Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/12/2013

Chronique de film: L'Au-delà (L'aldilà) - Lucio Fulci

 L’Au-delà (L’aldilà) un film de Lucio Fulci (Italie, 1981)

audela1.jpgParlons maintenant films d’horreur, genre cinématographique qui, comme tous les autres, a du bon et du mauvais, le tout étant de séparer le bon grain de l’ivraie, c’est ce que nous allons faire ici en traitant d’un classique, si ce n’est LE classique du genre : l’Au-delà.

Avant de parler du film, il convient de faire une petite présentation de son réalisateur : Lucio Fulci (1927-1996). Ce réalisateur romain est avant tout resté célèbre pour ses films d’horreur mais comme bien d’autres metteurs en scène italiens de cette époque, il a énormément œuvré dans des genres différents (giallo, drame historique, western, fantastique, comédie). Il serait bête de ne s’arrêter qu’à ses films d’horreur, je me contente donc de citer deux de ses meilleurs films ci-après : Liens d’amour et de sang (1969, aka Beatrice Cenci en DVD) et le fameux western Le temps du massacre (1966). Lucio Fulci était un vrai réalisateur, un artisan du cinéma populaire qui avait touché à tout et qui avait une vraie maîtrise de ce qu’il faisait à l’image de ces réalisateurs de l’époque que sont Mario Bava ou Dario Argento (je ne parle certainement pas de la désastreuse carrière récente de ce dernier).

Lorsqu’à la fin des années 1970, Fulci se lance, par effet de mode il faut bien le dire, dans le pur film d’horreur, il a déjà plus de 50 ans. Il a déjà connu un certain succès avec ses précédentes productions mais son nom restera avant tout attaché aux quatre chefs-d’œuvre qu’il va tourner entre 1979 et 1982 : L’enfer des Zombies (Zombi 2) ; Frayeurs (Paura nella città dei morti viventi) ; L’au-delà (L’aldilà) et La maison près du cimetière (Quella villa accanto al cimitero).

 Pourquoi ces films, 30 ans après, restent des pierres angulaires du cinéma d’horreur ? Prenons le cas du film qui nous occupe ici, L’au-delà, qui, des 4 films cités plus haut, est mon favori et qui reste certainement le film le plus populaire de Fulci quoique pas forcément le plus facile d’accès.

Le scénario est simple. 1981. Liza hérite d’un vieil hôtel en Louisiane qu’elle compte retaper. Elle va vite se rendre compte que la demeure est maudite. Elle est, en effet, construite sur l’une des portes de l’enfer, rouverte à l’occasion d’un meurtre atroce ayant eu lieu dans l’hôtel en 1927… 

audela2.jpg

L’Au-delà a, au départ, toutes les caractéristiques du film d’horreur typique mais s’en détache par le traitement de son histoire qui, bien vite, passe au second plan au profit d’une succession de scènes toutes plus étranges et fascinantes les unes que les autres. Elles plongent le spectateur dans une sorte de cauchemar filmé où son raisonnement n’a plus lieu d’être. Le film casse avec les schémas de narration typiques du genre et l’on se rend vite compte que le scénario ne compte plus vraiment dans ce métrage souvent qualifié de poème horrifique, sauf peut-être pour donner le vernis indispensable à l’édifice bâti par Fulci : mystère, sorcellerie, malédiction. Les scènes défilent les unes après les autres en créant une atmosphère macabre de plus en plus pesante qui ne cessera plus à aucun moment et qui prendra toute son ampleur dans un final qui clôt en apothéose un film semblable à nul autre.

Tout bon film d’horreur se doit d’avoir une ambiance, une atmosphère, une personnalité qui permet au spectateur de s’immerger dans celui-ci. Cela est vrai pour tous les grands films du style, de Massacre à la Tronçonneuse à Maniac. L’ambiance de L’Au-delà est elle aussi unique et repose sur une sorte de mystère constant dans le développement de l’histoire dont le côté horrifique et infernal ne fait que croître au fur et à mesure que meurt tout espoir d’échapper à l’inéluctable mort horrible qui touche les personnages les uns après les autres. Cette gradation dans l’horreur est portée par des scènes hallucinées, surréalistes et souvent très sanglantes. Ces dernières sont très nombreuses, extrêmement graphiques et n’ont pas vieilli trop mal pour la plupart. Elles constituent une part importante de L’Au-delà car elles renforcent le côté épouvantable du film. A l’époque, elles faisaient figure de très extrêmes et peu de films étaient allés aussi loin (hormis peut-être Blue Holocaust de Joe d’Amato). Le maquilleur, Giovanni de Rossi, était d’ailleurs celui des précédents films de Fulci. Ceux-ci avaient déjà défrayés la chronique à ce propos, on se souvient de la fameuse scène de l’écharde dans l’œil de L’enfer des zombies ou du meurtre à la perceuse de Frayeurs. Même si l’aspect sanglant a tendance à attirer toute notre attention, il convient de souligner le travail de photographie qui le rend encore plus saisissant (la scène où le peintre Schriek est torturé dans les premières minutes du film est à cet égard très révélatrice). On notera par ailleurs le côté « poisseux » de plusieurs scènes qui apportent à celles-ci un côté malsain du meilleur effet. 

