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24/02/2016

L’épopée napoléonienne : l’éternité d’un mythe (partie 1)

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« Qui de nous, Français ou même étrangers de la fin du XIXe siècle, n’a pas senti l’énorme tristesse du dénouement de l’Epopée incomparable ? Avec un atome d’âme c’était accablant de penser à la chute vraiment trop soudaine du Grand Empire et de son Chef ; de se rappeler qu’on avait été, hier encore, semble-t-il, à la plus haute cime des Alpes de l’Humanité ; que, par le seul fait d’un Prodigieux, d’un Bien-Aimé, d’un Redoutable, comme il ne s’en était jamais vu, on pouvait se croire, aussi bien que le premier Couple dans son Paradis, maîtres absolus de ce que Dieu a mis sous le ciel et que, si tôt après, il avait fallu retomber dans la vieille fange des Bourbons ! »

Cette évocation est extraite du bref essai de Léon Bloy, L’âme de Napoléon, dans lequel il présente une vision très personnelle de celui qu’il désigne aussi comme « la Face de Dieu dans les ténèbres ». Un ouvrage foncièrement partial, ouvertement élogieux mais surtout éminemment mystique. L’auteur du Sang du Pauvre y développe ses réflexions sur l’Empereur ou plutôt sur la signification de ce dernier dans l’Histoire. Léon Bloy défend l’idée que l’apparition de Napoléon ne relèverait pas de simples contingences humaines mais qu’elle s’inscrirait dans un « plan » dont les modalités ne seraient connues que de Dieu seul. L’auteur va même plus loin en qualifiant l’épopée napoléonienne d’événement le plus important depuis le passage de Jésus Christ sur terre. Selon lui, la grandeur infinie qu’a répandue cet homme tout au long de son existence et la fin misérable qu’il a subie ne peuvent signifier qu’une chose : l’annonce de la fin des temps, l’ultime manifestation divine avant la parousie finale. Nous laissons Léon Bloy à ses interprétations qui ont le mérite d’être exposées dans un style grandiose qui saisirait jusqu’au plus profond de son âme l’athée le plus convaincu (interprétations qui rappellent d’ailleurs celles de Savitri Devi à propos de la venue d’un autre chef de guerre, dont la chute est advenue cent-trente ans après celle de son « prédécesseur »).

Si nous avons choisi d’évoquer cet exemple, c’est avant tout pour sortir du carcan habituel et à nos yeux trop simpliste qui voit dans Napoléon un serviteur zélé de la révolution française (et donc d’une forme de subversion qui n’aurait pour objectif que de renverser un ordre catholique et royal) et un facteur de sa diffusion dans toute l’Europe (ainsi la personne de l’Empereur est très mal vue au sein des milieux radicaux dans nombre de pays européens, notamment en Italie). En effet, Léon Bloy est un auteur profondément croyant, catholique convaincu mais aussi un « désespéré » face au terrifiant spectacle d’un siècle qui a érigé l’appauvrissement spirituel en facteur de progrès et le positivisme en horizon indépassable, ce qui ne l’empêche aucunement de percevoir en l’héritier politique de la révolution l’ultime émanation de la grandeur divine. Sa démarche nous encourage à regarder au-delà des enchaînements factuels qui s’offrent à nos yeux afin d’en tirer l’essence, la signification véritable. Il faut savoir faire la distinction entre des événements historiques tels qu’ils sont perçus par la majorité, de manière prétendument objective, et le sens profond que leur donnent les personnes qui décident de cette Histoire (dont fait partie l’Empereur) et qu’ont pu déceler certains auteurs comme Léon Bloy. De cette manière, il est possible à nos yeux de tirer au moins quatre grandes leçons de cette épopée formidable, leçons qui font écho avec la lutte actuelle et donnent à l’aventure napoléonienne une dimension éternelle qui transcende le temps et l’espace.

Un premier élément est qu’il faut voir dans les guerres napoléoniennes l’archétype du conflit qui depuis l’aube de l’Humanité oppose la mer à la terre. En effet, peu d’événements historiques nous offrent un aussi bel exemple de cette confrontation entre deux empires, deux mondes, deux univers fondés sur les deux grandes conceptions antagonistes de l’existence. C’est la thalassocratie carthaginoise face à l’irrésistible émergence de la patrie de Cincinnatus, c’est la flotte du Commodore Perry au service des puissances commerciales occidentales face au shogunat Tokugawa, ce sont les communes italiennes face à la puissance impériale de Frédéric le Grand. Mais l’Angleterre qui s’oppose à Napoléon et à son bloc continental en ce début de XIXe siècle assume dans son idiosyncrasie un caractère qualitativement différent de ce qui avait été connu jusqu’alors. Les nations qui ont depuis l’aube de l’histoire humaine, fondé leur développement sur le commerce ont toujours su tracer des limites et garder à l’esprit une certaine hiérarchie de valeurs. Ce n’est plus le cas de cette Angleterre pré-victorienne à qui la voie est laissée libre de dominer le monde depuis sa victoire lors de la guerre de sept ans et qui a déjà entamé sa révolution industrielle. La digue a été brisée. Les transformations en cours en Grande-Bretagne annoncent celles qui contamineront le monde dans les décennies et les siècles à venir : déracinement, industrialisation (préparant la voie à la tertiarisation), spéculation financière, marchandisation et embourgeoisement de l’existence, sans parler évidemment de l’indigence de la condition ouvrière.

Et Léon Bloy d’évoquer celle qu’il appelle « l’île infâme » en ces termes :

« (…) L’abjection commerciale est indicible. Elle est le degré le plus bas et, dans les temps chevaleresques, même en Angleterre, le mercantilisme déshonorait. Que penser de tout un peuple ne vivant, ne respirant, ne travaillant, ne procréant que pour cela ; cependant que d’autres peuples, des millions d’êtres humains souffrent et meurent pour de grandes choses ? Pendant dix ans, de 1803 à 1813, les Anglais payèrent pour qu’il leur fut possible de trafiquer en sécurité dans leur île, pour qu’on égorgeât la France qui contrariait leur vilénie, la France de Napoléon qu’ils n’avaient jamais vue si grande et qui les comblait de soucis ».

