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19/05/2016

Polémique sur les programmes d'histoire, les raccourcis de Dimitri Casali

 Polémique sur les programmes d'histoire, les raccourcis de Dimitri Casali

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Dimitri Casali s'est fait connaître depuis quelques années en s'élevant face aux nouveaux programmes d'histoire qui conduiraient à un oubli de nos grandes figures historiques. Il y a quelques années il publiait un article sur le Figaro « Ce que nos enfants n'apprennent plus au collège ». Ce titre tapageur chapeaute un développement à charge contre les programmes entrés en vigueur en 2008 alors que Xavier Darcos était Ministre de l'Education Nationale de Nicolas Sarkozy. C'est donc un débat un peu ancien, mais qui risque de revenir sur le tapis avec la publication des nouveaux programmes de collège à partir de la rentrée 2016.

L'article n'y va pas avec le dos de la cuillère « Le saviez-vous ? Clovis, Saint Louis ou François I er , mais aussi Henri IV, Louis XIV ou Napoléon ne sont plus étudiés dans les collèges français ! Rayés des programmes ou relégués en option. Raison invoquée par l'Education nationale: il faut consacrer du temps, entre la sixième et la cinquième, à «l'enseignement des civilisations extra-européennes», de l'empire du Mali à la Chine des Hans. »

Tout dans ce développement est faux. Les grandes figures de l'histoire de France ne sont pas « rayés des programmes ou relégués en option », elles sont replacées dans des études thématiques (ou chrono-thématiques), ce qui est différent. Une lecture claire des Bulletins Officiels permet d'ailleurs de se faire une idée assez juste de la réalité.

En 5eme, les rois capétiens sont replacés dans l'émergence de l'Etat en France :

« La France est le cadre privilégié de l’étude. Celle-ci est conduite à partir d’exemples au choix :

- de personnages significatifs de la construction de l’État en France :

Philippe Auguste, Blanche de Castille, Philippe IV le Bel et Guillaume de Nogaret, Charles VII et Jeanne d’Arc, Louis XI…), ou

- d’événements significatifs de l’affirmation de l’État (la bataille de Bouvines, le procès des Templiers, le sacre de Charles VII…).

A la fin de l’étude, les élèves découvrent une carte des principales monarchies de l’Europe à la fin du XVe siècle. »

Quant à Louis XIV, il est étudié dans le cadre de l'émergence du « roi absolu » :

« L’étude qui est conduite à partir d’exemples au choix:

- de la vie et l’action d’un souverain

- d’un événement significatif

Le château de Versailles et la cour sous Louis XIV, et une œuvre littéraire ou artistique de son règne au choix sont étudiés pour donner quelques images du « roi absolu » et de son rôle dans l’État. »

Au final, les connaissances suivantes sont attendues pour les élèves :

« 1661-1715 : le règne personnel de Louis XIV

Raconter une journée de Louis XIV à Versailles révélatrice du pouvoir du roi »

Autre exemple en 4eme sur la période révolutionnaire :

« On renonce à un récit continu des événements de la Révolution et de l’Empire ; l’étude se concentre sur un petit nombre d’événements et de grandes figures à l’aide d’images au choix pour mettre en évidence les ruptures avec l’ordre ancien. »

L'élève doit d'ailleurs être capable de connaître et de restituer les repères suivants :

« Le Consulat et l’Empire : 1799 – 1815. Napoléon Ier, empereur des Français : 1804 »

Alors certes, on étudie plus Clovis, ni même Saint Louis, mais l'idée est surtout de positionner les personnages dans un contexte, ce qui ne semble pas tellement saugrenu, l'histoire n'étant pas une succession de biographies de rois et de princes... Je pourrais poursuivre sur d'autres points du programme, mais ces quelques exemples suffisent à se convaincre des propos excessifs de Dimitri Casali, de leur caractère très largement polémique et surtout de l'absence de volonté du spectre des droites d'envisager les programmes avec un prisme autre que la « destruction des savoirs ». L'histoire est une matière qui a beaucoup changé, en particulier sous l'impulsion de l'école des Annales, et la chronologie « bête et méchante » n'est effectivement plus à l'ordre du jour. Cela ne signifie pas qu'elle a disparu, les élèves ont des repères chronologiques à savoir pour le Brevet dont voici la liste ICI . Je doute que tous ceux qui passent leur temps à critiquer les programmes scolaires ou qui glosent sur « la perte des savoirs » les connaissent tous... 39 sur 54 concernent d'ailleurs de près ou de loin la France et en intégrant Alésia, la paix romaine et la diffusion du christianisme, on arriverait même à 42 sur 54. Aucun des thèmes vilipendés (L'empire du Mali, la Chine des Han ou la Révolution et les femmes par exemple) ne fait l'objet de repères chronologiques obligatoires.

De plus, en ce qui concerne les civilisations extra-européennes, là aussi, sachons raison garder. En 5eme l'empire africain choisi doit être traité, à l'instar de la Chine des Han en 6eme, pendant 10% du temps. Soit environ 3h. Surtout ce qu'une lecture de cette accroche outrancière ne laisse pas transparaître, c'est que l'étude de l'empire africain va de paire avec une étude de la traite musulmane et permet donc aux élèves de replacer la traite dans le temps long et non de la limiter aux seuls Européens. Quant à la Chine, le thème permet de travailler sur la route de la soie avec l'empire romain et de proposer aux élèves de découvrir quelques inventions (comme la boussole, le gouvernail d'étambot ou le papier). J'ai du mal à voir en quoi l'étude des routes commerciales, de l'esclavage musulman et de l'invention du papier seraient un « scandale pédagogique et culturel »...