 La force de l’Au-delà est de tellement plonger son spectateur dans un cauchemar n’en finissant pas qu’on oublie vite le reste, les acteurs par exemple. Comme dans Frayeurs et La maison près du cimetière, le personnage principal du film est une femme, jouée dans tous les cas par Catherine MacColl, actrice devenue indissociable de ces trois films de Fulci. On retrouvera également David Warbeck qui avait joué la même année dans un autre film de Lucio Fulci, bien moins connu : Le chat Noir. Chaque aspect du film ayant son importance, on aurait tort de ne pas mentionner ces petits plus qui contribuent tant à lui donner toute sa saveur : les bruits et essentiellement les chuchotements renforçant l’aspect mystérieux mais surtout la superbe musique de Fabio Frizzi dont le côté envoutant accompagne à merveille le spectateur dans cette descente aux enfers cinématographique.

Comme vous l’entendrez par vous-mêmes (dans la version française) : « Maintenant, tu vas affronter la mer de ténèbres ».

Rüdiger

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

21/12/2013

Chronique musicale: Fear Rains Down "Still not dead"

Fear Rains Down « Still not dead » (Opos Records, 2013)

fear rains down - still not dead.jpg

« Still not dead », eh bien, on est ravis de l’apprendre tant cela faisait des années que Fear Rains Down n’avait pas donné signe de vie. Le groupe avait beaucoup fait parler de lui en 2006 avec son premier album « No turning back » et, après un EP « Bury their rules » paru en 2009, suivi de plusieurs concerts, essentiellement en Allemagne, avait plus ou moins disparu de la circulation.

Jouant du hardcore militant, Fear Rains Down fut formé au milieu des années 2000 autour du vocaliste du groupe allemand Path of Resistance (venant également de sortir un nouvel album) et du vétéran de la scène RAC/Hatecore américaine Bob Huber. En plus d’être docteur en physique, celui-ci fut le guitariste des légendaires groupes Nordic Thunder et Blue Eyed Devils. Cette dernière formation est certainement celle qui a utilisé en premier le style musical hardcore dans notre mouvance. Bob n’a, depuis, pas quitté le hardcore. Il a dirigé pendant quelques années son label Final Stand Records et, juste après le split de Blue Eyed Devils, avait fondé un groupe qui avait un peu préfiguré Fear Rains Down : Teardown.


A l’image de Teardown, Fear Rains Down joue du hardcore militant moderne. J’entends par là que tant l’imagerie que le discours sont beaucoup plus passe-partout que ce qu’a pu faire Blue Eyed Devils… « Still not dead » reprend en tout cas le style développé par le groupe dans le passé : un hardcore puissant et lourd servi par une bonne production et pouvant tout à fait rivaliser avec des formations plus mainsteam. Comme de bien entendu, la rage et l’énergie inhérentes au genre sont présentes et se couplent avec des textes bien écrits et sans compromissions prônant la résistance au monde moderne et à ses tares ainsi que le triomphe de la volonté personnelle. Ce nouveau cru de Fear Rains Down confirme en tout cas la vitalité de notre scène Hardcore qui, en cette année 2013, a encore frappé fort, entre autres avec les derniers Brainwash ou Two Minutes Warning auxquels s’ajoute désormais ce « Still not dead » de très bonne facture.

Rüdiger

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

19/12/2013

Chronique littéraire: Arthur C. Clarke, La Cité et les Astres, 1956.

 Chronique littéraire: Arthur C. Clarke, La Cité et les Astres, 1956.

