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10/02/2016

Chronique manga: L’Attaque des Titans (Shingeki no Kyojin)

Chronique manga : L’Attaque des Titans (Shingeki no Kyojin)

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Dans l’émission N° 206 de Méridien Zéro dénommée « Que nous apprennent les séries américaines », les intervenants expliquaient en quoi les séries étaient un miroir de l’époque et de la société qui les a fabriqués. Si Games of Throne ou Breaking Bad ont eu un impact certain en Occident, les séries américaines sont pas les seules à être très regardées. Le public n’est certes pas exactement le même, mais les animés japonais sont très vus (pour le meilleur et souvent le pire). Tirée d’un manga d’Hajime Isayama, la première saison de L’Attaque des Titans a fait l’exploit de cartonner en Occident et dans l’Asie Orientale, il y a deux ans. L’occasion d’y jeter un coup d’œil pour voir ce qu’elle nous apprend et si elle mérite de s’y attarder.

Dans un passé alternatif, des êtres gigantesques, les Titans, sont apparus de nulle part. Ressemblants à des parodies d’êtres humains (nus, sans sexe, aux visages étranges), ces géants quasi invincibles ont presque dévoré toute l’humanité. L’histoire débute 107 ans après cet événement, plus précisément en 845, quelque part en Europe Centrale. Le restant des Hommes vit en autarcie dans un immense territoire bordé par trois murailles géantes concentriques. C’est une véritable société qui s’est reconstruite derrière eux, rappelant l’Europe et plus particulièrement l’Allemagne (on le voit aux noms et aux choix architecturaux). La technique y a évolué à un rythme différent de celui que nous connaissons. Ainsi, les Européens maîtrisent déjà la poudre et utilisent des harnais couplés à des propulseurs au gaz pour atteindre la nuque des Titans (leur seul point faible). Cet univers original ne manque pas de cohérence grâce à un foisonnement de détails délivrés dans les (courtes) entractes ou au sein de l’intrigue elle-même.

Venons-en à celle-ci justement. Nous suivons Eren Jäger, Mikasa Ackerman et Armin Arlelt, tous trois âgés de 13 ans au début du récit. Leurs vies se voient chamboulées lorsque l’impensable se produit devant leurs yeux; un Titan d’une taille colossale surplombant le mur Maria, défonce la porte principale, laissant la horde de ses semblables envahir la ville. Les humains sont obligés de fuir perdant de nombreuses vies et un tiers de leur territoire. Profondément marqués par le massacre auquel ils ont assisté, nos trois protagonistes décident d’intégrer l’armée. Au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, ils seront confrontés aux horreurs de la guerre, feront la rencontre de nombreuses fortes individualités et lèveront le voile sur une partie des mystères de leur monde. Ces trois héros ont la particularité de réagir par rapport aux événements en adoptant chacun une attitude qui leur est propre : la haine totale, l’apathie et la peur. Les personnages secondaires n’en sont pas moins intéressants et volent même la vedette à nos acolytes principaux, on pense au charismatique capitaine Levi.

Si certains mangas adapté en animés sont connus pour leur rythme mal dosée (1), ce n’est pas le cas de L’Attaque des Titans. Il alterne avec dextérité les fulgurances épiques, rebondissements, tragédies, etc. Il dispose, d’autre part, d’une qualité d’animation filmique : certaines scènes d’action sont véritablement à couper le souffle et on admire parfois les arrières plans des villes. La bande son quant à elle est l’une des meilleures créées pour une série d’animation. Entre ses deux génériques d’ouvertures de Power Metal Symphonique (2) sur un chant mélangeant allemand et japonais, ses pièces épiques accompagnant habilement l’action, et ses morceaux plus calmes soutenant les moments de désespoir, il est difficile de faire mieux.

Bien sûr, on reconnaît derrière cette création l’imaginaire Japonais façonné par la guerre, les grandes catastrophes, l’insularité et « l’éphémérité ». Les Titans ne sont finalement que des Kaijus mélangés à des zombies; des barbares envahissant un Japon protégé jusqu’alors par une mer déchaînée. On pourrait s’arrêter là, mais Hajime Isayama a laissé une large place à l’interprétation du sens de son récit qui lui donne une portée universelle. Récemment, le lieutenant Sturm rappelait dans la première de Pavillon Noir que le succès de toutes les œuvres sur les zombies faisait oublier que c’était « NOUS » les zombies (3). Dans L’attaque des Titans, on peut voir les géants comme les monstres créés par la société actuelle. D’ailleurs, la série distille des situations qui sont un miroir de celle-ci et/ou nous font réfléchir. On peut penser par exemple à :

  • L’apathie et l’inconscience de la population avant le massacre de la ville natale d’Eren
  • Le marchand empêchant l’évacuation d’une ville parce qu’il priorise ses marchandises plutôt que ses concitoyens
  • Les aspirants essayant d’être les premiers à la formation militaire pour avoir les meilleurs postes et se la couler douce à l’arrière
  • Les conflits internes de l’armée

Il en existe plein d’autres, mais je préfère ne pas tout vous détailler afin de ne pas gâcher la découverte. Cela étant, le plus étonnant est que l’on n’est pas en face de quelque chose de totalement antimilitariste, ni pro-militariste. La guerre est ici le nécessaire sacrifice pour la survie, un élan désespéré vers un idéal supérieur de vraie liberté tout comme une monstruosité menée par des êtres imparfaits. Elle s’écarte en outre, de beaucoup de récits récents qui sont très nihilistes à vouloir être ni noirs ni blanc. Là aussi c’est très gris, mais ça ne manque pas d’horizon. Comme l’aime nous le rappeler le premier générique de fin : le monde est cruel, mais il reste tout autant magnifique. On discerne un vrai propos bien que L’Attaque des Titans soit destinée aux adolescents et aux jeunes adultes. Il est plus intelligent que beaucoup de productions étiquetées « adultes ».

Tout est parfait si on s’arrête là et que l’on attend la deuxième saison qui sortira cette année. Malheureusement, l’œuvre d’Hajime Isayama pâti de son succès. Certains dérivés du manga sont franchement ratés tels que l’adaptation en «live-action ». Le pire est la possibilité que la fin soit édulcorée afin de ne pas décevoir les aficionados comme l’a laissé entendre l’auteur. En tout cas, laissez-vous tenter par cet univers « anté-post-apocalyptique » qui nous rappellent que là où il n’y a plus de frontières, les murs se dressent.
PS : Si je ne vous ai pas parlé du manga, c’est qu’à mon sens il est en dessous de son adaptation. Le dessin est un peu grossier même si le style chaotique sied parfois à la bande dessinée.

Valentin / C.N.C.

Notes :

1) C’est surtout le cas des séries fleuves qui par manque de temps et de budget bâclent la qualité de leurs travaux

2) Tartinés à la J-Pop, je vous en conviens.

3) Constat également fait dans la BD The Walking Dead quand Rick s’écrie: “We are the Walking Dead”.

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08/02/2016

Phil Anselmo: homme à abattre!

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Le monde de la musique Metal n’en revient pas ! Phil Anselmo, leader de Down mais surtout ancien chanteur de Pantera, groupe ayant rencontré un énorme succès dans les années 1990, est un nazi, un raciste, un infréquentable tout ça, tout ça… En cause le comportement du sieur lors d’un récent événement, le Dimebash 2016 où, bien enivré, il a fait un salut romain et crié « White Power » en direction de la foule… Le monde du Metal, bien plus conformiste qu’on ne croirait, hurle avec les loups et croit voir le retour des camps de concentration !

