son rapport au travail mort incarné dans les diverses métamorphoses du cycle de reproduction capitaliste. Nous ne savons pas quand le prolétariat rejettera "les écorces mortes" de la "fatalité" économique ni sous quelle latitude. Mais cela est, non pas son impératif catégorique de classe qui témoignerait d'une autonomie subjective classiste (qui est à la recherche du sujet révolutionnaire transcendantal?), mais une nécessité en devenir complexe constituée de sa défense réformiste obligée aux attaques agressives incessantes des organes d'exploitation et de la conscience afférente à cette lutte productrice d'un savoir-faire susceptible de miner les fondements du vieux monde ; susceptible et non mécaniquement imposé par une instance miraculeusement tapie et agissante au coeur de la lutte ni importé de l'extérieur par une officine éclairée et éclairante. L'autonomie du prolétariat se forge dans sa communication agissante à portée universelle et polyvalente lors de ses combats. Et dans la guerre sociale, il peut, certes, y avoir des régressions, des défaites lourdes dont aucune recette dialectique ne peut assurer qu'elles seront suivies d'une avancée majeure à venir. La légitimité éthique de nos motivations trouve son fondement dans cette communication agissante de classe et nous pose aux antipodes des mobiles propres aux illusionnistes du système.

D'ailleurs, ce dernier ne développerait pas des trésors d'ingéniosité pour pérenniser son règne s'il ne savait que le prolétariat n'est pas définitivement vaincu , qu'il peut resurgir dans toute sa force là où lui ont été imposées les conditions modernes de production. Dès lors, oeuvrer en vue de la communauté humaine constitue réellement une finalité pour soi. Nous sommes les héritiers de la perspective de la liberté concrète.

NOTE :

1) Nous ne savons guère ce qu'est la justice sociale. L'égalité? De quel ordre? La justice commutative? Distributive? L'expression est certes attrayante mais remarquons que toutes ces évaluations normatives reposent sur l'existence de la réduction de l'existence humaine au règne de la valeur dans son sens marxien. Au mieux, elle fonctionne dans ce que Marx a appelé la phase inférieure de la société communiste ( néanmoins "le droit égal" y "reste prisonnier d'une limitation bourgeoise") dès lors que le temps de travail humain est encore comptabilisé bien que dépouillé de la forme de la production et de l'échange marchands.

Source: Rébellion

15/04/2013

Chronique de livre: Jean-Claude Michéa, La double pensée, Champs, Paris, 2008

 Chronique de livre:

Jean-Claude Michéa, La double pensée, Champs, Paris, 2008

couv la dbl pensée.gifJean-Claude Michéa est agrégé de philosophie et contributeur au sein du MAUSS depuis de nombreuses années. De sensibilité  anarchiste, Jean-Claude Michéa n’a pourtant rien à voir avec l’anarchisme subventionné du système comme nous pouvons le croiser dans nos facs ou à travers les différentes initiatives ayant pour objet la destruction de nos sociétés européennes. L’anarchisme de Michéa se situe dans la lignée de la pensée de Georges Orwell, que l’on présente trop peu comme un écrivain socialiste et qu’on résume bien trop à une pensée « anti-totalitaire » systémo-compatible alors même qu’il fut un pourfendeur des effets dévastateurs du libéralisme et du colonialisme au sein même du monde britannique qu’il ne perçut jamais comme une alternative crédible aux « totalitarismes » officiels. A la suite d’Orwell, Jean-Claude Michéa défend la « décence commune », c'est-à-dire l’attitude traditionnelle et universalisable de « donner, recevoir et rendre » qui s‘accompagne du « bon sens » que nous pouvons connaître dans nos sociétés rurales traditionnelles. Cette anthropologie mise en lumière par Marcel Mauss est pour Michéa le synonyme d’une société socialiste.

