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02/03/2014

Chronique de livre: Eric Dardel et L’homme et la terre, 1952

Eric Dardel et L’homme et la terre, 1952

http://www.thbz.org/images/divers/lhommeetlaterre.jpg

Attention, géographe non conforme.

 

Eric Dardel peut être présenté comme un mal aimé pour son temps, ou devrions-nous plutôt dire "un ignoré". Né en 1899, mort en 1967, Eric Dardel fut un professeur d'histoire géographie qui appréciait la philosophie, mais fut également un homme de foi, vivant "authentiquement" son protestantisme. C'est donc tout naturellement qu'il édifia un ouvrage géographique imprégné de philosophie et d'humanité.

Paru et aussitôt oublié en 1952, L'homme et la terre présente « des courants de pensée novateurs de la géographie contemporaine, celui de la phénoménologie, des perceptions et des représentations par les hommes de leur environnement terrestre » (7ème de couverture).

 

Pourquoi cet auteur fut-il oublié et en quoi est-il au final une des clefs de voute de la pensée géographique actuelle ?


La question peut se poser, compte tenu du fond et de la forme de ce livre.

 

I-      Un ouvrage de géographie ou de philosophie ?

 

A vrai dire, pour y répondre, il faut admettre le fait qu'Eric Dardel se place, dans ce livre, autant en géographe qu'en philosophe et en expérimentateur d'existence.

A ce sujet, on pourra noter que la géographie n'est absolument pas incompatible avec la philosophie.

Kant en fut la preuve vivante puisqu’avant d’être le philosophe réputé que l’on connaît et que l’on étudie encore beaucoup aujourd’hui, il fut professeur de géographie physique (Physische Geographie, 1802, – condensé des 49 cycles de cours à la géographie physique qu’il a a donné entre 1756 et 1796).

Par ailleurs, faut-il rappeler toutes les réflexions philosophiques qu’entoure la question de l’espace, notamment à travers les travaux de Leibniz pour qui « l’espace est quelque chose d’uniforme absolument ; et sans les choses y placées, un point de l’espace ne diffère absolument en rien d’un autre point de l’espace »[1] (pour résumer : l’espace est un tout immuable qui existe indépendamment des choses et des hommes (et de leur point de vue)) et de Kant pour qui « l’espace n’est rien autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c’est-à-dire la condition subjective de la sensibilité sous laquelle seule nous est possible une intuition extérieure […] Nous ne pouvons donc parler de l’espace, de l’être étendu, etc., qu’au point de vue de l’homme »[2] (pour résumer : l’espace est construit subjectivement par l’homme, il est à travers le point de vue de l’homme).


Dardel a un parcours philosophique fidèle aux grandes évolutions philosophiques de son temps. Il est à ce point héritier de Kant, et très proche de la pensée existentialiste et phénoménologique d’Heidegger surtout et de Merleau-Ponty.

Les questions entre autre posées par ces philosophes sont les suivantes : comment se place l'homme dans l'inventaire fait de toutes les choses du monde ? Comment est-on soi-même ?


En phénoménologie, l'homme n'est pas un spectateur extérieur du monde. L'homme est dedans, et ce dès qu'il le perçoit – la perception entrainant alors tout le registre de la sensibilité (que l'on retrouve beaucoup dans le style employé par Dardel dans son ouvrage).

Eric Dardel, suivant ces préceptes, semble l’un des premiers à voir ce que la géographie peut tirer de la phénoménologie et de l’existentialisme, à entrevoir le lien qui noue toute personne avec son environnement, sur les relations existentielles que nouent l'homme et la terre.


Cette approche permet à Dardel d’apporter une vision totalement novatrice, mais ignorée à l’époque, sur la géographie.

La structure même de son livre permet d’entrevoir les grandes lignes de son approche, à savoir d'abord les différents types d'espace, puis le fait que la géographie n'est pas la nature, mais la relation entre l'homme et la nature, ce qui entraine une relation à la fois théorique, pratique et affective (du terrestre dans l'humain, et non de l'humain au terrestre). C’est cette seconde partie qui est réellement le cœur de cette nouvelle approche géographique.

 

Avec ce livre, Eric Dardel a posé les bases de la géographie des perceptions. Il se place comme le porte flambeau de la "géographie de plein vent", expression inventée par Lucien Febvre et qui s'oppose à la "géographie de cabinet", celle qui se fait dans les bureaux grâce à des statistiques, des comptes rendus de voyage, des cartes, etc.

Cette géographie peut être aussi assimilée aux cours en plein air, la "géographie de terrain", du spécialiste de la géographie régionale André Cholley (1886-1968).

 En outre, pour reprendre un passage très percutant du géographe Claude Raffestin – auteur d’une étude toute en finesse de Dardel, de son œuvre et aussi et surtout du Pourquoi n’avons-nous pas lu Eric Dardel ?[3], – on peut dire que Dardel fut un véritable avant-gardiste victime de sa clairvoyance :

 « Le drame de Dardel est d'avoir été en avance d'un paradigme sur ses contemporains. Formé au paradigme du «voir», il a écrit au moment où triomphait celui de l'« organiser» alors qu'il postulait celui de l'« exister ». Dardel n'assure aucune transition, il n'est pas à une charnière, il anticipe... et il est seul ou presque. Il est même d'autant plus seul que ses références géographiques le desservent en partie auprès des jeunes géographes et que paradoxalement celles de nature historique, philosophique et littéraire appartiennent dans les années cinquante à un courant qui s'estompe... mais qui réapparaîtra un quart de siècle plus tard, juste hier et aujourd'hui. »[4]

 II-   Quelle géographie ressort de l’œuvre de Dardel ?