Des gauchistes Machine Head (parmi les premiers à avoir porté des « rastas » dans le Metal) aux ridicules Anthrax, précurseurs des collaborations Metal-Rap (avec Public Enemy au début des années 1990), on en a entendu des larmes de crocodile couler… Et la moralisation qui va avec ! Scott Ian, guitariste juif d’Anthrax, aura remporté la palme ! "Je déteste ce genre de discours raciste, cette rhétorique inflammatoire. C'est dangereux peu importe le contexte. Je n'ai aucune tolérance pour ces gestes et discours" a-t-il déclaré avant de conseiller à Anselmo un moyen de se racheter : faire un don financier au Centre Simon Wiesenthal ! Et porter une kippa jusqu’à sa mort ai-je envie d’ajouter ! Un premier festival en Hollande a annulé la venue de Down et la région Pays de la Loire a retiré au Hellfest sa minable subvention (20.000 euros sur un total de 16 millions…) devant le courageux refus des organisateurs de retirer la formation d’Anselmo du programme.

Pas de quoi fouetter un chat pourtant… Le monde du Rock ne doit-il pas son (relatif) côté sulfureux aux provocs en tout genre qui ont toujours fait partie de son identité ? Quelle hypocrisie dans ce monde de la musique où le Rap sexiste et anti-Blancs est loué et promu alors que la moindre incartade d’un musicien blanc est sévèrement réprimée ! Phil Anselmo a toujours été habitué à avoir un comportement non-conforme et s’est fait remarquer depuis bientôt 25 ans par tous les excès possibles et imaginables (dont une overdose qui faillit lui faire passer l’arme à gauche).

Il était bourré. Il a un peu dérapé à cause du vin blanc s’est-il excusé en affirmant que ce n’était qu’une blague… Phil, à 47 ans, il serait temps de comprendre et d’agir de manière responsable car te voilà au centre d’une polémique où tu te retrouves seul contre tous et où tu mets en sérieuses difficultés ton groupe, Down, qui commence à voir ses prestations annulées à cause de ta « blague » précitée. Alors, il serait bon d’assumer un peu et de ne pas en rester à une simple provocation… car, au fond, on sait que tu es un bon gars ! Certainement pas le raciste fantasmé des médias mais quelqu’un qui a ouvert les yeux depuis longtemps sur certaines réalités et qui est fier d’être blanc comme Ice T est fier d’être noir…


Malgré son comportement de jeune chien fou et sa musique que je n’ai jamais vraiment appréciée, Phil Anselmo est l’une des rares « stars » du Métal qui impose un certain respect. Il est premièrement toujours resté « vrai » envers lui-même, ses goûts, ses amis, ses idées. Il a de la carrure, une vraie gueule et en impose sacrément à toutes les tapettes qui pleurent aujourd’hui dans les médias à son sujet… « Qui veut chercher des noises à Anselmo ? » déclarait l’une d’entre elles récemment, probablement plus habituée à la danse contemporaine qu’à la boxe que pratique l’ex-chanteur de Pantera. Celui-ci est d’ailleurs connu pour être fort en gueule et plusieurs de ses propos ont déjà fait réagir les bonnes consciences par le passé. Les accusations de racisme ne sont pas nouvelles… mais tout le monde oublie qu’Anselmo est né et vit encore en Louisiane, état américain où le mythe du vivrensemble a été égratigné depuis bien des années… Qui se souvient du cyclone Katrina et de ses conséquences à la Nouvelle-Orléans ? Quand cette ville parmi les plus diversifiées des Etats-Unis (60% de Noirs) fut plusieurs jours durant soumise aux pillages et aux viols dans un scénario digne de film post-apocalyptique ?

La communauté Metal me fait gerber car derrière tout ça, elle montre encore une fois que sa pseudo-rébellion n’est que pacotille et qu’elle est, dans sa majorité, complètement alignée sur le politiquement correct du système. Elle reproche à Anselmo de préférer les Blancs et d’avoir fait une mauvaise blague ? Fort bien ! Nous, on préfère Anselmo au Centre Simon Wiesenthal et on se satisfait qu’il existe encore des mecs qui osent. Même de manière maladroite.

Rüdiger / C.N.C.

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06/02/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Collaboration

Lorsque le 30 octobre 1940, le Maréchal Philippe Pétain, peu après son entrevue avec Adolf Hitler à Montoire-sur-le-Loir, prononce son discours par lequel il fait part de sa volonté d'entrer dans la collaboration avec le Troisième Reich, certainement n'imagine-t-il pas à quel point le terme "Collaboration" va passer à la postériorité, au point de se voir bientôt gratifié d'un "C" majuscule. Près de 8% de la population française va alors s'engager, d'une manière ou d'une autre, dans la voie tracée par le vainqueur de Verdun. Si les raisons qui déterminent cet engagement sont nombreuses, l'écrivain Saint-Paulien le généralise de la sorte : "De bonne heure, une collaboration franco-allemande nous parut être une sauvegarde contre le nihilisme stalinien. Nous avons montré comment nous avons échoué, et pourquoi nous ne pouvions réussir. Du moins, en leur immense majorité, les collaborationnistes ont-ils agi sincèrement et - persuadés que le sang vaincrait l'or - de façon désintéressée." La Libération de la France, puis l'abdication du Reich, sonnent le glas des aspirations de ceux ayant plus ou moins ardemment souhaité la victoire de l'Allemagne. La Collaboration est, dès lors, perçue comme un bloc monolithique que couvre l'Epuration de sa féroce répression. L'unité véritable de la Collaboration se réalise paradoxalement dans les cellules froides et humides de la prison de Fresnes et autres maisons d'arrêt. Avant, pour beaucoup, le poteau d'exécution... Si ce n'est l'écrasement du bolchévisme, quelles aspirations communes unissaient-elles, en effet, l'action de ces collaborateurs, ou prétendus tels : Jacques Doriot, le collaborateur politique, ancien dirigeant communiste passé au National-Socialisme, Henri Fenet, le collaborateur militaire, chef de bataillon de la Division Charlemagne, Lucien Rebatet, le collaborateur littéraire et écrivain fasciste, Jean Mamy, le collaborateur artistique, cinéaste anti-maçon, Paul Ferdonnet, le collaborateur journalistique, voix de la propagande berlinoise, Eugène Schueller, le collaborateur économique, fondateur du groupe L'Oréal, Georges Dumoulin, le collaborateur syndicaliste prônant l'alignement du mouvement ouvrier français sur celui de l'Allemagne, Georges Claude, le collaborateur scientifique, physicien inventeur de la liquéfaction de l'air, Maurice Papon, le collaborateur administratif et haut fonctionnaire légaliste et minutieux, le Cardinal Alfred Baudrillart, collaborateur religieux pour qui la Croix du Christ se double de la Croix gammée, l'abbé Jean-Marie Gantois, collaborateur séparatiste qui souhaitait le rattachement des départements septentrionaux à une grande Flandre, Joseph Joanovici, le collaborateur juif pour qui un profit reste un profit, Pauline Dubuisson, la collaboratrice horizontale coupable d'être tombée amoureuse d'un soldat teuton, mais encore Charles Maurras, le collaborateur... antiallemand ? L'Epuration affuble ainsi généreusement du terme "collabo" toute personne qui avait agi pendant l'Occupation et ne se réclamait ni du communisme, ni du gaullisme. Quitte à englober de la même manière de fortes antinomies à en perdre son gothique... Difficile, impossible, dès lors de tisser un fil conducteur unique entre ses aspirations souvent opposées. La Collaboration, ce Ballet des crabes, pour reprendre le titre d'un ouvrage de Maud Sacquard de Belleroche, qui justifie des antagonismes savoureux. Ainsi, de cet échange, entendu par Lucien Combelle dans sa prison de Fresnes, et rapporté par Paul Sérant, concernant ce jeune maurrassien qui reprochait à Brasillach d'être "allé trop loin", tandis que lui-même était devenu... Waffen SS ! A l'exception des malhonnêtes, tous s'accorderont sur le fait que l'Occupation constitue très certainement l'une des périodes les plus troubles de l'Histoire de France et ses quarante millions de nationaux qui criaient "Vive Pétain" peu avant d'applaudir Charles De Gaulle sans se trahir. La Quatrième République naissante manifestait le désir d'effacer cinq années d'indignité héritées de Vichy. Effacer ? Pas si simple lorsqu'on sait que l'immense majorité du corpus législatif de l'Etat français demeure toujours en vigueur aujourd'hui : la Licence IV encadrant la vente d'alcools et de spiritueux, le délit de non-assistance à personne en danger, le retentissement des sirènes des casernes de pompiers chaque premier mercredi du mois, le choix du rugby à XV plutôt qu'à XIII, jugé trop britannique, l'idée du périphérique parisien dont les premiers plans sont établis sous Vichy, la création de la carte nationale d'identité ou des tickets restaurant, la possibilité d'accoucher sous X, l'instauration d'un salaire minimum et bien d'autres... On pensait que la Révolution nationale céderait bientôt sa place à la Réconciliation nationale qui embrasserait les morts de la Résistance, les morts civils et ceux déportés, auxquels il convient d'ajouter les 300.000 dossiers instruits pour faits de Collaboration. François Mitterrand, dans son discours berlinois du 8 mai 1995, ne rendait-il pas hommage à tous les combattants de la Seconde Guerre mondiale, quel que fut l'uniforme ? Lui qui n'ignorait pas que trois cents volontaires français de la Division Charlemagne avaient lutté dans des conditions effroyables, dans un Berlin en ruines, autour du bunker de la Wilhelmstrasse que hantait le Führer suicidé. Le temps ferait son œuvre, pensait-on donc ! On vit que non lorsque Jean-Marie Le Pen déclama un poème de Robert Brasillach déclenchant l'ire des ignares. Bien au contraire... La reductio ad hitlerum constituerait encore longtemps l'argument péremptoire ultime pour disqualifier toutes les velléités nationalistes. Réhabiliter Pétain le bouclier ? On n'en est plus loin que jamais... Aussi d'un débat historique serein et dépassionné qui ne servirait pas de justification idéologique contemporaine ! La présente chronique n'a pas pour objectif d'évoquer le cinéma sous Vichy et ses deux centaines de films, si tant est qu'il a existé un cinéma collaborationniste, à l'exception du film Forces occultes, tout au plus, il s'agit d'un cinéma maréchaliste. Ce qui n'a pas empêché l'Epuration de frapper le cinéma non plus : Arletty, Sacha Guitry, Corinne Luchaire, Jean Mamy, dernier fusillé de l'Epuration en 1947, ou encore le chanteur-acteur Tino Rossi, à qui il était reproché d'avoir poussé la chansonnette à un banquet de la Légion des Volontaires Français et soutenu le rattachement de sa patrie natale corse à l'Italie fasciste. Fernandel aura plus de chance. Il n'aura pas à répondre de sa photo avec Joseph Goebbels en 1939. Ainsi, la présente chronique s'attachera-t-elle au cinéma SUR la Collaboration. Si le cinéma aime camper des rôles de "salauds", curieusement, la Collaboration est fort peu présente dans la filmographie sur l'Occupation en France et quasi-inexistante dans le cinéma étranger. Et dans ce type cinématographique autocentré sur la coopération avec le Reich, les collaborateurs sont quasi-exclusivement tous de hautes personnalités de Vichy ou des auxiliaires du maintien de l'ordre, et tous, moins salauds qu'on ne pourrait le penser. Des films évidemment à charge mais portant des regards finalement parfois pudiques, distanciés, mesurés ou nuancés. A y perdre son gothique qu'on vous dit !

