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23/02/2015

Chronique de livre: Saint-Loup "Götterdämmerung"

Saint-Loup « Götterdämmerung ; Rencontre avec la bête »

(Art et Histoire d’Europe, 1986 – Réédition l’Homme Libre, 2012)

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Il y a des livres parfois bien oubliés et qui méritent justement de ne pas l’être ; Götterdämmerung  est de ceux-là. C’est un témoignage capital sur la Seconde guerre mondiale et l’un des meilleurs ouvrages de Saint-Loup selon moi (deux de ses autres ouvrages sont recensés ici et ici). Ecrit en 1947 alors que l’auteur était en exil en Argentine -car condamné à mort par contumace en France-, ce livre fut publié en allemand peu après mais subit rapidement les foudres de la censure de l’Allemagne nouvellement « libérée ». Il fallut étrangement attendre les années 1980 pour l'édition française.

Götterdämmerung présente le témoignage autobiographique de l’écrivain maudit Marc Augier dit Saint-Loup (1906-1990) sur les années charnières 1944-1945 qu’il passa en Allemagne puis en Italie. Bien des aspects méconnus de la guerre derrière la ligne de front en Allemagne sont ici mis en lumière : la vie à Berlin, certains des mystères de « l’Ordre Noir », l’exil du gouvernement français à Sigmaringen, les derniers jours de l’Italie fasciste… Nous suivons ici le parcours atypique de Saint-Loup dans les derniers mois de cette guerre qui allait finir de mettre à genoux une Europe déjà bien affaiblie par les boucheries et les haines tenaces dues à la guerre 1914-1918… De nombreux faits et anecdotes ponctuent ce récit haletant où l’on croise nombre de grands noms : Céline, Rebatet, Mordrel, Déat, Krukenberg…

Saint-Loup a divisé son livre en cinq parties chronologiques qui reprennent les étapes de sa vie personnelle durant ces deux années. On le suit en premier lieu en 1944 à Berlin au milieu des bombardements alliés qui affectent profondément la capitale du Reich et sa population qui résiste héroïquement aux difficultés de la vie quotidienne par tous les moyens possibles (notamment le marché noir). Dans un second temps, on le retrouve en séjour au « monastère des hommes noirs » d’Hildesheim. Saint-Loup put pénétrer ce lieu très secret en vertu de son poste de rédacteur en chef du bulletin Devenir, organe de la Division SS Charlemagne. Il ne cache pas à quel point cette expérience fut formatrice pour lui car, dans ce monastère, il fit partie d’un centre de recherches pour la formation d’un gouvernement européen en cas de victoire du Reich. « Je n’ai rien oublié depuis Hildesheim » écrit-il… Livrant des informations rares sur cet Ordre Noir sur lequel on a écrit tant de sottises, il souligne par exemple à quel point les relations étaient tendues dans le NSDAP entre les pangermanistes purs et durs et les partisans d’une nouvelle Europe, majoritaires dans la SS (cette opposition et les tensions qu'elle a généré durant la guerre entre les acteurs tant politiques que militaires de l'Allemagne nationale-socialiste permet de comprendre bien des choses...). Ce chapitre est également l’occasion pour Saint-Loup de parler du fameux Hauptsturmführer Le Fauconnier (personnage clé de plusieurs de ses romans) qui assiste à la réduction en cendres de la ville médiévale d’Hildesheim sous les bombes au phosphore américaines… L’auteur, et c’est la matière du troisième chapitre, arrive ensuite à Sigmaringen où il retrouve tout le petit monde de la collaboration française rassemblé autour du « vieux maréchal »… Les deux derniers chapitres narrent quant à eux la fuite de Saint-Loup et de quelques camarades en Italie en 1945 alors que la défaite totale de l’Axe n’est plus qu’une question de temps. Il s’agit ici de passer incognito, de ne pas être débusqué comme « fasciste » ou « nazi » par les résistants italiens qui prennent part eux aussi à « la plus formidable persécution que le monde ait jamais connue ». Ce sont les derniers jours de Mussolini. L’ambiance est électrique et impitoyable. C’est la « rencontre avec la bête » de laquelle Marc Augier sortira sain et sauf mais qui l’obligera, comme tant de ceux qui avaient choisi le même camp que lui, à s’exiler...

