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24/11/2016

Chronique de livre : Erik L'Homme, Des pas dans la neige

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Erik L'Homme, Des pas dans la neige (Gallimard)

Gallimard jeunesse vient de publier une nouvelle édition de l'ouvrage d'Erik l'Homme, Des pas dans la neige. L'occasion de se replonger dans ce roman d'aventure qui détonne dans la bibliographie de son auteur.

Erik L'Homme s'est spécialisé dans la littérature jeunesse et a publié en particulier Le livre des étoiles, un succès de librairie vendu à plus de 600000 exemplaires, primé au Festival de géographie de Saint-Dié-les-Vosges et traduit en plusieurs langues. Son récit au Pakistan n'est pas, à l'inverse de ses autres publications, à classer dans le fantastique, bien que le moteur de l'histoire mobilise une créature imaginaire : l'homme sauvage.

Erik, son frère Yannick, photographe, et leur ami Jordi Magraner (aujourd'hui décédé), s'envolent il y a une vingtaine d'années à la recherche de l'homme sauvage. Celui-ci serait un hominidé autre que Sapiens et qui n'aurait pas connu notre évolution. On le retrouve dans le mythe du Yéti ou en Amérique du nord de « Big foot » mais il ne faut pas confondre le Yéti de Tintin et l'homme sauvage dont il est question ici, appelé barmanou par les Chitrali, une population du Pakistan avec laquelle l'auteur et ses acolytes vont nouer de nombreux contacts.

Le livre se dévore tellement il est passionnant. Je ne sais pas pour autant si il est tellement adapté aux jeunes lecteurs étant donné qu'Erik L'Homme décrit des territoires inconnus et s'autorise des digressions un peu complexes autant sur la géopolitique, la décroissance ou notre regard occidental sur le monde. Il sera assez adapté à des lycéens ou à des collégiens déjà éveillés. Les adultes ne s'ennuieront pas bien que certains critiques semblent trouver le récit un peu trop descriptif.

L'ouvrage nous rappelle d'emblée que « […] tout est affaire de regard, du regard qu'on porte sur le monde. » et c'est de cela dont il est question ici. D'une aventure qui peut paraître assez folle mais qui va pourtant permettre à nos trois protagonistes de découvrir qui ils sont. Ces trois Occidentaux, isolés dans des territoires hostiles, souvent à une haute altitude, à l'écart du confort moderne et confrontés à des populations aux langues, aux traditions et donc aux représentations très différentes nous adressent une leçon d'humilité. Loin de vanter un monde gris et sans âme, Des pas dans la neige nous narre un monde fragile où la diversité des cultures enracinées fait la richesse de notre planète. Une diversité souvent fragile et conflictuelle, en particulier en raison de l'islam. La survie du peuple Kalash par exemple, auquel Jordi Magraner va ensuite dédier sa vie avant d'être tué le 2 août 2002 par les talibans, se pose clairement dans l'ouvrage.

L'esprit qui anime les trois protagonistes nous rappellera Sylvain Tesson, c'est à dire ce type d'hommes qui vivent en marge de l'aventure. Comme l'écrit Erik L'Homme, « c'est aujourd'hui dans les marges, j'en suis persuadé, que se dissimulent les derniers hommes libres. ». Les chemins noirs de Tesson dans notre hexagone vont dans le même sens que les pas dans la neige d'Erik L'Homme.

Que sont ces pas ? Ceux d'un « homme sauvage » insaisissable, nous rappelant qu'au final, l'homme n'a pas simplement domestiqué la faune et la flore depuis le néolithique mais qu'il s'est domestiqué lui-même. Le barmanou, si il existe, mais les témoignages récoltés plaident en faveur de cette thèse un peu loufoque, incarne cette liberté sauvage des premiers hominidés. Nos plus lointaines origines, bien avant les impôts ou le recensement et plus encore avant les supermarchés et les bouchons sur les autoroutes. Cette quête est celle d'une liberté retrouvée, mais cette liberté a un prix : la fragilité de l'existence. Les conditions de vie difficile, l'absence de la médecine, se font ressentir et nos amis en sauront quelque chose.

L'ouvrage d'Erik L'Homme nous prouve qu'il est encore possible de faire des choix, de vivre une autre existence, une existence qui n'est accessible qu'à quelques uns. Mais l'ouvrage ne saurait se résumer à cela et il s'agit d'une enquête menée avec sérieux, notamment par Jordi Magraner. Ce dernier va d'ailleurs publier un mémoire, Les hominidés reliques d'Asie centrale (http://daruc.pagesperso-orange.fr/hominidesreliquesasiece...). Certains de ses croquis représentant le barmanou sont dans l'ouvrage. Le livre peut sonner comme un hommage à ce grand défenseur du peuple Kalash. Un peuple qui n'intéresse pas grand monde dans notre Occident pourtant si plein de bonnes âmes, toujours promptes à verser une larme pour les malheureux du « tiers-monde »...

On n'a pas de mal à deviner qu'il n'a pas du être facile pour Erik L'Homme de recomposer le puzzle de sa mémoire et de faire remonter à la surface les souvenirs enfouis, les bons comme les mauvais. Le récit est en tous les cas d'une grande cohérence, sans longueurs inutiles, sans apitoiement, sans moraline et avec une vraie dose de lucidité. La vie, la vraie, se forge dans l'épreuve, et dans toutes les aventures que nous pouvons traverser. Celles-ci démarrent souvent par un pas de côté et sont une affaire de regard. Il n'est peut-être pas nécessaire de partir au Pakistan pour vivre des aventures et être libre, mais il n'est pas possible de vivre des aventures et d'être libre si on regarde le monde en captif.

Jean/ C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

15/11/2016

Chronique de bandes dessinées : Marsault, BREUM #1 et #2

 Marsault, BREUM #1 et #2

(éditions RING, 2016)

Samedi 12 novembre, à la boutique Humeurs Noires à Lille, Marsault, bras tatoués bien visibles, enchaîne les dédicaces. Il est 15h25, je pense arriver tout juste et pourtant, je ne repartirai qu'à 17h00 après 1h30 dans la file d'attente. Je laisse derrière moi autant de monde dans la boutique qu'il y en avait devant moi à mon arrivée. Énorme succès. Incontestable. Mérité ?

breum 1.jpgBREUM #1 – Attention ça va piquer et BREUM #2 – Blindage en liberté sont parus aux éditions RING en septembre 2016. Ils sont en quelque sorte une réponse à la censure dont a été victime Marsault après que des harpies féministes aient fait en sorte de lui couper le crayon. Ironie du siècle ? Alors qu'internet apparaît aujourd'hui comme un espace de liberté, c'est par l'édition que Marsault va au contraire retrouver la sienne. Au passage, on pourra saluer les éditions RING qui font un travail exemplaire permettant de maintenir la liberté d'expression dans ce pays en proie au totalitarisme gauchiste. L'esprit Charlie semble bien loin...