Comme l’explique admirablement Jacques Bainville dans son Napoléon, les événements européens des années 1800-1815 se comprennent à l’aune de cette problématique : toute la légitimité du pouvoir du consul devenu empereur (à qui l’on accordera jamais une légitimité de fondateur d’une nouvelle dynastie « royale ») repose sur la perception que seul lui est capable de sauver les acquis de la révolution française, les territoires de la rive gauche du Rhin inclus. Or la France agrandie de ces nouveaux territoires acquiert une puissance intolérable pour la perfide Angleterre dont la suprématie repose sur la division de ses « voisins » continentaux. L’histoire géopolitique de l’Europe depuis cinq-cents ans et du monde depuis un siècle peut d’ailleurs se résumer schématiquement comme suit : une thalassocratie (anglaise, puis américaine) qui utilise sa ruse et ses ressources financières pour corrompre, diviser et avilir la première puissance continentale, tout en apportant un soutien aux puissances continentales secondaires. C’est ce qu’a fait l’Angleterre en arrosant continuellement de liquidités les successives coalitions des autres puissances européennes jusqu’à ce qu’elles parviennent à renverser le géant français. Mais il ne s’agit pas ici d’un simple conflit politique entre plusieurs états, il faut plutôt y voir un conflit entre plusieurs conceptions du monde. C’est l’alliance du paysan et du soldat face à la révolte du marchand, du bourgeois et du banquier. Le véritable conflit est là, entre une France continentale certes contaminée par le poison libéral et démocratique mais qui continue à porter des valeurs terriennes, sédentaires, enracinées et donc spirituelles, ne serait-ce que de manière latente, face à une Angleterre nomade, commerçante et ploutocratique (comme la Russie contaminée par le communisme continuera à porter les valeurs terriennes face aux Etats-Unis).

Les soldats prussiens et russes servaient donc les intérêts de la classe dominante anglaise en même temps que leur propre cause « nationale ». C’est là tout le malheur de notre continent depuis que le concept de nation a supplanté celui d’empire : l’impossibilité d’être unifié autrement que par la domination d’une de ses composantes, emprunte d’une conception galvaudée de l’identité collective, ce qui ne peut être inévitablement perçu que comme une domination étrangère intolérable et donne l’opportunité aux ennemis de l’Europe de la tenir sous un joug perpétuel. C’est seulement lorsque l’Europe aura renoué avec cette conception organique et spirituelle de l’Imperium, reposant sur les valeurs « continentales » dans leur pureté originelle, qu’elle pourra reconquérir sa place dans le monde.

Dans un autre ordre d’idées et poursuivant nos réflexions sur l’épopée napoléonienne, nous souhaitons aborder un second élément, crucial à nos yeux : la place du mythe napoléonien dans l’histoire de France et sa possible utilisation comme facteur de fierté et d’orgueil national. Nous l’avons déjà dit, le nationalisme, même entendu dans son acception traditionnelle et non libérale, constitue une forme de représentation collective inférieure relativement à une vision plus « impériale ». Cependant nous devons admettre qu’en s’autonomisant, les nationalismes ont su acquérir leur propre légitimité, notamment à travers la construction progressive des différents mythes ou romans nationaux. A nos yeux, une vision à l’échelle continentale ou civilisationnelle n’est aucunement incompatible avec une vision nationale à partir du moment où les deux sont envisagées comme « emboîtées » l’une dans l’autre, en coexistence organique, l’une contribuant à la compréhension et à l’enrichissement de l’autre. Or peu de périodes de l’histoire offrent un aussi bel exemple de grandeur pour la France et ses habitants que cette aventure qui nous a vus, pendant une décennie entière, vains instants d’éternité mais d’une intensité à déformer la courbe du Temps, dominer l’Europe et inspirer la crainte et l’admiration au monde entier. Il est vrai que nous avons échoué et il est aussi vrai que cette épopée marque la dernière tentative sérieuse pour la France d’accomplir son destin d’héritière de la Rome des Césars, l’épisode le plus tragique peut-être de cette Mélancolie Française, mais aussi le plus grandiose et le plus capable d’inspirer les poètes et les hommes d’aujourd’hui. Une tragédie que Léon Bloy évoque en ces termes :

« Ah ! Ce n’est pas la Garde seule qui recule à Waterloo, c’est la Beauté de ce pauvre monde, c’est la Gloire, c’est l’Honneur même ; c’est la France de Dieu et des hommes devenue veuve tout à coup, s’en allant pleurer dans la solitude après avoir été la Dominatrice des nations ! »