Götterdämmerung est un ouvrage qui mérite d’être lu par tous ceux qui s’intéressent à la Seconde guerre mondiale et qui désirent découvrir le point de vue de l’un de nos plus grands écrivains. Cette lecture essentielle pourra également s’accompagner par deux autres témoignages qu’il écrivit sur cette période : J’ai vu l’Allemagne et les Partisans.

Rüdiger / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

09/02/2015

Chronique de livre: Ikigami, préavis de mort

Ikigami, préavis de mort

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Pour la plupart des gens, la bande dessinée japonaise n’est constituée que d’œuvres pour mâles prépubères en quête d’une fausse symbolique masculine. Ils ont en tête l'histoire d’un héros qui va tout faire pour atteindre son but et échapper à la fatalité grâce à des combats ubuesques. Cependant le manga* ne se réduit pas à cela. Beaucoup de sujets différents sont traités. Pour aller dans ce sens je vais vous présenter un manga dystopique, «Ikigami : Préavis de mort »**.

Ecrit et dessiné par Motorō Mase, Ikigami est un manga se déroulant dans un Japon uchronique proche de celui que nous connaissons aujourd’hui. Une loi dite de « Sauvegarde de la prospérité nationale » est appliquée pour faire comprendre la valeur de la vie au peuple ainsi que pour ses effets bénéfiques sur la société (PIB, sécurité,…). Quand les enfants entrent à l’école primaire ils se voient tous vacciner. Une capsule létale est présente dans un vaccin sur mille. Elle se déclenche à une date et une heure précises entre 18 et 24 ans. Les concernés ne sont avertis que 24 heures avant leur décès grâce à un préavis de mort (appelé aussi Ikigami). Dans le manga nous suivons Fujimoto, un fonctionnaire apathique chargé de les livrer. Chaque tome est divisé en deux arcs scénaristiques tournant chacun autour d’une personne ayant reçu le document fatidique. L’histoire de Fujimoto s’étoffe entre deux destinées tragiques tout au long des 10 volumes qui composent le manga.

Le synopsis peut sembler au premier abord grotesque, mais la force de Mase est de rendre tout cela crédible grâce à un réalisme glacial. Tout fait sens dans Ikigami parce que il est facile d’y reconnaître notre monde post-moderne. C’est une différence fondamentale avec beaucoup d’œuvres dystopiques tel que 1984 ou Le Meilleur des Mondes qui ont des contextes qui nous sont plus étrangers (du moins au premier coup d’œil). Seule une loi diffère ici, et voir ce que provoque cette loi sur la société donne de l’intérêt à l’œuvre.

On retrouve dans Ikigami une institution (de type superstructure) qui cherche à tout codifier, se déconnectant ainsi du réel, pour finir par devenir son propre but quitte à tout détruire. L’institution se faisant totale devient système, c’est un inhibiteur sévère. Malgré cela, la démocratie de marché et d’opinion y est présente. Elle laisse libre cours au désir tant que celui-ci s’inscrit dans le cadre qu’elle a défini. On retrouve le même totalitarisme que l’on voit en incubation en occident, seule la proportion des ingrédients diffère***. Toutefois il serait cependant stupide de résumer ce manga à une mise en dessins de concepts sur le totalitarisme. Ikigami c’est aussi et avant tout l’histoire d’êtres humains perdus dans la société des individus, condamnés à une fin dramatique. Dans chaque arc, l’auteur raconte une tragédie (divisé en trois actes) collant aux problèmes actuels (familles brisées, précarité, solitude, misère sexuelle, …). Ce qui est particulièrement étonnant c’est que Mase arrive à donner une identité propre à chacune de ces histoires. De plus, il crée des moments véritablement touchants qui ne tombent jamais dans le pathos ni dans le nihilisme. Il veut que son lecteur se pose des questions sans que le concept ne prenne le pas sur le récit. Par exemple, lorsqu’une mère ne voulant pas admettre que son fils a reçu l’Ikigami, hurle que ça n’arrive qu’aux autres. Il soulève beaucoup plus de choses par cela que par de longs discours… En outre, on voit Fujimoto évoluer avec nous, personnage bien réalisé avec qui l’on devient rapidement intime.