 

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LACOMBE LUCIEN

Film français de Louis Malle (1974)

En juin 1944, dans le département du Lot, peu après de le débarquement en Normandie. Lucien Lacombe est un jeune paysan de 17 ans faisant des ménages dans l'hospice d'une ville voisine. Tandis que son père est prisonnier de guerre en Allemagne, Lacombe retourne dans son village natal voir sa mère devenue la maîtresse du maire du village. Le jeune homme annonce à son ancien instituteur sa volonté de rejoindre le maquis. Refus catégorique de celui-ci devant le jeune âge de l'aspirant. Une banale crevaison lors de son retour vers la ville contraint Lacombe à loger dans un bâtiment hébergeant des Miliciens. Celui qui souhaitait intégrer la Résistance incorpore bientôt la Milice et dénonce l'instituteur...

Le film créa la polémique ! Première réalisation sur l'Occupation à s'affranchir de l'historiographie officielle et à être autocentrée sur la Collaboration. Cette vue originale sur les réprouvés est héritée de la rencontre du cinéaste avec l'ancien journaliste de Je suis partout, Pierre-Antoine Cousteau, peu après sa sortie de prison. Le réalisateur dresse parfaitement l'évolution psychologique du jeune héros déplorant que l'Histoire s'écrive sans lui et souhaitant être acteur quelle que soit la cause. Lacombe est, ainsi, ce pauvre gars, à la recherche de quelque reconnaissance, qu'on ne peut haïr complètement, investi qu'il est d'un pouvoir dont il ne mesure pas les effets. L'engagement dans la Collaboration ou la Résistance ne pourrait donc pas n'être motivée que par une adhésion idéologique ! Voilà ce que le politiquement correct a reproché à Malle bientôt accusé de complaisance voire d'apologie de la Collaboration. L'adaptation du Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle une dizaine d'années plus tôt ne l'a pas grandement aidé... Le jeu de Pierre Blaise en Lacombe est remarquable. Il meurt malheureusement de manière accidentelle peu après le tournage. A voir obligatoirement !

 

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LES MAUDITS

Film français de René Clément (1946)

Le 19 avril 1945, quelques jours avant la capitulation du Reich, à Oslo, quelques nationaux-socialistes et un industriel fasciste italien, partisan de la République de Salo, accompagnés de collaborateurs de plusieurs Nations, dont un savant scandinave et le journaliste collaborationniste français Couturier, s'apprêtent à fuir en Amérique du Sud à bord d'un sous-marin. Tandis que certains d'entre eux entrevoient de poursuivre la lutte et établir des réseaux d'accueil de nazis en fuite, d'autres affichent des ambitions plus modestes et souhaitent seulement échapper à la condamnation à mort. L'U-471 est la cible d'une attaque anglaise lors de laquelle une passagère est blessée. Pour soigner la personne dans un état comatique, le navire déroute et accoste à Royan où un commando est organisé pour enlever et embarquer le docteur Guilbert. Tous prennent bientôt conscience que la guerre est définitivement perdue pour le Reich à l'annonce de l'armistice. Les tensions s'exacerbent dans le U-Boot...

Cinéaste spécialiste du film sur la Seconde Guerre mondiale, Clément livre ici son troisième long-métrage après La Bataille du rail qui le fit connaître du grand public. Œuvre très manichéenne dans la droite ligne du cinéma de l'immédiat-après-guerre avec des personnages, tous, très stéréotypés. En 1946, l'Epuration se poursuit toujours et Clément cherche à justifier le châtiment des soldats du Reich et ses serviteurs. Structuré en un long flashback, le film dévoile la fin dès le début. Le réalisateur cherche moins à maintenir le suspens qu'à montrer la mort des ennemis de la France. L'aspect le plus intéressant demeure très certainement la réaction de chacun devant sa conscience après l'anéantissement du Reich et la compréhension que les seules issues qui se profilent sont le procès et la mort. A ce titre, ces portraits sont renforcés par une superbe reconstitution du U-Boot et une atmosphère oppressante de huis-clos assez satisfaisante. Premier film à représenter des collaborateurs au cinéma.