Marsault, c'est un peu le Famine (Peste Noire) de la BD. Mais là où Famine fait mouiller le slip des gauchistes par sa musique et son univers franchouillard bien rural, Marsault colle des sueurs froides à la bobocratie par son talent pour le dessin. Son coup de crayon, qui n'est pas sans rappeler la BD satirique française des années 80' à la Fluide Glacial délivre des tonnes de haine et de violence gratuite, juste pour le plaisir d'offrir. Mangez en tous, c'est cadeau. Références nauséabondes assurées. Ne cherchez aucun philosophie chez Marsault, autre que celle d'une liberté de ton qui secoue le bassin au fusil mitrailleur.

breum 2.jpgMarsault c'est le talent, le style bien de chez nous de la BD non-conforme et l'absence de tabous. Mais c'est aussi l'humour, le second degrés, l'expression de tout ce qu'on ose pas dire en public. Un mec te fait chier avec ses conneries, tu lui adresses un sourire poli, là où Marsault lui explose la cabine au char d’assaut. Inutilement violent ? Peut-être. Et c'est d'ailleurs la limite qu'on trouvera à toute cette génération maniant la violence artistique comme réponse aux consciences anesthésiées par le politiquement correct. Mais on ne force personne à lire Marsault et il n'a jamais prétendu être un « penseur dissident ».

Comme tous les mecs inclassables (et je me range dedans) plutôt réac, certains mettront Marsault dans cette veine des auteurs et artistes « anarchistes de droite ». Mais au fond, ça n'a pas une grande importance. Marsault parlera aux esprits libres au-delà de toutes les considérations politiques. Maintenant, c'est pas sur que ça plaise à vos beaux-parents à Noël. Mais vous pouvez toujours essayer...

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

13/11/2016

Chronique de bande dessinée : Tom Kaczynski, Derniers tests avant l'Apocalypse

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L’apocalypse sera urbanistique

Derniers tests avant l’apocalypse de Tom Kaczynski (éditions Delcourt) est une bande dessinée composée de plusieurs récits indépendants. Tous stigmatisent le vide existentiel, le manque de buts et de valeurs du monde contemporain, ainsi que l’errance et l’absurdité quotidienne qui en découlent. Le monde court à sa perte, et celle-ci se s’instille entre les chantiers d’immeubles, les laboratoires et les start-ups. Le « sauvage » reprendra le dessus sur « la civilisation », puisque celle-ci est morte.

L’automobile et les autoroutes, tout d’abord, sont évoquées : « La voiture est un incubateur, le centre-ville, lui, est devenu une coquille vide ; une périphérie urbaine s’est développée, avec ses voies sans issue, désespérantes allégories ; nous sommes piégés dans un labyrinthe sans fin, comme des anneaux de Moebius »(100 000kms). On y vit un cauchemar entre le Crash de Ballard et les échappées fantomatiques sur autoroute de Paris Texas de Wenders. L’automobile règne, et l’on travaille pour s’acheter une voiture qui nous conduit au travail.

L’urbanisme est aussi traité comme un fléau maléfique, où les tours en construction ont une âme et où les habitants deviennent fous au pied d’elles (976m2) : « Il s’agissait d’une amnésie géographique, d’une sorte de fragmentation mémorielle de l’espace ». Les aires de construction sont ici les non-lieux révélateurs du manque d’appartenance à un lieu, à son histoire, d’autres coquilles vides dénuées de sens et de but.

Bioéconomie est le récit le plus étrange et complexe du recueil. Une start-up isolée et aseptisée se fait théâtre de rituels pagans divers et vise à s’enfoncer vers le « sauvage » avec des employés poussés à retrouver leur « animalité », à « renouer avec leurs « ancêtres paléolithiques » au milieu de leurs open-space aux façades super designs. On nage ici en pleine hallucination de la projection d’un monde moribond qui se cherche une essence animale pour survivre : « J’ai plaqué ma main contre la vitre. C’était un geste primal, pas du tout prémédité, mais je restai là un bon moment à contempler mon sang se coaguler dans le logo de la prochaine méga-entreprise globale ».

On est bien loin des BD faciles distrayantes : ces récits sont des critiques glacées dans leur ton et virulentes dans leur contenu, ce sont presque des fables philosophiques. On ressort de la lecture tout aussi fasciné par tant de lucidité que vide et interloqué. La narration visuelle est de très haut niveau et les textes sont tout aussi soignés et acerbes. On trouve un côté Tetsuo-esque dans la relation homme-machine-environnement qui rappelle bien sur aussi Metropolis. Le trait est clair et précis, et évoque Daniel Clowes, Adrian Tomine ou Charles Burns.

Dans cet univers malheureusement si proche du nôtre, à la fois post-new age, design et aseptisé, pré-transhumaniste, les humains sont tout aussi soumis et dociles. La sacro-sainte société de consommation est traitée par l’auteur pour ce qu’elle est : un rassemblement d’icones vides et de rituels absurdes, et son analyse nous laisse un arrière-goût de nihilisme lucide.

Aspasie / C.N.C

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11/11/2016

Novembre 2016: Retour à Verdun

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Novembre 2016: Retour à Verdun

 

Le début du mois de novembre est rythmé par une série de célébrations consacrée aux défunts.

C’est la période des morts.

Est-ce une coïncidence historique ou un hasard du calendrier qui fit retentir les derniers fracas de la Première Guerre mondiale en cette morne fin de matinée du 11 novembre 1918 ? Les historiens s’échinent depuis à connaitre l’identité du dernier emporté de ce conflit de quatre ans.

Un Canadien ? Un Français ? Un Allemand ? Nul ne le saura jamais vraiment. Au combat, le chaos est maître et, en ce 11 novembre 1918, on se battit jusqu'à la dernière minute.