Dans le présent ouvrage, qui prolonge L’Empire du moindre mal, Jean-Claude Michéa défend deux thèses essentielles : d’une part le libéralisme économique et le libéralisme « sociétal » ne font qu’un, et d’autre part les libéraux sont capables de prôner tout et son contraire. Ainsi le fait de réclamer un état pour des peuples du « tiers-monde » alors que dans le même temps on s’échine en France à vouloir démanteler l’état et à ouvrir les frontières… La construction de l’ouvrage (compilation d’articles, de réflexions et d’entrevues) n’en fait pas un ouvrage de philosophie « classique » où la pensée se déroule sur un fil mais plutôt un ensemble de considérations autour de ces deux grands thèmes. L’échange avec « Radio libertaire », qui constitue le tronc du livre, est d’ailleurs plutôt vivifiant, non seulement parce qu’il est dynamique, mais parce qu’on ne décèle jamais, autant chez Michéa que chez le journaliste de RL, de langue de bois lorsqu’il s‘agit de mettre la nouvelle gauche (et donc la nouvelle extrême-gauche) face à ses contradictions et ses préjugés.

Pour Michéa la société  libérale se caractérise par plusieurs phénomènes : la coexistence du Marché, du Droit procédural et la neutralité axiologique. Tout cela conduit à refuser d’aborder les questions sous un angle philosophique, pour éviter les « conflits idéologiques » qui rappellent l’époque sanglante des Guerres de religion. Seules la « main invisible du Marché » et l’extension indéfinie du Droit procédural peuvent conduire à une régulation sociale. Il résulte de la systématisation de ces mécanismes une incompréhension par exemple de la part des libéraux du fait que des associations puissent se questionner de façon philosophique sur le droit à l’avortement ou le mariage homosexuel, alors même que selon la pensée libérale « chacun fait ce qu’il veut » et que le Droit est la seule façon de définir la norme (ou la nouvelle norme). Pour autant Michéa met en garde contre « l’idéologie du Bien » (ou idéologie morale) sur ce type de questions. Dans le cas des homosexuels, il présente différentes « visions » qu’il intègre dans ce qu’il considère comme des écueils : « l’homosexualité représente un « péché » contre la volonté divine (variante islamo-chrétienne), un symptôme de « décadence » et « d’ épuisement vital » (variante fasciste) ou encore une « déviation petite-bourgeoise » (variante stalinienne). » Pour l’auteur, cette « métaphysique du bourreau » (Nietzsche) apparaît comme une contradiction avec la « décence commune ». En revanche il considère qu’une société décente devrait permettre le débat philosophique sur ce type de questions. A travers cet exemple, qui revient à différentes reprises, Michéa n’hésite pas à critiquer les déviances de la gauche qui a délaissé la défense des classes populaires au profit du multiculturalisme (« droit des minorités », « lutte contre toutes les discriminations »), du lumpenprolétariat (terminologie marxiste désignant les éléments déclassés, comprenant les voyous et escrocs divers, les marginaux, qui n’ont aucune conscience de classe et servent les intérêts de la bourgeoisie) et de « l’évolution des mœurs ».

Michéa défend dans son ouvrage un socialisme communautaire, enraciné, hostile à la hiérarchie et à l’autorité, reprenant ici les apports de Orwell dans 1984, mais aussi de Christopher Lasch, Debord ou encore Rousseau  dont il cite la célèbre maxime suivante : « Méfiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin de leur pays des devoirs qu'ils dédaignent accomplir chez eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins. ». Pour lui, le socialisme réel (la décence commune) se vit dans la proximité de l’individu (famille, quartier, village) et seul un individu capable d’aider ceux qui lui sont proches (comme cela se fait encore dans certaines sociétés indigènes d’Amazonie) peut par la suite se projeter vers l’universel. La plus parfaite manifestation de l’esprit bourgeois étant sûrement cette propension des « stars » du show-bizz à s’acheter une bonne conscience en aidant les populations lointaines alors qu’ils n’ont que mépris pour leurs « compatriotes ». Michéa rappelle d’ailleurs que les paysans sont souvent considérés comme des « ploucs » et des « péquenauds » par nos élites bohêmes parisiennes. Il cherche aussi à distinguer dans Mai 68, le mouvement populaire ouvrier ou paysan (le Larzac), de la rébellion libérale-libertaire estudiantine qui a été parfaitement récupérée par le système et dont Cohn-Bendit est une parfaite icône. La gauche a totalement enterrée le mai 68 populaire, ouvrier ou paysan, comme la trahison mitterrandienne n’a fait que le confirmer après 1981 au profit d’une pensée bourgeoise compatible avec le libéralisme de défense des « exclus », des « sans-papiers » et des « gays ». Bien sûr il note que les libéraux, de droite comme de gauche, s’accordent pour réclamer l’ouverture des frontières, alors même que toute pensée socialiste authentique ne peut pas soutenir un tel projet…