 

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L'ŒIL DE VICHY

Documentaire français de Claude Chabrol (1993)

A l'aide des archives issues des actualités officielles France Actualités et mêlant des documents de la presse papier, radiophonique et filmée, les informations de la zone occupée et de l'Etat français défilent. Les armées du Reich triomphent dans toute l'Europe avant de connaître un reflux sublimé par le sacrifice du soldat européen. A ce titre, la France est fière de participer à la lutte contre le bolchévisme. A Paris, le chemin de la Collaboration est la seule voie permettant la persistance de la France dans l'Europe nouvelle. Le Service du Travail Obligatoire permet à de nombreux Français de retrouver un emploi. Evoqués également les lois antijuives et le port de l'étoile jaune. A Vichy, la Révolution nationale sacre le culte du vainqueur de Verdun et revigore la jeunesse française par le sport contre les zazous. Le sport justement et Marcel Cerdan qui est au début de sa gloire. De Gaulle, le traitre, est le chef des bandits qui commettent des attentats antiallemands. Bien d'autres sujets évidemment. Et des archives filmées mettant en scène de nombreux protagonistes : le Maréchal Pétain bien entendu, mais aussi Pierre Laval, Marcel Déat, Jacques Doriot, l'amiral François Darlan, Pierre-Etienne Flandin, Joseph Darnand, Georges Scapini, Philippe Henriot, Alphonse de Châteaubriant, Abel Bonnard, Pierre Clémenti, Fernand de Brinon, le Cardinal Emmanuel Suhard, Jean de Mayol de Lupé, Jean Bichelonne, Edgar Puaud, René Bousquet assassiné trois mois après la sortie en salles du documentaire et bien d'autres...

Chabrol est très certainement un excellent cinéaste mais il sera permis d'être plus circonspect sur sa qualité d'historien. Certes, le documentaire peut être plaisant ; offrant un habile montage d'actualités donnant le point de vue vichyssois tandis que la structure chronologique est satisfaisante et qu'une discrète voix off laisse une place privilégiée au document brut. Plaisant mais aussi malhonnête pour l'œil non-averti. Car le réalisateur se garde bien d'indiquer au spectateur qu'il va mélanger les actualités officielles de Vichy à celles des actualités allemandes de la zone occupée. Et c'est là que le bas blesse ! Engager la responsabilité vichyssoise sur la politique d'un territoire français non-administré par l'Etat français, la ficelle est un peu grosse. A plus forte raison lorsque l'on diffuse des images du film antisémite Le Juif éternel de Fritz Hippler, sorti en Allemagne avant même la mise en place de la Révolution nationale. Henri Amouroux lui-même, pourtant peu suspect de sympathies fascisantes, qualifiait le documentaire d'Œil de Berlin. Passons sur les quelques erreurs même si confondre l'ambassadeur gaulliste Gabriel Puaux et le général Puaud, commandant de la Division Charlemagne, il fallait le faire ! Ces manipulations nuisent énormément à la crédibilité du travail, pourtant réalisé sous la houlette de Robert O. Paxton et Jean Azéma. Dommage car la compilation archivistique est intéressante.

 

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PETAIN

Film français de Jean Marbœuf (1993)

Juin 1940, la France est défaite devant l'avancée victorieuse des soldats de la Wehrmacht. La Troisième République a terminé d'agoniser. Le 10 juin, l'Assemblée parlementaire, réunie à Vichy, vote les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. La station thermale devient le nouveau centre politique décisionnaire de la zone libre. Pétain installe le gouvernement dans l'Hôtel du Parc et s'entoure de ses plus proches collaborateurs, le docteur Bernard Ménétrel, ami et confident, et Henri du Moulin de Labarthète, son directeur de cabinet mais surtout, Pierre Laval, Ministre des Affaires étrangères et vieux baroudeur de la politique qui prodigue moult conseils au Maréchal. Installer le gouvernement à Versailles par exemple, ce que le soldat refuse. L'hostilité de Pétain à l'endroit de Laval se renforce après son entrevue avec le Führer. Laval est bientôt congédié mais reviendra aux affaires, deux années plus tard, comme Président du Conseil, sous la pression allemande. Les deux hommes ne se quitteront plus jusque l'exil forcé de Sigmaringen. Pendant tout le conflit, la vie quotidienne à Vichy se poursuit dans l'ombre du Maréchal. Le personnel de l'hôtel est tiraillé entre gaullisme, pétainisme et communisme...

Vichy vu depuis Vichy et enfin un film sur Vichy pourrait-on dire ! Le Pétain de marbœuf constitue plus un huis-clos qu'une fresque historique sur l'Etat français et la Révolution nationale. Et c'est à cet égard que le film est intéressant en offrant une vue depuis le haut et la politique maréchaliste mais également le bas et les évolutions idéologiques du peuple. Le film manque néanmoins d'un peu de profondeur et on eût pu apprécier plus de prise de risque de la part du réalisateur. Egalement, il est permis de penser que le Maréchal était moins vaniteux et égoïste que ne le laisse penser Marbœuf. Jacques Dufilho, premier à incarner le Maréchal au cinéma, est confondant de réalisme. Et on ne doute pas qu'il prit son rôle à cœur ; lui qui se revendiquait catholique traditionnaliste et monarchiste légitimiste et ne craignait pas de préciser à l'ancienne revue de Dominique Venner, Enquête sur l'Histoire, que " Les responsables [de la guerre], ce n'était pas Pétain, évidemment, [...] mais les civils qui avaient déclaré la guerre et qui demandèrent à Pétain d'avoir la responsabilité du gouvernement de ce moment là. " La réalisation se concentre surtout sur la période de juin 1940 à décembre 1942. A voir !

 

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93, RUE LAURISTON

Film français de Denys Granier-Deferre (2004)

Le 30 août 1944, Henri Chamberlin, dit Lafont, ancien repris de justice, et ses camarades dont Abel Danos et Pierre Bonny, ancien policier révoqué, sont arrêtés dans une ferme cernée par la police. L'inspecteur Blot mène l'enquête sur le tandem Bonny-Lafont, vrais truands reconvertis dans la politique policière et dirigeants de la Phalange africaine et de la Gestapo de Paris, autrement appelée la Carlingue. Ces garçons, peu regardants sur les méthodes pratiquées satisfaisaient admirablement les autorités allemandes qui savaient déléguer leur travail de basse besogne. Le siège de la Carlingue, sis au 93 de la rue Lauriston, devient bientôt l'adresse la plus redoutée de Paris. Face à l'enquêteur, les hommes du 93 se mettent à table et n'omettent aucun détail sur la manière dont ils s'y prenaient pour faire parler juifs et résistants. Egalement, l'enquête ne manque pas de faire apparaître que certains grands noms du Tout-Paris appréciaient la compagnie de la Carlingue à qui elle rendait de précieux services en matière de marché noir, corruption et proxénétisme...

Il s'agit en fait d'un téléfilm, ce qui explique le manque de moyens malgré une distribution alléchante avec Michel Blanc et Samuel Le Bihan entre autres. Des visages néanmoins certainement trop connus pour interpréter ces personnages ! Aussi, tous les acteurs ne sont-ils pas à leur aise à l'exception peut-être de Daniel Russo dans le rôle de Lafont. Un manque de moyens donc doublé d'un manque d'imagination parfois avec une caméra statique qui donne au film un aspect trop interrogatoire. La réalisation de Granier-Deferre manque ainsi de rythme malgré l'alternance de scènes de flashback qui confère un côté puzzle souvent déroutant ou énervant. Assez intéressant quand même au regard du peu de documents abordant le sujet.