Ce manga traite par ailleurs d’un thème idiosyncratique au Japon, le sacrifice pour la collectivité. Ce sacrifice c’est cette mort programmée, simulacre d’un monde désenchanté. En effet, le Japon est le pays de la mort volontaire, et non de la mort subie. Comment renouer avec le sacré et l’exemplarité lorsque c’est un monstre froid sans tête qui vous l’administre aléatoirement pour faire prospérer son PIB ? Comment renouer avec l’unité dans une société individualiste où la mort d’une personne sur mille ne fait réagir personne ?

Je recommande chaudement Ikigami, véritable miroir de nos vies. Là-bas comme ici chacun est le maillon d’une chaîne où personne et à la fois tout le monde est responsable. Une grande création !

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* : Pour rappel, un manga est une bande dessinée japonaise, la définition ne s’étend pas au-delà.

** : Ikigami signifie littéralement messager de la mort.

*** : Quand je vois certains classer Ikigami comme une œuvre parlant exclusivement de la dictature (fasciste en plus parfois), je ris bien. Le non-respect et la manipulation de vivant au nom du bien commun ne sont pas l’adage d’un fascisme fantasmé mais bien d’oligarques prêchant le saint libéralisme ici. Ce n’est pas un état fasciste qui a affirmé que « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents » ni développé des OGMs.

Valentin/C.N.C.

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17/12/2014

Chronique de livre: Saint-Loup, Nouveaux cathares pour Monségur, 1968

Chronique de livre: 

Saint-Loup, Nouveaux cathares pour Monségur,

Presses de la Cité, 1968 ; réédition Avalon, 1986

saintloup nveaux cathares.jpgJ’ai comme l’impression qu’on ne lit plus beaucoup Saint-Loup (nom de plume de Marc Augier) aujourd’hui, ce que je ne peux que déplorer. Aussi, si ces quelques considérations sur l’un de ses ouvrages phares pouvaient donner à d’aucuns l’envie de se plonger dans l’œuvre de ce grand écrivain, j’en serais ravi.

Grand écrivain, oui, c’est indéniable. Et même si l’homme était avant tout un écrivain de combat aux idées bien trempées, il mérite d’être (re)découvert tant son talent peut séduire au-delà du lecteur typique de notre mouvance. Comme le savent ses lecteurs, Saint-Loup mettait énormément de lui-même dans ses livres et mêlait à ses convictions des thèmes chers qui avaient beaucoup compté dans son parcours personnel : la noblesse de comportement devant la vie, le dépassement de soi par le sport (ou la guerre) ou encore la joie de la camaraderie telle qu’on la pratiquait dans les Auberges de Jeunesse avant la seconde guerre mondiale.

Nouveaux cathares pour Monségur, premier volume du cycle des « Patries charnelles », entraîne le lecteur dans l’Occitanie de la fin des années 1930 à la fin des années 1960 et prend comme fil directeur le combat identitaire occitan. L’Occitanie étant l’une de ces nombreuses patries charnelles constituant l’Europe voulue par Saint-Loup, une Europe fédérale respectueuse de toutes ses identités régionales. Ce combat « régionaliste » est ainsi illustré dans ce roman datant de 1968 par une galerie de personnages bien différents dont les opinions (tant politiques que religieuses), les choix devant l’histoire de leur temps, les évolutions et les divergences apportent l’essentiel de la matière ici développée.