Le philosophe montpelliérain aggrave son cas lorsqu’il rappelle par exemple qu’il existe une critique socialiste des droits de l’homme et qu’il se risque à quelques commentaires sur les fondements des Droits de l’homme. Il débute en citant Marx dans La Question Juive : « Aucun des prétendus droits de l’homme ne dépasse donc l’homme égoïste, l’homme tel qu’il est, membre de la société civile, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son arbitraire privé. ». Voila en une phrase le résumé de ce que sont les Droits de l’Homme. L’auteur poursuit dans la scolie associée par une remarque qui complète notre paragraphe précédent sur l’étouffement calculé du mai 68 populaire : « Le travail de falsification médiatique et universitaire a été poussé si loin, de nos jours, qu’on trouverait difficilement des étudiants (voire des « doctorants ») capables d’imaginer que la critique des droits de l’homme se situait il y’a quelques décennies encore au cœur même de la théorie marxiste et donc, de la plupart des combats révolutionnaires. » Il adjoint à ces considérations des citations d’Engels à propos du mouvement des Lumières, dont celle-ci : « Nous savons aujourd’hui que ce règne de la Raison n’était rien d’autre que le règne idéalisé de la bourgeoisie. ». Le droit des individus conduit nécessairement à une atomisation juridique au sein de la société qui est très différente de l’autonomie souhaitée par les mouvements socialistes originels. Il considère même que les Droits de l’homme sont le signe d’une « anthropologie négative » qui estime que le droit doit empêcher les Hommes de se nuire mutuellement. Cette idée d’une anthropologie libérale, pessimiste et négative, revient régulièrement dans l’ouvrage avec la convocation de Hobbes bien évidemment (« L’homme est un loup pour l’homme») mais aussi par une explication d’ordre plus « psychologique », les libéraux réagissant souvent face à des « chocs historiques » qui conduisent à avoir une image pessimiste de l’Homme et à chercher en conséquence à ce que le Droit empêche de nuire à autrui, la seule limite à la liberté d’un individu étant la liberté d’un autre individu. Par ailleurs, la liberté devient surtout la liberté de consommer et de se créer un « style de vie », d’avoir le choix entre la marque Y et la marque X. Cette critique socialiste des Droits de l’Homme, qui emprunte une nouvelle fois à Christopher Lasch, s’accompagne d’une critique de l’aliénation et de l’utilitarisme. Le socialisme, c'est-à-dire la « décence commune » et non d‘obscures mécanismes de régulation socio-économiques, promeut un homme libéré donc autonome, mais pas un homme égoïste, aliéné et qui agit par vanité et intérêt.