 

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SECTION SPECIALE

Film français de Costa-Gavras (1974)

Paris, le 21 août 1941, Alfons Moser, officier de la Kriegsmarine, est abattu par Fredo, militant communiste, dans la station de métro Barbès. L'occupant menace d'exécuter cent otages en représailles. Le préfet Jean-Pierre Ingrand et Fernand de Brinon, représentant du gouvernement français, proposent aux Allemands d'instaurer une cour spéciale qui condamnera à mort six militants communistes pour l'exemple. Le gouvernement se réunit en réunion extraordinaire. Le Ministre de l'Intérieur, Pierre Pucheu, se voit bientôt confier les pleins pouvoirs et s'empresse de faire voter une loi d'exception et rétroactive instituant une cour spéciale aux pouvoirs illimités. Des communistes déjà jugés et emprisonnés pour d'autres délits repassent alors en procès devant la juridiction spéciale. Rares sont les magistrats à s'élever contre la procédure. Seulement une semaine après l'assassinat de l'officier allemand, trois communistes sont condamnés à mort par la guillotine, par le juge Michel Bénon, au cours d'un procès à huis-clos...

De son véritable nom Pierre Georges, Fredo passa à la postérité sous le surnom de Colonel Fabien. Le film de Costa-Gavras fit scandale dans le Landerneau de la magistrature en livrant un réquisitoire contre Vichy certes mais également le pouvoir judiciaire. La réalisation est pourtant limitée à l'histoire événementielle et le cinéaste impose une dénonciation mesurée en même temps qu'il se garde bien de toute analyse politique ; ce qui apparaîtra inhabituel chez Costa-Gavras. Ainsi, l'instauration de ces sections spéciales reflétaient-elles l'ambition de politiciens collaborationnistes ou permettaient-elles de limiter les représailles allemandes à des Français "moins innocents" que d'autres ? Une certaine critique ne manqua pas de flinguer le film jugé trop nuancé sur Vichy. Il est vrai que cela est plus facile aujourd'hui quand on n'a pas la mort probable de cent otages sur la conscience... On ne voit curieusement jamais le visage du Maréchal dans le film malgré son omniprésence.

 

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VENT D'EST

Film français de Robert Enrico (1993)

1945, quelques jours avant la capitulation du Reich. Les accords signés à Yalta contiennent des clauses secrètes peu honorables par lesquelles les Alliés s'engagent à remettre à Staline les citoyens Russes et soviétiques anticommunistes. Soit deux millions de personnes promises à une mort quasi-certaine. Parmi les cibles les plus attendues des services de Staline, les survivants de la Rouskaïa osvoboditelnaïa armia, plus connue sous le nom d'Armée Vlassov, qui combat l'Armée rouge aux côtés des troupes allemandes. Dans la nuit du 2 au 3 mai, un bataillon de 500 rescapés baltes et ukrainiens, sous les ordres du général Comte Boris Smyslovski, force la frontière du Liechtenstein afin d'y trouver refuge et demander asile. Si le Président du parlement de la Principauté, le Père Siegler, manifeste son souhait de les livrer aux Alliés, le micro-Etat neutre résiste aux pressions grâce à son Premier ministre, soutenu par le Prince Franz-Joseph II qui devine que les livrer à quiconque équivaut à les abandonner aux bolchéviks. La situation s'éternise. Le Finlandais Smyslovski souhaite conduire ses troupes en Argentine en même temps que Moscou use de tous les stratagèmes d'amnistie et de promesse d'une vie nouvelle pour convaincre ses citoyens traîtres de revenir. 200 se laissent séduire quelques années plus tard et prennent le chemin du retour. Le train fait une halte en Hongrie...

Curieux film qui évoque le sujet méconnu des Vlassovtsy... Général anticommuniste, Andreï Vlassov estimait possible la levée d'un million de Russes pour combattre le communisme sur le front de l'Est. Soit autant d'hommes que la Waffen SS tout entière ! Cet engouement suscite la méfiance de Hitler qui limite les effectifs à 50.000 hommes et cantonne ces Russes blancs aux fronts de l'intérieur et la chasse aux partisans et maquisards, dont en France. Curieux film donc. D'autant plus curieux qu'une fois n'est pas coutume, ce sont les collaborateurs qui ont le beau rôle et pour lesquels on ne peut que manifester de l'empathie. Objet de toutes les convoitises du pouvoir stalinien, ces hommes furent abandonnés à la mort par tous les Alliés qui craignaient de détériorer leurs relations avec les Soviétiques. Aussi, Français, Anglais et Américains étaient-ils prêts à sacrifier la Convention de Genève au profit des clauses secrètes de Yalta ! Seul le Liechtenstein résista. On devine que ce film historique et courageux est demeuré confidentiel et ne rencontra pas le succès qu'il eut mérité. La mise en scène est plaisante malgré le peu de moyens et Malcolm McDowell extraordinaire à son habitude. A voir impérativement !

Virgile / C.N.C.

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05/02/2016

Chronique de livre : Michel Pastoureau "Le roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?"

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Michel Pastoureau

Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?

(Seuil, 2015)

Le succès qu’obtiennent les parutions de Michel Pastoureau est amplement mérité. Ses thèmes d’étude sont originaux et permettent de combler nombre de lacunes d’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur une grande part du symbolisme moyenâgeux. Lire Pastoureau, c’est comme entrer dans une bibliothèque remplie de secrets. On en apprend à toutes les pages tant son érudition est impressionnante et, surtout !, bien employée. Ses livres sont d’une rigueur toute universitaire en étant d’une grande clarté car écrits d’une plume des plus agréables. S’il est l’un des médiévistes les plus en vue aujourd’hui, on ne peut que s’en féliciter. Au C.N.C., nous avons toujours été très friands de ses travaux et cette chronique viendra s’ajouter à celles de son maître-ouvrage L’Ours, histoire d’un roi déchu ainsi qu’à l’étude d’une couleur qui nous est chère : Noir, histoire d’une couleur.

Dernier ouvrage de l’auteur, Le roi tué par un cochon intrigue dès que l’on a lu son titre. Sous-titré Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?, le lecteur se voit plongé dans une sorte d’inconnu : aucun de nos rois n’est pourtant mort à cause d’un cochon… Eh bien si ! Et toute la présente étude s’articule autour de cet événement longtemps oublié : son déroulement, ses conséquences ainsi que la décortication de tout ce qui y touche de près ou de loin.

Le 13 octobre 1131 meurt à Paris le jeune Philippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros. Agé de 15 ans, le garçon décède des suites d’une chute de cheval causée en pleine rue par un cochon qui s’est jeté dans les pattes du destrier royal. Royal oui… car Philippe est déjà roi lui aussi depuis 1129. Associé au pouvoir de son père selon l’usage des premiers Capétiens, il est une sorte de second roi. Cette mort horrible et tragique pour une dynastie capétienne encore contestée est, selon Michel Pastoureau, un événement fondateur de l’histoire de France.