Dès lors, comment ne pas voir dans le mythe napoléonien une des pièces incontournables du roman national français et donc un outil formidable pour sortir la France de sa léthargie, un levier qui doit redresser les consciences assoupies de nos compatriotes en même temps qu’un irrésistible marteau capable de briser à tout jamais le miroir de la honte et de l’autoflagellation ? Face au déplorable constat de la pression exercée sur les esprits de nos contemporains et visant à en extraire les derniers reliquats de dignité et de fierté que ni quinze années d’éducation républicaine, ni la couardise infinie de nos présidents successifs agenouillés au nom des Français en signe de perpétuelle expiation n’ont pu complétement annihiler, nous ne pouvons considérer qu’avec le plus grand intérêt l’opportunité offerte par les souvenirs de la grandiose épopée de contrebalancer la propagande en cours. Que peut bien le discours du plus talentueux des sophistes, adepte de l’ethno-masochisme le plus pathologique, face à la grandeur infinie qui a irradiée sur le monde par l’intermédiaire de notre Empereur, grandeur gravée à tout jamais dans le marbre solennel de l’immuable Vérité de l’Histoire ? Que peut l’infâme journaliste aux ordres, le frêle et flasque chrétien de gauche de centre-ville, le cacochyme antifa enturbanné dans son foulard hermès, l’apologète du métissage et de la sodomie comme facteurs de progrès humain, que peuvent-ils face à la merveilleuse beauté répandue sur le monde par le plus grand des Français ? Que peuvent tous ces agents des forces de désintégration face au Sacre de David, face à l’Arc-de-Triomphe et face à tous les récits hagiographiques que notre littérature a produits sur ces événements ? Ces chefs d’œuvre sont la preuve de leur vilénie et de la justesse de notre combat. Ils sont le témoignage vivant que nous nous battons pour ce qu’il y a de plus grand et noble en l’Homme et que nous souhaitons dès-à-présent voir renaître des cendres d’une histoire consumée le phénix d’une France et d’une Europe égales à elles-mêmes.

Dans la deuxième partie de cet article, nous poursuivrons nos réflexions sur l’épisode napoléonien en évoquant deux autres aspects fondamentaux de la grande épopée : tout d’abord la figure de l’Empereur en tant que « grand homme », génie national et surhomme. Dans un deuxième temps nous évoquerons le sens du sacrifice qui a mu ses millions de fidèles et la signification à donner à celui-ci, notamment dans sa dimension anti-bourgeoise, anti-utilitariste et anti-individualiste, véritable combat contre le Temps.

Valérien Cantelmo pour le C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

05/02/2016

Chronique de livre : Michel Pastoureau "Le roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?"

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Michel Pastoureau

Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?

(Seuil, 2015)

Le succès qu’obtiennent les parutions de Michel Pastoureau est amplement mérité. Ses thèmes d’étude sont originaux et permettent de combler nombre de lacunes d’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur une grande part du symbolisme moyenâgeux. Lire Pastoureau, c’est comme entrer dans une bibliothèque remplie de secrets. On en apprend à toutes les pages tant son érudition est impressionnante et, surtout !, bien employée. Ses livres sont d’une rigueur toute universitaire en étant d’une grande clarté car écrits d’une plume des plus agréables. S’il est l’un des médiévistes les plus en vue aujourd’hui, on ne peut que s’en féliciter. Au C.N.C., nous avons toujours été très friands de ses travaux et cette chronique viendra s’ajouter à celles de son maître-ouvrage L’Ours, histoire d’un roi déchu ainsi qu’à l’étude d’une couleur qui nous est chère : Noir, histoire d’une couleur.

Dernier ouvrage de l’auteur, Le roi tué par un cochon intrigue dès que l’on a lu son titre. Sous-titré Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ?, le lecteur se voit plongé dans une sorte d’inconnu : aucun de nos rois n’est pourtant mort à cause d’un cochon… Eh bien si ! Et toute la présente étude s’articule autour de cet événement longtemps oublié : son déroulement, ses conséquences ainsi que la décortication de tout ce qui y touche de près ou de loin.

Le 13 octobre 1131 meurt à Paris le jeune Philippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros. Agé de 15 ans, le garçon décède des suites d’une chute de cheval causée en pleine rue par un cochon qui s’est jeté dans les pattes du destrier royal. Royal oui… car Philippe est déjà roi lui aussi depuis 1129. Associé au pouvoir de son père selon l’usage des premiers Capétiens, il est une sorte de second roi. Cette mort horrible et tragique pour une dynastie capétienne encore contestée est, selon Michel Pastoureau, un événement fondateur de l’histoire de France.

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Le décès de Philippe apparaît aux contemporains comme bien plus qu’un simple accident. C’est une mort infâme, ignoble, honteuse écrivent les chroniqueurs. Pourquoi ? Parce qu’elle a été causée par un cochon, considéré au Moyen Âge comme une bête impure, vile, symbole de saleté, de gloutonnerie et de péché en général. Le cochon est un animal qui figure en bonne place dans le bestiaire de Satan. En témoigne bien cette désignation : « porcus diabolicus ». Michel Pastoureau consacre évidemment un gros chapitre à cet animal devenu impur par héritage biblique et explore sa place dans la société et les mentalités médiévales ainsi que le rejet qui est le sien dans les religions monothéistes. La mort de Philippe étant causée par un animal diabolique, elle pose un énorme problème à la dynastie capétienne : elle la souille. Cette mort infâme (étymologiquement, qui nuit à la fama, c’est-à-dire au renom ou à l’honneur d’une personne ou d’un groupe de personnes) salit les Capétiens dans leur ensemble, eux et leur légitimité…

Louis VI et ses conseillers (Suger, Saint Bernard) agissent sans tarder pour laver cette mort qui pourrait être considérée comme un acte divin… Dieu punirait-il par-là les Capétiens ? Ceux-ci ont-ils trop péché ? Il est vrai qu’ils ont souvent eu maille à partie avec l’Eglise et la papauté (plusieurs ont d’ailleurs été excommuniés)… Nous sommes à une époque où le pouvoir de l’Eglise se renforce considérablement et réussit à imposer ses systèmes de valeurs qui rentrent bien souvent en conflit avec les usages antérieurs. Pastoureau, comme toujours, explore ces bouleversements et il est passionnant de constater jusqu’à quel point ils furent profonds, que ce soit de manière directe ou symbolique (la partie consacrée à la corpulence des rois est à cet égard fort révélatrice ; c’est aussi à ce moment que l’ours est détrôné de sa place de roi des animaux…).