Sur ce point, les mouvements radicaux ont aussi droit à leur critique en bonne et due forme. Pour Michéa, les mouvements radicaux se meurent par la faute des différents arrivistes et dirigeants qui détournent la contestation révolutionnaire pour leur gloire personnelle. C’est le sens qu’il donne à la Ferme des Animaux d’Orwell, où suite à la révolution des animaux contre les fermiers, les cochons prennent le pouvoir car « tout le monde est égal, mais certains plus que d’autres ». Il voit ici une critique du stalinisme et du fait que les révolutions socialistes ont toutes fini par servir les intérêts d’une caste de « révolutionnaires professionnels ». Ainsi pour lui, il faut envisager un moyen d’empêcher ces révolutionnaires professionnels et les militants dont le dévouement deviendrait trop suspect de détourner la révolution à leur profit. Cela le conduit naturellement à critiquer la « volonté de puissance » de certains militants qui cherchent toujours à imposer leurs vues et peuvent même devenir des « donneurs de leçon ». Il les affuble du nom de Robert Macaire, personnage sans scrupule et prêt à tout pour arriver à ses fins dans le vocabulaire du monde artistique. On ne peut pas lui donner tort, tant les mouvements radicaux ressemblent souvent à des fan-clubs ou des PME au service d’un individu. A ce titre, la médiatisation des mouvements dans cette « société du spectacle » tant décriée par Debord et l’Internationale Situationniste, participe de ces écueils dans lesquels se fourvoient les mouvements radicaux. Il cite un exemple amusant, celui du soutien de TF1 à Réseau Education Sans Frontière via une célèbre émission pour gagner de l’argent, attestant de la tartufferie de ce mouvement… La recherche de la médiatisation revient à jouer la partition du système médiatique : Michéa rappelle que certains mouvements, pourtant fort de plusieurs milliers d’adhérents (comme des mouvements écologistes ou localistes) ne bénéficient d’aucune tribune médiatique, alors que des mouvements de quelques centaines de membres parviennent à obtenir une exposition qui lui paraît suspecte.

La pensée de Jean-Claude Michéa dans cette ouvrage est extrêmement féconde et il aborde assez largement d’autres sujets comme son parcours personnel, son rapport à l’écriture et à la technologie (il s’inspire en particulier de Jacques Ellul), la pensée des néo-libéraux (Hayek, Friedman, l’école de Chicago), la critique de la notion de néo-conservatisme, la dictature libérale provisoire (Pinochet) ou encore le monde enseignant. Il n’hésite pas à non plus à tancer les incontournables Attali et BHL… c’est donc un ouvrage essentiel, qui se lit très vite et qui prépare à la lecture des deux ouvrages suivants, Le complexe d’Orphée (2011) et Les mystères de la gauche 2013) qui sont des compléments à celui-ci sur deux thèmes bien précis, le refus pour les libéraux et autres « progressistes » de regarder vers le passé et le constat amer que la gauche est devenue le camp du libéralisme le plus abouti (économique et sociétal).

Pour ma part, si je ne partage pas forcément l’optimisme anthropologique de Michéa à l’heure actuelle tant la société paraît rongée par les maux du libéralisme (individualisme, guerre de tous contre tous, difficulté à pouvoir accorder sa confiance à autrui, etc…) et son rejet de certaines formes de hiérarchie (je ne considère pas que la hiérarchie est nuisible par principe, mais qu’elle devient nuisible si la hiérarchie se considère comme étant distincte du peuple), il n’en demeure pas moins que l’auteur ouvre la voie à une forme de société socialiste communautaire et enracinée basée sur la décence commune et le bon sens populaire, qui cadre plutôt avec nos aspirations et ne fait que confirmer que ce qui nous sépare des authentiques socialistes historiques n’est pas aussi important que certains le pensent. A bon entendeur…

 Jean

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

13/04/2013

Entretien d'Alain De Benoist par Nicolas Gauthier

Entretien d'Alain De Benoist par Nicolas Gauthier

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De longue date, vous avez été partisan de la construction d’une Europe fédérale. Mais l’Europe qu’on nous vend aujourd’hui aurait plutôt des airs de jacobinisme. Votre avis ?