L’ombre de la croisade contre les albigeois plane sur le récit et, pour bien des protagonistes de l’histoire, c’est la déclaration de guerre faite à l’Occitanie par la France du Nord au XIIIe siècle. En effet, pour Roger Barbaïra, héros du livre, « la France n’est pas la terre de mes pères », c’est « une patrie qui n’a d’autres contours qu’idéologiques ». Partant de ce postulat que la France écrase l’Occitanie depuis le Moyen Age et que celle-ci se doit d’être libérée, Roger Barbaïra et sa bande de compagnons issue des Auberges de Jeunesse  vont tout faire pour lutter contre cette domination vue comme étrangère. Et c’est là que la plume de Saint-Loup s’exprime, à mon sens, le mieux. Quelle stratégie adopter à l’aube de la seconde guerre mondiale pour ces jeunes gens bien différents, tant dans la personnalité que dans les opinions politiques, mais unis par le combat identitaire ? Certains choisiront Vichy, d’autres le maquis communiste ; Barbaïra choisira la SS. Ils en viendront à s’entretuer ou à s’entraider, dépassés par les événements de la grande guerre civile européenne. Le combat continuera ensuite après la guerre, pour ceux qui y auront survécu et qui seront restés fidèles, avec d’autres moyens.

augier1_000.jpgComme dans beaucoup de livres de Saint Loup, on retrouve l’idée de la dureté de l’engagement. Celui qui s’engage pour une cause fait face à de multiples difficultés et la guerre vécue par les différents acteurs de cette fresque occitane en sera la meilleure illustration : combattre ou s’engager au sens large, ce n’est pas aller dans le sens de la facilité, bien au contraire. Les péripéties de ceux qui auront choisi le mauvais camp et qui deviendront des « maudits » illustrent cela à merveille : ils seront traqués, torturés et tués par ceux qui prétendaient combattre pour la « paix », la « dignité » et les « droits de l’homme » et qui sont toujours adulés et loués de nos jours puisque, dans le monde moderne, il y a des persistances qui ont la vie dure.

Au-delà de la question identitaire, Nouveaux cathares pour Monségur est un voyage en Occitanie, dans ses châteaux, ses montagnes, ses légendes. C’est l’occasion aussi pour Saint-Loup de traiter de religion et en particulier du catharisme. Cette foi est ainsi celle de ce mystique personnage qu’est Auda Isarn (dont le nom a été repris par une célèbre maison d’édition). Membre de la bande d’amis de Roger Barbaïra, sa beauté froide la rend désirable à bien des hommes qui s’opposeront pour l’avoir mais une telle femme, dotée d’une telle foi, peut-elle réellement appartenir à un homme et lui dévouer sa vie? Auda Isarn fait partie de ces femmes un peu mystérieuses voire insaisissables que l’on retrouve dans l’œuvre de l’auteur, telle la fameuse Morigane de Plus de pardons pour les Bretons, et est résolument le personnage le plus énigmatique de l’histoire.

Saint-Loup profite de son récit pour y fondre différents éléments ésotériques. C’est ainsi la rencontre entre Otto Rahn, l’auteur de Croisade contre le Graal et de La cour de Lucifer, d’une part et Roger Barbaïra et ses amis d’autre part qui donnera à ces derniers le goût du combat pour leur identité. C’est encore Otto Rahn qui mettra Barbaïra sur la piste des « vérités éternelles » par sa recherche du Graal dans les grottes proches de Monségur. Ce Graal, sous la plume de Saint Loup, n’est plus la coupe qui recueillit le sang du Christ mais les tables de lois des Aryens « en écriture païenne enchevêtrée » dont la redécouverte changerait la face du monde moderne, ce qui explique les recherches menées par Rahn, en mission spéciale en 1938, puis par une section de l’Ahnenerbe à laquelle Barbaïra prêtera main forte durant la guerre avant de s’engager dans la Waffen SS. Cet engagement s’explique par le fait que Barbaïra veut donner à l’Occitanie une place digne de ce nom dans l’Europe nouvelle et c’est seulement par le sang versé à la guerre qu’elle l’aura selon lui. De plus, il n’est plus, à l’aube de son départ sur le front de l’est, qu’un simple combattant régionaliste. Il sait que ce combat fait partie d'un mouvement plus vaste, d’une conception totale du monde, d’une Weltanschauung où l’élément spirituel se mêle à l’élément biologique.

