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25/06/2016

Méridien Zéro #278 : "De l'Ukraine et d'autres choses"

Ce vendredi, Méridien Zéro vous propose une émission patchwork composée d'un entretien avec un militant de retour d'Ukraine qui nous parlera de ce conflit qui a disparu des radars médiatiques et qui est pourtant, et hélas, toujours d'actualité. Ensuite le Lt Sturm nous livrera certaines considérations sur l'actualité.

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01/06/2016

Le défi africain : « bombe démographique » ou « dividende démographique » ?

Le défi africain : « bombe démographique » ou « dividende démographique » ?

afriques noires.jpgLe « dividende démographique » ne sera qu’un mirage s’il n’y a pas une forte accélération de la baisse de la fécondité en Afrique dans les prochaines années. Pourquoi ? Voici une réponse solidement argumentée. Le Professeur Roland Pourtier partage ici sa contribution au 8e Festival de Géopolitique de Grenoble.

LA QUESTION démographique est cruciale pour l’avenir de l’Afrique. Personne n’en doute, même si les interprétations divergent. Le rythme de croissance de la population, depuis le milieu du XXe siècle, est en effet unique dans l’histoire de l’humanité à l’échelle d’un continent et dans la longue durée.

230 millions d’Africains en 1950, 1,2 milliard en 2015, peut-être 2,4 milliards en 2050. La population aura été multipliée par 10 en un siècle, contre 3 pour le reste du monde, 1,3 pour l’Europe. Conséquence : la part de l’Afrique dans la population mondiale de l’ordre de 9% en 1950 compte pour 16% en 2016 et devrait atteindre 25% en 2050.

Cette croissance hors du commun pose d’énormes défis. Défis internes d’une croissance économique confrontée au ras de marée d’une population jeune. Défis externes des relations de l’Afrique au reste du monde, forcément marquées par les conséquences d’une explosion démographique sans précédent.

Peut-on pour autant parler de « bombe démographique » ? En 1968 paraissait aux Etats-Unis «  The Population Bomb  » de Paul Ehrlich, traduit et publié par les Amis de la terre sous le titre « La bombe P  » en 1971. Ce livre s’inscrit dans un courant intellectuel néo-malthusien né aux Etats-Unis après 1945. Parmi les ouvrages fondateurs, « Our Plundered Planet  » de Fairfield Oborn, 1948, a été réédité en 2008 par Actes Sud sous le titre « La planète au pillage  », avec une préface de Pierre Rabhi. En réalité, les préoccupations humanitaires et écologiques, masquaient alors la « menace » supposée de la croissance démographique de l’Amérique latine et de l’Asie.

Y aurait-il aujourd’hui, symétriquement, un « péril africain » - un « péril noir » qui viendrait en quelque sorte en écho au « péril jaune » agité dès la fin du XIXe siècle ? La question démographique est toujours très sensible. De nombreux Africains y voient la résurgence d’un impérialisme occidental, un reliquat de néo-colonialisme. Tout ce qui peut ressembler à une ingérence démographique provoque une levée de boucliers.

En France, les interrogations sur la démographie africaine s’imbriquent étroitement avec la question des migrations ; elles suscitent compassion devant les drames qui se jouent en Méditerranée tout en alimentant des peurs. La présence au sud de l’Europe de deux milliards d’Africains dans une génération inquiète.

Dans ce contexte, l’Institut de géopolitique des populations (IGP), créé en 2000, met en exergue le rôle déterminant de la démographie sur la géopolitique, les migrations internationales, l’histoire des sociétés. Par exemple dans « L’Europe face à l’Afrique noire : du choc démographique au choc des civilisations », sous la direction d’Yves-Marie Laulan, publié par l’Harmattan en 2010. L’IGP, parfois catalogué d’extrême droite, exprime des préoccupations d’une fraction de la population française et européenne devant la « bombe démographique africaine ».