Ce qui est certain, en ce matin d’automne 18, c’est que plus de 15 millions d’individus ont disparu des courbes démographiques. Essentiellement en Europe. Les enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants de ces morts ne verront pour la plupart jamais le jour, faute de géniteurs.

Inutile de détailler les chiffres. Ils sont ahurissants. L’Europe d’août 1914 était au comble de sa puissance et de sa vitalité. En novembre 1918 c’est un immense champ de ruines truffé de croix.

Les conséquences de cette guerre sont incalculables, et l’écho de cette faillite européenne se répercute de génération en génération jusqu‘à nous. Beaucoup a été dit sur ce sujet.

Mais plutôt que de disserter longuement sur la révolution bolchévique, le traité de Versailles ou encore la grippe espagnole, prenons notre bâton de pèlerin et partons arpenter le champ de bataille de Verdun.

 

Si on veut être fidèle, autant arriver par la route de Bar-le-Duc. La fameuse RN1916, aujourd’hui déclassée en départementale. « Via Sacra ». Antichambre du théâtre de Verdun. Sas de mise en condition du combattant chahuté à l’arrière d’un camion Berthier. Cette route était, côté français, le cordon ombilical de la bataille. C’est par là qu’arrivait la boustifaille et la chair fraiche (là on compte en centaines de milliers d’hommes), les obus et les cartouches (et là on compte en dizaines de millions de coups). On se laisse guider par les sucres blancs à sommets rouges surmontés d’un casque Adrian. Ils rythment chaque kilomètre jusqu’à Verdun. On comptera 56 bornes. En 1916 un camion passait sur la route de pierres concassées toutes les 14 secondes. Aujourd’hui le macadam a recouvert les gadins qui avaient été jetés à l’époque à la pelleté pour entrenir une chaussée défoncée par les flux continus.

La ville de Verdun n’est pas belle. Jolie, plus sûrement. La cité semble endormie. C’est le tourisme mémoriel qui fait vivre la région. La cathédrale, imposante et témoin de hauts faits, vaut néanmoins le détour, ainsi que les bords de Meuse. La Porte-Chaussée, vestige des temps médiévaux, fait miroiter ses créneaux dans les légères ondulations du fleuve. Car oui, la Meuse est un fleuve.

On visitera les galeries de la citadelle, qui jouèrent un rôle crucial dans les évènements fameux de 1916. C’est ici que fut choisi le cercueil du Soldat Inconnu. Un lien mystérieux unit Verdun et l’Arc de Triomphe.

Un imposant monument trône au cœur de l’ancienne cité épiscopale. Un genre de temple austère en pierres embossées. Une composition architecturale sentant bon le solennel et le massif. Des degrés s’élèvent vers une sorte d’obélisque tronquée au sommet duquel contemple, lourd et puissant, un guerrier intemporel. La pointe de son épée, qui fait songer doucement à un film d’animation nippon, repose la pointe en bas. Le guerrier a triomphé. Il s’agit du « Monument à la Victoire et aux soldats de Verdun ». Il regarde vers l’est, vers les Hauts-de-Meuse et la ceinture fortifiée de la ville dont les forts avancés se situent à environ 6 ou 8 kilomètres.

Douaumont. Vaux. Souville. Des noms aujourd’hui oubliés mais qui durant plusieurs décennies sonnèrent comme des mythes à l’oreille des Français. Comme des mythes cauchemardesques et glorieux. C’est « là-haut », sur les plateaux au dessus de la ville qu’il faut se rendre pour contempler les lieux du drame et se lancer dans une trépidante enquête médico-légale. Ou alors dans une longue et contemplative méditation sur le sens de la guerre et de l’Histoire. Chacun y trouvera son compte.

On monte par une route sinueuse, le long des pentes de Belleville. On pénètre alors dans l’énorme forêt domaniale. Les bois, constitués principalement d’essences de pins, prennent vite des atours nordiques. On se prend à songer aux loups et aux grandes chasses d’antan.

 

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Le carrefour de la chapelle Sainte-Fine, sous le fort de Souville. Lieu de l’ultime poussée allemande en juillet 1916.

 

La voiture défile. Par la fenêtre on sent que cette forêt est « différente ». Les panneaux indicateurs, au carrefour de la chapelle Sainte-Fine, ne donne que des directions de monuments et d’ouvrages militaires. « Fort ». « Ossuaire ». « Mémorial ». « Casemate ». « Boyau ». Autant de mots abscons et barbares à l’heure de la fibre et des habitats thermo-régulés par l’intermédiaire de la domotique.

En prenant la peine de scruter le sol, vers le bas des troncs qui longent la route, on remarquera le caractère insolite de la géologie locale. Mais d’où viennent donc ces trous ? Ces milliers de trous ?

En réalité il y en a des millions, de ces boursouflures, rien que dans ces sous-bois des Hauts-de-Meuse. Lors des deux premiers jours de la bataille (les 21 et 22 février 1916) les Allemands firent chauffer les tubes de leurs canons en décochant plus de deux millions de tirs. Mais la bataille dura 298 jours de plus.

Du 77mm, du 105mm, du 130mm, du 150mm, du 210mm, du 305mm, du 390mm et gardons le meilleur pour la fin ! Vous reprendrez bien, cher monsieur Dupond, d’un de ces supers obus de 420mm, de plus d’une tonne, tiré par notre gentille et si grosse « Bertha » ! Nous pouvons, si vous le souhaitez, vous l’expédier directement chez vous, à plus de 10 kilomètres.

Et oui ! Verdun, c’est le paradis du canon, le Valhalla de la balistique et des gros calibres. Le terrain porte les traces de ces joyeuses ripailles de 300 jours où s’entremêlèrent les trajectoires courbes et tendues, les tirs de harcèlements et de contrebatteries.

Aujourd’hui, le ciel, moins grondant et parfois azur, est traversé à 30.000 pieds par les liners et à 200 pieds par les drones des passionnés de la bataille. De temps en temps des hélicoptères de l’ALAT viennent manœuvrer au dessus de la zone, histoire de rappeler la mainmise du ministère de la défense sur la plupart des sites du coin.