Ceux qui décrivent l’Union européenne comme une « Europe fédérale » montrent par là même qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le fédéralisme, et plus spécialement le fédéralisme intégral, tel qu’il a été défini par Alexandre Marc, Robert Aron ou Denis de Rougemont. Dans un système fédéral, les problèmes doivent être résolus au plus bas niveau possible, seules remontant vers le haut les décisions qui ne peuvent être prises aux échelons inférieurs. C’est ce qu’on appelle le principe de subsidiarité ou de compétence suffisante. L’Union européenne s’est organisée selon le principe inverse, qui est un principe d’omnicompétence : une Commission de Bruxelles dont les membres n’ont aucune légitimité démocratique décide souverainement sur à peu près tout, du haut vers le bas. C’est en cela que l’Europe est très profondément jacobine.

La construction européenne s’est opérée dès le départ en dépit du bon sens. On a d’abord misé sur le commerce et l’industrie au lieu de miser sur la politique et la culture. Après la chute du système soviétique, au lieu de chercher à approfondir ses structures politiques, l’Union européenne a choisi de s’élargir à des pays surtout désireux de se rapprocher de l’OTAN, ce qui a abouti à son impuissance et à sa paralysie. Les peuples n’ont jamais été réellement associés à la construction européenne. Enfin, les finalités de cette construction n’ont jamais été clairement définies. S’agit-il de créer une Europe-puissance, aux frontières bien délimitées et qui puisse jouer son rôle dans un monde multipolaire, ou une Europe-marché, noyée dans une vaste zone de libre-échange sans considération des données de la géopolitique ? La crise de l’euro a encore aggravé les choses. La souveraineté dont les nations (et les régions) sont progressivement dépossédées disparaît dans un trou noir sans qu’émerge pour autant une souveraineté européenne.

Vous étiez également partisan d’une union entre l’Europe et ce qu’on appelait naguère le « tiers-monde », c’est-à-dire ces nations qu’on donne aujourd’hui pour « émergentes ». Avec le recul, maintenez-vous cette position, et que vous inpire le dernier sommet du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ?

Mon livre Europe, Tiers monde, même combat, publié chez Robert Laffont en 1986, défendait l’idée d’une Europe autonome, s’appuyant sur les pays du tiers-monde qui se voulaient eux-mêmes indépendants des blocs. C’était l’époque des « non-alignés ». Je souhaitais que l’Europe ne s’alignât ni sur la sphère d’influence soviétique ni sur la sphère d’influence américaine. Je nourrissais aussi de la sympathie pour des pays qui, contrairement à ce qui s’est passé chez nous, n’avaient pas encore liquidé leurs sociétés traditionnelles. Vous vous souvenez sans doute que, dans son discours de Dakar, l’abominable Sarkozy, fier héritier des Lumières, faisait reproche aux Africains de se vouloir « en harmonie avec la nature » et ne donner dans leur imaginaire aucune place à l’« idée de progrès ». J’aurais plutôt tendance à les en féliciter. Aujourd’hui, le monde a changé mais mon intuition reste la même. Je vois avec sympathie la montée en puissance des pays « émergents » dont le dernier sommet du BRICS – une alternative à Bretton Woods et à Davos – apporte la confirmation. La grande question qui se pose aujourd’hui est de savoir si le nouveau « Nomos de la Terre » sera un universum ou un pluriversum, c’est-à-dire si nous nous dirigeons vers un monde unipolaire, soumis de fait à la thalassocratie américaine, ou vers un monde multipolaire où les grands foyers de culture et de civilisation pourront être autant de pôles de régulation par rapport à la globalisation. L’éradication des singularités collectives, la suppression progressive des peuples et des cultures au profit d’un grand marché planétaire homogène sont à mon sens l’un des plus grands dangers actuels. L’humanité n’est vraiment riche que de sa diversité. L’« émergence » des pays de l’ex-tiers-monde peut nous aider à la préserver.