Changeons d’écurie. En 2004, un colloque organisé par Action contre la faim s’intitulait : « La bombe urbaine : comment nourrir villes en guerres et bidonvilles ?  ». La bombe était en l’occurrence appréhendée de son côté interne plutôt que de celui de ses projections externes.

Pour en terminer avec ces quelques flash historiographiques, Serge Michailof a publié en 2015 « Africanistan. L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? ». Au-delà du titre provocateur, des questions géopolitiques de fond, longtemps éludées, sont abordées de front.

La dramatisation des enjeux démographiques renvoie à un face à face implicite entre deux visions du monde : celle, pessimiste, des malthusiens. Celle, optimiste, des cornucopiens, en référence à la corne d’abondance. Au-delà de ces deux idéologies globales, un constat s’impose : ce qu’expérimente la démographie africaine est absolument nouveau. Et annonce des bouleversements géopolitiques que l’on pressent mais dont on a du mal à mesurer l’ampleur.

Avant d’aller plus loin, il convient de rappeler que l’Afrique n’est pas homogène. L’explosion démographique ne concerne que l’Afrique de l’Ouest, du Centre et de l’Est, pour faire simple l’Afrique tropicale. Le Maghreb est sur le point d’achever sa transition démographique, avec un nombre d’enfants par femme de 2,1 en Tunisie, de 3 en Algérie. En Afrique australe l’ISF n’est plus que de 2,7. L’Afrique tropicale est la seule grande région du monde à être restée au milieu du gué de la transition démographique. La baisse rapide de la mortalité ne s’est pas accompagnée d’une baisse significative de la fécondité. Le nombre moyen d’enfants par femme est actuellement de l’ordre de 5,5 et les scénarios n’envisagent qu’une diminution assez lente de l’ISF.

Face à ce défi majeur, que faire ? Si bombe démographique il y a, comment la désamorcer ?

Le retour depuis 2000 à un optimisme porté par les performances macroéconomiques - 5% de croissance annuelle - peut-il être durable ? Ces pourcentages doivent être relativisés car on part de très bas : la plupart des Etats africains se situent sur les échelons inférieurs du développement mesuré par l’IDH.

La vraie question est celle de l’avenir. Or la démographie ouvre une « fenêtre d’opportunité  » correspondant à une modification de la structure par âge de la population. Les projections démographiques montrent que la population en âge d’être active (15-65 ans) deviendra majoritaire. Cela réduira ce qu’on appelle le taux de dépendance, donnant accès à ce fameux « dividende démographique  » qui, depuis une douzaine d’années, a enrichi la boîte à outil de la Banque mondiale et investi le champ sémantique du développement.

Pour ne considérer que l’actualité le plus proche :
La 7ème Conférence africaine sur la population tenue à Johannesburg du 30 novembre au 5 décembre 2015 avait pour thème « Dividende démographique en Afrique : Perspectives, opportunités et défis ». La 7ème Conférence africaine sur la santé et les droits sexuels et reproductifs tenue à Accra du 10 au 12 février 2016 s’intitulait « Réaliser le dividende démographique en Afrique : l’importance cruciale de la santé et des droits sexuels et reproductifs des adolescents et des jeunes ». Enfin, le sommet de l’UA de 2017 doit porter sur le dividende démographique.

[...]

Lire la suite : ICI

Roland Pourtier pour diploweb

L'auteur : Professeur émérite des Universités, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Laboratoire de géographie PRODIG. Président de l’Association de Géographes Français (AGF). Il a notamment publié "Afriques noires", éd. Hachette Éducation

31/05/2016

La géopolitique : doctrines et praxis (entretien avec Pascal Gauchon)

 

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27/05/2016

Le pouvoir réside dans les infrastructures

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A l'heure où certains critiquent les blocages, il serait bon de réfléchir à ce qui permet concrètement, et non idéalement, de lutter contre le pouvoir. Les récentes élections en Autriche démontrent qu'il est difficile de s'emparer des institutions. Mais il serait tout aussi difficile de gouverner ces institutions sans avoir le pouvoir sur les infrastructures et ceux en charge de les faire fonctionner.