Edition Denoël.jpg

Le Paradis Galactique perdu

Ecrit il y a plus d’un demi siècle, la Cité et les Astres est un roman-clé de la science-fiction dite « classique ». C’est aussi l’un des ouvrages les plus riches d’Arthur C. Clarke, l’auteur britannique de 2001, l’Odyssée de l’Espace.

Dans un futur extrêmement lointain, Diaspar – anagramme de Paradis - est le dernier bastion d’humanité sur terre. Une bonne partie de l’univers a été ravagé par une guerre entre empires galactiques, et les rares hommes survivants ont constitué une sorte de base autonome durable ultime au cœur de la vaste étendue désertique que constitue désormais la Terre, à mi-chemin entre Matrix et la Cité idéale de Brunelleschi. Un jeune adolescent un peu à part,  Alvin, choisit de se détourner du petit confort ultime de Diaspar pour diriger son regard vers les Astres, vers les contrées lointaines, qui terrifient ses congénères…

Jusque-là, rien de bien original. Et pourtant, il me semble qu’on aurait tort de passer son chemin.

Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est tout d’abord le foisonnement des sujets abordés. On y trouve en effet la plupart des thèmes chers aux auteurs de SF classiques : l’immortalité, l’eugénisme, la mise en question du divin, mais aussi un certain nombre d’éléments propres au space-opéra : les robots, les extra-terrestres et autres envahisseurs, les pouvoirs télépathiques, télékinésiques, la téléportation, etc., le tout mâtiné d’un certain nombre d’éléments issus des civilisations indo-européenne : l’ aspect cyclique du temps, la philosophie, l’omniprésence de l’art - mosaïques, sculptures intégrées à l’espace publique -, permanence de la vie culturelle, de l’architecture qui défie les âges…

A première vue, Diaspar se présente comme une sorte de société idéale : plutôt qu’à un monde post-apocalyptique, on est confronté à un univers propret, auto-suffisant et quasi-immuable, caractérisé par une sorte d’état de béatitude perpétuel. La guerre, la maladie, et même la mort elle-même ont été éradiqués.

Même si le terme n’est jamais mentionné directement, on ne peut s’empêcher de songer à un retour à l’Âge d’or, après plusieurs millénaires d’une interminable décadence intergalactique, ayant atteint son paroxysme avec la destruction de la majorité de l’humanité par de mystérieux Envahisseurs : ainsi la cité s’organise-t-elle autour d’une colline, réminiscence de la montagne sacrée, de l’axe cosmique, du nombril de la terre[1], au sommet de laquelle se trouve un édicule abritant la statue du Créateur de la cité, un peu à la manière d’un temple ; de plus, la réincarnation et la réminiscence des vies antérieures assure virtuellement sur Diaspar l’immortalité, et donne d’ailleurs à la mort un visage totalement différent de celui qu’on lui trouve habituellement : certains protagonistes, dans le livre de Clarke, se donnent volontairement la mort pour échapper à tout problème qui leur semble de trop grande envergure, presque sans état d’âme, parce qu’ils sont assurés de se réincarner plus tard. L’homme n’ayant plus à craindre la mort, les problèmes existentiels récurrents subissent des inflexions monumentales. On trouve aussi le thème de la prééminence de l’esprit sur la matière, puisque les hommes de Diaspar peuvent créer et détruire à volonté tous les objets de la vie quotidienne, par la seule force de la pensée.

Bien que Clarke ne fournissent que peu de détails quant à ces étranges pouvoirs, il semble que toutes ces mystérieuses facultés psychiques soient fournis par une sorte de processeur hypertrophié, tout à la fois cœur et cerveau de cette cité idéale aux allures de Paradis perdu et pourtant dystopique à maints égards…

Le versant dystopique

Car ce mystérieux Âge d’or n’aurait probablement pas trouvé grâce aux yeux d’un Guénon ou d’un Evola. La première dissonance perceptible dans l’ouvrage de Clarke consiste en une phobie insurmontable pour tous les habitants de Diaspar : celle de l’éventualité même de se confronter à quoi que ce soit ayant un rapport avec le monde extérieur à la cité. Les grands espaces inspirent aux hommes de Diaspar une peur qui semble venue du fond des âges. Ce premier élément discordant est très révélateur de la mentalité d’une société qui pense avoir atteint une sorte d’état de grâce en empruntant la voie de la technologie. Car au-delà des apparences, Diaspar n’est rien d’autre qu’une société régie en totalité par les seuls moyens  matériels. Les robots sont quasi-invisibles mais omniprésents, et assurent le bon fonctionnement de la Cité ; un cerveau-machine, appelé Calculatrice Centrale, fait office de divinité locale - et universelle en raison du caractère unique de Diaspar. Les hommes de Diaspar se sont donné les moyens matériels de maîtriser à la perfection leur microcosme et chacun de ses composants, et il semble donc tout naturel que ce soit une machine omnipotente qui leur tienne lieu d’entité divine.