Ici, en 1916, le courage ne se mesura que rarement à la pointe des baïonnettes. La norme de l’héroïsme consistait plus simplement à tenir sa position dans les entonnoirs et à attendre qu’un projectile vienne vous débusquer. C’était le « job ». Un job qui durait 4, 5, parfois 6 jours avant que la relève assurée par la « noria » ne vienne prendre sa part au festin de gloire. Boue, poussière et fracas. Plus de tranchées tant le calcaire fut retourné et chamboulé. Leitmotiv à Verdun : « Le canon conquiert, le fantassin occupe ». Le « taf » fut le même pour les feldgrau d’en face.

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Carte montrant la zone des principaux combats, sur la rive droite de la Meuse. Les formes noires sont des forts.

 

Reprenons notre pérégrination depuis le carrefour de la chapelle Sainte-Fine. C’est là, sur les pentes du fort de Souville, aujourd’hui livrées aux promeneurs, à côté du monument du lion tué, que l’ultime avancée allemande du 11 juillet 1916 fut stoppée.

On tourne à gauche, direction Douaumont.

On passe devant une belle bâtisse en pierres lisses et dorées auxquelles on a adjoint récemment des furoncles de verres fumés. C’est le Mémorial de Verdun. Un musée contenant des fonds exceptionnels. Le tout a été remanié pour le centenaire. L’exposition est bien faite, étudiée comme une scénographie foisonnante. Marrant cette habitude qu’ont les muséographes de ne jamais définir de réels sens de visites. Le passionné amateur de militaria, tout comme le néophyte ne maîtrisant rien de l’art militaire, pourront y trouver leur compte. Il y a là de quoi faire lâcher son smartphone à un ado de 14 ans.

Au dernier étage, des écrans tactiles proposent une visite virtuelle du champ de bataille. Il faut faire attention, chronophagie assurée. Des relevés LIDAR ont été effectués sur l’ensemble de la région, à des fins archéologiques. Et là, vous pouvez les voir sur la carte, les millions de boussouflures générés par les impacts…

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Image LIDAR d’une partie du champ de bataille. Chacune des centaines de protubérances correspondent à la trace d’impact d’un obus.Le parallélépipède au centre est le fort de Douaumont, enjeu majeur de la bataille de 1916.

 

Frisson horrifique et angoissé.

Putain. C’est le seul mot de la langue française qui veut bien sortir.

Dans les bois de Verdun le regard ne peut embrasser que quelques mètres carrés de terrain. La cartographie, c’est de la sorcellerie. On capture l’image d’un sol, on le réduit à une échelle donnée et on le couche sur un bout de papier. Une carte peut inviter au voyage et au rêve. Ici, elle donne des frissons, savant mélange d’orgueil et de terreur pour les hommes qui arpentaient ce bout de territoire cent années auparavant. Territoire couché ici en 2D sur un écran, le tout dans un environnement où règnent l’air conditionné et la lumière crue des néons.

 

On quitte le Mémorial, on continue vers Douaumont.

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Fleury, là où furent trouvés les restes de 26 poilus en 2013.

 

On traverse le village de Fleury, commune « morte pour la France ». Il ne reste rien. Rien de rien. On a édifié ici une mignonne petite chapelle consacrée à Notre-Dame de l’Europe. Ça laisse méditatif. Un parcours d’allées permet de passer là où se dressait le bourg de 400 âmes. On circule entre les sapins noirs. Des plaques indiquent l’emplacement de telle ou telle bâtisse.

Dans un coin, on trouve un tronc sculpté à l’effigie d’un poilu montant la garde. A ses abords immédiats furent trouvées en 2013 les dépouilles de 26 soldats français. Des touristes Allemands étaient tombés sur un fémur. Ironie du sort.

Combien sont-ils autour du village à dormir ou à monter la garde sous les racines, les pommes de pins et la mousse ? Au moins le coin est-il plutôt calme et les gars ensevelis ici voient-ils passer les beaux animaux de la forêt.

Des battues sont régulièrement organisées pour réguler les populations. Alors tout le quartier se met à retentir de cris, de sonneries de rabatteurs et de claquements de carabines. L’espace d’un instant, on pourrait presque s’y méprendre. Un siècle auparavant des sonorités similaires emplissaient l’air des lieux. Les aboiements des chiens en moins. Les explosions d’obus et les rafales de mitrailleuses en plus.

Entre le carrefour de Souville et Fleury il n’y a que 500 mètres. Sur ces 500 mètres les Allemands lancèrent des attaques terribles en juillet 1916, voulant tenter le tout pour le tout suite au déclenchement de l’offensive des Alliés sur la Somme. Les Français reprirent le terrain perdu les semaines suivantes. Des semaines pour 500 mètres.

Là où nous marchons les hommes tombèrent non par centaines mais par milliers.

Ici chaque lieu, chaque trou, chaque caillou, prends une dimension écrasante. Il est des endroits sur terre où beaucoup d’hommes moururent en peu de temps. On peut songer aux camps du XXème siècle ou encore aux bombardements atomiques sur un Japon déjà en ruine. Mais ces lieux ne portent pas la charge émotionnelle liée au combat. Là-bas les hommes moururent en victimes. Ici ils moururent la baïonnette au bout du fusil. Ça change tout, absolument tout.

Ce champ d’horreur marmité et bouleversé est aussi un champ de gloire.

Chaque recoin du terrain, chaque ouvrage fortifié, a fait l’objet d’une lutte âpre et impitoyable. Ici la toponymie, un peu comme en montagne, prend un sens spécial. Le terrain est en quelque sorte sanctifié. En tout cas sanctifié tant qu’il existe des hommes pour se souvenir et nommer. Que vaut en effet l’abri de la Poudrière ou l’ouvrage de Froideterre pour qui ne peut et surtout ne veut pas comprendre ? La densité d’un terrain n’existe que par l’exercice de la mémoire. Et ici on n’est pas à Austerlitz ou Solférino. Ici c’est le combat de l’homme contre l’obus et les gaz. Une lutte surhumaine, comme on en avait jamais vu auparavant. Les boucheries de plein-pré d’août et septembre 1914, pourtant plus sanglantes encore que Verdun, ne pouvaient laisser deviner la nature que prendrait la guerre deux ans plus tard.

Waterloo c’est environ 50 000 pertes militaires en une journée, tous camps confondus et tous types de pertes confondues (morts, blessés, prisonniers, disparus). Verdun c’est plus de 3000 à 4000 pertes de moyenne par jour, tous camps et tous types confondus. Mais ça durera 300 jours. A Verdun on se balance des projectiles de 400mm sur la tête. Les hommes qui sortirent de ce creuset étaient plus qu’admirables. Ils avaient traversé une épopée.