A l'ère de la mondialisation, plus encore qu'à l'époque de Georges Sorel, il convient de couper les flux.

Les "gauchistes" ont compris que le pouvoir réside en grande partie dans les infrastructures. Avec la mondialisation et la liberté accrue des biens et des personnes, "bloquer" c'est réactiver symboliquement une frontière, poser une limite entre le globalisme et la France. Ça signifie "dans ce pays on ne veut pas de vos lois néo-libérales". Tout patriote devrait se satisfaire du blocage, qui attaque directement le rêve du libre-échange sans entrave.

En effet, contrairement à ce qu'affirment certains qui parlent souvent trop vite d'une mondialisation hors-sol, la mondialisation est au contraire génératrice de territoires. Les flux, loin d'être abstraits, sont des traits d'union entre des territoires concrets, aménagés avec des infrastructures concrètes : un terminal méthanier, un pont, une ligne de chemin de fer, une piste d'aéroport, un centre d'affaire, une zone commerciale... les flux relient des territoires qui concentrent et polarisent des activités.

C'est donc paradoxalement un milieu politique favorable à l'ouverture - l'ultra-gauche - qui appelle au blocage des flux, et un milieu politique favorable aux frontières, aux limites, aux murs, qui s'oppose au blocage : la droite nationale.
Ainsi, pour mieux appréhender ce qui se passe et pour nourrir la réflexion d'une droite nationale quelque peu embourbée dans ses réflexes réactionnaires, nous vous livrons un court extrait de l'ouvrage A Nos Amis du Comité Invisible.

"Mais lorsque les insurgés parviennent à investir les parlements, les palais présidentiels et autres sièges des institutions, comme en Ukraine, en Libye ou dans le Wisconsin, c’est pour découvrir des lieux vides, vides de pouvoir, et ameublés sans goût. Ce n’est pas pour empêcher le « peuple » de « prendre le pouvoir » qu’on lui défend si férocement de les envahir, mais pour l’empêcher de réaliser que le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il n’y a là que temples désertés, forteresses désaffectées, simples décors – mais véritables leurres à révolutionnaires. L’impulsion populaire d’envahir la scène pour découvrir ce qu’il se passe en coulisse a vocation à être déçue. Même les plus fervents complotistes, s’ils y avaient accès, n’y découvriraient aucun arcane ; la vérité, c’est que le pouvoir n’est tout simplement plus cette réalité théâtrale à quoi la modernité nous a accoutumés."

La vérité quant à la localisation effective du pouvoir n’est pourtant en rien cachée ; c’est seulement nous qui refusons de la voir tant cela viendrait doucher nos si confortables certitudes. Cette vérité, il suffit de se pencher sur les billets émis par l’Union européenne pour s’en aviser. Ni les marxistes ni les économistes néo-classiques n’ont jamais pu l’admettre, mais c’est un fait archéologiquement établi : la monnaie n’est pas un instrument économique, mais une réalité essentiellement politique. On n’a jamais vu de monnaie qu’adossée à un ordre politique à même de la garantir. C’est pourquoi, aussi, les devises des différents pays portent traditionnellement la figure personnelle des empereurs, des grands hommes d’état, des pères fondateurs ou les allégories en chair et en os de la nation. Or qu’est-ce qui figure sur les billets en euros ? Non pas des figures humaines, non pas des insignes d’une souveraineté personnelle, mais des ponts, des aqueducs, des arches – des architectures impersonnelles dont le cœur est vide. La vérité quant à la nature présente du pouvoir, chaque Européen en a un exemplaire imprimé dans sa poche. Elle se formule ainsi : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde."