Qui sont ces nouveaux cathares évoqués par le titre du livre ? Vous le découvrirez avec cet ouvrage passionnant et extrêmement bien écrit, doté d’une interprétation très personnelle de l’histoire de l’Occitanie. Nouveaux cathares pour Monségur recèle de multiples richesses qui en font un très grand roman et un ouvrage absolument indispensable pour qui veut comprendre ou découvrir Saint-Loup.

Rüdiger / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

29/11/2014

Sortie prochaine de "Dominique Venner, soldat politique"

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Le geste fatal de Dominique Venner avait une dimension politique…  Il avait une dimension politique parce que Venner est resté toute sa vie un soldat politique.

Bien sûr son engagement prit des formes différentes au cours des années. Mais l’idéal est toujours resté le même. Venner savait que la fidélité en politique ne consiste pas à toujours faire la même chose, mais de faire des choses qui vont toujours dans le même sens.

Dans cet essai fort bien documenté, Basile Cerialis, étudiant passionné par les idées nationalistes et identitaires, analyse l’engagement politique de Dominique Venner de Jeune Nation, au milieu des années 50, jusqu’à son ultime message du 21 mai 2013, jour de sa mort.

Visionnaire dans bien des domaines, le fondateur d’Europe Action mérite que son combat ne retombe pas dans l’oubli. C’est ce à quoi Basile Cerialis s’est attaché dans cet ouvrage.

Dominique Venner, Soldat politique, Basile Cerialis, Les Bouquins de Synthèse nationale, 170 pages, 20 €

23/11/2014

Le nouveau livre de Gabriele Adinolfi: "Années de plomb et semelles de vent"

15/11/2014

Chronique de livre: Plongée chez les khmers rouges! (Pin Yathay, "L'Utopie meurtrière")

Pin Yathay, "L'Utopie meurtrière" (Robert Laffont, 1979)

En 1975, le Cambodge tombe dans les mains des khmers rouges. Ce n’est pas étonnant. Le pays connaît depuis des années une situation de guerre civile dont le conflit au Viêt Nam voisin est la cause principale. Nous sommes en pleine guerre froide. Les forces gouvernementales (la monarchie de Sihanouk jusqu’en 1970 puis la République de Lon Nol), alliées aux Etats-Unis, sont combattues férocement de longue date par une guérilla maoïste soutenue par les forces communistes vietnamiennes et la Chine : les khmers rouges. Ceux-ci l’emportent sur le régime faible et corrompu de Lon Nol en avril 1975. Ils vont diriger le pays jusqu’en janvier 1979 quand ils seront chassés du pouvoir par une invasion vietnamienne. Cette période noire pour le Cambodge sera aussi l’une des plus révélatrices de l’utopie communiste…

Pin Yathay a connu cette époque. Il fut le témoin de ce que fut le « Kampéchua Démocratique », y a vécu, y a souffert et en a rapporté un témoignage inoubliable et passionnant.

L’intérêt principal du livre de Pin Yathay réside dans cette plongée au cœur de la société khmère rouge, société révolutionnaire d’inspiration maoïste et basée sur un extrémisme total complètement mortifère. En résumé, les khmers rouges ont fait passer la société cambodgienne au stade ultime du communisme en quelques mois et ce, sans passer par la transition socialiste préconisée dans le marxisme/léninisme… De 1975 à 1979, les cambodgiens vont donc subir dans leur esprit et dans leur chair la révolution à la sauce khmer rouge, instaurant une société complètement nouvelle tant au niveau de son organisation que de ses valeurs.