Ce que traduit surtout la logique du choix des thèmes dans les programmes, c'est la liberté pédagogique des enseignants. Ce qui est plutôt une bonne chose de prime abord. Et ce qui peut éventuellement poser problème, ce n'est pas que les grands personnages historiques seraient menacés mais qu'une enseignante hystériquement féministe profite de cette liberté pour choisir « Les femmes et la Révolution » et faire un lavage de cerveau quelconque à ces élèves, sortant non seulement de son droit de réserve mais rompant également avec l'égalité républicaine. L'histoire de France n'est d'ailleurs pas délaissée, mais elle est surtout centrée sur la République en 4eme et en 3eme. Ajoutons enfin que le christianisme est très largement étudié par exemple en 6eme où il est abordé sur deux thèmes pour un total de 7 heures. Le programme de 5eme laisse une très grande place au christianisme et à son évolution (l'Eglise au Moyen Âge, le caractère sacré du roi capétien, les croisades, la Renaissance, les guerres de religion et le roi absolu) puis est abordé en 4eme en lien avec les mutations philosophiques, politiques et sociales via les Lumières, l'encyclique Rerum Novarum ou même la séparation des Eglises et de l'Etat... Au final en plus de l'histoire politique de la France, c'est surement l'histoire du christianisme qui est la plus abordée dans les programmes. D'ailleurs si Casali s'insurge sur l'absence des grands personnages, il ferait mieux de plutôt s'interroger sur le fait que les programmes focalisent essentiellement sur l'Etat en ce qui concerne la France et n'abordent pas vraiment le peuple Français lui-même.

Alors bien sur tout n'est pas à jeter dans cet article et celui-ci pose des questions légitimes. Par exemple le saupoudrage et l'éparpillement sont un risque non négligeable, de même que l'étalement chronologique considérable de ces programmes (de L'Orient ancien aux empires chrétiens du Haut Moyen Âge en 6eme soit environ 3500 ans !) mais en réalité si Dimitri Casali s'insurge contre une histoire de France qui serait amputée c'est pour mieux favoriser … l'intégration. La défense d'une histoire commune, vieille chimère républicaine, plutôt que d'une histoire plurielle (passion post-moderniste) démontre surtout un débat interne à ceux pour qui la préoccupation est d'abord et avant tout le destin des « minorités » au sein de la France. Il est certain que ce ne sont pas trois heures sur l'Afrique dont au moins une heure sur la traite islamique qui permettront aux Français de fraîche date de se sentir appartenir à la communauté nationale... Mais ce n'est pas plus une histoire relatant les batailles épiques qui produira ce résultat, tout simplement parce que le communautarisme est alimenté d'abord et avant tout par la démographie et qu'il est impossible d'assimiler des groupes culturels différents et structurés en pleine croissance. Ce n'est certainement pas l'école qui y parviendra... D'ailleurs Dimitri Casali commet une erreur en confondant l'intégration et l'assimilation dans son propos. L'intégration se fait par le respect des lois de la collectivité alors que l'assimilation conduit à un dépouillement complet de son passif ethno-culturel au profit d'un autre.

Au final, si les préoccupations envers les programmes sont légitimes, il faut se méfier des propos trop définitifs à ce sujet et ne pas oublier que l'enseignement d'une matière dépend également beaucoup de l'enseignant qui s'en charge... Les nouveaux programmes d'histoire feront l'objet d'un article pour vous aider à y voir plus clair et pour vous proposer une approche plus nuancée face aux polémistes professionnels.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

15/05/2016

La France n’a pas gagné la Première guerre mondiale grâce à l’Afrique et aux Africains

La France n’a pas gagné la Première guerre mondiale grâce à l’Afrique et aux Africains

(Ce communiqué peut être repris à condition d'en mentionner la source)

Bernard-Lugan.jpgDans la grande entreprise de réécriture de l’histoire de France par les partisans du « grand remplacement », la Première Guerre mondiale, et plus particulièrement la bataille de Verdun, constitue un argument de poids. Son résumé est clair : les Africains ayant permis la victoire française, leurs descendants ont donc des droits sur nous.

Voilà qui explique pourquoi ces ardents défenseurs du « vivre ensemble » que sont MM. Samuel Hazard, maire socialiste de Verdun, et Joseph Zimet, à la ville époux de Madame Rama Yade, et en charge de la Mission du centenaire de la Grande Guerre, ont voulu mettre le sacrifice de millions de Poilus au service de leur idéologie.

Laissons donc parler les chiffres[1] : 

1) Effectifs français (métropolitains et coloniaux)

- Durant le premier conflit mondial, 7,8 millions de Français furent mobilisés, soit 20% de la population française totale.

- Parmi ces 7,8 millions de Français, figuraient 73.000 Français d’Algérie, soit environ 20% de la population « pied-noir ».

- Les pertes françaises furent de  1.300 000 morts, soit 16,67% des effectifs.

- Les pertes des Français d’Algérie furent de 12.000 morts, soit 16,44% des effectifs.

2) Effectifs africains

- L’Afrique fournit dans son ensemble 407.000 hommes, soit 5,22 % de l’effectif global de l’armée française.

- Sur ces 407.000 hommes, 218.000 étaient des « indigènes » originaires du Maroc, d’Algérie et de Tunisie, soit 2% de la population de ces trois pays.

- Sur ces 218.000 hommes, on comptait 178.000 Algériens, soit 2,28 % de tous les effectifs français.

- L’Afrique noire fournit quant à elle, 189.000 hommes, soit 1,6% de la population totale et 2,42% des effectifs français.

- Les pertes des unités nord africaines furent de 35.900 hommes, soit 16,47% des effectifs.

- Sur ces 35.900 morts,  23.000 étaient Algériens. Les pertes algériennes atteignirent donc 17.98 % des effectifs mobilisés ou engagés.

- Les chiffres des pertes au sein des unités composées d’Africains sud-sahariens sont imprécis. L’estimation haute est de 35.000 morts, soit 18,51% des effectifs ; l’estimation basse est de 30 000 morts, soit 15.87%.

Pour importants qu’ils soient, ces chiffres contredisent donc l’idée-reçue de « chair à canon » africaine. D’ailleurs, en 1917, aucune mutinerie ne se produisit dans les régiments coloniaux, qu’ils fussent composés d’Européens ou d’Africains.

Des Africains ont donc courageusement et même héroïquement participé aux combats de la « Grande Guerre ». Gloire à eux.
Cependant, compte tenu des effectifs engagés, il est faux de prétendre qu’ils ont permis à la France de remporter la victoire. Un seul exemple : le 2° Corps colonial engagé à Verdun en 1916 était composé de 16 régiments. Les 2/3 d’entre eux étaient formés de Français mobilisés, dont 10 régiments de Zouaves composés très majoritairement de Français d’Algérie, et du RICM (Régiment d’infanterie coloniale du Maroc), unité alors très majoritairement européenne.