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

12/05/2016

La puissance russe en question

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 La puissance russe en question

Je publiais l'année dernière un article quasi définitif intitulé « le 9 mai de la honte ? » où je faisais une mise au point sur l'insupportable russôlatrie soviétoïde du camp national. Cette année les commentaires m'ont semblé un peu moins sombrer dans l'absurde si l'on excepte la saillie d'Oscar Freysinger : « Au moment où Hitler envahit l'URSS, Staline n'en appelle pas à l'idéologie, il en appelle au patriotisme et à la spiritualité. Je ne suis pas là pour fêter les communistes. Je suis là pour fêter cet esprit millénaire, cette force spirituelle qui a permis à la Russie de vaincre les nazis. Prétendre que c'est les Américains qui ont provoqué le tournant de la guerre — non. »

Il va de soi que le principal effort de guerre fut soviétique, mais moyennant un soutien logistique des Alliés, pour le reste, le caractère révisionniste et caricatural de cette sortie est tellement limpide qu'un commentaire ne me semble pas nécessaire...

Aussi, quelle ne fut pas ma stupéfaction lors de ce 71ème anniversaire de voir à nouveau des bouts de chou hauts comme trois pommes affublés de costumes de l'Armée Rouge et de décorations militaires. Sans oublier le traditionnel symbole soviétique composé d'une faucille et d'un marteau sous fond d'étoile rouge sur leur petits bérets... Alors certes, la Russie ne refera jamais l'histoire, c'est bel et bien sous un régime communiste que celle-ci a empêché le Reich de la dominer. Mais il existe une différence de fond entre célébrer le sacrifice d'un peuple et encenser un régime totalitaire comme cela semble souvent le cas. Est-ce qu'en France, célébrer Bouvines revient dans le même temps à célébrer la monarchie capétienne de droit divin ? Certainement pas ! Nous avons une histoire et un héritage, cela fait partie de nous, mais nous savons aussi faire un « inventaire » de notre histoire, contextualiser et en un mot, faire preuve de discernement. La Russie poutinienne en est incapable.

Incapable car tous les apparatchiks du régime poutinien sont issus de l'ex URSS, en partie du KGB/FSB et de l'Etat profond soviétique. Ils ont été façonnés par cet environnement soviético-patriotique où il est impossible d'apporter une lecture critique – réfléchir c'est déjà désobéir -, choses dont sont capables, parfois jusqu’à l'excès d'ailleurs, les Occidentaux. Dans le champs politique, un mouvement comme Casapound n'hésite pas, par exemple, à expliquer qu'il est en capacité de proposer un fascisme revu, épuré de ce qui lui a semblé mauvais ou d'inefficace et de préférer incarner « l'esprit » que la lettre... Il en serait de même pour l'Action Française, qui ne reprend pas telles quelles les théories de Maurras ou autre Daudet pour proposer une monarchie du XXIeme siècle. Mais en Russie, on fonctionne allègrement sur le révisionnisme historique, les cérémonies emphatiques confinant au grotesque et un univers mental bloqué en 1980. Le pouvoir russe a une incapacité à innover, à se projeter, à incarner une avant-garde. L'oligarchie au pourvoir en Russie est en grande partie incapable de penser hors de son schéma mafieux post-communiste d'économie de prédation énergétique.

Si la Russie poutinienne plaît tant aux droitards et aux cocardiers, c'est parce qu'elle incarne une conception obsolète de la puissance. Une conception dans la droite ligne de nos anciens qui étaient attachés à l'empire colonial quand celui-ci s'effritait année après année. Et cette fascination pour la Russie, de même que l'image qu'elle projette, est un prétexte tout trouvé pour réfléchir en quelques lignes à la puissance.

