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27/02/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Psychologie

La psychologie... Voilà une science qui provoque de furieuses crises d'acné à bon nombre d'entre nous qui auraient tendance à tout rejeter en bloc et ne voir dans les sciences cognitives qu'un inutile bavardage de divan soumis aux désirs de psychologues et autres psychiatres qui "prêtrisent" leur profession en exigeant du patient qu'il se confie intégralement. Tel un abbé, le psy reçoit toute information sans broncher et absout l'Homme de ses déviances et psychopathologies. Il est vrai que le legs quasi-monopolistique de Siegmund Freud dans ces domaines laisse perplexe. De même que la situation de maître-à-penser de son disciple français en la personne du théoricien néo-marxiste Jacques Lacan. N'évoquons même pas les ravages des ouvrages de Laurence Pernoud, à qui on préfèrera les écrits de sa belle-sœur Régine Pernoud. "Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste", ne manquait pas d'indiquer Freud, "pape" imposteur de la psychologie, sur le navire qui l'emmenait aux Etats-Unis. L'intérêt de l'étude des profondeurs de l'âme ne naît pourtant pas des élucubrations freudiennes au 19ème siècle et est attesté depuis l'antiquité gréco-romaine avant d'être développé, un siècle avant Freud, par Franz-Anton Mesmer et le marquis de Puységur. Alors ? Au feu la psychologie ? La redécouverte dans nos milieux de Carl-Gustav Jung a considérablement modifié cet état de choses. Jung qui demandait à son mentor Freud d'avoir la bonté de le considérer comme son fils spirituel, prend progressivement ses distances avant de "tuer le père" en rompant définitivement l'année 1914 ; la théorie de l'interprétation des rêves consommant la genèse de cette césure. Jung réfute bientôt la rigidité des axiomes freudiens concernant son schéma d'interprétation qui accorde une place prépondérante au refoulement aliénant des conflits affectifs hérités de la petite enfance et à la sexualité. L'Homme sera excusé d'être incapable d'affirmer complètement son Moi. Ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple, le tabou de l'inceste par la seule décision du père de voir en son fils un concurrent sexuel, soumis à un complexe œdipien, et manifestant un désir sexuel réel pour sa mère. Selon Jung, la psyché est moins déterminée par le désir sexuel que par des réminiscences conscientes ou non des symboles et des mythes. Ainsi, Jung refuse-t-il l'individualisation de l'individu en le rattachant dans un inconscient qui contient la mémoire de l'Humanité. Et Mircea Eliade, avec lequel il entretenait une relation épistolaire, ne manqua pas de louer grâce à Jung d'avoir dépassé l'inconscient personnel freudien pour l'inscrire dans un inconscient collectif. Si, dans la pensée jungienne, la sexualité acquiert une importance non négligeable dans la psyché de l'être humain, elle ne représente pas toute sa psyché. Grâce à Jung et d'autres, l'apport des sciences cognitives est aujourd'hui parfaitement reconnu dans notre doxa et il est admis qu'elles contribuent à une meilleur connaissance de l'Homme par le biais de l'ethnologie, l'anthropologie et l'éthologie humaine dans sa double dualité entre identités innée et acquise d'un côté et identités individuelle et collective de l'autre. Mais passons au cinéma ! Le thriller, par sa représentation des comportements humains devant l'angoisse de l'existence, peut être considéré comme la typologie-maître des films psychologiques, mais celui-ci accorde une place trop prépondérante à l'action. Et puisqu'il se trouve que quelques réalisateurs ont eu le bonheur de sonder la profondeur des âmes... Vous pensez que ces films constituent d'ennuyeuses jacasseries ? Et bien, détrompez-vous !

 

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A DANGEROUS METHOD

Film canado-anglo-germano-suisse de David Cronenberg (2011)

Zurich en 1904. A 18 ans, Sabina Spielrein est une jolie jeune femme russe et cultivée souffrant de crises d'hystérie et de troubles sadomasochistes. Elle intègre la patientèle du psychiatre Jung, alors âgé de 29 ans, et qui n'en est qu'au début de sa brillante carrière. S'inspirant des travaux de son auguste prédécesseur Freud, Jung tente sur la jeune femme un traitement expérimental alors peu connu et qualifié de psychanalytique. Bien que marié à Emma, Jung oublie bientôt toute éthique et entame une relation adultère avec la jeune femme. Afin d'être aidé dans ses recherches, Jung entame une correspondance épistolaire avec le mentor Freud que Spielrein rencontre bientôt. Les conséquences de sa rencontre avec Freud se font ressentir sur la relation entre les deux psychanalystes ; relation qui oscille de la collaboration scientifique à la rupture irréconciliable...