Autre idée-reçue utilisée par l’idéologie dominante : ce serait grâce aux ressources de l’Afrique que la France fut capable de soutenir l’effort de guerre.
Cette affirmation est également fausse car, durant tout le conflit, si la France importa six millions de tonnes de marchandises diverses de son Empire, elle en importa 170 millions du reste du monde.

Conclusion : durant la guerre de 1914-1918, l’Afrique fournit à la France 3,5% de toutes ses importations et 5,22 % de ses soldats. Ces chiffres sont respectables et il n’est naturellement pas question de les négliger. Mais prétendre qu’ils furent déterminants est un mensonge doublé d’une manipulation.

Bernard Lugan
13/05/2016 

[1] Les références de ces chiffres sont données dans mon livre Histoire de l’Afrique du Nord des origines à nos jours. Le Rocher, en librairie le 2 juin 2016.

Source : L'Afrique Réelle

10/05/2016

Chronique de livre: Anne Lombard-Jourdan "Aux origines de carnaval; Un dieu gaulois ancêtre des rois de France"

 

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Anne Lombard-Jourdan, Aux origines de carnaval; Un dieu gaulois ancêtre des rois de France

(Odile Jacob, 2005)

Au nombre des grands mythes transversaux européens est celui de la cavalcade surnaturelle menée par un chef divin. Dans le monde germanique c'est la wütendes Heer, qui parcourt les airs, réminiscence du cortège des walkyries et einherjer mené par Odin/Wotan. Dans le monde celte, c'est la chasse sauvage ou wild hunt, que le Moyen-Age dit composée de nobles damnés, de fantômes et de créatures surnaturelles, démons et fées et menée par un avatar de Cernunnos : Hellequin.

C'est à ce thème et à ce personnage, dans leurs expressions françaises que s'intéresse l'historienne Anne Lombard-Jourdan dans son ouvrage paru en 2005 chez Odile Jacob et préfacé par Jacques Le Goff : Aux origines de carnaval ;Un dieu gaulois ancêtre des rois de France. A travers son exploration de la symbolique du cerf dans la culture française médiévale et en particulier au sein de la lignée royale, Anne Lombard-Jourdan dégage une mythologie gallicane fondée sur l'alliance complémentaire de la fée serpente Mélusine (dont se réclamèrent de nombreuses familles outre les Lusignan) et du dieu cerf Cernunnos. Elle fait de ce dernier, en étayant abondamment sa thèse, le tutélaire, l'ancêtre totémique des rois de France.

L'auteur s'intéresse tout d'abord, dans une démarche comparatiste dumézilienne, aux mythes du cerf et du serpent et à leurs liens dans le monde indo-européen et en particulier en Gaule, à travers les héritages celte, latin et germanique. C'est ensuite le personnage de Gargantua qu'elle analyse comme avatar du dieu-cerf à travers lequel Rabelais aurait exprimé, sous forme parodique, les rites et symboles du mythe gaulois. Dans la droite ligne de Claude Gaignebé, elle lit, au delà des pastiches truculents, l'expression de liens mythiques entre éléments et divinités en voie d'oubli. Cornes et viscères ne sont plus des références au "bas corporel" et aux tribulations sexuelles mais les attributs des dieux : bois et serpents.

Le thème rabelaisien conduit naturellement à celui du carnaval, moment de jaillissement du refoulé païen et des rituels de fertilité au sein du calendrier chrétien. Masques, cornes, franges et cordes y réactivent de façon farcesque les mystères chamaniques liés au cerf et à la serpente. Une autre survivance du rituel se trouve dans la chasse au cerf, la plus noble entre toutes, dont l'historienne étudie, à travers manuels de vénerie et évocations littéraires, les codes. Ils témoignent d'une déférence particulière, de celles qu'on a face au totem, que seul peut chasser son "clan" : la maison royale et ceux qu'elle a anoblis.

Ayant ainsi déployé l'héritage secret de Gargantua-Cernunnos, Anne Lombard-Jourdan s'intéresse à sa parèdre, Mélusine, et à leurs relations de complémentarité symbolique : dans le rapport à l'eau (soif insatiable de l'un, milieu naturel de l'autre), dans l'opposition de l'aspect solaire (le cycle des bois, entre perte et renouveau, suit celui des saisons) et terrestre de l'un à l'aspect lunaire et aquatique de l'autre. Elle n'en fait ni des époux divins (ce qui serait une invention de toutes pièces) ni ne les apparente, mais y voit des polarités qui fondent une mythologie proprement française.

L'ouvrage revient alors sur la place dévolue au cerf dans la maison de France à travers les légendes mettant en scène ses membres et des cerfs surnaturels souvent liés à la figure christique, les illustrations et la présence physique des cerfs dans les demeures royales, et les métaphores littéraires qui rapprochent monarque et cervidé. C'est dans le cerf ailé (présenté en couverture) que les rois trouvent leur emblème totémique, lié non pas, comme la fleur de lys, au Royaume de France dans son entièreté, mais à la fonction monarchique en particulier. Enfin, le don de guérison des écrouelles, le rôle thaumaturgique du roi, est analysé comme un héritage chamanique lié au culte du dieu-cerf.

L'auteur revient en profondeur sur ce dieu-cerf, en en différenciant les avatars : Dis Pater s'incarnant tantôt en Cernunnos, tantôt en Sucellus, et leurs compagnes Herecura et Nantosuelta, la femme-biche et la déesse des eaux, entourée de serpents. En Angleterre, c'est le roi légendaire Herne, ou Herle qui semble recueillir l'héritage du dieu-cerf, tandis qu'en France certains saints se le partagent. Le roi Herle ne peut que rappeler notre Herlequin ou Hellequin original, et c'est en effet lui qui clôt cette étude avec sa mesnie. Les herlequins, ou hellequins, sont les "gens" (/kin), la famille de Herle, le chasseur éternel et cerf lui-même. Le christianisme en a fait une cavalcade démoniaque, mais elle demeure liée aux dates ancestrales de l'ouverture du sidh, ce monde de l'au-delà où Cernunnos se portait garant pour ses enfants. De nombreux attributs physiques et vestimentaires furent attachés à cette menée. Des figurations celtes aux carnavals populaires, des évocations féeriques aux "arlequinades", on les y retrouve. Certains, comme le couvre-chef d'invisibilité, renforcent le lien entre wütendes Heer et chasse sauvage.