En effet, à l'heure où Google apparaît de plus en plus comme une véritable puissance mondiale, on ne peut plus nous recycler les théories sur « le nomos de la terre » et le « heartland » du début du XXème siècle. Théories qui n'étaient d'ailleurs déjà pas valables lorsqu'elles ont été écrites en raison des débuts de l'aviation et de l'ère nucléaire et satellitaire à venir. Si la Russie nous séduit peu et si sa propagande grandiloquente en matière de commémoration nous paraît ridicule c'est parce que l'image qu'elle manifeste de la puissance est totalement datée. Loin de moi l'idée de sombrer dans une logorrhée progressiste digne des pires canards du politiquement correct. Il s'agit d'une analyse froide, d'une critique positive. Il n'est pas étonnant que les « anciens » de notre environnement politique soient fascinés par la puissance russe, car elle incarne et symbolise une certaine forme de puissance qui fonctionnait encore au XXème siècle avant le tournant néo-libéral et globalisé des années 80/90. Mais pour nous autres, elle est le symbole d'un monde et d'une approche de la puissance qui ne convient pas à l'ère post-moderne et qu'une crise pétrolière suffirait à mettre au tapis.

L'empire britannique fonctionnait déjà au XIXème siècle sur un modèle de puissance très pertinent. La fameuse « thalassocratie » n'était pas un quadrillage systématique des océans mais une occupation stratégique de ceux-ci comme l'illustrent les possessions de Suez ou de Gibraltar. Les Britanniques ne s'embêtaient pas à gérer d'immenses territoires et déléguaient d'ailleurs bien souvent aux autochtones le soin de s'administrer en fonction des capacités à s'auto-gouverner de ceux-ci. Par ailleurs, les Britanniques maîtrisaient déjà la guerre économique (via le développement ou le rachat de brevets par exemple) et développaient des technologies nouvelles (qu'on songe à la machine à vapeur de Watt dès le XVIIIème siècle ou au développement du train dans la région de Manchester et de Liverpool dès les années 1820). La reine avait pour fonction d'incarner l'empire (on songera évidemment au long règne de Victoria) mais son pouvoir était essentiellement symbolique. A cela il faut ajouter une tendance au libre-échange qui allait de pair avec le contrôle des passages stratégiques.

La France, de son côté, était empêtrée dans la gestion de grands espaces (A.O.F., A.E.F.) et dans une tentative de francisation chimérique des populations autochtones auxquelles elle ne laissait que peu d'autonomie. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que les principaux conflits de la décolonisation aient concerné la France et le Portugal, deux pays avec une conception autoritaire et directe de la domination et qui ne percevaient pas suffisamment le « basculement » qu'avaient déjà perçus les Britanniques un siècle plus tôt. Lorsque j'écris qu'il ne le percevait pas suffisamment, il serait exact de dire qu'une certaine France conservatrice ne le percevait pas et que si De Gaulle est éminemment condamnable pour sa gestion désastreuse de la situation des pieds-noirs et des harkis, il avait bel et bien compris que la puissance reposerait sur autre chose que d'immenses territoires aux populations ingérables et à la démographie galopante : le développement de notre programme nucléaire, spatial, ferroviaire en sont de parfaits exemples. De Gaulle avait une vision. Et ce qui importe en politique c'est bien d'avoir cette vision d'avenir et non d'entretenir des éléments qui purent faire de nous une puissance mais qui ne sont plus adaptés.

Ce raisonnement nous permettra aisément de comprendre que la réalité de la puissance russe n'est pas totalement dans ses grands espaces, dans son armée et dans son président, mais plutôt dans la capacité du réseau oligarchique et financier russe à participer à la guerre économique et à être présent au sein des lieux de pouvoir de la mondialisation que sont les villes-mondiales et les grandes métropoles. La puissance russe aurait également bien plus d'intérêt à contrôler des territoires stratégiques qu'à gérer un immense espace multi-ethnique. L'ouverture d'une route maritime au nord de la Russie serait par exemple un élément à même de modifier l'économie mondiale qui profite aujourd’hui à l'Asie pacifique (ex. Chine), à l'Asie du sud-est (ex. Malaisie et Indonésie), à l'Australie (via Port Hedland) ou à l'Egypte (ex. Suez). L'intérêt portée à la Russie autant par les Occidentaux que par les Chinois vient d'ailleurs peut-être de la perspective de cette route maritime du nord qui rebattrait les cartes et non du contrôle des grands espaces.