 Et bien ce n’est pas à proprement parlé une géographie, mais des géographies.

Ce qui importe le plus à Dardel, c’est « de suivre l’éveil d’une conscience géographique, à travers les différents éclairages sous lesquels est apparue à l’homme le visage de la Terre. Il s’agit donc moins de périodes chronologiques que d’attitudes durables de l’esprit humain vis-à-vis de la réalité environnante et quotidienne, en corrélation avec les formes dominantes de la sensibilité, de la pensée et de la croyance d’une époque ou d’une civilisation. Ces « géographies » se rattachent chaque fois à une certaine conception  globale du monde, à une inquiétude centrale, à une lutte effective avec le « fond obscur » de la nature environnante. »[5]

 Au fond donc, ce qui anime le projet de Dardel, c’est de montrer les relations multiples et complexes, mais hautement colorées, qui existent entre des peuples, des hommes, ou une personne, avec son environnement. Et cette relation est de l’ordre de l’affectif.

Ainsi, lorsqu’il parle de « géographie mythique », il évoque une « relation existentielle [qui] commande quantité de rites et d’attitudes mentales. »[6]

Pour cette géographie mythique, il emprunte beaucoup à Mircéa Eliade et notamment son ouvrage Traité d’histoire des religions. Concrètement, donc, la terre, la mer, l’air, le feu, pour reprendre des thèmes chers à Gaston Bachelard, sont au cœur du processus d’échange et de coexistence entre la terre en sens large et les hommes. D’ailleurs notons que les « hommes » pris en exemple sont souvent des peuplades aux rapports très privilégiés avec leur environnement, qui est souvent peu maniable (nordicité, aridité, forêt sempervirente).

 « Puisque la Terre est la mère de tout ce qui vit, de de tout ce qui est, un lien de parenté unit l’homme à tout ce qui l’entoure, aux arbres, aux animaux, aux pierres même. La montagne, la vallée, la forêt, ne sont pas simplement un cadre, un « extérieur », même familier. Elles sont l’homme lui-même. C’est là qu’il se réalise et qu’il se connaît.[7] »

 Le mythe joue un rôle primordial dans l’élaboration d’un dialogue entre cette nature, cet environnement, et les hommes. Ces mythes permettent d’ailleurs de faire le lien entre une Terre « berceau » ou « origine », et une Terre qui est présence actuelle.

« La Terre se manifeste comme actualisation sans cesse renouvelée en vertu de la fonction éternisante du mythe.[8] »

Il n’y a donc pas de rupture, pas de discontinuité entre le mythe et le discours, entre le religieux et la logique (Raffestin, page 476), mais bien une « totalité ». Dardel parle du mythe comme d’un absolu, absout du temps comme date et moment[9].

 III-             Quel usage faire de ces propos avec la géographie ? Que peut en retenir la géographie ?

 L’aspect novateur des idées développées par Dardel est de mettre en avant la tension qui existe entre le vécu et le connu. Il amène dans la géographie l’importance, non pas du décryptage de la Terre, mais du décryptage des relations mutuelles entre la Terre et les hommes.

Dardel oscille donc « entre géographie de plein vent et géographie scientifique ». Ici, la géographie de plein vent serait cette perception de la Terre et ses relations avec et en l’homme. La géographie scientifique serait surtout fondée sur une méthodologie et une problématique.

 On le sait bien aujourd’hui que la géographie est le fruit des évolutions épistémologiques de ce dernier gros siècle et demi (depuis le milieu du XIXe siècle).

Dardel, qui fut redécouvert dans les années 70-80 par les géographes sensibilisés par les nouvelles thèses philosophiques, sociologiques et anthropologiques (pensons à Levi-Strauss et le structuralisme, Morin et l’approche systémique, Foucault et Derrida et le déconstructionnisme), a apporté le subjectivisme dans l’approche géographique. Cette dernière n’en était pas totalement à son premier coup d’essai puisque le géographe Armand Frémont avait déjà initié la géographie à l’« espace vécu » (La région, espace vécu, 1976). Mais, Dardel reste clairement en avance de 25 ans, soit une génération.

Cette subjectivité permet à la géographie d’aborder aujourd’hui les questions de l’exister dans un espace donné, d’habiter un territoire, et de saisir les liens et les relations multiples qui existent entre les acteurs ou actants, et ces espaces donnés (et cela à toutes les échelles d’analyse).

 Enfin, il faut reconnaître à Dardel une plume qui se fait rare dans le monde de la géographie, et même de façon générale dans le monde scientifique. A croire que la rigueur scientifique ne peut s’exprimer que par une austérité du style.

 En somme donc, le plaisir de lire Dardel va de pair avec la richesse conceptuelle qu’il ressort de son livre.

 A lire.

Aristide pour le Cercle Non Conforme

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes et ouvrages:

[1] G. W. LEIBNIZ, Troisième écrit, ou Réponse ou seconde réplique de M. Clarke, in Œuvres, Paris, Ed. Aubier-Montaigne, 1972, p. 416.
 

[2] E. KANT, Critique de la raison pure, Paris, Ed. PUF, 1944, pp. 58-59.

[3] RAFFESTIN Claude, « Pourquoi n’avons-nous pas lu Eric Dardel ? », Cahiers de géographie du Québec, 1987, vol. 31, n° 84, pp. 471-481. Disponible sur http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4356 .

[4] Ibid, page 473.