Le confort de tous les instants implique un autre phénomène : la seule notion d’effort physique, et partant, tout ce qui peut constituer une aventure authentique, est devenue étrangère aux habitants de la cité ; le héros du roman en fera d’ailleurs l’expérience au cours de ses pérégrinations. Dès lors un grand nombre de qualités humaines parfois triviales mais absolument essentielles - le courage, la patience, le dévouement… ne trouve plus de champ d’expression. Il en va de même des liens entre les hommes, qui se trouvent totalement dénaturés : immortels, les habitants de Diaspar se connaissent ou se reconnaissent tous, mais ne sont même pas en mesure d’éprouver l’authenticité des liens qui semblent pourtant unir certain d’entre eux : l’amitié comme l’amour sont sur Diaspar des abstractions supplantées par des éléments plus directement sensibles et superficiels, comme la simple attirance physique par exemple.

Les dissemblances avec la société traditionnelle apparaissent à mesure que l’on progresse  dans la lecture de La Cité et les Astres. La conception de la cellule familiale, par exemple, est réduite à peau de chagrin : la procréation elle-même n’a plus de finalité génésique ; la maternité n’existe plus, et l’éducation à proprement parler se réduit à une simple formalité, les individus de Diaspar sortent préfabriqués idéalement d’un « temple de la Création », déjà physiquement âgés d’une vingtaine d’années, et les parents de chaque individu sont attribués de manière aléatoire.

Ajoutons qu’au cours du roman, l’auteur nous gratifie d’une confrontation particulièrement éclairante avec un autre type de société régie par un système de valeurs radicalement différent, ce qui a le mérite de procurer plus de profondeur encore au propos, et de donner un second souffle à l’intrigue.

Un bon exemple de roman de science-fiction intelligent

Arthur C. Clarke.jpgLe microcosme que Clarke nous fait entrevoir semble donc idéal, et fondé en apparence sur un système traditionnel ; pourtant il ne faut pas longtemps pour découvrir au contraire une société hédoniste, nombriliste et dont la vanité est à peine voilée par les avancées technologiques éblouissantes, qui agissent comme autant de narcotiques sur la conscience de chacun. Bien à l’abri au cœur de leur petit monde  contemplatif, esthétisant, intellectualisant, désacralisé au possible, aux antipodes des protagonistes de la République du Mont Blanc de Saint Loup, les habitants de Diaspar sont des « super-hommes » sur le plan physique ou même culturel, mais sont à des années-lumière du surhomme de Nietzsche. Une vie passée à méditer et à créer n’a aucun sens, aucune valeur, si rien ne vient mettre quoi que ce soit en péril, si rien ne vient troubler la quiétude égocentrique de l’homme, car c’est seulement lorsqu’il est confronté aux difficultés que celui-ci est capable de s’élever au-dessus de sa médiocre condition.

Toute ressemblance avec une société existante ou ayant existé n’est donc plus tout à fait fortuite : l’idéal d’une société capitaliste, fondée sur la soumission de l’essentiel aux seuls impératifs économiques, censés apporter le Salut à l’homme occidental par le confort matériel, sécularisée jusqu’à la corde, ne constitue-t-il pas un prototype de Diaspar ?

Les parallèles que l’on pourrait établir avec le monde actuel ne s’arrêtent pas là : on peut lire aussi La Cité et les Astres comme un prolongement de 1984, puisque la société qu’on y trouve est bâtie sur une série de mensonges complaisamment entretenus par un système donné. Tout comme dans 1984, un seul individu, le personnage principal de l’œuvre, semble avoir les yeux décillés. C’est à partir de son expérience, dissidente, déstabilisante, comme le serait un virus dans un système informatique, que se développe le roman.