A l'issue de cette enquête, on trouve encore des annexes éclairantes : un dossier étymologique, indispensable à toute personne intéressée par le folklore et ses symboles, des documents archéologiques, diverses sources littéraires ainsi qu'une étude sur l'utilisation politique de la Mesnie Hellequin entre France et Angleterre.

Mythes, totémisme, royauté, folklore, transversalité européenne et gallicanisme, cette lecture a de quoi intéresser et enrichir à plus d'un degré quiconque s'intéresse à son héritage, mais pourra tout aussi bien permettre au gamer d'approfondir les thèmes du dernier opus de
The Witcher (Wild Hunt), et aux métalleux de comprendre ce qu'il en est historiquement et culturellement de la Mesnie Herlequin.

Mahaut pour le C.N.C.

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26/04/2016

Compte-rendu d’exposition : Jheronimus Bosch, Visions de Génie (Noordbrabants Museum, Bois-le-Duc)

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Voici maintenant cinq cents ans que le vénérable Jheronimus van Aken s’en est allé.

Plus connu sous le nom de Jérôme Bosch, cet artiste hors du commun est né aux alentours de 1450 dans la ville de Bois-le-Duc, s’Hertogenbosch en néerlandais. C’est à ce toponyme que l’artiste doit son nom, et c’est au sein du Noordbrabants Museum de cette charmante localité que se tient, depuis février et jusqu’au 8 mai 2016, une exposition exceptionnelle en son honneur.

L’œuvre de Jérôme Bosch, si elle est relativement restreinte – seulement 25 peintures de sa propre main, et à peu près autant de dessins, nous sont parvenus – n’en finit pas de nous émerveiller. Au-delà des formules iconographiques totalement novatrices pour l’époque, à l’image du Chariot de foin ou du Vagabond dont on ne connait aucun antécédent pictural, c’est surtout l’étourdissante profusion de formes et des figures contrefaites et tourmentées, démons, monstres et créatures hybrides, confrontés à des anges, à des pécheurs ou à des saints, qui marque le plus durablement quiconque se laisse prendre au jeu de la contemplation d’une peinture de l’artiste néerlandais.

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Le Jugement Dernier, vers 1495-1505, huile sur bois, Bruges, Groeningenmuseum

L’exposition du Noordbrabants Museum présente une vingtaine de peintures de Bosch, dont quatre triptyques et quatre panneaux peints des deux côtés, ainsi que dix-neuf dessins et sept panneaux issus de son atelier ou de suiveurs confirmés, en plus de quelques soixante-dix œuvres variées destinées à éclairer certains aspects de la peinture du maître, et parmi lesquels on se réjouira de trouver une magnifique gravure de Dürer, Saint Jérôme dans le Désert.

Il faut souligner que c’est une prouesse tout à fait remarquable pour le musée néerlandais d’être parvenu à réunir un tel nombre d’œuvres de Jérôme Bosch sans toutefois en posséder une seule dans son fonds propre, une prouesse d’autant plus grande que des musées des quatre coins du monde ont été sollicités pour l’occasion : le Metropolitan Museum de New York, le Pallazo Grimani de Venise et le Prado de Madrid, pour ne citer que ces trois institutions. La monnaie d’échange proposée pour ces prêts exceptionnels s’intitule BRCP, Bosch Research & Conservation Project, un vaste programme international comprenant plusieurs restaurations et une analyse extrêmement approfondie de l’œuvre de Bosch, dont on peut apprécier l’étendue et le résultat sur le très instructif site internet : http://boschproject.org/

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Le Vagabond, vers 1500-1510, huile sur bois, Rotterdam, Museum Boijmans

Cette campagne de conservation, d’étude et de restauration, sur le modèle de celle qui est menée depuis 2012 sur le retable de l’Agneau mystique des frères van Eyck aujourd’hui visible au sein de la cathédrale de Gand, permet pour la première fois d’apprécier douze peintures de Jérôme Bosch sous un jour nouveau.

La scénographie de l’exposition est irréprochable, l’ensemble des moyens déployés pour mettre en valeur chaque œuvre est remarquable. Le parcours articulé autour de six thèmes – le pèlerinage de la vie humaine, Jérôme Bosch à Bois-le-Duc, la vie du Christ, Bosch dessinateur, les saints, la fin des temps – est très intéressant, et ponctué de moniteurs permettant d’apprécier encore davantage de détails, ou de prendre connaissance de repentirs bouleversant la composition originale par exemple. La pénombre qui baigne le vaste espace d’exposition est une excellente idée, elle permet de s’immiscer pleinement dans les univers bigarrés, à la fois grotesques et émouvants, du peintre de Bois-le-Duc. Il faut noter qu’en dépit de la fragilité extrême de ces panneaux datant d’un demi-millénaire, les conditions d’exposition sont telles qu’il est tout à fait possible de s’approcher à loisir de chaque peinture, ce qui est particulièrement bienvenu ici.

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Paysage Infernal, plume et encre brune sur papier, 25,9x19,7, collection privée

L’ensemble des dessins exposés est tout particulièrement appréciable et émouvant : il faut souligner que presque aucun dessin des contemporains de Bosch ne nous est parvenu. Les feuilles du maître néerlandais que nous connaissons regorgent à la fois de scènes qui témoignent d’une fine observation de la nature, parfois dans ce qu’elle peut offrir de plus incongru, mas aussi de figures inventées, souvent des croisements entre des hommes, des animaux et des objets, qui semblent d’ailleurs avoir été conçues comme des œuvres autonomes, ce qui ajoute encore à la valeur de ce corpus exceptionnel.

Seule bémol concernant l’exposition dans son ensemble : le célèbre triptyque du Jardin des Délices fait figure de grand absent au sein du magnifique corpus d’œuvres réunies à Bois-le-Duc. Le musée du Prado n’a pas jugé souhaitable de se défaire de ses précieux panneaux de bois, officiellement pour des raisons de conservation, peut-être aussi en partie parce que le déclassement par le BRCP de la Tentation de Saint Antoine et de la Lithotomie, qui ne seraient pas de la main de Bosch lui-même mais de son atelier, a quelque peu irrité l’institution espagnole, au sein de laquelle ces deux œuvres sont conservées… Il faudra donc se contenter à Bois-le-Duc du panneau central et du volet de gauche du Jardin des délices de la main de suiveurs, très qualifiés cependant.