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Le décès de Philippe apparaît aux contemporains comme bien plus qu’un simple accident. C’est une mort infâme, ignoble, honteuse écrivent les chroniqueurs. Pourquoi ? Parce qu’elle a été causée par un cochon, considéré au Moyen Âge comme une bête impure, vile, symbole de saleté, de gloutonnerie et de péché en général. Le cochon est un animal qui figure en bonne place dans le bestiaire de Satan. En témoigne bien cette désignation : « porcus diabolicus ». Michel Pastoureau consacre évidemment un gros chapitre à cet animal devenu impur par héritage biblique et explore sa place dans la société et les mentalités médiévales ainsi que le rejet qui est le sien dans les religions monothéistes. La mort de Philippe étant causée par un animal diabolique, elle pose un énorme problème à la dynastie capétienne : elle la souille. Cette mort infâme (étymologiquement, qui nuit à la fama, c’est-à-dire au renom ou à l’honneur d’une personne ou d’un groupe de personnes) salit les Capétiens dans leur ensemble, eux et leur légitimité…

Louis VI et ses conseillers (Suger, Saint Bernard) agissent sans tarder pour laver cette mort qui pourrait être considérée comme un acte divin… Dieu punirait-il par-là les Capétiens ? Ceux-ci ont-ils trop péché ? Il est vrai qu’ils ont souvent eu maille à partie avec l’Eglise et la papauté (plusieurs ont d’ailleurs été excommuniés)… Nous sommes à une époque où le pouvoir de l’Eglise se renforce considérablement et réussit à imposer ses systèmes de valeurs qui rentrent bien souvent en conflit avec les usages antérieurs. Pastoureau, comme toujours, explore ces bouleversements et il est passionnant de constater jusqu’à quel point ils furent profonds, que ce soit de manière directe ou symbolique (la partie consacrée à la corpulence des rois est à cet égard fort révélatrice ; c’est aussi à ce moment que l’ours est détrôné de sa place de roi des animaux…).

Devant se racheter et se rapprocher de Dieu pour effacer la souillure qui les tache, Louis VI et son successeur (son fils, Louis VII) utiliseront tous les moyens possibles pour retrouver les grâces divines et renforcer la légitimité de leur pouvoir. Selon l’hypothèse de l’auteur, c’est ce qui aurait amené la dynastie capétienne à l’adoption de deux symboles fondamentaux comme emblèmes royaux : le lis marial et le bleu céleste. Pastoureau revient en détail sur l’histoire symbolique de ces deux emblèmes qui ont la particularité de symboliser la pureté et de se rattacher à la Vierge. Sous le patronage de la mère du Christ, la monarchie française pouvait se différencier des autres et, surtout, se considérer désormais comme la fille aînée de l’Eglise, montrer sa pureté et effacer à jamais la souillure apportée par la mort de Philippe…

L’hypothèse est séduisante car sérieusement documentée. On saura surtout gré à l’auteur d’avoir sorti une nouvelle fois un ouvrage passionnant (dont je n’ai fait qu’effleurer la richesse) qui contribue une fois encore à mieux comprendre notre passé et les mentalités anciennes.

Rüdiger / C.N.C.

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03/02/2016

Chronique musicale: Absurd "Live and raw in the North"

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Absurd, Live and raw in the North

(Darker than Black / Nebelfee Klangwerke, 2015)

Si un nouvel album a été annoncé depuis des mois, l’actualité récente d’Absurd s’est résumée à dépoussiérer des raretés ; raretés que j’avais mises à l’honneur en ces pages (le EP Größer als der Tod et le live en prison d’In Ketten). C’est maintenant à un court enregistrement live avec le plus récent line-up d’Absurd auquel ont droit les amateurs du légendaire groupe allemand. Pourquoi pas me direz-vous. Cela rappellera aux plus nostalgiques une époque où cela était plutôt répandu (le EP Maiden Japan d’Iron Maiden étant le plus connu du genre) et permettra en outre une écoute plus facile car le Black Metal en live, ce n’est pas toujours le top et certains albums du style sont bien indigestes…


Je me dis toutefois qu’un album live entier aurait pu être envisagé car ceux qui ont vu Absurd en concert à cette période (il y a une dizaine d’années grosso-modo) pourront se rappeler à quel point les Allemands assuraient sur scène. Ils s’étaient d’ailleurs produit à deux reprises près de chez nous, en Flandres (en 2004 à Waregem et en 2008 près d’Audenarde). Deux excellents concerts. Début 2008, c’est l’apogée du groupe qui s’embarque avec les grecs de Der Stürmer pour une mini-tournée en Finlande. Cet événement fit du bruit tant dans le milieu NSBM qu’en Finlande où médias et antifas menèrent-en vain-une campagne hystérique à l’encontre des deux concerts programmés. Ce fut le Carelian Pagan Madness tour (clin d’œil à la démo qui « lança » réellement Absurd en 1995 : Thuringian Pagan Madness). Cette mini-tournée sera l’occasion pour Der Stürmer de sortir un album live quelques mois plus tard. Certains titres d’Absurd ayant été également enregistrés (« unintentionally » disent-ils) lors du concert de Tampere, nous y avons droit aujourd’hui.

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La bonne idée de ce 45 tours est de présenter des titres qu’aucun autre enregistrement live du groupe ne proposait. C’est le cas par exemple de « Wolfsblut », tiré de l’album Blutgericht ou encore de cette chanson qui reste pour moi l’une des meilleures d’Absurd : « Colours of Autumn » (originellement sur le split avec Pantheon). Le son est bon, la prestation aussi. Pourquoi s’en priver ? D’autant que cet EP est limité à 1000 copies et qu’il est annoncé qu’aucune réédition ne sera faite à l’avenir.

Rüdiger / C.N.C.

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30/01/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Société argentine

L'Argentine... La Patagonie, Terre de Feu, Ushuaia... Des images de terres mystérieuses défient immédiatement l'imaginaire. Mais que savons-nous en réalité de l'Argentine ? Que saurions-nous plutôt sans l'apport de Saint-Loup et de Jean Raspail, à qui il nous faudra éternellement savoir gré d'avoir initié le lecteur européen à cette glorieuse Nation, tout au moins, sa partie la plus méridionale ? Le pays est également familier de Corto Maltese. Voyez qu'on y est en agréable compagnie ! L'Argentine est ainsi ce pays conique long de 3.700 km depuis les plaines sèches du Gran Chaco au Nord jusqu'aux steppes de landes désertiques du pays patagon, si bien chantées par l'un des plus grands écrivains-guerriers européens et le plus grand écrivain français encore vivant. Pays sulfureux à l'Histoire chaotique qui voit se succéder onze militaires sur les seize Présidents qui gouvernèrent depuis Buenos Aires de 1930 à 1983. Pays frère de l'Europe à en juger par l'expérience péroniste dont le régime nationaliste établit une synthèse originale unissant les forces vives de la Nation par une salvatrice redistribution des richesses nationales, fédérant ainsi une classe ouvrière hostile au communisme. La bourgeoise, toujours prompte à trahir, œuvrait de noirs desseins pour provoquer la chute de Juan Domingo Perón. La mort prématurée d'Evita, en 1952, est le coup de grâce. Eva Perón ne sera plus là pour galvaniser le peuple par son verbe et sa beauté ; elle qui ne craignait pas d'assurer que "La violence aux mains du peuple n'est pas la violence, mais la justice." Les militaires rodent bientôt autour de la présidence. Trois ans plus tard, un coup d'Etat chasse Perón du pouvoir. La main américaine n'est pas très loin. Les juntes réactionnaires mettent le pays en coupe réglée et accentuent la répression. Nombreux sont les morts ou les desaparecidos dont on ne retrouvera jamais la trace. La lente dépression économique accompagne une longue période d'instabilité politique. L'Argentine boit le calice jusqu'à la lie lorsqu'elle est plongée dans un conflit contre la Grande-Bretagne en vue de rasseoir sa souveraineté sur les Îles Malouines. Guerre mal préparée dont le Premier Ministre anglais James Callaghan sort bien évidemment vainqueur. Mais puisqu'il n'y a pas de petite revanche, c'est sur une pelouse mexicaine que Diego Armando Maradona humilie la Perfide Albion, en éliminant l'Angleterre en quart de finale de la Coupe du Monde, grâce à deux buts dont l'un marqué de la main. La Main de Dieu a frappé ! L'Argentine vengée ! Si la victoire footballistique de 1986 aura masqué la défaite militaire de 1982, l'Argentine dérive néanmoins progressivement vers une crise économique et financière sans précédent avant de s'effondrer totalement en 2001. Nouvelle page sombre pour des peuples qui ne craignent pas la révolte devant l'injustice, que ce soient les autochtones ou les descendants des Conquistadors. L'Argentine, pays de grande culture, dont le cinéma et les lettres ont bien du mal à pénétrer l'univers français, à l'exception notable de Jorge Luis Borges, pour qui ne fait pas la démarche de s'y intéresser. Aussi, le cinéma argentin est-il quasi-inconnu en France, si ce n'est quelques films bénéficiant d'une faible distribution. Il mérite pourtant d'être vu. Commençons par le lire...