Devant se racheter et se rapprocher de Dieu pour effacer la souillure qui les tache, Louis VI et son successeur (son fils, Louis VII) utiliseront tous les moyens possibles pour retrouver les grâces divines et renforcer la légitimité de leur pouvoir. Selon l’hypothèse de l’auteur, c’est ce qui aurait amené la dynastie capétienne à l’adoption de deux symboles fondamentaux comme emblèmes royaux : le lis marial et le bleu céleste. Pastoureau revient en détail sur l’histoire symbolique de ces deux emblèmes qui ont la particularité de symboliser la pureté et de se rattacher à la Vierge. Sous le patronage de la mère du Christ, la monarchie française pouvait se différencier des autres et, surtout, se considérer désormais comme la fille aînée de l’Eglise, montrer sa pureté et effacer à jamais la souillure apportée par la mort de Philippe…

L’hypothèse est séduisante car sérieusement documentée. On saura surtout gré à l’auteur d’avoir sorti une nouvelle fois un ouvrage passionnant (dont je n’ai fait qu’effleurer la richesse) qui contribue une fois encore à mieux comprendre notre passé et les mentalités anciennes.

Rüdiger / C.N.C.

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31/01/2016

Qu'est-ce que l'Art ? par Charles Robin

Les significations données à l'art sont nombreuses et ont considérablement varié selon les lieux et les époques. De l'art comme recherche du beau à l'art comme voie d'accès au divin, en passant par l'art comme imitation de la nature ou, plus récemment, comme démarche de provocation et de transgression, les définitions de ce concept paraissent surtout dépendre de nos conceptions individuelles et de notre sensibilité.

Loin de prétendre à une élucidation de cette question, ce film se propose d'explorer les différentes définitions attribuées à l'art, tout en mettant en relief leurs limites ou, au contraire, leur pertinence, laissant à chacun la possibilité de se positionner librement sur le sujet. Notre objectif est d'abord d'offrir au spectateur des éléments de réflexion et de comparaison, qui lui permettront de se forger un jugement plus éclairé sur ce vaste continent de la culture humaine.


Le site de Charles Robin : http://www.charles-robin.com/

19/01/2016

Chronique de livre : Dominique Venner « Le blanc soleil des vaincus »

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Dominique Venner, Le blanc soleil des vaincus

(Via Romana, 2015)

Le livre était devenu introuvable. Il avait été publié en 1975. Via Romana le réédite donc en 2015, ce qui est fort heureux. Le bouquin vaut en effet le détour !

La Guerre de Sécession (que les Américains appellent très sobrement « Civil War ») a toujours occupé une place de choix au sein de nos mouvances. Le Sud mythifié est en effet l'incarnation de nombres de nos rêves. L'esprit de fronde et d'indépendance, le mépris de l'argent et des affaires, les femmes vénérées et courtisées, les planteurs galants à égalité avec les plus humbles fermiers. Le roi coton. La douceur de vivre. Le soleil.

La préface d'Alain de Benoist est une excellente introduction au livre. Ce dernier révèle sa maîtrise du sujet et apporte des éléments forts pertinents.

Cet ouvrage est, on peut le dire, polymorphe. Il s'agit avant tout d'un essai historique. Néanmoins Venner sait, à travers sa plume, rendre les faits et les personnages étonnamment palpables. Le style est concis, net, mais malgré tout très vivant. Des documents en annexe viennent apporter du relief au sujet.

Le tableau est exhaustif. Venner traite non seulement des opérations militaires stricto sensu, et avec brio (on reconnaît la patte de l'ancien militaire et du spécialiste des armes), mais il explore aussi les racines profondes de cette guerre, ses causes secrètes et enfouies (ici, c'est l'historien qui parle).

Les amateurs de géographie et d'histoire politique y trouveront très largement leur compte. Moi-même, qui ai beaucoup lu sur ce conflit, plus particulièrement dans le domaine purement militaire, ai été littéralement bluffé par la maîtrise de Venner. Les opérations, les hommes, les équipements, les communications, les récits de combats, les progrès techniques, etc. Tout y passe, de manière sobre et claire. C'est un sans fautes.

Le récit est partial, on ne peut le nier, et c'est à travers le prisme de Venner que nous découvrons l'époque et les hommes. On reconnaît ici une œuvre très personnelle. L'auteur a de toute évidence mis beaucoup de cœur et de travail à l'ouvrage. Le rédacteur met en scène avec brio les efforts désespérés de ce « petit peuple » du Sud luttant pour ses libertés et sa souveraineté.

Il y a beaucoup à dire sur ce conflit. C'est une guerre profondément américaine de par ses causes et ses conséquences. S'intéresser à la « Civil War » c'est plonger au cœur de l'Amérique, de ses origines jusqu'à aujourd'hui. Avec la Crimée (1853-1856), la guerre de 1870, la guerre russo-japonaise (1904-1905) et la guerre des Boers (1899-1902), la « Civil War » laisse entrevoir les futurs horreurs de la guerre industrielle. La guerre de Sécession est, d'un point de vue militaire, l'annonce de la Grande Guerre.

Jacques Thomas / C.N.C.

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10/01/2016

Chronique de livre : Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, l'Etat islamique ou le retour de l'histoire

Chronique de livre : Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, l'Etat islamique ou le retour de l'histoire, La Découverte, Paris, 2015

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Pierre-Jean Luizard est directeur de recherche au CNRS, historien spécialiste du Moyen-Orient, en particulier de l'Irak, de la Syrie et du Liban. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur cette région du monde comme La Formation de l’Irak contemporain (CNRS Éditions, 2002) ; La Question irakienne (Fayard, 2002 ; nouvelle édition augmentée 2004) ; La Vie de l’ayatollah Mahdî al-Khâlisî par son fils (La Martinière, 2005) que pour ma part je n'ai pas consulté. Il publie avec Le piège Daech, l'Etat islamique ou le retour de l'histoire, un ouvrage éclairant sur la question de l'Etat islamique, ce nouveau califat qui agite l'actualité nationale et internationale, particulièrement depuis les attentats du vendredi 13 novembre.