De ces efforts gigantesques et de ces conditions extraordinaires, les deux belligérants en tirèrent une admiration réciproque. En 1940, l’état-major allemand était terrorisé à l’idée d’affronter les « vainqueurs de Verdun ».

Pour mesurer le tournant que fut cette guerre sur le plan moral, on peut se tourner vers l’épopée presque homérique du fort de Vaux, à trois kilomètres vers le nord-est de Fleury, au-delà du bois Fumin. Là, début juin 1916, se jouèrent des évènements grandioses et tragiques.

Le fort de Vaux n’est pas bien grand. Un pâté semi-enterré tout en maçonnerie et béton qui fait environ 150 mètres de longueur sur 100 de large. La structure fut édifiée à la fin du XIXème siècle et renforcée régulièrement jusqu'à l’entrée en guerre. Edifié sur les hauteurs du village de Vaux et faisant face à l’étendue doucement plate de la plaine de Woëvre, ce fort était une des composantes de la ceinture fortifiée de Verdun.

Aujourd’hui on dirait un décor romantique en style rocaille. Le béton défoncé par la cordite donne parfois des effets surprenants.

Les Allemands s’étaient rendus maître du village en contrebas dès le mois de mars. En juin ils lancèrent une attaque brusquée et sautèrent sur les hauteurs depuis le bourg ruiné. Ils coiffèrent le fort et entreprirent de l’investir.

La garnison française se composait d’éléments disparates placés sous la conduite énergique du commandant Raynal. Ils étaient décidés à tenir le fort jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. Et ils le firent. Néanmoins, un léger problème se présenta… le bombardement incessant fissura les cuves bétonnées contenant les réserves d’eau du fort. La garnison de plus de 600 hommes tombe à sec. De plus, les Allemands, pistolet au poing et lance-flamme en tête, sont parvenus, avec une grande audace, à se frayer un passage à travers l’un des couloirs d’accès de la fortification.

Les Français aménagent des chicanes de pierres. On se balance de la grenade et des gaz de combat. Les blessés et les morts s’entassent des les locaux, crevant littéralement de soif. On lèche la pierre chaude des murs pour chercher quelques molécules d’eau.

Raynal tente de communiquer avec l’extérieur, malgré l’étau qui se resserre sur lui. Il fait envoyer des signaux optiques vers le fort de Souville et envoie des coureurs. Surtout, acte célèbre, il expédie son dernier pigeon nommé « Vaillant ». Ce dernier, lourdement gazé, parviendra à porter l’ultime message du commandant avant de périr aveuglé et brulé. Une plaque apposée aujourd’hui sur la façade défoncée de l’ouvrage rend honneur à ces volatiles extraordinaires que sont les pigeons voyageurs. Parfois des colombophiles viennent faire des démonstrations au fort de Vaux. Les tréteaux et les panneaux explicatifs ont remplacé les caisses de munitions et les sacoches bourrées de grenades

Finalement la garnison française est contrainte à la reddition. Les Allemands présentent les armes, mérite rare réservé aux ennemis respectés. Les soldats enfiévrés qui sortent hagards de l’horreur ne songent qu’à deux choses : boire et dormir.

Ils ont tenu plus de 6 jours dans les enfers.

Raynal est conduit à l’état-major allemand qui mène les opérations sur Verdun. Le prince héritier de la couronne, le Kronprinz, le fils de l’empereur Guillaume II, lui remet en main propre un sabre d’honneur et le congratule quant à la conduite admirable de sa garnison.

Qui aujourd’hui, en 2016, pourrait se représenter cette scène splendide et riche de sens ? Un chevalier vainqueur honorant un chevalier vaincu mais héroïque…

C’est cela Verdun. Les chevaliers sous les obus.

Les obus de 1916 ont malheureusement tué bien trop de chevaliers. Or notre temps aurait bien besoin d’hommes de la trempe du commandant Raynal ou du Kronprinz.

 

Quittons Vaux et Fleury, et avançons plus avant vers Douaumont.

La route est tracée au cordeau et fend la masse des arbres empourprés d’automne. Les feuillus s’apprêtent à perdre leurs parures. Ils prennent des teintes parfois grandioses. Veulent-ils-nous rappeler les flots de sang versés là où s’enfoncent leurs racines ?

On arrive à un carrefour. Devant, une belle pelouse. Propre, nette, coupée à ras. Décor irréel après la forêt et ses vestiges de cratères. On ne peut s’empêcher de penser au parc de Marne-la-Vallée et à ses impeccables gazons. Où est Mickey ? Puis on porte le regard plus haut, et on comprend que ce n’est pas le château Disney qui s’élève au sommet de la pente douce.

C’est l’Ossuaire de Douaumont.

Nouveau lieu d’importance. Un lieu de l’après bataille, un lieu de mémoire. Et là on retrouve à nouveau du dense et du terrible à hautes doses. En effet, les ossements vénérables de 130 000 soldats reposent dans les souterrains de cette grande coque renversée. La structure, d’un blanc-rosé, est surmontée d’un phare d’une cinquantaine de mètres. Ce dernier fait songer à la gare ferroviaire d’une ville de province. En réalité c’est une lanterne des morts. Parfait pour un mois de novembre.

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Intérieur de l’Ossuaire de Douaumont.

 

« Le train en partance pour l’Enfer est attendu quai des Mémoires Oubliées et desservira les gares du Mort-Homme, de la Côte 304 et du bois de Caures. Des averses de shrapnells sur les voies risquent de nous retarder. N’oubliez pas vos stahlhelm. Bon voyage vers l’Enfer ! »

Devant s’étalent, dans un alignement parfait, 16 142 tombes, soit l’effectif complet d’une bonne division d’infanterie. Le parallèle avec les nécropoles américaines est évident, mais ici la « French touch » rend les choses moins aseptisées. Les cyprès sont légèrement moins biens taillés. C’est mieux ainsi, on a pas l’impression de faire tache.

Des cars chargés de scolaires et de retraités en vadrouilles passent régulièrement, à faible vitesse. On devine que des clichés se prennent à bout de bras, derrière les vitres teintées des véhicules bariolés. Les collégiens aiment à galoper entre les tombes, sous l’œil complaisant de leurs profs d’Histoire-Géo. Un énorme parking vide enserre l’Ossuaire.