 

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EL AMOR ES UNA MUJER GORDA

Film argentino-néerlandais d'Alejandro Agresti (1987)

A Buenos Aires, José, la trentaine, est un journaliste enclin au stress qui a sombré dans la mélancolie. Désespérément, il tente de trouver sa place dans la société argentine post-dictatoriale. En vain ! Ses articles sont jugés trop critiques et en opposition avec la ligne éditorial du quotidien dans lequel il publie. Chargé de rédiger un papier sur le tournage d'un documentaire sur la pauvreté dans le pays, José comprend que l'équipe de tournage américaine maquille la réalité afin qu'elle paraisse plus dramatique. Le journaliste motive son refus. Son patron motive son licenciement. Embrassant lui-même la précarité, José est contraint de déménager de pension à plusieurs reprises. Il erre en ville en proie à de nombreuses interrogations. En réalité, c'est l'amour que José cherche ; plus particulièrement celui de Claudia, avec qui il a eu une aventure et dont il n'a plus aucune nouvelle depuis leur séparation à la sortie d'un concert de rock...

Si la jeunesse n'adhérait pas au régime des juntes, l'écroulement du pouvoir militaire laissa la jeunesse argentine dans un grand désarroi. Dans ce film désenchanté, Agresti montre avec brio le désespoir de cette jeunesse. Le réalisateur livre un film pessimiste dont le discours intransigeant et sceptique montre les blessures irréversibles de l'héritage du régime autoritaire et les craintes de l'avènement d'une nouvelle société néo-libérale qui ne nourrit guère plus d'espoirs. Le choix du noir et blanc renforce la désespérance de l'œuvre tandis que les cadrages et la mise en scène schizophrénique, alternant plongées et contre-plongées de la caméra, invitent le spectateur à mieux perdre ses repères visuels et s'immerger plus dans cette période de tensions. Emigré aux Pays-Bas à 26 ans, Agresti en profite pour glisser quelques envolées sur le rôle sociopolitique du Septième art qui paraîtront parfois absconses. Inédit en France, le titre peut se traduire par L'Amour est une grosse femme.

 

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LA CIENAGA

Film argentino-hispano-français de Lucrecia Martel (2001)

La Ciénaga est une petite ville du Nord Ouest de l'Argentine, à proximité de laquelle se situe la Mandragora, une propriété rurale entourée de fétides et dangereux marécages. C'est l'été sur l'hémisphère Sud en ce mois de février. Dans la maison décrépite, Mecha, la cinquantaine, y passe ses vacances avec ses quatre enfants et son mari aussi infidèle qu'inexistant. Les vacances dans la maison sont moroses, à l'image du dehors. L'eau de la piscine est pestilentielle et une vache ne cesse d'agoniser, engluée qu'elle est dans le marécage. Pour tromper l'ennui, Mecha s'alcoolise de vin plus que de raison. La boisson, la chaleur suffocante et moite accompagnée de pluies torrentielles provoquent l'accident. Mecha se blesse gravement en chutant sur le béton de la terrasse tandis qu'elle ramasse des verres vides dont des tessons pénètrent sa poitrine et sa gorge. L'accident, au sein d'une famille qui ne communique plus, recueille l'indifférence de tous. Tali, cousine de Mecha, arrive au chevet de la blessée, accompagnée elle-même de ses quatre enfants...

La Ciénaga est traduisible par marécage. L'image colle parfaitement à cette vie de famille bourgeoise déclassée, embourbée dans le néant délétère du suprême ennui ; l'alcool tenant lieu d'évasion. Une famille dont les liens partent à vau-l'eau ; métaphore de l'Argentine de l'après-crise économique de 2001. Une Nation argentine à genoux et semblant incapable de se relever. Etouffante, oppressante, à l'image du climat tropical et des faune et flore en putréfaction, l'atmosphère du film de Martel procure un profond malaise. Malaise sublimé par ces deux fratries de cousins, livrés à eux-mêmes, qui développent des penchants incestueux. La force de l'œuvre est de les suggérer plus que les offrir au regard, renforçant ainsi la tension. Le temps semble suspendu dans cette œuvre brute concernant laquelle on a rarement rendu l'ennui aussi captivant. Un film splendide que tout le monde n'aimera pas car peu accessible aux profanes du cinéma d'art et essai.

 

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EL CINCO

Titre original : El 5 de Talleres

Film argentin-uruguayo-néerlando-germano-français d'Adrián Biniez

Patón Bonniassolle a 35 ans. Selon, lui, le bon âge pour mettre un terme à sa carrière de libéro et capitaine du club de football de Talleres de Escalada, modeste club professionnel évoluant en Division C. Et ce, à plus forte raison après que le bouillant joueur ait écopé d'un carton rouge accompagné d'une sanction de huit matchs de suspension, à quelques journées de la fin du championnat. Son épouse, Ale, est emplie d'enthousiasme à l'idée qu'il raccroche les crampons. Beaucoup moins le père qui vit la carrière du fiston par procuration. L'entraîneur également qui voit en Patón l'âme de son équipe. Capitaine dévoué et respecté, le numéro 5 tente de planifier sa nouvelle vie. C'est l'inconnu qui le terrorise après une vie vouée au ballon rond, celle d'un bon joueur d'un petit club qui termine sa carrière sans argent et dont la gloire de ne dépasse guère les frontières des tribunes des ultras. La reconversion s'avère plus difficile à assumer que prévu...

C'est réussi ! Biniez livre un regard tendre et drôle sur la vie d'un footballeur qui pense l'après-pelouse. Joueur désabusé mais honnête, Patón est à des années lumières des cancres des championnats européens. L'incertitude de la reconversion poursuit ce libéro attachant et lui fait toujours repousser l'inéluctable. Le réalisateur présente, avec une exquise délicatesse, les doutes existentiels de ce sportif qui a sacrifié ses études pour sa passion. Aussi, apprenons-nous qu'un footballeur a des doutes existentiels et c'est déjà pas mal ! Les difficultés de tourner la page et de se reconstruire ont inévitablement des conséquences sur ce couple fou amoureux dont la vie à deux oscille entre fougue passionnée et disputes orageuses. Le 5 n'est pas qu'un film sur le football. Loin de là. Julieta Zylberberg est sexy en diable ! Curiosité : la France compte parmi les pays producteurs du film sans que celui-ci ne semble sortir dans les salles hexagonales. Les secrets du cinéma sont parfois aussi impénétrables que les voies du Seigneur....

 

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L'HISTOIRE OFFICIELLE

Titre original : La Historia oficial

Film argentin de Luis Puenzo (1984)

Buenos Aires en mars 1983, dans les derniers mois de la junte militaire agonisante du Général Videla. La contestation publique est de plus en plus manifeste après la Guerre des Malouines qui vient de consacrer la victoire britannique. Alicia, la quarantaine est professeur d'Histoire dans un lycée. Ses cours sont récusés par ses élèves qui critiquent l'enseignement officiel de l'Histoire contemporaine. Alicia mène néanmoins une vie heureuse et bourgeoise auprès de son mari Roberto, gros industriel proche du pouvoir et qui use parfois de l'illégalité dans son domaine professionnel. A cause de sa stérilité, Alicia a adopté Gaby, adorable fillette de cinq ans. Tout va donc pour le mieux pour elle jusqu'à ce que sa meilleure amie d'enfance, rentrant d'un long exil, vienne lui rendre visite. Car Alicia entend, par la bouche de son amie ce qu'elle ne voulait pas voir ni entendre. La prison, la torture, les viols... Et surtout, les adoptions illégales pratiquées contre la volonté des mères emprisonnées. Le témoignage bouleverse l'existence d'Alicia. Elle n'a plus qu'un but désormais : mener l'enquête pour connaître la vérité sur l'origine de sa fille et retrouver ses géniteurs...