L'ouvrage de 178 pages, agrémenté d'une chronologie et de trois cartes, se lit rapidement et permet de se faire une idée assez claire du sujet traité. Nous regretterons simplement l'absence d'un lexique répertoriant tous les termes spécifiques – en arabe – employés par l'auteur, et l'absence, plus embêtante encore, d'une bibliographie permettant au lecteur intéressé de poursuivre ses investigations. Je ne traiterai par ailleurs ici que de quelques aspects de l'ouvrage, faisant volontaire l'impasse sur Al Qaeda, Al Nosra, l'émergence concrète de l'Etat islamique, entre autres thèmes abordés dans celui-ci.

Achevé le 28 décembre 2014 et paru en février 2015, il ne concerne donc pas des événements de l'année 2015. Ne cherchez pas ici une quelconque analyse des évolutions géopolitiques de l'année écoulée, ni des événements qui ont secoué notre pays. En revanche il permet de se faire une idée beaucoup plus claire de l'histoire et de la situation de la région, l'auteur s'attaquant d'abord à expliquer la formation de l'Etat islamique, avant de faire un retour en arrière vers le découpage de la région par les puissances coloniales britanniques et françaises. Il analyse aussi la faillite des états irakiens et syriens, apporte des réflexions sur un bouleversement total et durable du Moyen-Orient et tente de justifier le titre de son ouvrage dans la dernière partie éponyme. Le moins que l'on puisse dire c'est que cet ouvrage est une réussite. Je suis toujours précautionneux face aux différentes publications en lien avec l'actualité, où certains universitaires veulent surtout se faire mousser. Point de tout cela chez Pierre-Jean Luizard qui ne fait un livre à charge contre personne, pas même l'Etat islamique, et cherche à nous livrer des clefs pour comprendre ce phénomène. Je n'ai tiqué qu'à deux reprises, la première par l'emploi systématique de l'expression « régime de Bachar al-Assad », qui certes correspond sûrement à la réalité d'un Etat qui a perdu le contrôle sur une bonne partie de son territoire, mais ne traduit pas que jusqu'à preuve du contraire, il s'agit du régime légitime reconnu par la communauté internationale. La seconde lorsque l'auteur nous livre une phrase élogieuse au sujet de l'Armée Syrienne Libre qui serait « pétrie de nationalisme arabe » alors qu'il me semble pourtant que des éléments salafistes y ont joué un rôle dès l'origine, comme ce fut le cas dans de nombreux mouvements de protestations issus du « printemps arabe » de 2011. A cette occasion l'auteur n'étaye d'ailleurs pas son propos par des déclarations ou toute autre forme de démonstration, nous devrions donc le croire sur parole, et en toute bonne foi.

Hormis ces détails, l'ouvrage vous en apprendra beaucoup sur la région et il adopte une grille de lecture qui nous semble tout à fait valable : temps long historique et prise en compte du fait ethno-confessionnel.

Pour le temps long historique, à l'instar de ce que j'écrivais d'ailleurs dans un article publié le 23 juin 2015,  nous pouvons prendre comme une des clefs de lecture la chute de l'empire ottoman et le redécoupage du Moyen-Orient par les puissances coloniales, et mandataires, françaises et britanniques qui n'a pas tenu compte des anciennes velayets (ou wilayas) de l'empire Ottoman, ni des aspirations des populations. La décennie 1915-1925 semble être un tournant majeur dans l'histoire régionale. En effet en 1916, Français et Britanniques concluent un accord secret nommé Sykes-Picot, du nom des deux personnages en charge de cet accord, qui prévoit le redécoupage du Moyen-Orient. Après moultes tribulations et trahisons expliquées dans l'ouvrage, on assiste à la définition des frontières des états que nous connaissons : Liban, Syrie, Irak, (Trans)Jordanie et Palestine (plus tard Israël) qui sont fixées en 1925. L'auteur mentionne également les accords de Balfour entre britanniques et sionistes qui prévoient, dès 1917, l'installation d'un foyer national juif en Palestine. Les britanniques auront comme à leur habitude (l'Afrique du sud en est un autre exemple patent) semé les graines de la discorde. Ils iront jusqu'à mener en bateau le chérif de La Mecque, lui promettant une grande union pan-arabe qui ne verra jamais le jour. Les Britanniques appuieront ensuite en Irak la minorité sunnite face à la majorité chiite. Les Etats-Unis en feront d'ailleurs de même après la révolution islamique d'Iran. Alors que le régime irakien n'aurait jamais dû survivre aux années 80, il profita de l'appui de Washington qui y voyait un allié contre l'Iran et un territoire intéressant pour le pétrole.