[5] L’homme et la terre, page 63.

[6] Ibid, page 65.

[7] Ibid, page 66.

[8] Ibid, page 69.

[9] Ibid, page 69.

24/02/2014

Chronique de livre: Stefano Fabei, Le faisceau, la croix gammée et le croissant

 Chronique de livre:

Stefano Fabei, Le faisceau, la croix gammée et le croissant, Akribéia, 2005.

livre 1.JPGLes éditions Akribéia avaient eu la bonne idée de traduire il y a quelques années cet intéressant livre de l’historien italien Stefano Fabei, paru initialement en 2002. Fabei est un spécialiste du monde musulman et des relations que celui-ci a entretenu avec les puissances de l’Axe avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale.  Dans Le faisceau, la croix gammée et le croissant, sont présentées dans le détail les relations qui se nouèrent entre les Arabes et l’Islam d’une part et l’Italie fasciste et l’Allemagne Nationale-Socialiste d’autre part. Ces relations furent très nombreuses et l’auteur apporte sur celle-ci un éclairage très détaillé, fruit d’un colossal travail de recherche dans les archives de nombreux pays. Le livre fourmille de détails et il serait évidemment impossible de tous les recenser ici, nous nous attacherons donc à ce qui nous paraît être l’essentiel.

Les nationalistes arabes avaient combattu l’Empire Ottoman avec l’Entente durant la Grande Guerre, pensant qu’ils obtiendraient à l’issue de celle-ci leur indépendance. Las, le traité de Sèvres (1920) remplaça la tutelle ottomane par celle de la France et de l’Angleterre qui obtinrent des mandats sur cette zone (Syrie, Irak, Palestine, Liban, Arabie) au nom de la Société des Nations. Les nationalistes arabes rêvant d’indépendance furent donc très mécontents de la tournure des évènements, ce qui les poussa à chercher des soutiens ailleurs. Soulignons que ce combat pour l’indépendance fut, dans les années qui suivirent, le principal moteur de l’intérêt que portèrent les nationalistes arabes à l’Italie fasciste et à l’Allemagne Nationale-Socialiste, même si il n’en fut pas le seul facteur et que des accointances idéologiques jouèrent également leur rôle.

Le nationalisme arabe trouva dans le fascisme des origines une sympathie à son égard que l’on peut expliquer par l’existence d’un courant anti-impérialiste au sein de celui-ci. Au début des années 1920, le mouvement fasciste soutient explicitement la lutte pour l’indépendance des Arabes. D’Annunzio et Mussolini n’hésitent pas à témoigner de leur sympathie aux mouvements de libération luttant contre les Anglais ou les Français et se proclament partisans de l’indépendance des pays arabes. Le Parti National Fasciste en fait en même en mai 1922. L’intérêt officiel porté par le PNF au nationalisme arabe va ensuite s’essouffler à cause principalement d’une frange très hostile aux idées pro-arabes (et qui le restera par la suite) : les catholiques, les conservateurs ainsi que les milieux monarchistes proches de la Cour. Cela n’empêchera pas Mussolini de témoigner de son soutien de principe aux Arabes. Ce n’est qu’à partir de 1930 que l’Italie fasciste nouera de vrais contacts avec les nationalistes arabes par le biais d’une politique dynamique portée par une action culturelle et économique dirigée vers le monde arabo-islamique. L’Italie veut propager dans les pays arabes une image positive et se rapprocher de ceux-ci. Cela se traduit par le développement de l’Instituto per l’Oriento, la publication dès 1932 du journal L’avenire arabo, la création d’une radio arabe… Alors que l’Italie développe une propagande explicite envers le monde arabe, elle entretient dès cette époque des liens avec des personnalités telles l’émir druze Arslan mais surtout avec le fameux Hadj Amine el-Husseini, Grand Mufti de Jérusalem, autorité religieuse et combattant infatigable de la cause arabe qui sera l’une des figures principales jusqu’à la fin de la guerre des relations entre l’Axe et les musulmans. Entre 1936 et 1938, Le Grand Mufti arrivera même à obtenir de Rome une aide financière dans sa lutte en Palestine contre les Anglais et les Juifs : la Grande révolte arabe. Rome, dans la seconde moitié des années 1930, a donc une politique arabophile dont l’un des buts majeurs est de renforcer son influence sur l’aire méditerranéenne et de faire pression, par l’intermédiaire des Arabes, sur les intérêts anglais et français. Cette pression était toutefois mesurée par le désir de ne pas trop envenimer les relations avec Londres et Paris, ce qui explique par exemple qu’aucune arme ne fut envoyée en Palestine malgré les demandes du Grand Mufti.