On identifie un carré musulman, pierres tombales tournées vers La Mecque. Sur un des latéraux de cette immense aire, un énorme mur bardé de signes en hébreu et de l’autre un petit temple islamique. La bâtisse musulmane sent le neuf. Les temps changent. On parle moins de combat et d’héroïsme stoïque que de paix et de repentance.

Le monument semble assumer sa dimension quasi ferroviaire. Les blasons de centaines de villes françaises et étrangères garnissent sa façade. On cherche une ville connue, souvenirs de passages.

Vers l’arrière, du côté du parking, des lucernaires permettent de distinguer les bas-fonds du bâtiment. Ils reposent là. Des milliers de crânes, de fémurs, de tibias, de radius et de cubitus. Memento Mori. Français et Allemands réunis.

On monte les gradins et on passe la porte voûtée. Pierres polies et gravures. Des milliers de noms recouvrent les parois, comme des ex-voto. Tout est rosé par les carreaux rouges filtrants la lumière extérieure. Sur les côtés de la longue nef on trouve des blocs massifs de granit rouge indiquant l’emplacement des cuves à ossements. La toponymie indique la provenance des morts. « Ravin ». « Côte ». « Bois ». « Vaux ». « Thiaumont ». « Douaumont ». On est allé les chercher jusqu’aux confins du champ de bataille, dans les Eparges, au sud-est et en Argonne, à l’ouest.

La guerre c’est les hommes et le matériel. C’est souvent la force morale. Mais on oublie trop la géographie et les cartes. Si on meurt pour prendre cette côte ou occuper ce fort, c’est qu’il y a une bonne raison.

Justement, du haut de la lanterne mortuaire un panorama permet d’embrasser de quelques regards l’ensemble de ce terrain aujourd’hui couvert d’arbres. Le cirque de Verdun. On grimpe un escalier de béton gris avant d’arriver sur la plateforme. En contrebas, les petites croix blanches posées sur le billard vert font penser à une prouesse de maquettiste. De telles vues… Un rêve d’artilleur.

 

Quittons l’endroit, parquons l’auto sur cette étendue de goudron digne d’un centre commercial et marchons vers la clé de la bataille : le fort de Douaumont.

Cette fortification, bien plus vaste que Vaux, est bâtie sur la plus haute élévation de la région, à près de 390 mètres. Cette position lui confère un rôle d’observatoire majeur. Il pointe vers le nord. Un « Seré de Rivière » (type de fortification du nom de l’ingénieur éponyme) édifié fin XIXème pour ceinturer Verdun. Il fut remanié à maintes reprises afin de répondre aux évolutions rapides de l’artillerie. Le 21 février 1916, au moment de l’offensive allemande, il était quasiment vide et désarmé. Il tomba trois jours plus tard, sans se défendre. Il faudra plus de 100 000 pertes françaises pour le reprendre, dixit le général Pétain.

En quittant l’Ossuaire, on oblique vers le nord-est, laissant au nord la Tranchée des Baïonnettes et Thiaumont. La route est bordée à gauche par une crête douce couverte de sapins où sont implantés de petits abris d’intervalles, comme l’ouvrage Adalbert. En constatant les dégâts, on se rend compte que la moindre fortif’ permanente était un véritable aimant à obus. C’était aussi des îlots dans la tempête où les gars des deux camps pouvaient se permettre de poser le barda pour quelques heures et ronquer un coup. On pouvait y installer un PC, un poste de secours, y stocker quelques vivres et munitions, préparer des attaques, etc.

La route est longée à droite par un vestige de tranchée. Creux sinueux de 50cm de profondeur d’où dépassent des morceaux de bois aux airs fantomatiques. C’est la tranchée de Londres. Ne manque que le smog et on y serait presque. Elle zigzague entre les troncs. En fait ce sont plutôt les troncs qui zigzaguent autour d’elle. Cette tranchée fut creusée par les Français après la grande bataille de 1916 afin de pouvoir sécuriser les relèves et les approvisionnements du fort repris. Ce dernier est un peu plus haut, en avant.

Une tranchée à Verdun… chose rare et précieuse en 1916. A Verdun il n’y a pas réellement de tranchées. Seulement des entonnoirs, reliés à la va-vite, et quelques boyaux. Le dur consiste en quelques forts écrasés sous des dizaines de milliers d’obus.

La route décroche légèrement vers la gauche et grimpe d’un coup. On débouche sur une sorte de vaste esplanade. Les arbres sont au loin désormais. On peut contempler une large étendue de ciel lorrain. Sans le savoir nous venons de grimper sur le fort. Le décor qui se présente ici s’apparente à Vaux, mais en plus grand. Béton caillouteux et herbe verte. On dirait une carrière abandonnée mise un peu en ordre. Les couleurs françaises, allemandes et européennes flottent au sommet de la structure ravagée. Sur la « façade », des plaques commémoratives bronzées signalent au visiteur que le fort fut repris le 24 octobre 1916. Il était resté huit mois en possession des armes allemandes.

On pénètre, comme à Vaux, par une petite porte qui ne paye pas de mine. On arrive dans une casemate transformée en hall d’accueil. Guichets et objets souvenirs. La lumière électrique jaune donnerait presque un air chaleureux à l’endroit. Mais sur le mur du fond, une inscription d’époque en langue française donne la vraie couleur : « S’ensevelir dans les ruines du fort plutôt que de se rendre ».

Ça, c’est un putain de programme. Un programme des temps jadis.

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Le dédale fantomatique du fort de Douaumont.

On visite les lieux. On est en novembre. La mort est là, c’est une évidence. Ce fort sent la mort. Nombreux furent ceux qui périrent dans ses entrailles, sous les coups de butoir des obus lourds. Les stalactites poussent partout. Parfois courts et grossiers, souvent effilés et élégants. Les sentiments éprouvés ici frisent le fantastique. Un éclairage étudié renforce ces impressions. Les pas se font plus lents, les respirations plus courtes. Parfois le pied tape, sans le vouloir, dans une grille de fonte oxydée. Sonorités terribles et sursauts automatiques.

Un guide passe dans la coursive, conduisant un groupe de scolaires. Il n’a pas le look prof d’Histoire. Il porte un long manteau noir et un chapeau à larges bords. Un spécialiste de la chose militaire, c’est une évidence. Peut-être un ancien officier, au vu de son maintien.