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Un joli picture disc de Jérôme Bosch : La Passion, 1490-1495, huile sur bois, Berlin, Staatliche Museen zu Berlin

Comme bien souvent avec les expositions majeures, celle de Bois-le-Duc est victime de son succès et l’affluence y est souvent terrible. Cependant je ne saurais trop vous recommander de vous rendre au Noordbrabants Museum avant le 8 mai si vous en avez la possibilité, c’est une occasion unique de vous confronter à l’une des plus grandes figures de l’art médiéval européen. Au reste la ville de s’Hertogenbosch est charmante, la cathédrale est étonnante et mérite largement le détour. Et si le vent froid des terres nordiques vous effraie, sachez qu’une exposition similaire se tiendra à Madrid à partir du 31 mai 2016 !

Lydéric / C.N.C.

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Vente de billets en ligne :https://tickets.hetnoordbrabantsmuseum.nl/nl/jheronimus-b...

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 Triptyque du Chariot de foin, 1510-1516, huile sur bois, Madrid, Musée du Prado

10/04/2016

Conférence: La féminité dans l'Antiquité Gréco-Romaine (Marseille, 16.04)

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06/04/2016

Chronique de livre: Collin Cleary "L’appel aux dieux"

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Collin Cleary, L’appel aux dieux, essai sur le paganisme dans un monde oublié de dieu (Les Editions du Lore, 2016)

 

Qu’il est dur d’être païen ! Ou plus exactement « néo-païen ». Qu’est-ce que cela peut bien dire d’ailleurs « néo-païen » ? Peut-on être culturellement et/ou cultuellement « néo-païen » ? Et surtout à quoi cela peut-il « servir » d’être ou de se proclamer du paganisme en général ?

La nébuleuse « néo-païenne » en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique recouvre un ensemble d’individus, de groupes et d’organisations les plus différentes les unes des autres, dont les conceptions et la praxis diffèrent toutes autant. Ne parlons même pas de l’identité spirituelle du « néo-paganisme » : Grecque ? Germanico-nordique ? Celte, voir même Indo-aryen ? En ce qui nous concerne, l’identité spirituelle du « néo-paganisme » devrait se référer au triumvirat Boden – Blut – Geist  (Terre, sang, esprit) "ordonné évidemment du supérieur à l'inférieur et en accord avec l’être particulier de chacun."

Néanmoins,et en admettant que l’on a trouvé son identité spirituelle « néo-païenne », c’est-à-dire sa propre « paganité », il est somme toute difficile, pour certaines personnes se réclamant du (néo) paganisme, d’agir contre la vacuité spirituelle qu’ils ressentent en eux. En effet point de praxis religieuse établie officiellement ; d’expériences de communion avec les dieux, seul ou en groupe ; de corpus de textes sacrés et considérés comme tels ou même d’épisodes recensés de théophanie par exemple. Enfin, une psyché modelée par des siècles et des siècles de christianisme, même sécularisé dans diverses idéologies modernes (laïcité issue des lumières et marxisme principalement) est indéniablement un frein à la redécouverte puis à l’incarnation de notre « paganité ». En conséquence il n’est pas rare dans notre vaste milieu politique de voir certains se convertir au catholicisme. L’appel aux dieux, essai sur le paganisme dans un monde oublié de dieu de l’auteur américain Collin Cleary pourrait bien marquer les esprits ou plutôt les ouvrir aux dieux.

Fondateur du journal TYR – Myth- Culture – Tradition aux cotés de Joshua Buckley et Michael Moynihan, Collin Cleary est également membre de la Rune-Gild. Le lecteur aura l’occasion d’en savoir plus sur l’auteur via l’introduction. Il serait plus parlant de citer les influences de Collin Cleary et elles sont nombreuses : Julius Evola, Hegel, Lao-Tseu, Heidegger, Alain Danièlou et Alain de Benoist, Platon et Aristote ainsi que son ami Edred Thorsson. Cleary fait preuve d’une véritable maitrise des concepts développés par les philosophes précités et, quant à sa connaissance des doctrines orientales, elle impose également le respect. Bref, vous l’aurez compris, nous avons affaire en la personne de CollinCleary à un érudit. Tout simplement.

Les Editions du Lore ont eu l’excellente idée de faire traduire certains essais de Cleary et de les rassembler dans le présent recueil. Celui-ci est divisé en trois grandes parties : «Néo-paganisme », « Paganisme nordique » et « Parmi les ruines ». Nous nous concentrerons principalement sur la partie intitulée « Néo-paganisme » car elle recèle deux essais, Connaître les dieux  et  L’appel aux dieux qui sont fondamentaux et fondateur de la pensée de Collin Cleary.Par ailleurs, une critique intitulée Paganisme sans dieux : Alain de Benoist et Comment peut-on être païen ? entrera en résonance avec les interrogations exprimées plus haut dans mon introduction. Les deux autres parties seront naturellement évoquées et commentées.

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« Néo-Paganisme »

I. Connaître les Dieux

Dans cet essai paru en 2002 dans le premier volume de la revue TYR : Myth – Culture – Tradition, CollinCleary expose la théorie de base de ce qui deviendra son système de pensée. En premier lieu, une mise au point salutaire quant au concept de « l’ouverture aux dieux » s’impose. En effet cette dernière est le plus souvent biaisée, faisant même office de simulacre car envisagée uniquement d’un point de vue moderne, c’est-à-dire, dans ce cas précis, rationaliste, alors que « l’ouverture au divin est rendue possible par un point de vue plus fondamental : l’ouverture à l’être des choses elles-mêmes », soit un parti pris heideggerien . La compréhension du divin passe donc belle et bien par une ouverture, mais une ouverture au sensible, véritablement naturelle pour les hommes, et non pas par une ouverture rationnelle.  On comprend ainsi que c’est notre fermeture qui n’est pas naturelle. Le premier pas vers une réouverture consiste en un « changement radical dans notre manière de nous orienter vis-à-vis des êtres, et ceci doit commencer par une critique radicale et impitoyable de tous les aspects de notre monde moderne. »