Cronenberg, passé maître dans le film fantastique ou de science-fiction, prend un risque énorme, dans ce film à costumes, en retraçant cette libre évocation de l'aube de la psychologie analytique par le truchement des relations tumultueuses entre Jung, autour duquel le film est autocentré, Freud et Spielrein. Et le pari est plus que réussi ! Le spectateur est captivé dès les premières scènes qui montrent la déformation des traits et du corps de la jeune femme qui deviendra elle-même une future grande psychanalyste assassinée prématurément en 1941 par les troupes allemandes. Les dangers de cette nouvelle discipline sont remarquablement exprimés par un réalisateur pourtant profane en montrant à quel point elle affecte aussi bien le praticien que le malade. L'évolution de la brouille entre Jung et Freud est parfaitement rendue. Viggo Mortensen, Keira Knightley et Michael Fassbender rivalisent de talent. La mise en scène et les décors retranscrivent merveilleusement la Confédération helvétique du début du 20ème siècle. La critique de ce film mériterait encore de très nombreuses lignes. Il est supérieur à L'Âme en jeu, réalisé par Robert Faenza et adaptant la même histoire. A voir absolument !

 

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AUGUSTINE

Film français d'Alice Winocour (2012)

Paris à la fin du 19ème siècle, Augustine travaille comme domestique dans une famille bourgeoise de la capitale. Alors qu'elle sert le dîner, la jeune fille est prises de violentes convulsions incontrôlables. Internée à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, elle rencontre le professeur Jean-Martin Charcot qui entend soutenir devant l'Académie de médecine que l'hypnose facilite le déclenchement de tous les symptômes de l'hystérie, maladie alors mal connue et encore taxée de signe de possession diabolique. La pratique de l'hypnose permet de constater que les traumatismes émotionnels sont responsables de l'installation des maladies psychiques, au moins partiellement. Le professeur démontre également que les symptômes nerveux dont Augustine est victime ont une valeur psychodynamique qui ne peut se ramener à des lésions anatomiques précises. Augustine devient bientôt le sujet d'étude favori de Charcot. Et de désir...

Une peinture est à l'origine du film. Dans sa toile Une leçon clinique à la Salpêtrière, André Brouillet peint, en 1887, des hommes habillés en costume fixant une femme comme un animal de foire. Le film, inspiré d'une histoire réelle, est parfaitement maîtrisé de bout en bout. Chaque plan-séquence est méticuleusement étudié, au point de paraître trop académique, ce qui est peu surprenant s'agissant du premier long-métrage de la jeune réalisatrice. La reconstitution de l'univers hospitalier du début du 20ème siècle est, en tout cas, merveilleusement rendu. Un univers cruel au sein duquel le scientifique espère la pérennité de la pathologie de sa patiente pour mieux l'étudier et satisfaire sa gloire. Sans trop en montrer, Winocour distille une pointe d'érotisme lors de séances qui, sous couvert médical, constituaient des séances de voyeurisme sexuel. Car c'est en effet grâce à la découverte de sa sexualité qu'Augustine va maîtriser son corps convulsif. Intéressant !

 

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CASANOVA 70

Film franco-italien de Mario Monicelli (1965)

Andrea Rossi-Colombotti occupe une haute fonction d'attaché militaire au sein de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord. Il a un talon d'Achille : les femmes, dont il tombe éperdument amoureux très rapidement. Ce curieux mal frappe l'officier. Il ne résiste à aucune femme et aucune ne résiste non plus au Don Juan de l'O.T.A.N. En revanche, s'il entreprend de toutes les séduire, las de conquêtes trop aisées, sa libido ne s'éveille que lorsqu'il se trouve dans des situations rocambolesques. Par exemple, lui faut-il pénétrer par effraction dans la chambre de sa petite amie afin que le désir s'éveille en lui, mais encore provoquer lui-même la découverte de sa relation extraconjugale par le mari cocu en lui faisant parvenir un télégramme. Andrea ne voit bientôt plus que la psychanalyse pour l'aider à s'extirper de ses curieuses relations. Le psychanalyste conseille à l'officier de ne plus entretenir que des relations platoniques et de se marier...