En Syrie, où l'influence européenne était encore plus importante du fait de la situation géographique méditerranéenne du pays et de l'importance des communautés chrétiennes, c'est un phénomène assez similaire qui se produit mais en faveur des chiites et des chrétiens. Les fondateurs du baassisme syrien sont pour la plupart des chrétiens voulant échapper au statut de minorités face à la majorité sunnite. L'arabité y est perçu comme un facteur unitaire permettant de dépasser les clivages confessionnels. En cela les baassistes importent les éléments issus de l'histoire politique européenne dont ils ont été nourris dans les universités françaises (nationalisme, ethnicisme, laïcité, état de droit, etc...). L'auteur explique que pour les minorités de la région, ce qui importe c'est d'accéder à une égalité de droit. Partout les minorités veulent s'extraire de leur statut. Le fait donc qu'en Irak des chiites, qui traitent aujourd'hui les sunnites comme ils furent eux-mêmes traités par ces derniers, passent de l'islam confessionnel au communisme avant de retourner à l'islam confessionnel, ou que des sunnites passent du baassisme irakien à l'Etat islamique n'est donc pas étonnant si l'on prend en compte la clef de lecture ethno-confessionnelle, c'est à dire la mosaïque identitaire de cette région. Hussein lui-même joua cette carte contre l'Iran persan et chiite en opposant une identité arabe et sunnite. L'Etat islamique est donc une réponse à la fois pan-arabe et islamique, fonctionnant sur un enracinement territorial et une arabité culturelle d'une part et sur un universalisme islamique salafiste (wahhabite) d'autre part, permettant l'intégration de populations diverses (tchétchènes, néo-convertis occidentaux, maghrébins, etc...). L'auteur rappelle également que la Syrie est un foyer historique du hanbalisme dont est issu le wahhabisme. Le terreau y était donc fertile, surtout si la majorité sunnite est exclue des sphères du pouvoir... A cela il faut rajouter toutes les questions tribales, claniques, la parenté, la descendance du prophète, les différentes sectes religieuses, etc... faisant de ces régions un authentique sac de nœud communautaire (18 communautés au Liban, par exemple). Si La Yougoslavie, formée en 1919-1920, a explosée dans les années 1990, il semblerait que le Moyen-Orient suive le même chemin et que l'Etat islamique ne soit - entre autre - qu'une manifestation de ce phénomène. Ces derniers ne s'y sont pas trompés en détruisant symboliquement la frontière syro-irakienne avec un tractopelle en faisant référence aux accords Sykes-Picot. Car si l'unité des arabes n'apparaît au final que rhétorique en Syrie et en Irak, et a surtout permis à des clans de s'assurer le pouvoir, cet élément de propagande est repris par l'Etat islamique. Ce que les Etats syriens et irakiens n'ont jamais fait - car ils étaient créés et (en partie) inféodés aux occidentaux -, alors l'Etat islamique le fera. Voila dans les grandes lignes ce qu'on peut comprendre. A cela s'ajoute la dimension islamique salafiste « takfiri » qui considère que les autres branches de l'islam se sont compromises avec l'Occident.

L'auteur s'attaque également à la position difficile des Etats voisins, qu'ils soient modestes comme le Liban ou beaucoup plus influents comme la Turquie et l'Arabie Saoudite. Au Liban, c'est le Hezbollah qui apparaît comme le principal ennemi de l'Etat islamique, l'armée libanaise se retrouvant coincée entre des sunnites assez hostiles au Hezbollah et à la Syrie et des chiites et des chrétiens plutôt favorables. Pour la Turquie il considère que l'AKP n'a effectué que des mauvais choix qui se sont retournés contre-lui. Erdogan, en refusant de désigner un ennemi principal et en mettant dos à dos en terme de menaces les minorités alévis et kurdes avec l'Etat islamique, semble perdre le contrôle de la situation. Il rappelle cependant que la frontière passoire entre l'EI et la Turquie n'est pas une nouveauté et que déjà avec Saddam Hussein les trafics de pétrole y étaient nombreux. En Arabie Saoudite, le pouvoir qui a joué le grand écart entre son rigorisme salafiste et son alliance avec les Etats-Unis semble aujourd’hui dans une situation complexe. L'auteur titre même « le roi est nu ». La plupart des officines salafistes ou liées au Frères musulmans, qui profitèrent jadis du régime, se retournent depuis quelques années contre lui. Les chiites qui eurent l'espoir de s'intégrer il y a dix ans vivent aujourd'hui un redoutable retour au réel avec les répression de leurs congénères à Bahrein et au Yémen où sont impliqués les Saoudiens. L'exécution récente d'un responsable chiite saoudien ne peut que donner raison aux intuitions de l'auteur sur la fuite en avant du régime saoudien. Les Saoudiens s’attellent donc à protéger leurs frontières en surveillant les 800 km qu'elle a en commun avec les Etats en pleine déconfiture et, élément que ne mentionnent pas l'auteur, ils ont augmenté leur budget militaire depuis deux ans (4eme en 2014 derrière les Etats-Unis, la Chine et la Russie). Avec l'effondrement des rentes pétrolières, la dissidence d'une partie des élites saoudiennes favorables à l'EI et le soutien de grandes familles qataris aux Frères musulmans et à l'EI, la situation semble tendue pour ce pays qui se veut un gardien des lieux saints. Bémol de cette partie de l'ouvrage, l'auteur ne s’attaque pas à la pérennité de l'Etat d'Israël ni à son implication dans la région. Je fus par contre très agréablement surpris de voir que l'auteur mentionne l'effet miroir entre Occidentaux et salafistes de l'EI, rappelant par là le conflit mimétique cher à feu René Girard. Jean-Pierre Luizard indique par exemple que l'EI emploie à son profit des expressions qu'on retrouve dans Le Choc des civilisations d'Hutington. L'auteur n'hésite pas à pointer du doigt l'échec de la politique américaine depuis 2003, politique dont d'ailleurs il ne comprend pas la logique pour les intérêts des Etats-Unis eux-mêmes. Ceux-ci ont cru qu'en redonnant le pouvoir aux chiites et en valorisant les Kurdes, ils régleraient les difficultés de l'Irak sunnite de Saddam Hussein ; ils n'auront au contraire fait que détricoter le Moyen-Orient créé par les Européens, et libérés les conflits ethno-confessionnels. Fabius n'est pas en reste, l'auteur estimant qu'il n'a toujours pas pris la mesure de la réalité du terrain et que les appels à la souveraineté de l'Irak ne risquaient pas de trouver un écho chez des sunnites en conflit larvé avec les chiites.