Il parle, au milieu du couloir. Les jeunes, des lycéens, arrivent à se taire. Ils écoutent.

« Dans cette casemate murée se trouvent les corps de plusieurs soldats français. Ils ont été tués en février 1916 par des projectiles allemands de 420mm, tirés depuis la forêt de Spincourt. Voici une description de ce qui se passait ici, lors des grands bombardements : les cloches observatoires, sur les hauts du fort, constataient les lueurs de départ de coups et avertissaient les fonds par l’intermédiaire d’un signal sonore spécifique. Les hommes disposaient alors de quelques dizaines de secondes pour se rassembler dans les abris profonds, sous le merlon ouest, près des citernes d’eau. Les projectiles étaient munis de fusées à retard et n’éclataient pas à l’impact. Ils pénétraient la couche de terre et entamaient le béton avant de détoner. C’était les vibrations qui étaient captées en premier par les sens. En effet, les ondes se déplacent plus vites dans les solides. Les vibrations remontaient par les chevilles et les entrailles. Au bout de trois ou quatre impacts successifs des réactions physiologiques pouvaient s’observer sur les hommes. Crises d’angoisse et de folie, qui duraient plusieurs secondes avant de disparaître. Surtout lors du vol des projectiles que l’on savait arriver de manière imminente par l’intermédiaire des observatoires. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons poursuivre vers l’aile ouest afin de visiter le cimetière allemand. Plus de 600 soldats sont enterrés dans deux casemates scellées du fort de Douaumont ».

Il accentue sur le « AU » de Douaumont. Ça sonne « Douhautmont » dans sa bouche.

Le groupe part en silence visiter les jeunes teutons emportés par l’explosion d’une réserve de munitions mal tenue en mai 1916.

En quittant les couloirs du fort on revient dans la casemate d’accueil.

Les dés à coudre, les mugs et les posters sonnent bizarrement dans l’enceinte de Douaumont. On referme une petite porte noire ou est inscrit en belle écriture attachée : « Celui qui se moque du passé n’est pas digne du futur ».

Jacques Thomas / CNC

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27/10/2016

Chronique Manga: Bienvenue dans la NHK !

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Bienvenue dans la NHK !

Big Brother, Big Other, Big Mother ce trio infernal résume parfaitement la matrice dans laquelle nous humains déracinés évoluons, perdus au milieu d’un non-occident à bout de souffle. Pour comprendre et se détacher de notre monde, il ne faut rien attendre des séries, des romans et autres outils du divertissement. La plupart du temps, ils n’existent que pour nous détourner de la voie. Ils nous enchainent à un état d’ « adulescent ». Ils excitent nos désirs, pour mieux nous façonner en une « une copie qu’on forme » (pour reprendre l’expression d’Alain Damasio). Très peu sont là pour nous ramener dans la réalité, nous être utiles en somme. Bienvenue dans la NHK, l’adaptation en série animée du court roman écrit par Tatsuhiko Takimoto, décode très bien notre Big Mother des temps présents1. Après cela reste ce que c’est, un produit de la société de consommation. Personne ne vous sauvera de vous-même.

L’histoire tourne autour de Sato, un asocial de 22 ans des plus extrêmes. Il dort 16 heures par jour, passe le reste de son temps sur les écrans, sort une fois par semaine de chez lui pour aller chercher de la nourriture, n’est en relation avec quasiment personne. Comble du pire, il ne poursuit point d’études et n’a pas de travail. Cela fait plus de 4 ans qu’il regarde le film de cette moribonde existence défiler sous ses yeux. Alors qu’il s’enfonce dans la folie, il est amené à rencontrer d’une part, Mizaki une jeune fille mystérieuse qui se donne pour mission de l’aider et d’autre part, Yamazaki qui l’embarque dans la création d’un roman interactif grivois.

Au Japon, on appelle le type de personnes qu’incarne Sato un hikikomori, un phénomène assez répandu au Japon (l’auteur en est lui-même un). L’affliction sociale reste cependant discernable ici à des degrés divers ici, ils détiennent juste une longueur d’avance sur nous. Par amour du « Grand Autre », beaucoup de caucasiens se masturbent en pensant à cette île lointaine2. Or, le pays est loin d’être un exemple sur tous les sujets tel que c’est montré dans l’œuvre.

Il demeure assez incroyable que l’auteur ait choisi un personnage central si rebutant. En effet, notre anti-héros n’inspire même pas de la pitié, mais plutôt du dégoût. Trop lâche pour affronter la vie ou la mort, on a l’impression de croiser un individu sans forme qui ne fait les choses que par dépit. Il vagabonde sur une route brumeuse où il croise parfois des néons de conscience et retourne dans la brume aussitôt. Il est traversé par une force qui l’invite à retourner à l’état de fœtus. Il veut que Big Mother le nourrisse tout en étant dégoûté de cet état de fait, aspirant à s’ouvrir sur le monde extérieur, à être hors de lui. Cependant, il est bloqué par sa peur d’affronter la réalité, son manque de confiance et le poids des mauvaises habitudes nées de l’ultra-confort. Ce qui fait que l’on arrive à suivre les non-aventures de cette personne sans aucun mérite, c’est qu’il a conscience d’être un déchet et que l’ensemble ne manque pas d’ironie et d’humour noir, sans compter le bon message qu’essaye de délivrer cette fiction.

Bienvenue dans la NHK diffère d’autres œuvres nippones où le héros tombe dans plein de situations incroyables. Ici, personne n’échappe à soi et à la banalité. Les vies des différents personnages sont sans éclat. Ils ne « brilleront pas avec la mort, car ils vivent déjà éteints ». Ils sont tous le reflet de pathologies sociales malheureusement devenues trop courantes. De ce fait, il se dégage ambiance assez pessimiste qui tranche avec un générique d’ouverture guilleret (qui en regardant de plus près ne l’est pas vraiment et synthétise discrètement toute la série).

En novlangue, on affirmerait que l’œuvre est ultra-stigmatisante. En non-novlangue, elle cerne bien le réel et c’est moche, très moche. La culture otaku, les jeux vidéo en ligne, la pornographie, etc. Tout cela est montré sous son vrai visage. Non, sans déconner l’attirance pour des adolescentes en plastique n’est pas le signe d’une bonne santé mentale. C’est presque devenu tabou de le dire. C’est comme expliquer que Pokémon Go n’est peut-être pas le pinacle du progrès. Pour beaucoup je suis déjà en train de tendre le bras en proférant cela mais, je m’égare.