Chacun aura compris que la psychanalyse est utilisée à des fins de divertissement dans cette évocation contemporaine du célèbre libertin vénitien. La réalisation de Monicelli est caractéristique du cinéma transalpin des années 1960 et 1970. A cet égard, on pourrait presque le qualifier d'un film à sketches dont Casanova-Andrea serait le fil rouge. Marcello Mastroianni qui campe le héros est très à l'aise en séducteur invétéré de femmes bourgeoises, épouses modèles ou jeunes ingénues facilement corrompues. Le film manque néanmoins d'un peu d'âme, surtout de profondeur dans sa critique sociale, et donne un air de déjà vu pour qui est familier du cinéma italien. Mais il s'avère finalement assez drôle et pétillant. Une comédie de mœurs antiromantique par excellence !

 

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ELEMENT OF CRIME

Titre original : Forbrydelsens element

Film danois de Lars von Trier (1984)

Fisher est un détective anglais et vit désormais au Caire. Avec l'aide d'un psychanalyste ventripotent, il est maintenu sous hypnose afin de soigner de terribles maux de tête issus des traumatismes de son expérience passée. Dans son souvenir, alors qu'il officiait en Europe, le Vieux continent constituait une dystopie, dont les sociétés étaient en pleine décomposition. L'utopie avait viré au cauchemar. Ses réminiscences se précisent lorsqu'il se remémore avoir inlassablement poursuivi un assassin insaisissable, coupable de crimes effroyables, et surnommé le Meurtrier Loto. A son tableau de chasse, de nombreuses jeunes femmes étranglées et sauvagement mutilées et dont le seul tort était de vendre des billets de loterie. Afin d'arrêter le serial-killer, Fisher s'inspire des méthodes controversées contenues dans le livre Element of crime, écrit par Osborne, le mentor de Fisher tombé en disgrâce. Selon la méthode Osborne, Fisher doit s'identifier au criminel pour mieux le confondre. Mais le comportement de Fisher s'amalgame de plus en plus avec celui du criminel. Et Osborne qui mène son enquête parallèle, s'est si bien identifié à celui-ci, qu'il est devenu lui-même un assassin...

Premier long-métrage de ce réalisateur inclassable qu'est von Trier et qui constitue le premier volet de la trilogie européenne du cinéaste. Qu'en penser ? Tout d'abord que l'intrigue, constituée en un long flash-back psychanalytique et hypnotique, est encore plus difficile à suivre qu'à résumer en quelques lignes. Ensuite, que visuellement, c'est sublime ! Tout en tons feu et ocre. Une diarrhée ! Tant il s'agit bien d'une plongée dans un cloaque labyrinthique puant jonché de canalisations suintantes. Enfin, que l'intrigue, qui vise une allégorie de la décadence européenne, est délirante et déroutante. On s'y perd. A plus forte raison au regard de l'avarice des dialogues. Voilà une œuvre post-expressionniste qui ne fera pas l'unanimité et ne manquera pas de refiler la migraine à quelques-uns. C'est esthétiquement aussi glauque qu'Irréversible de Gaspard Noé ! Element of crime est néanmoins à voir, ne serait-ce que pour apprécier ce qu'est une descente aux enfers.

 

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ET NIETZSCHE A PLEURE

Titre original : When Nietzsche wept

Film américain de Pinchas Perry (2007)

Vienne à la fin du 19ème siècle. Le docteur Josef Breuer compte parmi les pères de la psychanalyse. L'écrivain Lou Andreas-Salomé lui demande d'accepter de rencontrer un certain Friedrich Nietzsche. Alors totalement méconnu du grand public, le futur Philosophe au marteau traverse une grave crise identitaire et existentielle. Breuer accepte d'aider Nietzsche à lutter contre ses angoisses doublées d'une profonde mélancolie. Nietzsche s'avère être un cas d'une complexité extrême. Aussi, le docteur applique-t-il une curieuse méthode en se laissant analyser par le philosophe qu'il croit guérir ainsi. Les rôles s'inversent bientôt. Le médecin est confronté à ses propres fractures et se mue progressivement en patient...

Issu du livre éponyme du psychothérapeute Irvin Yalom, Perry livre ici une très libre évocation de la relation entre Salomé et un Nietzsche amoureux transi et faible. De cette œuvre, l'apôtre du surhomme ne sort pas grandi. Dénué de tout charisme, indécis, craintif, nu de toute volonté, encore moins de puissance. Voilà de quelle manière le philosophe est-il perçu par le réalisateur et l'écrivain qui exigent le crépuscule de l'idole. Il est certain qu'on ne peut nier l'esprit torturé du philosophe mais il y a un fossé que l'écrivain et le cinéaste franchissent allégrement. On devine que Nietzsche n'est pas leur penseur de référence. C'est dommage tant l'intrigue semblait passionnante. Notons quand même la performance du jeu des acteurs. Yalom et Perry, humains, trop humains ?