L'auteur considère donc que l'EI a très bien manœuvré en provoquant les différents acteurs sur un terrain qui les conduiraient à s'impliquer, nous les premiers. Avec les attaques sur les minorités ou les femmes et en diffusant des vidéos scénarisées destinées à faire réagir notre opinion publique, et donc nos politiciens sur le mode émotionnel, l'EI a marqué des points contre nous. Il modère en revanche la question chrétienne en rappelant qu'en tant que « Gens du Livre » ils peuvent profiter du statut de dhimmis, comme à Raqqa. Dans d'autres territoires contrôlés par l'EI, ce sont les chrétiens qui ont refusé la conversion ou le statut de dhimmis et les différentes conditions de l'EI prévues par la charia, et se sont exilés, comme c'est le cas à Mossoul. Il ne traite pas en revanche la question des réfugiés/migrants/clandestins qui arrivent en Europe. Il faut dire que le phénomène s'est amplifié depuis la parution du livre. En revanche il n'hésite pas à mentionner que les nombreux réfugiés sont des foyers de déstabilisation dans leurs pays d'accueils : Liban ou Jordanie. Et nombreux sont les pays qui y voient de potentiels djihadistes infiltrés. Les européens, qui méconnaissent totalement le champs des conflits inter-ethnique et interconfessionnel depuis longtemps, ne sont donc pas encore préparés à appréhender le phénomène des réfugiés avec le regard des pays moyen-orientaux qui en ont l'habitude. Les bagarres qui éclatent dans les camps de clandestins en Europe sont pourtant une illustration de ce phénomène de tension inter-ethnique. Il ne serait pas étonnant que cela arrange bien les différents Etats de la région de nous envoyer leurs réfugiés, s'épargnant des émeutes et troubles potentiels dans un contexte déjà très tendu.

Au final, tous les pays sont donc tombés dans le « piège Daech » et on devine d'où Alain de Benoist tire sa réflexion lorsqu'il écrit « Il ne sert à rien de supprimer l’État Islamique si l’on ne sait pas par quoi le remplacer ». L'auteur conclue en effet son ouvrage, entre autre, par ces mots : « Une longue période historique s'achève : on ne reviendra pas au Moyen-Orient que nous avons connu depuis près d'un siècle. Une guerre lancée sans perspectives politiques n'est-elle pas perdue d'avance ? C'est le piège que l'Etat islamique tend aux démocraties occidentales pour lesquelles il représente certainement un danger mortel. Les leçons de l'Histoire doivent aussi servir à le combattre. »

L'avenir qui se dessine ressemble en tout cas étonnamment au projet de « Grand Moyen-Orient ». Il est de toute façon clair que cette mosaïque ethnique, aux frontières dessinées par les Européens, ne pouvait pas durer, comme c'est aussi le cas en Afrique, du reste. Le retour de l'histoire, c'est le retour des grandes aires de civilisation, c'est le retour du temps long et des revendications ethno-confessionnelles. Un coup de surin dans le monde hérité des Lumières.

Jean / C.N.C.

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04/01/2016

Chronique de livre : Guillaume Faye "Comprendre l'islam"

 

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Guillaume Faye "Comprendre l'Islam"

(Tatamis, 2015)

Le retour de l’Islam au premier plan de la scène mondiale est indéniablement l’un des événements majeurs du XXe et du XXIe siècles. Ce dernier est source de polémiques diverses, suscite rejet, parfois haine mais aussi l’inverse. D’un point de vue historique, les royaumes musulmans et l’empire Ottoman furent pendant de nombreux siècles l’ennemi (extérieur) de l’Europe, voyant cette dernière comme terre de conquête. Mais le voilà implanté chez nous depuis maintenant plusieurs décennies à cause des torrents migratoires se déversant sur notre continent ainsi que des politiques dites de « regroupement familial ». Ce phénomène, facilité par de nombreuses complicités, est considéré par certains comme un enrichissement culturel, par d'autres comme une invasion et même parfois comme une conquête, est-il à craindre ? A l’aulne des attentats du 7 janvier 2015 et de la tragédie du 13 novembre 2015, il est, à fortiori, légitime de se poser une telle question. Connaître et comprendre l’Islam s’impose donc comme une nécessité. Le dernier livre de Guillaume Faye qui s’appelle justement Comprendre l’Islam arrive ainsi à point nommé.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il est au préalable impératif d’apporter quelques précisions concernant quelques-unes des positions et idées défendues par l’auteur. En effet, Guillaume Faye qui fut autrefois, à l’instar d’un Alain de Benoist, l'une des locomotives du GRECE (Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne) est souvent considéré comme, au mieux, un provocateur, au pire un traitre. Au C.N.C. nous préférons mettre de côté les débats passionnels et passionnés pour nous concentrer sur les idées. Et bien que nous souscrivons à certaines d’entre elles, qui relèvent toutefois de l’évidence, d’autres nous posent déjà plus de problèmes. Comment en effet adhérer au libéralisme dorénavant et explicitement soutenu par l’auteur ? A ce titre il est d’ailleurs bon de préciser que Comprendre l’Islam est édité chez Tatamis, les éditions de Jean Robin, qui se définit justement comme un libéral-conservateur (sic). Concernant le positionnement de Guillaume Faye sur la Russie, le lecteur du C.N.C. ne sera pas surpris quant à notre exaspération envers sa « Russolâtrie » et nos doutes sur son concept d’ « Eurosibérie » (concept séduisant mais problématique développé dans son ouvrage L’Archéofuturisme, ouvrage stimulant et vivifiant au demeurant). Mais le point le plus problématique réside dans le philosémitisme pro-sioniste présumé de Faye. Et autant prévenir d’emblée que de ce côté-là les détracteurs de l’alter ego de « Skyman » ne vont pas être déçu à la lecture de ce livre !