Réalisé à chaud moins d'une année après la chute de la dernière junte militaire, l'œuvre de Puenzo est la première à traiter du sujet des desaparecidos ; ces 30.000 personnes arrêtées et portées disparues sous le régime des juntes successives. Dès 1977, les Mères et grands-mères de la Place de Mai fondent une organisation dont le but est de retrouver les bébés des femmes disparues qui se virent confiés à des familles argentines proches du pouvoir et de remettre les enfants aux familles légitimes. Ce sujet central est effleuré à travers l'histoire de la mère et le récit qui lui est donné par son amie. Puenzo dresse un beau portrait de femme dont les certitudes sont progressivement ébranlées. La prise de conscience d'Alicia, compromise avec le régime militaire, par le biais de son mari, fait suite à des réactions affectives plus qu'à une véritable réflexion sur la nature de la junte. Film sans gros défaut bien qu'il joue peut-être trop sur le pathos et dont la réalisation pourra paraître trop académique et manichéenne.

 

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ILUMINADOS POR EL FUEGO

Film argentin de Tristán Bauer (2005)

En 2002, la Guerre des Malouines est terminée depuis vingt ans. Aujourd'hui la quarantaine, Esteban Leguizamón est un ancien conscrit qui a connu la guerre à 18 ans. Il a depuis fondé une famille et travaille comme journaliste à la télévision. Le lointain souvenir des combats se rappelle à lui lorsque le téléphone lui annonce que son ancien camarade de régiment, Alberto Vargas, est dans un état comatique après qu'il ait tenté de se suicider à l'aide d'une forte absorption de drogue et d'alcool. Leguizamón visite son ami à l'hôpital. Les souvenirs des combats lorsqu'il était plongé dans des conditions extrêmes, supportant le froid et la faim, ne manquent de raviver sa mémoire. Rencontrant la mère de Vargas au chevet de l'alité, l'ancien combattant se rend compte qui si, lui, a pu occulter ces souvenirs, son camarade n'était jamais parvenu à quitter les Malouines et n'avait connu que la dépression à la suite de sa démobilisation...

La Guerre des Malouines constitue une cicatrice de l'Histoire argentine dont la plaie est toujours à vif. Buenos Aires a toujours revendiqué ses droits sur ces archipels concernant lesquels les Nations Unies ne sont pas encore parvenues à déterminer la souveraineté entre les belligérants. Historiquement argentines mais sous domination britannique depuis la première moitié du 19ème siècle, les troupes argentines débarquent en avril 1982. Le conflit consacre la victoire de la Couronne trois mois plus tard et causa la mort de 874 soldats dont 649 de nationalité argentine. Le conflit est d'autant moins bien perçu par la jeunesse argentine que cette guerre apparut perdue d'avance et comme un baroud d'honneur de la junte militaire agonisante. Le film fait s'alterner agréablement flashbacks de scènes de combat, excellemment restituées d'ailleurs, et scènes contemporaines sur le devenir du héros deux décennies plus tard. Malheureusement inédit en France.

 

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LA MAISON DE L'ANGE

Titre original : La Casa del angel

Film argentin de Leopoldo Torre Nilsson (1957)

La capitale argentine dans les années 1920. Troisième et cadette d'une famille aristocrate, Ana est une adolescente de quatorze ans, élevée dans la plus stricte éducation catholique par une mère puritaine. Ana étouffe autant que ses frustrations grandissent. Soumise à un enfermement voulu par sa mère, l'éducation de l'adolescente est confiée à une institutrice dont le soin est de contrôler la jeune fille afin qu'elle conserve une pudeur la plus stricte. Le père, lui, est très régulièrement absent. Cadre d'un parti politique, il est acoquiné avec le jeune député Pablo Aguirre qui tente d'étouffer un scandale financier dans lequel le père d'Ana pourrait être impliqué lorsqu'il était ministre. Souvent présent dans la demeure bourgeoise, le charismatique député Aguirre sème le trouble dans l'esprit de la jeune fille. Bénéficiant d'un blanc-seing de confiance au sein de toute la famille, Aguirre parvient à violer la jeune fille sans soulever aucune suspicion...

Le film fit connaître Nilsson au monde entier. Et on le comprend ! Le réalisateur campe à la perfection le personnage d'Ana en jeune fille naïve et déjà désabusée du conformisme bourgeois. Ana suffoque entre le carcan d'une mère bigote qui incarcère la jeune fille dans une prison dorée à l'intérieur de laquelle les statues nues sont voilées et toute nudité proscrite, même lorsqu'il s'agit de prendre le bain, et de l'autre côté, un père lointain et corrompu. La pénétration de l'adolescente dans l'âge adulte se fait ainsi par le truchement d'un député corrompu et corrupteur qui vainc facilement une trop grande candeur héritée de l'éducation maternelle et rigoriste de la religion. L'emploi du noir et blanc est, en outre, remarquable et la réalisation très esthétisante dans ses cadrages. La jeune Elsa Daniel est parfaite dans sa prestation d'adolescente. A voir !

 

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UN LIEU DANS LE MONDE

Titre original : Un Lugar en el mundo

Film argentin d'Adolfo Aristarain (1992)

Jeune homme un peu paumé, Ernesto a vingt ans lorsqu'il vient passer une journée sur les lieux de son enfance à Valle Bermejo, petit village perdu dans les montagnes argentines. Reviennent les souvenirs heureux de son enfance. Ernesto se souvient surtout de Luciana, son premier amour, fille du contremaître Andrada, plus gros propriétaire terrien du coin. Engagés activement dans le péronisme, les parents de l'adolescent avaient mené la lutte contre Andrada en prenant fait et cause pour la coopérative administrée par les bergers de la vallée. Le renversement de Perón avait obligé les parents du jeune garçon à s'exiler en Espagne pendant huit années. Ernesto était né en Espagne durant cet exil. Revenus en Argentine, Ana, la mère médecin, et Mario, le père instituteur, avaient souhaité refonder la coopérative d'éleveurs constituée uniquement des petits producteurs. Au cours de cette journée mémorielle, Ernest rencontre Hans, ingénieur géologue à la recherche de pétrole. Homme sage, Hans enseigne à Ernesto que, lui aussi, trouvera un jour son lieu dans le monde. Le jeune homme réalise à quel point le militantisme parental a influé sur sa vie...

Aristarain interroge les notions d'existence et de liberté en confrontant les souvenirs et les aspirations du protagoniste. Le film, dont la structure est un long flashback évoque le passage de l'adolescence à l'âge adulte d'un homme qui effectue un retour aux sources de son enfance pour trouver les réponses à ses questions sur le sens de sa vie et son futur de la plus longue mémoire. C'est dans cette vallée perdue qu'il relie son présent à son enfance et son devenir. Ernesto comprend désormais les raisons pour lesquelles il a toujours admiré ses parents malgré l'échec de leur lutte et la contrainte d'un exil de plusieurs années. Son enfance aura finalement été heureuse bien qu'il n'ait pas encore trouvé sa place dans la société. Le réalisateur filme avec douceur l'âpreté de la lutte et la sensibilité des relations humaines, les doutes, l'échec de l'idéal, les tensions familiales engendrées par la lutte aussi. Agréable !

Virgile / C.N.C.

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