 

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HOMME REGARDANT AU SUD-EST

Titre original : Hombre mirando al sudeste

Film argentin d'Eliseo Subiela (1987)

Le docteur Julio Denis est psychiatre et chef de service dans un hôpital neuropsychiatrique. Séparé de sa femme, il ne voit ses deux enfants qu'à de trop rares occasions. Denis se définirait lui-même comme rationaliste et désabusé tant il a vu passer de pathologies diverses dans ses couloirs. Mais arrive un jour Rantès, un homme qui débarque presque d'une d'autre planète puisque celui-ci se dit descendre d'un vaisseau spatial pour déchiffrer l'ensemble des mécanismes offrant à l'être humain la capacité de ressentir des émotions. Un fou simulateur bien évidemment, pense le médecin ! Mais le résultat des premiers tests pratiqués s'avère surprenant. Les empreintes digitales de Rantès ont des caractéristiques inconnues et il est doté d'une intelligence supérieure. Pour la première fois depuis longtemps, le cas atypique de Rantès pique la curiosité du médecin. Pendant d'interminables heures, Rantès se tient immobile dans le jardin, fixant la direction du sud-est...

Très intéressante réflexion sur la folie et la foi analysées à l'angle de la médecine par le truchement d'un psychiatre analysant son malade. L'astuce de Subiela est d'en offrir plus au spectateur qu'au psychiatre toujours absent lors des manifestations paranormales développées par Rantès. Aussi, le cinéaste incorpore-t-il des éléments fantastiques dans son intrigue dramatique. Rantès symbolise-t-il une figure christique ? Charitable, il fait preuve d'écoute, recouvre chaudement les patients transis de froid et alimente les affamés. L'origine mystérieuse du patient est également préservée en même temps qu'il se dit être investi d'une mission et connaîtra un funeste destin. C'est plus que réussi ! Mais c'est lent également !

 

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ZELIG

Film américain de Woody Allen (1983)

Les années 1920. Leonard Zelig a une singulière particularité : il est un homme-caméléon et possède la faculté de transformer son apparence et sa personnalité en fonction des interlocuteurs avec lesquels il se trouve. Le mimétisme physique se double d'un mimétisme mental. Aussi, grossit-il en présence d'un obèse ou son teint se fonce-t-il lorsqu'il se trouve en compagnie d'un noir. Aux côtés de médecins, il indique avoir collaboré avec Freud à Vienne et est capable de débiter le jargon lexical de la profession dans un discours intelligible. Une métamorphose le conduit à se faire arrêter et conduire à l'hôpital. Sans succès, le corps médical cherche à percer le mystère jusqu'à ce que le docteur Eudora Fletcher s'intéresse de très près au cas Zelig qu'elle parvient à soigner en lui faisant supporter sa judaïté et admettre son mal d'amour. Mais Ruth, sœur cupide de Zelig, l'enlève bientôt et le promène tel un phénomène de foire à travers tous les Etats-Unis. De nouvelles péripéties l'amènent dans le Reich hitlérien dans lequel il se mue en véritable national-socialiste parmi les plus hauts dirigeants du régime...

Il y a à prendre et à laisser dans la filmographie déjantée d'Allen. Le présent film, tourné à la façon d'un documentaire, compte parmi ses plus originaux, réussis et moins connus. Allen mélange allégrement interviews de pontes de la psychologie et des documents historiques trafiqués avec brio pour y incorporer Zelig, personnage parfaitement fictif bien entendu. Le réalisateur aborde dans ce faux film biographique deux thèmes chers à la psychanalyse : la démultiplication schizophrène des personnalités et la peur paralysante du rejet amoureux. De même, le film contient un thème plus personnel et qui transparaît en filigrane dans bon nombre de réalisations du cinéaste : le Moi juif d'Allen qui a toujours déterminé son Surmoi et son Ça. Il y aurait de nombreuses autres choses à dire au sujet de ce petit bijou mais le mieux est, bien évidemment, de le découvrir.