L’Allemagne de cette époque entretient elle aussi de bonnes relations avec les nationalistes arabes. Si la question arabe était quasiment absente des centres d’intérêt du National-Socialisme des origines, il en est tout autrement dans les années 1930. Hitler se présente tôt comme un allié des Arabes dans leur lutte contre les Juifs et il partage avec Himmler bien des positions islamophiles. Les convergences idéologiques entre National-Socialisme et Islam sont en effet non négligeables : le danger représenté par la haute finance et l’usurocratie juive doit être combattu, les ennemis sont communs (Marxisme, Juifs…), le pouvoir du chef doit prévaloir sur la farce électorale que constitue la démocratie… Dès 1934, la propagande véhiculée par l’Office de Politique Extérieure d’Alfred Rosenberg envers les pays musulmans, tant du Maghreb que du Moyen-Orient, est intensive. L’Allemagne veille dans le même temps à sérieusement développer ses relations économiques avec les pays arabes. Sur son propre sol, elle accueille de nombreux étudiants et offre une situation privilégiée aux arabes résidants qui sont loin d’être des parias dans le Reich et ont de nombreuses associations et comités. Les Allemands firent d’ailleurs leur possible pour éviter toute forme de racisme à l’encontre des Arabes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Reich. Il faut bien dire que ces derniers avaient pour Hitler et le nazisme une grande admiration. Admiration qui s’explique par les convergences décrites plus haut mais aussi par la personnalité d’Hitler vu comme un champion de la lutte contre les Juifs (les lois de Nuremberg avaient été très bien accueillies par l’opinion publique arabe) et qui apparaîtra durant la guerre comme un prophète qui allait instaurer un nouvel ordre et aider les pays musulmans à gagner leur indépendance. Dès le milieu des années 1930, Mein Kampf avait été traduit en arabe et les bonnes paroles envers les musulmans et l’Islam (de la part d’Hitler ou d’autres membres éminents du régime) n’étaient pas rares. Le fait que l’Allemagne n’avait pas, à la différence de l’Italie, de visée colonisatrice voire hégémonique autour de la Méditerranée, ne faisait que renforcer son crédit auprès des Arabes. Le seul heurt d’importance que connut l’Allemagne dans ces années avec les nationalistes arabes fut autour de la question sioniste. En effet, en vertu de la signature du Pacte Germano-Sioniste de 1933, le régime nazi soutenait ardemment l’émigration des Juifs vers la Palestine. Cela ne plaisait pas aux Arabes de Palestine et au Grand Mufti qui ne voulaient pas non plus des Juifs. L’Allemagne changea de cap en 1937 quand on réalisa que la création d’un Etat juif en Palestine devenait possible (solution non envisagée sérieusement jusque là) en vertu du soutien anglais à cette idée. A partir de ce moment, l’Allemagne, réalisant que le problème juif n’était pas seulement intérieur mais aussi extérieur et qu’il pourrait devenir très épineux à terme, se mit à soutenir plus activement les nationalistes palestiniens, premier rempart à la création d’un Etat juif en Palestine. L’Allemagne, malgré toutes les accointances qu’elle pouvait avoir avec le monde arabo-musulman, mena tout de même durant ces années, à l’image de l’Italie, une politique raisonnable visant à ne pas mettre le feu aux poudres et se garda de faire aux nationalistes arabes des promesses trop poussées sur leurs désirs d’indépendance, ce qui n’empêcha pas la création de plusieurs mouvements arabes influencés par le nazisme.

Dès le début de la Seconde Guerre Mondiale, les premières victoires de l’Axe ne font que renforcer les Arabes dans leurs sentiments pro-Allemands. C’est vers l’Allemagne plus que vers l’Italie qu’ils se tournent en considération de ses positions non-impérialistes. L’Allemagne, en effet, ne comptait pas s’investir dans les pays arabes autrement que politiquement, culturellement et économiquement. L’Allemagne avait d’ailleurs reconnu assez tôt à l’Italie la prédominance politique de l’espace méditerranéen.

livre 2.JPGRetraçant l’histoire du conflit mondial dans les différents pays musulmans (Irak, Iran, Egypte…), Stefano Fabei relate surtout le déroulement des relations entre l’Axe et les grands dirigeants nationalistes arabes que sont le Grand Mufti  et Rachid Ali al Gaylani, ancien premier ministre irakien chassé du pouvoir par les Anglais en mai 1941. Nationaliste irakien recherchant le soutien de l’Allemagne à son projet indépendantiste arabe, deux fois premier ministre du pays avant de revenir au pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat mené par le Carré d’Or - groupe de généraux irakiens pro-nazi dont il était membre- en avril 1941, il avait fini par sérieusement gêner les Anglais… En exil en Europe, le Mufti et Gaylani (considéré comme le chef du gouvernement irakien en exil) vont tout tenter pour amener les pays de l’Axe à soutenir leur politique indépendantiste mais vont avoir à faire face à plusieurs problèmes : une certaine rivalité entre l’Italie et l’Allemagne sur la politique à mener au Moyen Orient, ce qui conduisit à d’innombrables intrigues de cour ; un refus de l’Allemagne de trop promettre trop vite et de prendre des engagements officiels clairs sur la liberté et l’indépendance des pays musulmans (pour ne pas envenimer les relations avec Vichy etc) et enfin la rivalité larvée entre ces deux grandes figures désirant chacune prendre le pas sur l’autre en tant qu’interlocuteur privilégié sur les questions arabes auprès des autorités italiennes et allemandes. Le Mufti était en effet un religieux alors que Gaylani était un laïc. Souhaitant tout deux l’indépendance des pays arabes, le premier se prononçait pour une union de ceux-ci tandis que le second soutenait l’existence de plusieurs pays. Ils s’entendaient cependant sur le fait d’aider l’Axe par tous les moyens et sur la nécessité de contrer la création d’un Etat juif en Palestine. Gaylani et le Mufti ne furent pas, au milieu de ces relations avec l’Axe, toujours cordiales mais ô combien difficiles, de simples pions et ils jouèrent le jeu des intrigues entre l’Italie et l’Allemagne en se positionnant eux aussi selon leurs intérêts directs. Notons que durant cette période, le prestige de Gaylani et du Mufti étaient grands en Europe, reçus aussi bien par Mussolini que par Hitler, ils étaient des hôtes de marque. La presse du Reich ne tarissait pas d’éloges sur le Grand Mufti, décrit comme le héros de la libération arabe et comme le principal adversaire des Anglais et des Juifs en Orient, ce n’est pas rien, n’oublions pas qu’il avait appelé les musulmans au jihad contre les Anglais en 1941… Ce fut finalement le Grand Mufti, Hadj Amine el-Husseini, qui devint de fait l’interlocuteur privilégié de l’Axe, fort de son activisme incessant envers les pays islamiques et les minorités musulmanes (en Yougoslavie par exemple). Le Mufti était très actif, que ce soit dans le développement de la propagande pro-Axe ou dans ses efforts de recrutement de combattants musulmans (il collabora notamment au recrutement de la division de Waffen SS islamique Handschar).