Selon Collin Cleary les hommes sont naturellement prédisposés à « l’ouverture à l’être » mais aussi à se fermer : « La nature humaine, comme vie réelle en présence de ce qui est «supérieur » (le surnaturel, le divin, le transcendant, l’idéal), existe dans une tension constante entre deux impulsions jumelles : l’impulsion à s’ouvrir au supérieur, et l’impulsion à se fermer à lui. L’une est l’impulsion à atteindre une chose plus grande que nous-mêmes, la laissant nous diriger et (littéralement) nous inspirer. L’autre est l’impulsion à nous fermer à elle et à nous élever nous-mêmes au-dessus de tout. Par manque d’un meilleur mot, je désignerai cette dernière tendance par le mot de Volonté. Les deux tendances – ouverture et Volonté – sont présentes dans tous les hommes. Elles expliquent la grandeur des hommes, ainsi que leur coté obscur. »

Cette notion centrale de « Volonté », que l’on pourrait comparer à « l’esprit Faustien » décrit en son temps par Oswald Spengler, bien que « naturelle et nécessaire à la nature humaine » doit être canalisée. Effectivement, si elle n’est pas bridée, la Volonté devient irrémédiablement un « humanisme titanique » dont le principe serait de « faire de l’homme la mesure, d’exalter l’homme comme le but et la fin de toute l’existence, de plier toutes les choses aux désirs humains. »  Cette impulsion à l’arrière-gout d’hubris résonne en nous d’une manière tragique car on comprend que la Volonté est la « pneuma », le souffle vital de toutes les philosophies issues des Lumières. Cleary confirme cette impression : « l’âge moderne est l’Âge de la Volonté, l’âge de l’Humanisme Titanique. La modernité est unique dans l’histoire humaine, parce qu’à aucune autre époque la Volonté n’a aussi complètement triomphé de l’ouverture. »

Cette fermeture au divin est progressive. La première étape est une séparation entre les hommes et la nature, osmose qui est capitale si l’on veut connaître les Dieux : « L’ouverture à la nature […] rend possible l’ouverture à un autre monde de forces et de pouvoirs – un monde qui contient et qui pourtant transcende la nature. C’est le monde des dieux. Nous fermer au monde naturel signifie inévitablement nous fermer au divin. » Nos ancêtres avaient en effet un lien direct avec la nature, condition sine qua non pour expérimenter les dieux. Le rapport « hommes - nature » était évidemment différent. De facto, La nature apparaissait autrefois comme une force coercitive, indomptée, qui inspirait à la fois respect et crainte. Et cette césure c’est la « Volonté » qui, via son avatar, « l’esprit faustien », va en être responsable. Elle opéra à un véritable bouleversement qui se réalisa, dans le cas qui nous intéresse ici, de deux manières. Premièrement, une « césure technique » qui va d’abord permettre aux hommes de se protéger de la nature avant de dévier vers une maitrise, puis vers une domination. Dès lors on comprend que l’homme moderne, du fait de son mode de vie éminemment bourgeois, rien que par sa quête du confort absolu qui l’induit dans un doux cocon hédonisto-matérialiste, est ontologiquement un être fermé. Deuxièmement, la « Volonté » opère à une « césure métaphysique et spirituel » prométhéenne qui s’accomplit elle aussi de deux façons distinctes : «  La première est la manière que j’ai déjà décrite : l’homme peut rejeter le divin, déclarer qu’il n’a pas besoin de lui » ; soit le meurtre de Dieu conceptualisé par Friedrich Nietzsche, envisagé en tant qu’acte de naissance, en quelque sorte,  du rationalisme et du scientisme modernes. « La seconde manière est de tenter de concevoir une méthode spéciale de combler le gouffre séparant l’homme du divin, sans nier la réalité de ce dernier. Cette méthode est appelée mysticisme. Les mystiques pensent qu’ils s’élèvent jusqu’à l’union avec le divin. Ils ne voient pas que ce processus pourrait aussi bien être décrit dans l’autre sens : l’abaissement de Dieu au niveau de l’homme. La divinisation de l’homme et l’anthropomorphisation de Dieu sont la même chose ».

Mais alors comment réaliser l’ouverture aux dieux ? Pour commencer Cleary préconise de créer un « espace », une « clairière » selon les mots du philosophe allemand Heidegger, pour accueillir les dieux. Comme nous l’avons vu précédemment, il est impératif de modifier en profondeur notre relation à la spiritualité, à la religion et au divin en éradiquant : « l’approche moderne pour comprendre la religion [qui] consiste à la traiter comme l’une des nombreuses activités auxquelles les hommes participent […]. La vérité, cependant, est que c’est dans la religion que l’on trouve l’être même de l’homme. ».  Et pour conclure cette entrée en matière, l'auteur émet quelques suggestions, développées plus en détail dans un appendice inédit, pour parachever cette fameuse ouverture. Ces suggestions, nous préférons ne pas les dévoiler et laisser le lecteur les découvrir par lui-même. Elles ne font pas figure de lois mais de pistes, sans doute perfectibles, voir discutables. Nous conclurons en citant Collin Cleary : « Les dieux se trouvent aux limites extérieures de notre perception de la réalité, définissant le réel pour nous. L’explication prend place seulement à l’intérieur de ces limites ».

II. L’appel aux Dieux, la phénoménologie de la présence divine

Ce second essai qui, à l’instar du premier, fut publié dans la revue TYR : Myth – Culture – Tradition est une continuation de Connaitre les dieux ; texte pionnier dans la démarche spirituelle de Cleary et faisant également office de « mindset ». Après un bref rappel des causes de notre  « fermeture aux dieux » (« pour les modernes, la nature n’a essentiellement pas d’Être : elle attend que les humains lui confèrent une identité » et « en nous fermant à l’être de la nature, nous nous fermons simultanément à l’être des dieux. ») l’auteur rentre dans le vif en exprimant sa thèse : « notre émerveillement devant l’être de choses particulières est l’intuition d’un dieu, ou d’un être divin. »

A travers un développement où se côtoient Platon, mais aussi les études linguistiques indo-européennes, Heidegger ou l’alchimie taoïste, Collin Cleary apporte une perspective nouvelle et originale de notre relation et de notre compréhension du divin, a fortiori d’une manière intelligible. Mais une fois de plus, nous pensons qu’il n’est pas de notre rôle de faire découvrir les observations et conclusions de l’auteur. En un sens cela briserait la « magie » et priverait l’auteur de déployer son talent envers son tout nouveau public francophone. Toutefois nous nous devons d’apporter quelques précisions :

Primo : les conceptions du divin polythéistes et monothéistes sont essentiellement dissemblables. Dès lors le lecteur devra faire attention à ne pas user (involontairement ou non) de réflexes trompeurs issus d’une culture monothéiste, même sécularisée. Pour autant il n’est pas non plus nécessaire de faire partie d’un « coven » de Wiccas pour comprendre la weltanschauung polythéiste.