Il faut en finir avec la mythologie des grands espaces. Certains ne retiennent d'ailleurs de Ratzel que la théorie des grands espaces en oubliant qu'il appelait l'Allemagne à s'adjuger des territoires clefs et qu'il était critique sur la pratique coloniale coûteuse de la France. Il ne faut plus contrôler les grands espaces mais des territoires productifs et stratégiques. La territorialité est un phénomène qui n'a pas perdu de son importance. La France avec son petit territoire métropolitain idéalement situé en Europe et son immense ZEE dispose par exemple d'atouts très importants. En Chine, 94% de la population vit sur 43% du territoire, à l'est. Les marges tibétaines et islamiques constituent donc un problème à gérer, à l'instar des marges caucasiennes, centre-asiatiques et sibériennes pour la Russie. Aux Etats-Unis, une partie non-négligeable du territoire est « vide » et les Grandes Plaines ont surtout pour intérêt d'être un espace productif. La mondialisation conduit en effet à une forte territorialisation et à une réflexion en terme d'espaces productifs, de territoires de production. A l'inverse, une immense partie de l'espace russe est gelé et enneigé et ne permet pas le développement de l'agriculture. Seules des activités en lien avec les ressources sont possibles, mais ces activités sont tributaires d'une difficile accessibilité et d'un isolement important des villes qui se développent grâce à elles. Quant au sud, l'échec de l'Armée Rouge en Afghanistan a définitivement fermé la route de l'Océan Indien à la Russie.

Ce sont les naïfs qui imaginent donc que la Russie sera en capacité de bousculer les Etats-Unis. Seule sa capacité à contrôler les voies maritimes et à s'assurer la fidélité les petits génies de l'informatique lui permettra de résister : car à l'ère des flux et de l'hypercommunication numérique, la puissance repose en grande partie, mais pas seulement, sur le contrôle des activités en lien avec le commerce maritime et le numérique. Je ne voudrais pas que mon propos apparaisse comme caricatural, mais bien qu'il apparaisse aussi pour ce qu'il est : une piste de réflexion. La Russie aurait tout intérêt à encourager et poursuivre le développement de son réseau de satellites, de ses propres moteurs de recherche, de ses propres systèmes d'exploitation, de ses propres réseaux sociaux et autres plate-forme vidéos et d'en faire une promotion efficace auprès de sa population et des populations européennes plutôt qu'à user d'un soft-power à base d'anciens combattants bardés de breloques. Tout cela est fort sympathique mais totalement voué à l'échec. La concurrence avec les Etats-Unis dont le soft power est hyper puissant et repose en grande partie sur les entreprises de la Silicon Valley qui sont le maître-étalon de la puissance économique et technologique de la mondialisation est donc impossible en l'état. Ce raisonnement vaut bien évidemment pour la France et l'Europe dont les capacités d'ingénieries informatiques et technologiques ont été sabordées. Qu'on songe aux années Mitterrand où nos activités de développement informatique ont été négligées au profit des « entreprises de souveraineté » qui magouillaient en Afrique pour le résultat que l'on sait : notre dépendance aux Etats-Unis en matière numérique et la perte de la plupart de nos marchés en Afrique au profit de la Chine.