Virgile / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

20/02/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Littérature russe

Il est un fait évident que la littérature russe compte parmi le fleuron des arts littéraires du Vieux continent, au sein duquel le 19ème siècle fait figure d'âge d'or. Jugeons-en plutôt à la lecture de l'école romantique d'Alexandre Pouchkine, Nicolas Gogol, Ivan Tourgueniev, Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï ou Anton Tchekhov ! Avec moins de faste, le début du 20ème siècle poursuit un certain classicisme russe dont Maxime Gorki constitue la figure de proue. L'avènement du bolchévisme au pays du Grand Ours marque un coup d'arrêt dans la magnificence de la littérature russe, tant il est vrai que si le génie personnel de tout écrivain est la condition première à la réalisation d'un chef-d'œuvre, il est des climats politiques qui compliquent la tâche, voire la rendent impossible. Notons tout de même les œuvres de Boris Pasternak, Mikhaïl Boulgakov et Mikhaïl Cholokhov. Ces listes ne sont, bien entendu, pas exhaustives. Et comment pourrions-nous évoquer les lettres russes sans évoquer le caractère plus fiévreux des ouvrages d'Alexandre Soljenitsyne, bien sûr, dissident politiquement incorrect qui renvoie dos à dos le communisme et le capitalisme, mais également les théoriciens de l'anarchisme Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine ? Et plus proche de nous, l'inclassable écrivain franco-russe, fondateur du parti national-bolchévique, Edouard Limonov. Si comme toutes les littératures nationales, les lettres moscovite et saint-pétersbourgeoise furent très influencées par la littérature occidentale, plus particulièrement française, elles n'en conservent pas moins des aspects particuliers. Plus que tout autre, la littérature russe est certainement déterminée géographiquement et psychologiquement par l'âme de sa Nation, dont la construction identitaire est marquée par la violence des soubresauts de son Histoire récente. Le lecteur profane en Histoire russe pourrait rapidement se heurter à une littérature absconse qui lui ferait manquer la dimension charnelle de l'œuvre. Littérature pessimiste, voire nihiliste, dans laquelle les cicatrices et fractures morales de l'individu constituent des aliénations, littérature dense faisant figurer de nombreux protagonistes, acteurs d'une intrigue diffuse et compliquée, la littérature russe est très difficilement transposable sur une pellicule. Il est d'ailleurs à noter que ce ne sont pas des cinéastes russes qui s'attaquèrent aux monuments littéraires de leur patrie éternelle. Adapter, c'est trahir dit-on ! Cela vaut certainement encore plus pour Dostoïevski et Tolstoï ! Aussi, qui est exégète de ces œuvres littéraires, dont la force et la beauté demeurent un apport incommensurable à l'identité européenne, sera déçu des films présentés. Pour les autres, il s'agira d'une formidable découverte.

 

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ANNA KARENINE

Film américain de Clarence Brown (1935)

La Russie tsariste dans la seconde moitié du 19ème siècle. Anna Karénine est l'épouse d'un sombre et despotique noble, membre du gouvernement. Prisonnière d'un mariage de raison, l'épouse délaissée n'a jamais vraiment manifesté de sentiment amoureux pour son mari, à la différence de son jeune garçon Sergeï qui constitue son seul rayon de soleil. L'amour qu'elle porte à son enfant ne lui suffit néanmoins pas. Sa vie faite de convenances bourgeoises et de respectabilité sociale l'ennuie terriblement. Aussi, lors d'un voyage à Moscou, succombe-t-elle aux avances du colonel Comte Vronsky, jeune cavalier impétueux. Vronsky ne tarde pas à suivre Anna à Saint-Pétersbourg. L'idylle adultère est bientôt découverte et provoque un scandale. Anna est chassée de la maison sans possibilité de revoir son enfant. Elle va tout perdre, d'autant plus que si le Comte est un fougueux prétendant, sa véritable maîtresse est l'armée du Tsar...

Fait rare ! Greta Garbo interprètera à deux reprises l'héroïne du roman éponyme de Tolstoï, après une première adaptation muette d'Edmund Goulding sept années plus tôt. La présente adaptation de Brown est soignée mais la retranscription hollywoodienne de la Russie tsariste a un côté "image d'Epinal" très décevant. On n'y croit guère ! On ne peut que se rendre compte qu'adapter à l'écran la richesse d'une œuvre dense de plusieurs centaines de pages est une gageure. Egalement, peut-être la volonté du réalisateur était-elle justement de gommer le caractère russe de l'œuvre de Tolstoï afin de délivrer une vision plus universelle de cet amour interdit. A cet égard, la mise en scène est impeccable, de même que les décors et les costumes. Garbo et Fredric March ont un jeu impeccable.