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La dernière partie du livre traite avec force détails des forces armées musulmanes qui combattirent aux côtés de l’Axe durant la Seconde Guerre Mondiale. En effet, dès 1941, le Grand Mufti avait appelé de ses vœux la création d’une légion arabe, il avait à cette fin démarché Mussolini et Hitler. On trouve des Arabes musulmans dès cette année-là engagés auprès de l’Axe, très majoritairement du côté allemand. Le noyau de base de ces premières unités était d’une part des étudiants arabes du Reich, formés idéologiquement, ainsi que des combattants arabes antibritanniques. Prêtant le double serment de fidélité au Führer et à la cause arabe (liberté et indépendance des Arabes), ils combattirent dans plusieurs unités au cours de la guerre et seront jusqu’à la fin aux côtés du Reich. Les musulmans d’Europe ne furent pas en reste non plus étant donné qu’à partir de 1943, sous l’impulsion d’Himmler et de son admiration des valeurs guerrières de l’Islam, la Waffen SS commença à les recruter. La division la plus célèbre fut évidemment la division Handschar formée de Bosniaques. Ceux-ci avaient leurs imams et portaient le fez. En plus des insignes nazis, ils portaient le Handschar (cimeterre) et le drapeau croate sur leur uniforme. A noter que la Handschar comportait un certain nombre de chrétiens à l’image d’une autre division SS musulmane : la division Skanderbeg, créée par Himmler en 1944 à l’instigation du Grand Mufti et composée pour sa part de Kosovars et d’Albanais. En URSS, sur le front de l’est, de très nombreux musulmans (mais pas exclusivement comme on le sait) vinrent combattre avec les Allemands : Caucasiens, Turkmènes, Tatars de Crimée… Pour ceux-ci, le but était de parvenir à défaire l’oppresseur soviétique qui les empêchait de pratiquer leur culte. Les Allemands participèrent ainsi à la réouverture de mosquées, ce qui leur amena d’énormes sympathies : plus de 300 000 volontaires musulmans d’URSS combattirent avec eux durant la guerre et pour la petite anecdote, 30 000 d’entre eux furent capturés en France à l’issue du débarquement des alliés.

Finissons sur la France où les relations entre les Allemands et les Arabes se déroulèrent sans heurts entre 1940 et 1944. A titre d’exemple, 18 000 Arabes travaillèrent pour l’organisation Todt. Un certain nombre d’entre eux avait d’ailleurs adhéré aux partis de la collaboration (RNP, PPF…). Ce qui a été dit plus haut reste valable pour la France : les nationalistes arabes, notamment algériens, présents sur son sol soutenaient l’Axe qu’ils voyaient comme un garant de la future indépendance de leurs pays. Ceux-ci avaient d’ailleurs été combattus par Blum et Daladier avant la guerre, ils cherchèrent donc eux aussi d’autres appuis. La figure la plus marquante de cette époque est Mohammed el-Maadi qui est le collaborateur de l’Axe le plus connu en France. Dès les premiers temps de l’occupation, il entre en contact avec les Allemands. Comme le Grand Mufti, il allie travaux de propagande (son journal er-Rachid –tirant à 80 000 exemplaires- appelle de ses vœux l’indépendance des pays arabes et la victoire de l’Axe) et recrutement de volontaires pour combattre les alliés. Fuyant l’avancée alliée en 1944, el-Maadi trouva refuge lui aussi en Allemagne où il fut accueilli par le Grand Mufti.

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Les causes arabes furent indéniablement soutenues par les Allemands et les Italiens. Goebbels ne déclarait-il pas durant la guerre qu’Allemands et Arabes luttaient contre la « tyrannie impérialiste et ploutocratique » du monde juif et anglo-américain ? Cependant, si les relations Arabes / Axe furent fructueuses d’un côté, elles souffrirent d’une différence de traitement entre les Allemands et les Italiens qui ne parvinrent jamais à trouver une politique commune sur cet aspect. Ces derniers voulaient renforcer leur présence en Méditerranée, ce qui effrayait bien des nationalistes arabes qui préféraient ainsi donner leur soutien à l’Allemagne qui, de son côté, refusait de donner sa parole en vain sur les lendemains incertains de la guerre. La politique arabe d’Hitler, qui ne s’intéressa que tardivement à ses débouchés réels, resta prudente trop longtemps d’une part pour ne pas mécontenter Vichy et les Italiens mais aussi car il était obnubilé par son illusion de pouvoir, un jour, trouver un terrain d’entente avec l’Angleterre. Se rendant compte trop tard de ses erreurs et de ce qu’elles avaient coûté dans les évolutions de la guerre, il déclara en février 1945 :