Ce propos pourra surprendre pour un site qui prône plutôt la décroissance. Mais tâchons d'être un minimum objectif et pragmatique, le retour à la terre ne sera pas en mesure de nous préserver d'une domination totale du monde anglo-saxon et de son concurrent chinois. La décroissance est une éthique, la puissance une nécessité. Pour la Russie, seule une projection réelle dans la guerre économique du IIIème millénaire sera à même de garantir son statut de puissance. Ce qui pourrait à terme faire vaciller le régime poutinien ce n'est pas tant une pratique du pouvoir qui bafoue les droits de l'homme qu'une conception de la puissance trop marquée par la guerre froide et qui ne prend pas la mesure des changements de paradigmes, de la révolution que connaît le monde depuis 30 ans. D'ailleurs, soyons taquin, mais habiller des enfants, qui représentent l'avenir, avec des costumes de l'Armée Rouge n'illustre-t-il pas parfaitement cela ? La première victoire des Etats-Unis n'est-elle d'ailleurs pas le fait que leurs gosses jouent avec des soldats de la guerre des étoiles et des X-men plutôt qu'avec des tuniques bleues ? Les Etats-Unis entretiennent un esprit de guerre froide avec la Russie pour la neutraliser car ils savent que ce n'est pas là que se joue le destin des puissances. Pendant ce temps ils ferraillent avec la Chine pour le Pacifique et ils étendent leur empire numérique à travers la planète et l'espace. Qu'est-ce que l'Ossétie ou le Donbass par rapport au réseau ECHELON et à l'empire Google ? Si peu...

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Note : photo prise en Crimée en mai 2014 pour arte.tv

29/03/2016

Compte rendu – exposition « La cartographie ou le miroir du monde, Mercator et Ortelius, deux géographes flamands » au Musée de Flandre, Cassel

Compte rendu – exposition « La cartographie ou le miroir du monde, Mercator et Ortelius, deux géographes flamands » au Musée de Flandre, Cassel

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Joseph Bellemans (1816-1888) Mercator et Ortelius, Anvers, Musée royal des Beaux-Arts

« Le cheval est créé pour transporter, le bœuf pour labourer, le chien pour la chasse et la garde, quant à l'homme, il est né pour contempler le monde » Cicéron, La Nature des Dieux, II

Cette citation du célèbre philosophe romain contemporain de César se trouve dans la dernière salle d'une exposition atypique consacrée à la cartographie du 12 mars au 12 juin 2016, le musée de Flandre à Cassel nous propose une exposition atypique. Intitulée « La cartographie ou le miroir du monde, Mercator et Ortelius, deux géographes flamands » elle s'intéresse en particulier à deux cartographes flamands des Pays-Bas espagnols ayant vécu au XVIeme siècle : Gérard Mercator (en nl. Gerard de Kremer, 1512 - 1594) et Abraham Ortelius (1527 - 1598). Ces deux cartographes ont révolutionné la géographie (littéralement « écriture de la Terre ») en produisant des planisphères et des cartes extrêmement détaillés. En 1569, Mercator va donner son nom à un nouveau procédé de représentation de la surface terrestre qui consiste à projeter celle-ci sous une forme cylindrique mise à plat. Contemporain et ami de Mercator, Ortelius va quant à lui publier son premier atlas l'année suivante : le Theatrum orbis terrarum (Théâtre du Globe Terrestre). Il publiera également le Thesaurus Geographicus en 1596, dans lequel il note la ressemblance des côtés américaines et africaines et émet l'hypothèse que ces deux continents furent réunis.

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Gerard Mercator (1512-1594), Atlas sive cosmographicae meditationes de fabrica mundi et fabrica figura, 1612-1613, Sint-Niklaas,
KOKV, Cercle archéologique du Pays de Waes, collection Mercatoriennes

L'exposition vous mènera donc sur les pas de ces deux savants, vous découvrirez par exemple deux globes de Mercator ou un travail cartographique avec son fils, Rumold, qui lui succédera. A l'instar des Cassini en France au XVIIIeme siècle, la cartographie est ici aussi une affaire de famille. Vous admirerez également des portulans comme celui du Gênois Battista Agnese (1500-1564) ou des œuvres de peintres comme Joseph Bellemans (1816 - 1888) . Vous découvrirez aussi des outils cartographiques comme le compas avec boussole de Christopher Schissler (1531 – 1608).

Une exposition à découvrir car elle met en lumière l'immense somme scientifique de l'Europe et la soif de découverte des Européens.

Jean/C.N.C.

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