Plusieurs éléments du roman de Clarke renvoient au thème de la religion, parfois d’une manière très allusive ; de façon générale on peut remarquer que l’auteur met en cause, si ce n’est la spiritualité dans son ensemble, au moins l’idéal dogmatique des religions révélées. Je ne vous en dis pas davantage afin de ne pas déflorer ce qui est sans doute l’un des passages les plus surprenants et les plus inventifs de tout le roman, mais je ne ferais pas preuve d’une grande honnêteté en présentant ce livre comme un plaidoyer pour un retour à la spiritualité. A mon avis Clarke a plutôt choisi dans cet ouvrage d’insister sur l’importance vitale de l’éducation, de l’épreuve, et d’autres vertus propres à l’homme – ce qui, dans le fond, n’a rien de théologique, mais présente au moins le mérite de faire appel à un ensemble de valeurs supérieures.

L’auteur nous livre, au final, une vision relativement positive de ce que peut devenir l’homme dans une société hypermatérialiste, puisque d’une part la société de Diaspar échappe à la guerre de tous contre tous, et que d’autre part, à l’inverse de ce que l’on peut lire dans certains classiques d’anticipation tels que 1984 ou Farenheit 451, on trouve sur Diaspar des aspects de vie culturelle ou philosophique. Mais les habitants de cette petite utopie sont dépourvus de vitalité, de sève, de force intérieure ; la vie sur Diaspar se développe exclusivement sur le plan horizontal. Ce roman met en scène de  façon assez intelligente l’éradication de la troisième dimension de l’homme, qui fait que chaque individu devient non pas un être humain doté de sens critique, mai un logiciel incarné.

Lyderic


[1] consultez Mircea Eliade si ces notions ne vous sont pas encore familières

28/11/2013

Chronique musicale: Tors Vrede "Ave Victoria"

Tors Vrede « Ave Victoria » (Midgard records, 2013)

tors vrede - ave victoria.jpg

Il en est de la musique comme du vin, certaines années sont propices aux bons crus. Et c’est vrai que cette année 2013 aura encore compté de nombreuses sorties de grand intérêt musicalement parlant. La dernière en date qui m’a réellement interpellé est celle du premier album des suédois de Tors Vrede. Le groupe joue depuis plus de 10 ans et, mis à part quelques titres disséminés sur des compilations, n’avait sorti qu’un split-CD avec Fyrdung, ce qui explique la modeste notoriété dont il jouissait jusqu’à maintenant. Cela va changer, croyez-moi !

Depuis les légendaires Storm (qui n’existent plus mais restent l’un des groupes les plus talentueux et intelligents de la scène RAC dans son ensemble), aucun groupe natio suédois ne m’avait autant plu. Leur label, Midgard records, principal promoteur de la scène RAC suédoise, ne s’y trompe pas non plus en présentant « Ave Victoria » comme l’une des meilleures œuvres produites dans ce pays...tors vrede isd2013d.JPG

« Ave Victoria » est un album de gros rock comme on l’aime qui place la musique de Tors Vrede aux frontières entre le RAC scandinave (type Storm justement voire Mistreat) et le viking-rock tel qu’une grande formation comme Ultima Thule a pu le jouer. Les titres d’ « Ave Victoria » partagent tous le même style mais se diversifient suffisamment pour procurer une écoute des plus agréables : l’énergie est omniprésente (à écouter le matin pour avoir la pêche !!) mais Tors Vrede est également fort habile pour construire ses morceaux sur des mélodies entrainantes et épiques rapidement captivantes pour l’auditeur qui jaugera également à quel point cette musique sied aux sonorités de la langue suédoise, utilisée sur la majorité d’ « Ave Victoria ». J’ajoute que les parties vocales sont également très soignées et la voix du chanteur est suffisamment claire pour ne pas rebuter ceux qui me disent ne pas aimer le RAC à cause « des grosses voix »…




« Ave Victoria » présente l’un des meilleurs exemples récents de la qualité que notre musique peut avoir car tout, de la musique à la production, en passant par les visuels et la communication qui a été faite à la sortie de l’album, sent le travail et l’implication tant des musiciens que de Midgard records. Ne passez pas à côté !

Rüdiger

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.


13/11/2013

Chronique musicale: Evil "Twilight and Mourning / Where the sun was never born"

Evil "Twilight and Mourning / Where the sun was never born" (Darker than Black / Hammer of Damnation, 2013)

evil where the sun.jpg

Le célèbre duo brésilien, dont j’avais déjà parlé à propos de son album Hammerstorm, revient en cette fin d’année 2013 avec une production pouvant être pratiquement considérée comme un nouvel album. Comprenant les titres utilisés sur les splits (sold-out depuis belle lurette) partagés avec Drowning the Light et Lone Suffer, je vois d’un bon œil le fait de les regrouper de cette manière sur un seul support qui permettra à tous les malheureux qui avaient manqué les références précitées de se délecter de ces excellents titres qui font partie de ce qu’Evil a fait de mieux ces dernières années.