Nous n’avons pas la volonté de voir notre domestication, notre état de canidé dans les sociétés développées. Tatsuhiko Takimoto l’annonce très bien dans la préface de son livre : « La plus grande source de colère provient de sa propre lâcheté. Il est pauvre parce qu'il ne sait pas comment gagner de l'argent. Il n'a pas de petite amie, car il n'a aucun charisme. Mais le processus qui mène à se rendre compte de la vérité et à accepter ses propres faiblesses demande beaucoup de courage. Aucun être humain, je dis bien aucun, n'a envie de regarder ses propres insuffisances en face. C'est à ce moment-là que le théoricien du complot projette sa lâcheté sur le monde extérieur. »

Sa conviction tient pour lui que le poids des idées pèse très peu dans le changement d’une personne. Un quidam explique par exemple qu’il a lu 200 livres de développement personnel et que sa vie n’en fut point modifiée pour autant. Bienvenue dans la NHK est surprenant de cynisme: l’hypocrisie et l’innocence désintéressée disparaissent quand on gratte en surface. L’espoir réside quand même, mais il ne se manifeste pas comme quelque chose d’éclatant. D’ailleurs, la série est habile pour sous-entendre (en partie pour contourner la censure), ce qui contrebalance l’animation de qualité moyenne.

Beaucoup de questions émergent après la vision ou la lecture de Bienvenue à la NHK. On n’est pas indifférent et c’est le meilleur compliment que je puisse faire. Longue est la route vers l’autonomie, la définition de ses propres normes. Postmodernes, Trop Post-modernes. Nous sommes tous seuls ensemble. Certains en bon évoliens, se croyaient être en dehors de la matrice, surfer sur le Kali Yuga. On espère tous chevaucher le tigre, mais on est dans sa gueule...

Valentin/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

1 Je vais me concentrer principalement sur la série, car le (court) roman et le manga sont quasi-identiques.

2 Ce genre de schizophrènes qui aime le japon parce que c’est une société homogène et traditionnaliste et qui installé là-bas voudrait le changer en nouveau temple du multiculturalisme et du progrès. Logique !!!

18/10/2016

Chronique de bande dessinée : Morgan Navarro "Ma vie de réac"

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Morgan Navarro, Ma vie de réac

Dargaud en partenariat avec Le Monde vient de publier les planches de bande dessinée du blogueur Morgan Navarro hébergées sur le site du journal. (http://morgannavarro.blog/lemonde.fr)

Ce dernier apparaît comme un observateur impuissant mais lucide de notre époque, comme il l'écrit lui-même en quatrième de couverture :

« On me traite de réac, mais je ne le suis pas. 

Je suis lucide, c'est tout.

Est-ce être réactionnaire de voir à quel point le monde court à sa perte ?

N'est-cd pas normal d'être atterré

par la bêtise crasse de notre époque ?

Une époque où les enfants commandent, où l'idiotie est cool, où le savoir est moqué,

où on se demande si c'est pas machiste

de tenir la porte aux dames ?

Bon, je sais, parfois je m'énerve un peu trop,

mais c'est plus fort que moi.

Attaqué par la connerie, je réagis, c'est tout.

Bon ok, je suis réac. »

Réac ? Vraiment ? Qui ne s'est jamais fait traité de « réac » dans un univers majoritairement « de gauche » ? Ou tout simplement dans un univers où seuls ceux qui l'ouvrent sans arrêt sont à gauche ? D'ailleurs de quelle gauche parle-t-on ? Quant on lit les planches parfois très drôles, parfois, il faut l'admettre, un peu plates, de cette BD, on imagine sans peine que Morgan Navarro est un type normal, plutôt « à gauche », au sens où il ne semble pas être dans le camp du patronat et qu'il doit pas trop aimer la loi travail, mais qui se retrouve brocardé sans arrêt parce qu'il trouve ridicule ou incompréhensible les délires genderistes où il se demande ce que sont « les personnes agenres ? » entre autres bizarreries du gauchisme post-moderne militant. Les planches sur Nuit Debout (pages 93/94/65) sont, à ce titre, particulièrement efficaces.

Ma vie de réac dépeint assez bien ce quotidien de plus en plus difficile pour les types de bon sens, pas forcément à droite, vivant dans un environnement parisien totalement déconnecté du réel et avide de toutes les modes sociologisantes deconstructivistes. Le bon sens, n'est-ce pas habiter en tant que borgne ce royaume d'aveugles ? Car il ne s'agit ici ni de politique ni de revendication mais bel et bien d'un homme usant de son bon sens et se heurtant à la bêtise ambiante tout en choisissant de continuer à la côtoyer, et d'être ainsi pointé du doigt en tant que reac. Dans "accouchement avec plaisir", on ressent parfaitement tout le cynisme de l'auteur face aux influences américaines. La planche croque avec réalité l'impossibilité du dialogue. Face à une énième facétie, la réaction de l'auteur lui vaut un immanquable « macho ». On est toujours « réac », « macho », « raciste », « islamophobe »… Même sa femme semble mal à l'aide, gênée souvent, par ses saillies.

Bien sûr comme Michéa ou Onfray, jamais l'auteur ne franchit le Rubicon de la question qui fâche : l'identité. Mais ce qu'apporte cette BD c'est un bol d'air frais pour le Français lambda, qui déjà pris dans un rituel journalier souvent stressant (bouchons, etc...). Et dans le fond on ne sait jamais vraiment ce que pense l'auteur sur le sujet. Est-il fondamentalement en désaccord ? Rien n'est jamais sûr.

L'ouvrage se termine par les publications des commentaires de son blog. On imagine sans peine les réactions conditionnées du lecteur moyen du journal Le Monde à la lecture d'une planche vaguement sexiste ou superficiellement « réac ». Le gauchiste, à force d'insulter tout le monde, a sûrement l'impression que la société « se droitise », mais si, au fond, c'était surtout lui qui s'enfonçait dans la connerie ?

Bien loin de la violence volontairement exagérée de Marsault, plus réaliste, plus intime, cette BD peut être placée entre beaucoup de mains.

Jean/C.N.C.

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