De même, l’actuelle Commission européenne paraît imprégnée d’esprit nordique, soit à la fois puritain – politiquement correct –, décadent – avancées sociétales pour tous – et d’inspiration ultralibérale, tradition capitaliste anglo-saxonne oblige. Et donne, de fait, l’impression de concentrer ses attaques contre les « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce, Espagne), peuples de culture catholique et orthodoxe, chez lesquels on travaille pour vivre alors que d’autres préfèrent vivre pour travailler. On se trompe ?

Ce que vous dites n’est pas faux, mais reste un peu sommaire. Comme disait Voltaire, « dès qu’il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion ». Beaucoup de gens croient malheureusement que l’argent et la monnaie sont une seule et même chose. L’argent est cet équivalent universel qui permet de ramener toute qualité à une quantité de l’ordre du plus ou du moins. Dans un monde où l’on ne produit les choses que pour être achetées ou vendues, le règne de l’argent est indissociable du modèle anthropologique de l’Homo œconomicus, qui n’est mû que par le désir de maximiser en permanence son meilleur intérêt matériel. Le type dominant de notre époque, qui est le type du narcissique immature, s’appuie tout naturellement sur l’axiomatique de l’intérêt, qui tend à rabattre toute valeur sur la seule valeur d’échange. Pourtant, que ce soit dans le Sud ou le Nord de l’Europe, je pense que les classes populaires restent convaincues que la capacité de l’être humain à agir indépendamment de ses seuls intérêts égoïstes demeure le fondement même de toute attitude honorable. Voyez sur ce point le dernier livre de Jean-Claude Michéa.

Si on ne vous a guère entendu sur la question du Mariage pour tous, votre revue, Éléments, a publié un copieux dossier qui réduisait à néant les théories du genre. Faut-il découpler ces deux questions ou sont-elles consubstantielles ?

Le Mariage pour tous est réclamé par une minorité de minorité, qui représente au total moins de 1 % de la population. En Espagne, où le mariage gay a été légalisé en 2005, le mariage entre individus de même sexe ne représente que 0,6 % de l’ensemble des mariages. L’idéologie du genre (« gender »), elle, concerne tout le monde. Dans la mesure où elle prétend que les enfants sont à la naissance « neutres » du point de vue sexuel, où elle affirme que le sexe biologique ne potentialise en rien les préférences sexuelles de la majorité des individus, et que le sexe (il n’y en a que deux) doit être remplacé par le « genre » (il y en aurait une multitude, constituant autant de « normes » que les pouvoirs publics auraient le devoir d’institutionnaliser), elle aboutit en fait à nier l’altérité sexuelle, ce qui témoigne d’un confusionnisme total. L’idéologie du genre s’inscrit dans un fantasme de liberté inconditionnée, de création de soi-même à partir de rien. Avec elle, il ne s’agit plus de libérer le sexe, mais de se libérer du sexe. N’y voir, comme on le fait au Vatican, qu’un moyen détourné de « légitimer l’homosexualité » est pour le moins réducteur.

J’ajoute que, dans un pays où deux enfants sur trois naissent désormais hors mariage, on ne peut pas dire que les hétérosexuels apparaissent aujourd’hui comme de très crédibles champions du « mariage traditionnel » (qui n’est en fait rien d’autre que le mariage républicain). Aujourd’hui, d’ailleurs, il n’y a plus guère que les prêtres et les homos (ce sont parfois les mêmes) pour vouloir se marier. Quant à ma position personnelle, elle se résume en une formule : je suis pour le mariage homosexuel et contre le mariage des homosexuels. En clair, je pense que le mariage classique, dans la mesure où il est une institution fondée en vue d’une présomption de procréation, ainsi que le montre son étymologie (du latin matrimonium, dérivé de mater, « mère »), doit être réservé aux couples hétérosexuels, mais je ne suis nullement hostile à un contrat d’union civile permettant à des personnes de même sexe de pérenniser leur union. Je suis favorable, par ailleurs, à l’adoption pour tous, mais hostile à l’adoption plénière dans le cas des couples homosexuels. En fait, concernant le mariage, tout est affaire de définition : soit on y voit un contrat entre deux individus, soit on y voit une alliance entre deux lignées. Ce n’est pas la même chose.