Deuxio : Il serait maladroit d’utiliser le terme de paganisme. En effet le terme paganisme vient du latin paganismus/paganus communément traduit par « paysan ». Il est donc question dans ce cas-là d’un ancrage territorial, en l’occurrence la ruralité, avec ses particularismes, notamment ses lieux de cultes (les sources par exemple) et ses geniiloci. Hors, Cleary ne parle pas de nature en tant que Bios mais comme l’en soi ainsi (ensemble de forces, en particulier de la vie, ou principe supérieur, considéré comme à l'origine des choses du monde, de son organisation). En bon lecteur de Julius Evola, il s’orienterait plutôt vers une spiritualité solaire et ouranienne telle qu’elle fut défendue par l’auteur de Révolte contre le monde moderne.

Tercio : Il ne faut  pas s’attendre à un déballage de Modus Operandi pour faire apparaître Thor, Lugh ou Hekate dans votre salon comme si quelconque formes de théophanie pouvaient être commandées et livrées chez vous comme une vulgaire pizza. Les réflexions de Collin Cleary appartiennent plus au domaine métaphysique, au sens « Evolien » du terme. Mais pas de méprise : L’appel aux dieux n’est pas un essai pompeux et abscons. Malgré moultes références mythologiques et philosophiques, Cleary réussit avec brio à rendre son sujet accessible grâce des exemples clairs.

Quartio : le lecteur ne sera peut-être pas d’accord avec l’auteur. Soit car sa vision et son expérience du divin sont différentes, soit car le rationalisme avec lequel nous sommes nourris depuis notre plus jeune âge est encore trop présent. Vouloir expliquer le divin par la raison ne fut pas toujours une réussite (comme détaillé dans l’essai Connaître les dieux).

III. Paganisme sans dieux : Alain de Benoist et Comment peut-on être païen ?

Dans la quatrième remarque au sujet du texte précédent, nous mettions en évidence que le lecteur ne sera pas forcément en phase avec la vision du polythéisme de Cleary. Il est justement question ici d’une confrontation de visions entre celle de l’auteur et celle d’Alain de Benoist, plus précisément le Alain de Benoist de l’époque de Comment peut-on être païen ? (1). Bien que l’on sente le respect de Cleary envers le chantre historique de la Nouvelle Droite Française, il décoche néanmoins des flèches aiguisées comme des lames de rasoir : « Essentiellement, ce que Benoist nous présente est un humanisme athée qui se réapproprie certaines attitudes et des valeurs des anciens païens, mais qui évite leur religion ».

Effectivement, nombre d’entre nous furent plus que surpris lors de la lecture du livre d’Alain de Benoist. Pour commencer le titre a de quoi  induire en erreur et aurait plutôt dû être Comment ne pas être monothéiste ? Alors certes, les critiques envers les religions abrahamiques sont valides et pertinentes mais demeurent prépondérantes par rapport au développement de la « paganité ». Nous y voyons, comme le souligne Collin Cleary,  l’influence capitale de Nietzsche sur de Benoist : «  l’approche de Benoist dans Comment peut-on être païen ? est, du début à la fin, nietzschéenne. Il ne fait aucune tentative pour le dissimuler : Nietzsche est cité à de nombreuses reprises dans tout le livre. En fait, un commentaire peu charitable sur la position de Benoist dans cet ouvrage serait de dire que c’est un humanisme nietzschéen déguisé en paganisme ».

Le « paganisme faustien » défendu par Alain de Benoist a forcément de quoi déplaire à Collin Cleary car, qui dit « paganisme faustien » dit « esprit faustien », soit une forme paroxystique de la « Volonté » concept défini par l’auteur dans Connaître les dieux. C’est ce qui fait dire à Cleary qu’Alain de Benoist se réapproprie maladroitement le concept nietzschéen d’Übermenschen (surhommes) pour caractériser ontologiquement nos ancêtres païens ; « l’anthropocentrisme […] est l’essence du nouveau paganisme de Benoist », c’est-à-dire une erreur primordiale quant à la compréhension du polythéisme pratiqué par nos ancêtres.

Pour Alain de Benoist les dieux seraient des créations humaines dont le substantif consisterait en des valeurs anthropomorphisées, ce qui confirmerait la thèse d’un humanisme athée d’essence nietzschéenne et paganisant. Là se situe la divergence première entre Alain de Benoist et Collin Cleary : « Sa position est fondamentalement athée ; la mienne théiste ». D’où un questionnement légitime quant à la notion objective de vérité (religieuse), et encore une fois l’auteur de Comment peut-on être païen ?, au même titre que Nietzche, se complait dans un relativisme moral qui « découle de son engagement en faveur d’un relativisme général concernant la vérité en tant que telle ». « Là se trouve le problème-clé avec l’approche de Benoist concernant la vérité et les valeurs : il a simplement accepté la prémisse du monothéisme, selon laquelle le seul standard d’objectivité devrait se trouver à l’extérieur du monde. Rejetant l’idée qu’il existe un tel standard transcendant, il en tire la conclusion que l’objectivité est donc impossible ». Et en conclusion « le relativisme de Benoist concernant la vérité et les valeurs semble être tout à fait étranger au paganisme » si bien que « ces difficultés philosophiques avec cette position sont très graves, et probablement insurmontables ».