Le style des brésiliens est incomparable et ce CD ne fait que le confirmer : un Black Metal pur, cru et véritable qui n’a pas besoin de complexité outre-mesure ou de brutalité trop étoffée pour sortir du lot. Non, ici, la structure est simple, plutôt répétitive d’ailleurs mais la musique d'Evil est pleine de ces petits plus qui font la différence: des vocaux certes typiques du genre mais diablement efficaces, une batterie jouant un rôle important dans la plupart des cas et venant supporter des riffs d’une profondeur certaine vous faisant voguer entre fureur, désolation et mélancolie. C'est justement là toute la force d'Evil qui, sans utiliser d'artifices, arrive à faire ressentir par sa musique de vraies émotions que 90% du cirque Black Metal n'a même jamais réussi à approcher.

Rüdiger

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

04/11/2013

Chronique de livre: Friedrich Nietzsche "Ainsi parlait Zarathoustra/Par-delà bien et mal".

Friedrich Nietzsche "Ainsi parlait Zarathoustra/Par-delà bien et mal" (1885-1886)

nietzsche.jpgS’il existe bien une philosophie capable de former des personnalités libres au détriment des simples individus, autrement dit de ces unités interchangeables et malléables qui plaisent tant à notre conception du monde et dont la somme de ceux-ci constitue l’appareil étatique par excellence selon Rousseau ; s’il y a bien une philosophie en mesure de disloquer cette vérité déjà trop usée pour des précurseurs, et qui serait capable d’en précéder une nouvelle, il s’agit bien de la philosophie Nietzschéenne.

J’ai voulu présenter « Ainsi parlait Zarathoustra » et « Par-delà bien et mal » ensemble car ces deux livres se marient bien ; mais en sachant que Nietzsche qualifie le second de commentaire du premier, il est préférable d’entreprendre d’abord la lecture de celui-ci. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, le mode de pensée communément admis est sévèrement bousculé, seule varie la forme avec pour l’un la prépondérance esthétique, métaphorique, poétique tandis que l’autre reprend la forme aphoristique, en tout cas le but reste le même : transmutation générale des valeurs. De plus, étant donné la complexité, sinon l’impossibilité d’interpréter les métaphores du Zarathoustra sans laisser transparaître l’indélicatesse de ma personnalité, il m’a semblé plus approprié d’en faire un commentaire lié au « Par-delà bien et mal ».

« Ainsi parlait Zarathoustra » fut pour moi une fulguration disait Vial dans « une terre, un peuple ». « Leçon d’exigence, d’intransigeance, ce livre est destiné aux hommes qui, refusant les miasmes des basses terres, veulent respirer à haute altitude ».

Vers le Surhumain

Nietzsche estime qu’il appartient à celles et ceux que la nature a doté d’esprit suffisamment élevé de gravir les pentes escarpées du destin, sans relâchement, avec vigueur, en tournant tout à son avantage s’il le faut, quoi qu’il en soit avec la volonté de l’homme libre, détaché du troupeau que le « progrès » mène vers le contraire du Surhumain à travers un monde de « Tchândâla ». Si la volonté est capable de pénétrer les déterminismes, ce ne peut être que par une volonté de domination, et non celle-là même d’un monde décadent inféodé à la morale et à une échelle de valeurs de nivellement. Cependant, il ne faut pas confondre cette volonté avec l’anthropocentrisme : bien trop de maux découlent de cette erreur jusqu’aux doctrines les plus décadentes de l’humanisme, du positivisme, de l’égalitarisme, du féminisme etc. C’est pour cela qu’il est impératif, avant tout, de détruire toutes les tables de valeurs anciennes afin de conquérir le plus de puissance possible sur les choses, et de déterminer la vie non plus à travers le bien et le mal mais plutôt à travers une échelle de puissance, à travers ce qui élève la personnalité, ce qui ennoblie, en tant que l’homme est une puissance parmi d’autres. Que tout ce qui élève soit aujourd’hui systématiquement rabaissé est une chose - tant mieux, dirait Nietzsche, cela forme et entretient la bonne santé ! - mais le Surhumain cherche la vie et les hautes cimes, il est comme un arbre qui a besoin d’enfoncer ses racines dans les ténèbres pour faire fructifier la vie ; en tout cas le pont qui mène au Surhumain n’a que faire de la bonne convenance, car il est l’éducateur de la vertu à venir ; et qu’on le considère comme un pont diabolique fait de feu et de flammes n’a rien de surprenant. « Le bien est toujours la transformation d’un mal ; tout dieu a pour père un diable ».