« L’allié italien nous a gênés presque partout. Il nous a empêchés de conduire une politique révolutionnaire en Afrique du Nord. Seuls, nous aurions pu libérer les pays musulmans dominés par la France. Le phénomène aurait eu une répercussion énorme en Egypte et dans le Moyen-Orient asservis aux Anglais. Tout l’Islam vibrait à l’annonce de nos victoires. La présence des Italiens à nos côtés nous paralysait et créait un malaise chez nos amis islamiques qui voyaient en nous les complices, conscients ou non, de leurs oppresseurs. Le Duce avait une grande politique à mener vis-à-vis de l’Islam. Elle a échoué, comme tant de choses que nous avons manquées au nom de notre fidélité à l’allié italien ! »

Stefano Fabei a écrit ici un livre d’importance et d’une grande richesse pour la compréhension de ces relations méconnues entre le faisceau, la croix gammée et le croissant. On regrettera simplement l’aspect trop détaillé de certaines parties qui perdent le lecteur entre la multitude de noms, de lieux et d’organismes divers et variés. L’auteur a depuis continué ses recherches sur ce thème et publié d’autres livres, non disponibles en français à ce jour.

Rüdiger

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

23/02/2014

Chronique musicale: Mare « Throne of the Tirteenth Witch / Spheres Like Death »

Mare « Throne of the Tirteenth Witch / Spheres Like Death » (Terratur possessions, 2013)

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Alors que depuis quelques années la scène norvégienne, hormis ses quelques cultes sortis des années 90, suscitait mon désintérêt en tant que simple auditeur, celle-ci semble enfin retrouver un souffle de créativité et d'intensité. Située aujourd'hui beaucoup plus sur Trondheim que sur Oslo, la fine fleure de l'art noir Norvégien se veut désormais un ensemble de groupes dévoués à l'occulte et aux sonorités aussi lourdes que lugubres, pas mal empruntées au doom d'ailleurs. De cette nouvelle scène de l'ancienne Nidaros, Mare semble être devenu chef de file.

Comme bien souvent au sein de ce milieu, les productions assez limités des œuvres des groupes rendent bien souvent l'acquisition difficile. C'est donc dans un soucis de disponibilité que Terratur Possession nous sort, en 2013, une compilation des deux derniers EP, « Throne of the Tirteenth Witch » (2007) et « Spheres Like Death » (2010) épuisés depuis.

Musicalement, Mare est une entité produisant un black metal à l'aspect rituel sur-développé qui se manifeste dès les premières notes d'un « Nidrosian Moon Sabbath » et de ses blasts infernaux. En commençant par ce titre, le groupe impose son style : une ambiance lugubre soutenue par des rythmes tantôt agressifs, tantôt beaucoup plus mid-tempo mais toujours emplis de ténèbres insondables. C'est d'ailleurs dans ces rythmes plus lents que va se développer magnifiquement ce côté entêtant de la musique des norvégiens. Ajouté à cela, un vieux clavier tout aussi distributeur de notes fantomatiques, rappelant par moment ces sonorités de série Z qu'on pouvait retrouver dans certains albums de Beherit et l'ambiance touche à son comble (« Offerlam »). D'ailleurs il faut vraiment souligner l'excellence des passages ambiants aussi bien dans leur réalisation que dans leur disposition au sein de la succession des titres du CD.

Ce qui est surprenant avec ce disque d'ailleurs, c'est sa vision d'ensemble. Alors que pour beaucoup d'albums, piocher un titre au hasard au détour d'une écoute ponctuelle ne pose pas de soucis réels, il en va différemment pour ces deux EP. En effet, alors que chaque chanson possède son âme propre, il faut reconnaître que l'ensemble de la galette semble être la métaphore sonore d'une sorte de procession noire, d'une suite d'incantations folles déclamées par un Azazil halluciné derrière son micro. Il n'est pas difficile d'imaginer les braseros et autres encensoirs autour du chef d'un culte occulte. C'est d'ailleurs l'âme même de la musique de Mare que d'aucuns qualifierait d' « Orthodoxe ».


La production pas assez minimaliste pour en faire un énième ersatz de répondeur mais pas clairement nette pour en faire une  nouvelle galette aseptisée, permet véritablement de plonger dans ce maelström de riffs hypnotiques.

Mare est typiquement le genre de groupe immersif, doté d'une aura telle qu'il est difficile de ne pas arriver à un constat de dualité à l'issue de son écoute, soit on rentre dans la danse occulte, soit on reste totalement hermétique à cette musique. Pour les fanatiques des grecs d'Acherontas, ce disque est immanquable.

T. Spellbound

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

15/02/2014

Chronique musicale: Ultima Frontiera « Anime Armate »

Ultima Frontiera « Anime Armate »

(Tuono Records – 2010 / Black Shirts Records – 2013)

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Ah… la musique non-conforme italienne… il y aurait énormément à dire dessus, sur sa diversité, sur son caractère d’avant-garde avéré, en bref sur sa grande qualité… On n’en retracera pas l’historique ici mais on se cantonnera à évoquer l’un des groupes qui reste parmi nos favoris, ici, au CNC : Ultima Frontiera. On parlera sans doute encore longtemps de cette formation originaire de Trieste (à la frontière –ultime- italo-slovène)  qui a décidé de se séparer l’année dernière (vous retrouverez d’ailleurs la vidéo de leur dernier concert ici). D’ailleurs, leur tout dernier album « Anime Armate » (2010) a été réédité en LP (avec CD !) il y a quelques semaines par Black Shirts Records qui nous fait le bonheur actuellement de ressortir quelques classiques du genre (tel le EP « La notte dei regali » d’A.D.L. 122) et vient de represser en outre le premier album d’Ultima Frontiera : «Non ci sono più eroi ». Le prétexte est tout trouvé n’est-ce pas ?  « Anime Armate » fut donc le quatrième album d’Ultima Frontiera de même que son chant du cygne. Sorti à l’origine -comme les précédents- chez Tuono Records (qui a édité nombre de classiques, de Gesta Bellica à Division 250), cet album reste pour moi le meilleur des Italiens avec « Non conforme », sorti en 2006.