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Les villes, Phnom Penh en priorité, sont, sans attendre, vidées de leurs habitants qui sont déportés dans les zones forestières et rurales en avril 1975. Il n’aura pas fallu plus de quelques jours pour cela… Sous couvert de raisons tactiques, les khmers rouges poursuivaient plusieurs buts avec ces évacuations massives : soumettre plus facilement la population qui pourrait utiliser les villes comme lieux de contestation et surtout abandonner ces « berceaux du capitalisme réactionnaire et mercantile ». L’idée de base étant que les villes sont des lieux de perdition inadaptés à la rééducation d’un peuple dans une perspective révolutionnaire. Des millions de cambodgiens urbains devront ainsi rejoindre des zones rurales où la vie dite moderne est inconnue… Retour à un quasi-Moyen Age : techniques et technologie sont quasiment absentes. La vie ne devient que travail manuel : on travaille pour survivre et on survit pour travailler… Et cela est valable pour tout le monde, y compris les enfants ! Les écoles, les collèges, les lycées, les universités ont d’ailleurs été fermés. Il n’y a que les plus jeunes enfants (tout du moins ceux qui paraissent jeunes car les papiers d’identité n’existent plus et on jauge de l’âge « à l’œil ») qui ont droit à une heure de « classe » quotidienne où ils apprennent et chantent à quel point la révolution est bonne. L’analphabétisme n’est pas un problème pour les khmers rouges qui détestent l’instruction et la culture en général car celle-ci ne servirait à rien d’autre qu’à marquer la supériorité des anciennes élites sur les autres individus… Elle promeut donc une forme aigüe d’inégalité. Horreur !

La rééducation passe, en plus des travaux forcés, par l’abandon de tout ce que les khmers rouges associent au capitalisme, au « féodalisme » et à « l’impérialisme » qu’ils combattent. En premier lieu, tout ce qui peut faire référence aux Etats-Unis ou aux autres pays est interdit. C’en est fini du maquillage pour les femmes, des boissons gazeuses et même des médicaments étrangers! Ce sont des souillures du capitalisme ! Idem avec tout ce qui rappelle les vêtements occidentaux ou qui est trop coloré. On se doit de porter des couleurs sobres et sombres (le noir en priorité, couleur des khmers rouges) et même d’abandonner ses lunettes ! Le peuple n’a plus accès à la télévision, au téléphone, aux livres, au sport, aux loisirs. Il doit se concentrer sur son travail et sur sa conscience politique. Seul cela pourra faire de bons révolutionnaires. Il n’y a que la politique qui compte et toutes les formes de religion sont interdites. Les lieux de cultes bouddhistes, les pagodes, mais aussi les églises ou les mosquées du pays sont transformés en bâtiments « normaux »…

 

En plus de vouloir déraciner l’esprit religieux chez le peuple, les khmers rouges avaient comme but de changer l’individu en niant ses traditions et ses racines afin d’en finir avec ses « penchants individualistes » et parvenir à une société totalement égalitaire. La propriété privée sera abolie très vite car « tout appartient à la communauté ». La population sera également contrainte à une vie collective (repas, travail) excluant pratiquement toute intimité. Le peu qu’il en restait demeurant extrêmement surveillé aussi bien par les nombreux espions (les chlops) que, parfois, par les enfants eux-mêmes, endoctrinés et invités à dénoncer leurs parents si ceux-ci perduraient dans leurs « penchants individualistes »… Les cambodgiens vivaient désormais tous dans des villages (souvent fort isolés), à l’image des communes populaires chinoises, et l’on contrôle plus facilement des villages que des villes car tout est visible et tout se sait… Ces villages devaient parvenir à l’auto-suffisance et vivaient en quasi-autarcie. Les contacts avec l’extérieur étaient donc rares voire impossibles. L’individu est cantonné à la vie dans son village et est coupé de tout. Il n’a pas le droit de se déplacer et ne peut utiliser ni le téléphone ni les services postaux qui ne sont plus en usage. On ne s’étonnera donc pas qu’en ayant organisé leur société de la sorte, les khmers rouges n’eurent à déplorer aucune réelle résistance de la part de la population cambodgienne (complètement désarmée et déjà assez occupée à survivre à la malnutrition, aux maladies et aux travaux forcés). Il convient de noter d’ailleurs que durant longtemps, la population n’eût même aucune idée de qui dirigeait le pays tant Pol Pot, le « frère numéro un » et ses sbires jouaient la discrétion. L’organisation pyramidale qui avait pris la tête de l’Etat, quasiment anonyme, était nommée l’Angkar (autre désignation du Parti Communiste du Kampéchua) et tout ordre venait de l’Angkar. « L’Angkar veille sur vous » !