Quant à nous, notre position est simple : nous essayons avant tout de prendre de la hauteur sur le sujet. Nous ne suivons pas la monomanie des antisémites carabinés qu'ils soient « nostalgiques » ou « réconciliés » et nous rejetons les partisans d’une quelconque alliance avec le Sionisme et Israël, tactique de plus en plus répandue en Europe et défendue par certains partis ou hommes politiques dans le spectre des droites, souvent poutinolâtres par ailleurs. Si le nombre de juifs à des postes influents ou la politique de l’Etat d’Israël ne sont certes pas les préoccupations prioritaires des Français, à l’inverse de l’immigration, du chômage ou de l’Islam, il convient toutefois de ne pas se voiler la face sur le sujet. Par conséquent, nous ne partageons pas du tout certaines affirmations développées par Guillaume Faye dans ce livre concernant les juifs, leur élite et Israël. Les points ayant été mis sur les « i », passons aux choses sérieuses.

Comprendre l’Islam s’articule autour d’une thèse centrale qui veut que l’Islam opère un basculement « archéofuturiste », c’est-à-dire à un retour de l’archaïque dans le présent sous des oripeaux modernes. C’est le cas par exemple de l’Etat Islamique qui combine à la fois l’horreur takfiriste et le sens du spectacle (mise en scène, production vidéographique de qualité, etc.). En revanche, son but est demeuré inchangé : La Loi d’Allah doit s’imposer sur terre dans un régime politico-religieux totalitaire (l’Islam ne reconnait pas la séparation temporelle/spirituelle), le Califat. Cette domination s’opère en trois temps :

1) Le « Dar al-Suhr » où le musulman n’est pas en position de conquête et se sert de la « taqiya » pour tromper son monde en attendant le moment propice pour agir.
2) Le « Dar al-Arb » qui est la conquête en cour (en terme de lutte armée ou démographique).
3) Le « Dar al-Islam » ou terre conquise par l’Islam et régie par la Charia.

Pour Guillaume Faye, le choc civilisationnel (Occident contre monde musulman), la colonisation de peuplement et ses corolaires (grand remplacement du substrat ethnique européen et islamisation culturelle) ainsi qu’un risque terroriste en constante augmentation incarnent indubitablement les dangers liés à l’Islam. Jusqu’ici, le lecteur n’apprendra pas grand-chose car, pour peu que l’on habite dans une ville de taille moyenne ou dans une grande ville, il suffit de sortir de chez soi pour s’en rendre compte très vite. De l’Islam, on n’apprend en définitive pas grand-chose. Aucune explication sur les différences entre Sunnisme, Chiisme ou Soufisme par exemple… Faye, qui se réclame pourtant d’une méthode et d’un esprit que l’on qualifiera de scientifique par facilité de langage, n’étaye quasiment jamais ses affirmations de citations du Coran. Un manque de rigueur se fait sentir tout au long de la lecture du livre accompagné par de nombreuses redites inutiles. N’espérez donc pas comprendre et connaitre l’Islam de façon sérieuse et documentée... Une fois la lecture de Comprendre l’Islam achevée, on réalise que le titre aurait dû être « Comprendre pourquoi Guillaume Faye n’aime pas l’Islam ». Alors oui, les arguments se tiennent et on tombera d’accord à plusieurs reprises avec lui... mais le lecteur voulant se documenter sur l’Islam sera extrêmement déçu. Pour tout dire, ce livre est centré autour de Guillaume Faye. D’une part car sa vision de l’Islam est purement subjective et sert de prérequis, au lieu d’avoir une analyse objective, détaillée et sérieuse suivie d’une critique argumentée. Ensuite, et c’est là où ça devient véritablement n’importe quoi, le lecteur assistant à un réglage de compte en bonne et due forme.

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La couverture de Comprendre l’Islam est quasiment la même que celle de Comprendre l’empire d’Alain Soral. A la vue des critiques à l’encontre du président d’Egalité & Réconciliation et de Dieudonné, on devine sans peine que ce mimétisme graphique est tout sauf un hommage. Par ailleurs, ces derniers ne sont pas les seuls à être durement écornés dans le livre. L’extrême-droite antisémite en prend pour son grade elle aussi. Et on arrive au gros problème de ce livre, à savoir le parti pris clairement et outrancièrement philosémite de Guillaume Faye qui confère parfois au ridicule. L’islam est comparé de manière récurrente au communisme mais surtout au nazisme. On découvre ainsi que Roger Cukierman, président du CRIF, est une source d’inspiration pour Guillaume Faye! Affirmer que l’Islam et le Nazisme seraient comparables mutatis mutandis tout en citant Carl Schmitt et sa conception de la désignation de l’ennemi tout au long de l’ouvrage est quand même sacrément cocasse ! Le sous-chapitre intitulé « Les juifs face à l’islamisation » aurait pu être écrit par Gilles-William Goldanel ou Meyer Habib. Pire, dans un sous-chapitre concernant la victimisation des palestiniens, Guillaume Faye va jusqu’à affirmer que : « les roquettes tirées sur les bourgs israéliens depuis les zones urbanisées de Gaza avaient pour unique but de faire réagir l’aviation et l’artillerie israéliennes dans l’espoir que, malgré toutes les précautions de Tsahal, des frappes collatérales fassent le plus grand nombre de victimes possibles ». Guillaume Faye oublie volontiers le nombre de résolutions de l’ONU bafouées par Israël mais peut-être que cette organisation de haute-autorité est un repère d’islamistes antisémites pratiquant la taqiya ?

Synthétisons: ce livre est à éviter d’urgence si vous souhaitez comprendre l’Islam. Il ne vous apportera rien de concret. On ne peut pas en dire de même de l’auteur qui aura surement droit à son stand au prochain salon du livre du B’naï B’rith. Comprendre l’Islam est une déception et apparait comme le crépuscule d’un auteur autrefois brillant, maintenant reconverti dans un néo-conservatisme russolâtre et philosémite. Le Μηδὲν ἄγαν (Medèn ágan), cette « juste mesure » opposée à l’hubris et invoquée par Guillaume Faye dans certaines de ses œuvres, est définitivement mort et enterré.

Donatien / C.N.C.

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