Quiconque espérait un développement théiste de la « paganité » fut assez déçu de constater que cette dernière se résumait, dans le livre d’Alain de Benoist, à une Weltanschauung ainsi qu’à l’affirmation d’une pseudo « paganité » à travers l’opposition radicale et viscérale aux monothéismes abrahamiques. Du même coup, la Weltanschauung exprimée par Alain de Benoist est sujette à caution. On peut en conclure que trop de Nietzsche tue le païen. Collin Cleary se réfère comme nous l’avons vu à Heidegger ainsi qu’à Aristote. Sa « paganité » n’est pas figée dans le passé, d’autant plus qu’elle est évolutive. Bref, la brillante critique théiste qu'il fait remet les pendules à l’heure, pour ne pas dire les idées à l’endroit…

 

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« Paganisme nordique » et « Parmi les ruines »

Bien que nous ayons préféré nous attarder sur la première partie du recueil, les deux autres sont loin, très loin d’être dépourvues d’intérêt. Une fois de plus Collin Cleary s’affirme comme un érudit et un penseur brillant. De nature spéculative pour la plupart, ces essais sont, au même titre que les deux premiers textes présents dans L’appel aux dieux, des portes d’entrée vers de nouveaux espaces : libre au lecteur de scruter l’horizon à travers ces portes entrouvertes ou bien de franchir le pas.

Les textes de la partie intitulée « Paganisme nordique » démontrent les connaissances de l’auteur pour les théogonies germano-nordiques, « indiennes », la tradition indo-européenne et la Tradition au sens où l’entendirent René Guenon et Julius Evola. Il faut en outre saluer la sagesse acquise par Cleary via sa pratique et ses études personnelles sur le Zen, le tantrisme, le yoga ou encore le taoïsme. Ce cocktail détonnant ne doit aucunement dérouter le lecteur, bien qu’à première vue cela puisse être compréhensible : Quel rapport y a-t-il entre la tradition scandinave et la tradition indo-aryenne des Vedas ? Pour Collin, ces doctrines et ces mythologies contiennent des morceaux de ce que put être la Tradition. Evola la décrivait en ces termes : « au-delà de chaque tradition, plus profondément que chacune d’elles, il y a la Tradition – un corpus d’enseignements de caractère métaphysiques, donc totalement indépendant des contingences humaines et temporelles » (2).

L’interpénétration des philosophies grecques et allemandes, des mythes européens et des doctrines orientales et ce, malgré leurs différences de nature, s’avère particulièrement efficiente. C’est l’un des points forts de l’auteur. Les essais Quel dieu Odin adorait-il ? et Notes philosophiques sur les runes sont les travaux les plus intrigants de cette partie. Le premier aborde le thème de l’obtention de la connaissance runique par Wotan/Odin, déité primordiale de la théogonie nordique mise en perspective avec une autre déité, du panthéon indien celle-ci : Rudra/Shiva. Le deuxième essai, quant à lui, traite de la runologie d’un point de vue philosophique en usant de la tripartition hégélienne. Cette association a priori farfelue est pourtant cohérente. Mais n’étant (malheureusement) pas spécialiste des runes, nous nous garderons de proclamer cette démarche comme probante.

Enfin la dernière partie, « Parmi les ruines » est plutôt surprenante car elle analyse, sous la forme de deux textes, la cultissime série Le Prisonnier, puis l’autobiographie du cinéaste Alejandro Jodorowsky. Le premier est plus « politique » que le deuxième qui cherche à démontrer le caractère tantrique des expériences du réalisateur d’El Topo. Les arguments se tiennent, comme toujours chez Collin Cleary mais cette dernière partie est peut-être moins exaltante que le reste de l’ouvrage à défaut d’être originale.

A la fin de l’essai Le voyage spirituel d’Alejandro Jodorowsky, Cleary pose une question cruciale : « Mais comment revenir aux dieux, ou les faire revenir vers nous ? C’est la question qui tenaille les Traditionalistes radicaux et les neo-païens. Comment pouvons-nous faire cela alors que toutes les forces culturelles sont déployées contre nous, et alors que nous sommes tous – pour dire la vérité – des enfants de la modernité ? ». Nous citerons une fois de plus Julius Evola, car la réponse de Collin Cleary est une paraphrase du premier : « Dans une époque de dissolution générale, la seule voie que l’on peut essayer de suivre, c’est justement La Voie de la Main Gauche, malgré tous les risques que cela comporte » (3). La Voie de la Main Gauche est ni plus ni moins, si on l’envisage de façon imagée, la faculté à devenir imperméable à la dissolution du Kali Yuga. C’est opérer à une mithridatisation dont le monde moderne est, en totalité, le poison. Pour ceux qui sont éclairés par la Lux Evoliana cela fait office de simple rappel ; cela sera sans doute pour d’autres une occasion de découvrir l’œuvre d’Evola.

L’appel aux dieux, essai sur le paganisme dans un monde oublié de dieu est un appel à ceux qui aspirent à incarner « l’homme contre le temps »de Savitri Devi, c’est-à-dire à l’être qui va inlassablement à contre-courant, le courant étant, vous l’aurez compris, le monde moderne. L’un de ses attributs, le plus néfaste à coup sûr, est la désacralisation et la dé-spiritualisation absolues ; le remède est par conséquent la réouverture au divin prôné par Collin Cleary. Nous lui sommes redevables de mettre en lumière de nouvelles perspectives et de nouvelles possibilités pour cette réouverture. Une chose appréciable demeure dans le fait qu’à aucun moment il n'y a distanciation entre lui et nous. Pas de ton ex cathedra mais une honnêteté, un sentiment de simplicité qui mettent en confiance et qui pondèrent une impressionnante connaissance philosophique et mythologique.

En conclusion, L’appel aux dieux, essai sur le paganisme dans un monde oublié de dieu est, selon nous, un ouvrage capital et assurément un futur classique. Nonobstant les nombreuses références philosophiques et théogoniques, le message qui sous-tend l’ouvrage est limpide. En conséquence, ces références ne doivent nullement rebuter le néophyte. Ce recueil s’adresse aux néo-païens et aux tenants de la Tradition Primordiale quel que soit leur niveau ou leur approche de la spiritualité. Dans l’introduction de Julius Evola, le visionnaire foudroyé(4), Jean Mabire déclarait à propos du penseur du haut des cimes que « Ceux qu’il a éveillés ne pourront plus jamais se rendormir ». Nous espérons qu’il en sera de même pour Collin Cleary et son œuvre.

Donatien/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes :

  • Alain de Benoist,Comment peut-on être païen?, Albin Michel, 1981.
  • Julius Evola, Impérialisme Païen, Éditions Pardès, 2004.
  • Julius Evola, Le Chemin du Cinabre, Éditions Archè, 1983.
  • Collectif, Julius Evola, le visionnaire foudroyé, Editions Copernic, 1977