Que vous a inspiré la mobilisation des trois manifestations organisées par Frigide Barjot, à laquelle certains ont reproché la dimension « attrape-tout », quand ils ne la traitaient tout simplement pas de « conne », tel un hebdomadaire d’extrême droite bien connu ?

Frigide Barjot a eu parfaitement raison de ne pas donner une coloration confessionnelle ou homophobe à ces manifestations. Mais je voudrais quand même faire une remarque. Les adversaires du Mariage pour tous n’ont pas hésité à présenter le mariage gay comme un « bouleversement anthropologique » ou un « changement de civilisation » (ce qui est un peu exagéré). Question : quand on allègue un enjeu aussi apocalyptique, est-il raisonnable de se rassembler autour de quelqu’un dont le nom est synonyme de dérision ? C’est un peu comme si l’on lançait un mouvement pour le respect des victimes d’un génocide sous le nom de Prosper yop la boum !

Ce que je reprocherai à Frigide Barjot, c’est d’avoir fait preuve de légalisme excessif et de n’avoir pas compris qu’une manifestation a d’autant moins à respecter la légalité qu’elle entend lui opposer une légitimité. N’ayons pas peur des mots : une manifestation est un acte de guerre politique. On y est appelé à prendre et à donner des coups. En bref, c’est une épreuve de force. Vouloir éviter cette épreuve de force est une faute grave. Avec des défilés familiaux bon enfant, rose bonbon Bisounours, on montre qu’on existe, mais rien de plus. On n’est pas en position d’exiger quoi que ce soit. La plus grande erreur a été d’obtempérer à l’interdiction de défiler sur les Champs-Élysées. Il fallait, au contraire, maintenir le mot d’ordre, surtout quand on se flatte de mobiliser plus d’un million de personnes. Aucune force de police ne peut barrer l’accès d’une artère quelconque à un million de manifestants ! En désavouant ceux de ses partisans qui tentaient de déborder les forces de l’ordre, Frigide Barjot a fait avorter le mouvement qu’elle avait elle-même déclenché, alors que celui-ci était en train de se transformer en vague de fond contre le régime.

Vous faites allusion à l’extrême droite. Laissez-moi vous dire que vous avez tort de lui prêter attention. Cela fait un siècle au moins qu’elle n’a plus rien à dire. Aujourd’hui, elle en est encore à croire que la France est dirigée par des socialistes, ce qui montre qu’elle n’a vraiment pas les yeux en face des trous (et subsidiairement, qu’elle n’a pas la moindre idée de ce qu’est le socialisme).

D’autres encore prétendent que les actuels enjeux politiques et sociaux seraient prioritaires vis-à-vis de leurs actuels homologues sociétaux. Ont-ils raison ?

Tous les sondages montrent que la situation économique et sociale constitue le principal sujet de préoccupation des Français. Par comparaison, les réformes « sociétales » apparaissent comme autant de procédés de diversion, alors que les plans de licenciement se multiplient et que l’emprise du capital se resserre un peu plus tous les jours. Il faut être conscient, cependant, que le libéralisme forme un tout. Le libéralisme sociétal de la gauche et le libéralisme économique de la droite reposent sur les mêmes postulats fondamentaux, à savoir la primauté du droit naturel des individus à « s’autodéterminer » comme seule instance normative de la vie en société. L’un et l’autre relèvent d’une même libéralisation de l’économie générale des échanges humains. Il est évident que c’est en régime capitaliste que l’individualisme hédoniste trouve le mieux à s’épanouir : ni morale, ni frontières. C’est ce qui explique le ralliement de tant de « repentis» de Mai 68 au modèle du marché.

Alain De Benoist

Source: Boulevard Voltaire et Boulevard Voltaire