Il appartient au méchant de créer car il est le véritable créateur – le bon et le juste, même avec toute la bonne volonté du monde, ne sont à l’origine d’aucune véritable création ; et si celui considéré comme mauvais par le troupeau aspire au Surhumain, il se fera éducateur des peuples. Encore faut-il qu’il trouve la vérité ! Cela tombe bien… Zarathoustra est le maître de la métaphore dont l’instinct de chacun se charge d’en débusquer la véracité, pourvue qu’elle soit un facteur d’élévation. De là, il appartient à la volonté et à elle seule de déterminer le chemin propice non à la généralisation éthique, chose appréciée du nihiliste qui vit dans un désert fait de son seul fardeau, mais plutôt à celui du solitaire où le désert se transforme en force de dépassement, c’est-à-dire à travers ce que Nietzsche appelle la métamorphose du lion à l’enfant, de l’affranchissement de l’attachement à « l’innocence et l’oubli », au « commencement nouveau et au premier mobile ». « Ainsi parlait Zarathoustra » est l’œuvre par excellence du solitaire, et si Zarathoustra se veut moralisateur, c’est pour démolir le fardeau de la généralisation. En vérité, le Surhumain exige le contraire en partant de l’homme seul face à la nature et non immergé dans la foule que la raison pousse vers des convenances certes de préservations mais fatalement aussi de dégénérescences. Ainsi, il n’y a rien de surprenant à ce que Zarathoustra ne soit pas compris. « Les voilà qui rient ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qui convient à ces oreilles. Faut-il que je leur crève le tympan pour qu’ils apprennent à entendre avec les yeux ? Faut-il battre des cymbales et hurler comme les prédicateurs de carême ? Ou ne croient-ils qu’aux propos des bafouilleurs ? »

Soit ! Zarathoustra a lancé sa flèche empoisonnée sur les corps et il a semé ses plus jolies graines. Tout cela ne demande plus qu’à murir patiemment ; il peut se retirer et ne revenir qu’une fois le travail intérieur accompli. En attendant, le moi dont est si fier l’homme sera passé au Soi car « ce que pressent l’intelligence, ce que connaît l’esprit n’a jamais sa fin en soi. » Il y a quelque chose de plus grand. « Intelligence et esprit ne sont qu’instruments et jouets. » Le Soi oriente et la pensée dispose. Que le Soi dise au Moi : « Jouis à présent ! Et le Moi ressent de la joie et se demande comment faire pour goûter souvent encore de la joie ».

Alors dans une telle disposition de l’esprit, non seulement une nouvelle évaluation de valeurs est possible mais elle est même primordiale pour se libérer du joug - et peu importe lequel - afin d’établir une demeure. Et c’est le vouloir dominateur du solitaire qui aura triomphé seul de la multitude et installé ces voyageurs dans la barque après les avoir décorés de parures et de noms ronflants - car le commun ne répond qu’aux règles préétablies et à rien d’autre. A cela, qu’importe si certains se brisent ! Poussons-les ! Ils retardent le mouvement. La somnolence n’est plus d’actualité. L’homme est une chose qui doit être dépassée, il doit se faire pont, se dépasser, autrement dit ne pas se ménager ni ménager son prochain, trouver la véritable noblesse qui « n’attend rien pour rien », et, « en règle générale, ne veut pas le plaisir » ; en fait, tout le contraire du boutiquier avec de l’or mercantile et du quémandeur éternellement insatisfait. Que la vie soit la plus dure, la plus contraignante qui soit ! Que les souffrances continues façonnent les esprits les mieux faits ! En eux se trouvera le réconfort des convalescents et des médiocres. Mais où se dirigent ces esprits biens faits ? Vers le midi ? La perfection ? Pourvu qu’ils ne s’endorment jamais…

Par-delà bien et mal

Nietzsche ne cherche pas du tout à rendre l’humanité meilleure. Meilleure en quoi d’ailleurs ? Cela laisse bien trop de place aux préjugés moraux qui sont une tare pour la véritable élévation, celle de la puissance. En vérité, cette déformation humaine a laissé place à l’idéal, sinon à un « monde-vérité » favorisant l’avènement constant de nouvelles idoles. Mais « l’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration de valeurs opposées à celles qui garantiraient le développement, l’avenir, le droit supérieur de l’avenir ». Au-delà de l’idéal, l’homme qui cherche la vérité doit fatalement dépasser toutes les convenances, être pour cela immoral, en tout cas ne plus être la bête de troupeau agglutinée au pied des statues « trop humaines », voire extrahumaines, au-delà du monde.