Même si la population subissait l’idéologie khmère rouge et devait une soumission absolue à ses maîtres, ceux-ci, idéalistes, ne manquaient pas de recourir à une propagande incessante afin de gagner les esprits. Les réunions et meetings politiques étaient fréquents et tout le monde était obligé d’y assister sous peine d’aller faire un dernier tour en forêt… Les fondements de l’idéologie de l’Angkar étaient dits et répétés jusqu’à la nausée : la société communautaire, collectiviste et égalitaire est pleine de bienfaits ; les cambodgiens ont de la chance d’avoir été sauvés des « impérialistes » etc. Pin Yathay désigne toute la rhétorique khmère rouge comme « un catéchisme qu’il fallait savoir par cœur ». Par ailleurs, les cambodgiens étaient régulièrement soumis en petits groupes à des séances d’autocritique où ils devaient réfléchir sur eux-mêmes afin de devenir de meilleurs révolutionnaires. Ce qui est très frappant chez les khmers rouges c'est la simplicité de leur discours qui ne change jamais. Tous ont les mêmes paroles, les mêmes attitudes, le même vocabulaire (certains mots furent d’ailleurs abolis en tant que symboles de discrimination sociale…). L’unicité de ce mouvement révolutionnaire dans son fonctionnement, dans ses us et coutumes était réelle et il constituait en conséquence une citadelle imprenable face à l’extérieur, toute faite d’obéissance et de soumission aux ordres de l’Angkar. On exige en effet de chacun une docilité totale, seul moyen de devenir « un artisan de la Révolution ». L’individu est constamment épié, testé, contrôlé. Son obéissance est obligatoire et il vaut mieux pour lui abandonner toute notion de pensée ou de libre-arbitre. Il doit obéir et travailler sans se poser de questions, comme un bœuf. Le « camarade bœuf » est le meilleur révolutionnaire possible. Gare à celui qui déroge car les khmers rouges ont une justice expéditive…

Le mythe égalitaire des khmers rouges avait cependant ses limites car, de fait, les Cambodgiens étaient séparés en deux classes : les « nouveaux », c'est-à-dire les gens qui venaient des villes, et les « anciens », populations des villages, campagnes et forêts chez qui les déportés étaient installés. Bien mieux considérés par les khmers rouges que les « nouveaux », fils souillés par le capitalisme, les « anciens » étaient privilégiés tant dans les traitements que dans la nourriture. La société sans classe ne pouvait ainsi pas exister car c’était les « nouveaux » qui étaient le plus exploités. Ceux-ci nourrissaient donc une haine tenace envers les khmers rouges… qui devenaient encore plus méfiants envers eux et favorisaient en conséquence les « anciens ». Par ailleurs, nombre de khmers rouges étaient, cela n’est guère surprenant, corrompus jusqu’à la moelle et on pouvait les acheter par différents biais afin d’obtenir cette nourriture qui faisait tellement défaut dans le Kampéchua Démocratique de Pol Pot…  La population, en plus des maladies et des mauvais traitements, souffrait avant tout de malnutrition extrême (cause d’une grande partie des deux millions de victimes d’un régime qui ne dura même pas quatre ans). Troc, débrouille, tout est bon pour trouver à manger. Pin Yathay indique d’ailleurs que « tout le monde volait », et ce, même si les risques étaient énormes. Pourquoi la nourriture manquait-elle à ce point ? Plusieurs raisons : les rationnements sévères, les détournements effectués par les khmers rouges, mais surtout leur mépris de toute technique moderne et leur incapacité/indifférence à gérer correctement leur utopie. Le communisme dans toute sa splendeur.

Pour vivre dans un tel enfer, il convenait d’être résistant car la sélection naturelle éliminait les plus faibles de manière impitoyable. Pin Yathay réussit à survivre deux ans dans le Kampéchua Démocratique et parvint, à l’issue d’une évasion longue et dangereuse, à quitter le Cambodge pour gagner la Thaïlande. Il avait entre temps perdu les 17 membres de sa famille qui avaient quitté Phnom-Penh avec lui en avril 1975…

Rüdiger / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.