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« Anime Armate » (âmes armées en français) débute par une introduction planante et martiale où l’on nous déclame un texte de Codreanu... Le calme avant la tempête en quelque sorte… C’est ensuite parti pour 10 titres de « Ribellione musicale » en révolte contre le monde moderne pour paraphraser le groupe qui s’affirme haut et fort fasciste jusqu’au bout des ongles. Ultima Frontiera, ça ne ressemble à rien d’autre, c’est une musique qui se vit, mêlant à la beauté la fureur du combat et la nécessaire légèreté qui fait partie de tout un chacun (voyez le titre « Vino Divino »…). Musicalement irréprochables,  les Italiens ont cette faculté de nous emporter sur des terres finalement rarement touchées par les autres groupes de Rock identitaire. Résistance, émotions, énergie sont les premiers mots qui me viennent à l’esprit pour désigner la musique d’Ultima Frontiera  qui a cette faculté supplémentaire de donner une pêche d’enfer à son auditeur (cela n’altérant en rien le sérieux de la plupart des textes). Les titres d’« Anime Armate » ont tous leur personnalité et aucun ne fait tâche sur cet excellent album mais, personnellement, je me dois de citer mon préféré : « Vento d’Europa » où l’on retrouve le texte chanté tour à tour dans pas moins de 6 langues (Européennes bien sûr…) par des invités qui ne sont, souvent, pas des inconnus : Stigger (ex-membre de Skrewdriver), Ramiro d’Estirpe Imperial…


Comme Division 250 dont nous avions chroniqué l’immense « Imperium » en ces pages (ici), on peut effectivement regretter qu’une formation si talentueuse ait arrêté alors qu’elle était au sommet de son art, comme nous le prouve cet album… qui fera taire tous ceux qui oseraient croire que certains de nos groupes ne pourraient pas rivaliser avec ceux du circuit mainstream. Ecoutez un peu et dites-moi si Ultima Frontiera n’aurait pas eu un succès énorme s’il n’avait pas été un groupe fasciste ! En tout cas, je constate juste que l’on aurait bien besoin d’autres groupes de cette trempe, surtout en France…

Rüdiger

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10/02/2014

Chronique de film: Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese

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Vous pensez que Wall Street est un milieu de sociopathes névrosés et pourris par la cupidité la plus absolue ? Bien, je n’ai donc pas à prêcher dans le désert. Evidemment, on ne vit pas dans une société où les mass media vont volontairement nous révéler ce genre de réalité, même à demi-mot. Et pourtant, en ce moment sur vos écrans, Hollywood vous propose de passer un peu de temps dans cet univers.

Le Loup de Wall Street, dernier film de Martin Scorsese, nous raconte l’histoire de Jordan Belfort, gamin issu d’une famille ouvrière du Bronx, courtier en bourse dans les années 80 et 90 à Wall Street, de son entrée chez Rothschild comme courtier en bourse stagiaire, à la fondation de son entreprise, Stratton Oakmont. C’est une histoire relativement banale si on omet son ignominie générale : l’élévation et la chute d’un personnage très contemporain, engorgé des principes du monde financier actuel, avec tout ce que ça comporte comme défauts (je ne peux vraiment pas parler de qualités dans le cas de ce Jordan Belfort, même avec la meilleure volonté du monde). Il représente tout ce que notre système financier a d’abject, de surréaliste, et j’en passe. Enfin, pour la culture gé, sachez que ce film est tiré du livre du même nom, écrit par Jordan Belfort, car oui, c’est une personne réelle, aussi incroyable que cela puisse sembler.

Le film est long, c’est un fait : un bon 2 heures et 59 minutes. D’une part, c’est un trait commun aux films de Scorsese, et d’autre part, l’histoire aurait difficilement pu être raccourcie. Leonardo DiCaprio, qu’on l’aime ou non, porte le film avec brio sur toute sa longueur, et il est parfait dans le rôle de Jordan Belfort.

Parlons-en, de ce brave Jordan Belfort. C’est un pourri, amoral, pervers, drogué, alcoolique, etc., mais il le sait très bien. Encore mieux, il nous l’avoue lui-même bien volontiers dès le début du film. C’est que  Wall Street, voyez-vous, ce n’est pas un milieu dans lequel on tombe par hasard. On choisit d’y entrer, c’est un peu comme vendre son âme au diable.  Monsieur veut être riche, et s’il entre comme courtier chez Rothschild, c’est uniquement pour ça. Reste qu’il a du talent dans son domaine : être courtier, c’est du one-man-show, de la vente au porte à porte mais amenée dans le monde du tout argent. Il profite des failles d’un système qui est pourri également, ce qui lui permet de monter sa propre boîte, dont la majorité de l’activité est parfaitement illégale. Reste la dimension du self made man, l’homme qui est parti de rien et qui s’est fait tout seul. On ne sait pas s’il faut le détester ou non : et si la faute n’incombe pas entièrement au système financier actuel ?