Une chose est certaine, c’est que les oppositions populaires du vrai et du faux, du bien et du mal, de l’agréable et du désagréable etc. auxquelles les métaphysiciens ont apposé leur sceau sont déjà des appréciations arriérées, ou tout du moins des appréciations vues sous un angle particulier, « peut-être de bas en haut, dans une perspective de grenouille », c’est-à-dire étriqué. Nietzsche conçoit plutôt ces oppositions comme des complémentarités s’inscrivant sur une échelle de puissance, servant par conséquent la puissance et rien d’autre. Que l’homme croit, en tant qu’elles sont moyens de préservation de l’espèce, à l’opposition dans ces dualités est une chose ; en revanche, le fait qu’il pense être « mesure des choses » lui enlève toute crédibilité. Pourtant, même une telle falsification est nécessaire pour la vie ; ce qui d’emblée, par le fait même de cette perspective mono-forme, autorise une philosophie à se placer par-delà bien et mal. Car l’hémiplégie de la vertu, autrement dit la façon dont ce mécanisme a d’amputé systématiquement ce qu’on pourrait qualifier d’antagonisme né d’une même essence, relève d’une tartuferie de la connaissance – ou de la demi-connaissance ; de même que le stoïcisme qui consiste en une indifférence grossière vis-à-vis de la mesure – Nietzsche dit que le stoïcisme, c’est la tyrannie de soi.

A vrai dire, ce n’est pas que le stoïcisme mais toutes les philosophies antérieures à Nietzsche qui se sont basées sur des préjugés réducteurs. La décadence des organes politiques et la dégénérescence des peuples n’est en fin de compte que le résultat normal du conditionnement préétabli par des systèmes de pensée hémiplégiques. De même que ce constat produit en retour des formes de pensée novatrices, en tout cas singulières. Et on en revient alors à notre méchant créateur que l’instinct pousse à reconsidérer les tables de valeurs ; et pour ce faire, il tend à déprécier la crédibilité de l’apparence sensible. En fait, l’instinct pousse la volonté à créer une nouvelle « métaphore de langage » sur laquelle la société puisse trouver le terreau propice non seulement à sa préservation, mais aussi de son élévation.

Il faut dire que jusqu’à présent, la névrose religieuse et toutes ses niaiseries furent le rempart à un véritable terreau propice à l’élévation, ainsi qu’à tout « déploiement d’une spiritualité claire, méchante qui pourrait embrasser du haut en bas, ordonner, réduire en formule cette nuée d’expériences vécues dangereuses et douloureuses ». La prosternation constante face à des symboles ne doit être conservable qu’à partir du moment où l’on est une partie du symbole. Cela me semble en tout cas être la vocation de l’homme robuste qui ne peut s’autoriser l’engrenage d’une machination, car « à considérer le monde en profondeur, on devine sans peine quelle sagesse contient le fait que les hommes soient superficiels. C’est leur instinct conservateur qui leur apprend à être inconstants, léger et faux. »

Je terminerai par la maxime suivante : « Ce qui se fait par amour s’accomplit toujours par-delà bien et mal. » Toutes les passions agissent ainsi, quand nous voulons changer le monde aussi bien que dans le fait de succomber au charme d’une personne, par un travail ou une activité acharnée ou dans le tact, la délicatesse et la retenue de l’homme de belle vertu. Oui la nature est immorale, et avec elle doit l’être celui qui ne veut pas être absorbé par une obéissance subtile. Si, quoi qu’il en soit, nous sommes enserrés dans la « camisole du devoir », nous devons nous faire « homme du devoir » et laisser les balourds et autres laquais à leurs labeurs. Ne nous leurrons pas, « toute élévation du type « homme » fut jusqu’à présent l’œuvre d’une société aristocratique – et il ne cessera d’en être ainsi : en ce qu’elle est une société qui croit à une vaste échelle hiérarchique ainsi qu’à une différence de valeurs entre l’homme et l’homme, et qui a besoin de l’esclavage en quelque sens ».

Nicolas

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.