Autre fait que nous révèle Belfort : tous ses collaborateurs directs ne sont pas des financiers de formation. Ben non ma bonne dame, en fait ce sont des anciens potes de son quartier qui dealaient de l’herbe, et possédant donc un sens « inné » de la vente (ou plutôt de l’arnaque). De fait, ce sont tous des crétins issus de résidus de fond de plumard, mais qui parviendraient à vendre un frigo à un Inuit. Pas besoin de faire des longues études pour devenir riche, qu’on se le dise ! En filigrane, du petit dealer de quartier au grand financier, on se rend compte qu’on est dans le même monde. Seuls les moyens changent, mais la fin reste la même. Un monde dans lequel on ne devient quelqu’un qu’en entubant ou en faisant du fric.

Rien n’est mis de côté dans ce film. On retrouve l’idée de l’argent qui influence tout : partis politiques, organisations religieuses, jusqu’à l’association de protection d’une vague chouette tachetée du fin fond de la Norvège, mettant en plein dans le mille du charity business, grâce auquel l’absence de valeurs se compense par une pseudo-valeur humanitariste. On retrouve aussi la notion d’un système financier basé sur du vent  (cf. Mark Hanna, supérieur hiérarchique de Jordan chez Rothschild : « Règle numéro 1 à Wall Street : personne ne sait si une action monte, descend, ou de travers, et surtout pas les courtiers. Mais on doit faire semblant de le savoir »). On y retrouve les paradis fiscaux et les magouilles inhérentes à ce milieu : arrangements avec des banquiers suisses peu regardant et ouverts au blanchiment d’argent, usage de prête-noms, transits illégaux de valises remplies de cash transportées par une famille de slovènes avec passeports suisses....

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On y retrouve aussi le cliché du nouveau riche dans toute sa splendeur dégoulinante de fric : femme mannequin, yacht de 30 mètres de long, coke, putes à gogo, et vas-y que je m’allume mes cigares avec des billets de 100 dollars.... Et dans le même temps, une dénonciation de la perte des valeurs traditionnelles entraînée par l’argent facile et à foison, notamment au travers du pathétique spectacle de la fausse vie de famille de Belfort : on sait qu’il a deux marmots, mais on ne le voit avec ceux-ci qu’au délitement de son mariage avec sa superbe femme mannequin. La femme veut se barrer, lui refuse, il tente d’enlever sa fille.... Ma réaction d’alors : « J’avais oublié qu’il avait deux gamins ». Lui aussi apparemment.

La confrontation entre Belfort et Patrick Denham, agent du FBI spécialisé dans les fraudes financières, laisse quant à elle un constat bien amer et terriblement proche de la réalité. La condamnation de Belfort est vécue comme un os donné à ronger à la populace. Pour un financier véreux qui tombe, tous les autres s’en sortent, et c’est aussi ce constat là qui est réalisé dans le film. Belfort ne prend que trois ans de prison, sa société est démantelée, mais on ne sait même pas quel sort subissent ses collaborateurs. Pire encore, Belfort est réhabilité dès sa sortie de prison et fonde une société dont le but est de se donner en spectacle lors de conférence pour apprendre au quidam à devenir riche et à vendre du vent !

Si vous aimez les films de Scorsese, si l’idée de rester trois heures devant un film ne vous effraie pas, si vous nourrissez une certaine curiosité (et même une aversion) pour les milieux de la haute finance, je ne saurais que vous conseiller de voir Le Loup de Wall Street. C’est un film qui a pour lui de donner à voir des travers qui sont pourtant connus et qui demeurent encore impunis. Mais clairement, il ne vous réconciliera pas avec ce milieu-là.

Elvire

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08/02/2014

Chronique musicale: Zemial "Nykta"

Zemial « Nykta » (Hells Headbangers, 2013)

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Après Thou Art Lord dont nous avions parlé ici il y a quelques semaines, voici un autre groupe phare de la scène Black Metal hellénique qui refait surface. Zemial est l’un des pionniers du genre en Grèce et, depuis 20 ans, a mené ce qu’on pourrait appeler une carrière exemplaire dont le mot d’ordre pourrait être « la qualité avant la quantité ». En effet, « Nykta » (la nuit, en grec) n’est que le troisième album de Zemial (le précédent, « In Monumentum », date déjà de 2006) et on appréciera le fait d’avoir, à chaque fois, dans les oreilles, une réalisation travaillée où rien n’est laissé au hasard. Il faut dire que Vorskraath est un musicien professionnel ; il a d’ailleurs composé seul « Nykta » et s’est occupé de tous les instruments (alors que par le passé, il était souvent accompagné Copy of nykta_back.jpgde Eskarth, son frère qui est également le leader du groupe Agatus).

Si le style de base de Zemial reste un Black Métal old school aux forts accents thrash, le groupe continue son évolution depuis des années et il serait malhabile de le définir comme un simple groupe de Black Métal. Non, ici, les influences Heavy Métal ou rock progressif sont très audibles dans plusieurs titres et laissent indéniablement une trace d’importance dans la musique que joue Zemial aujourd’hui. Vorskraath continue de même les expérimentations mais a su, habilement, les limiter à certains morceaux de l’album (les superbes « The small » et « Pharos » par exemple) pour ne pas dénaturer les autres qui restent fidèles à ce à quoi nous sommes habitués. On retrouvera d’ailleurs sur « Nykta » d’anciens morceaux réenregistrés, tirés du MLP « Necrolatry » ou du EP « Dusk » qui avait un peu préfiguré ce nouvel album.

A l’image de la très jolie pochette de l’album, « Nykta » vous promet deux choses : une musique noire de grande qualité et de vraies émotions auditives, fortes et diversifiées.


Rüdiger

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