 

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LE DOCTEUR JIVAGO

Titre original : Docteur Zhivago

Film américain de David Lean (1965)

Moscou en 1914, peu avant que la Première Guerre mondiale n'achemine la Russie tout droit vers la Révolution bolchévique. Le docteur Youri Jivago est un médecin idéaliste dont la véritable passion demeure la poésie. Jivago mène une vie paisible auprès de son épouse Tonya et leur fils Sacha, que vient bientôt bousculer Lara, fiancée à un activiste révolutionnaire, dont le médecin tombe immédiatement amoureux. Lorsqu'éclate la guerre, Jivago est enrôlé malgré lui dans l'armée russe et opère sans relâche les blessés sur le front. Sa route croise de nouveau celle de Lara devenue infirmière. D'un commun accord, ils se refusent mutuellement cette histoire sans lendemain. Après la Révolution d'octobre 1917, la vie devient précaire dans la capitale moscovite. Jivago se réfugie dans sa propriété de l'Oural avec sa famille afin d'échapper à la faim, au froid et à une terrible épidémie de typhus qui ravage le pays...

Film librement inspiré du roman éponyme de Pasternak et là aussi, un pavé de plusieurs centaines de pages à porter à l'écran. Lean s'en sort à merveille au cours de ces trois heures-et-demi, en retranscrivant magnifiquement l'épopée de ce jeune médecin en quête de vérité dans le tumulte de l'aube du vingtième siècle. Aussi, à la différence du livre, le film est-il recentré sur les protagonistes principaux. Pour que celui-ci soit à la hauteur, les producteurs y ont mis les moyens et ne se sont pas montrés avares en dépenses ! Le film, longtemps censuré au pays des Soviets, reprend bien évidemment avec la plus grande fidélité la critique du régime bolchévique par Pasternak. Ce qui n'est pas très surprenant non plus, concernant une production américaine en pleine période de guerre froide. Omar Sharif est convaincant. Une fresque grandiose qui a quand même un peu vieilli.

 

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LE JOUEUR

Film franco-italien de Claude Autant-Lara (1958)

En 1867, Le général Comte russe Alexandre Vladimir Zagorianski prend du bon temps avec sa famille à Baden-Baden en attendant le décès de sa riche tante Antonina dont il espère l'héritage prochain. Le général est accompagné d'Alexeï Ivanovich, précepteur des enfants. L'oisiveté à laquelle la vie du général est toute dévouée le pousse à s'abandonner dans les bras de Blanche, habile intrigante. Quant à sa fille Pauline, elle est la maîtresse du marquis des Grieux, un riche aristocrate français qui entretient toute la famille du général tant qu'Antonia n'a pas expiré. Et la tante ne semble guère pressée de trépasser. Certes en fauteuil roulant, elle rend visite à son général de neveu en Allemagne. Ivanovich, qui avait prévu de retourner à Moscou après qu'il se soit fait éconduire par Pauline, change ses plans à l'arrivée de la riche tante qui le prend à son service. Antonia épouse le démon du jeu et a tôt fait de dilapider la fortune qui faisait tant l'espoir de Zagorianski...

Autant-Lara ne tire pas son meilleur film de sa libre adaptation du roman éponyme de Dostoïevski. Loin de là... Et Liselotte Pulver, Gérard Philipe et Bernard Blier ne sont pas au mieux de leur forme. Certes, Dostoïevski n'est pas l'auteur dont les personnages sont les plus simples à camper... Le film d'Autant-Lara est plus proche du Vaudeville que de la restitution de l'hédonisme russe en Allemagne. Néanmoins, cette fantasque description de l'univers du jeu au 19ème siècle, parfois trop caricaturale et mièvre, revêt des caractères plaisants bien rendus par les décors et l'atmosphère des villes d'eaux du duché de Bade. A réserver aux inconditionnels du réalisateur de La Traversée de Paris.

 

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LOLITA

Film anglais de Stanley Kubrick (1962)

C'est l'été dans la petite ville de Ramslade dans le New Hampshire. Humbert Humbert est un séduisant professeur de littérature française récemment divorcé qui cherche une chambre à louer dans la ville. C'est dans la demeure de Charlotte Haze, veuve érudite en mal d'amour, qu'il trouvera son bonheur, surtout après avoir entraperçu Dolorès, quatorze ans, surnommée Lolita, la charmante fille de Charlotte. La propriétaire essaye par tous les moyens de s'attirer les faveurs du professeur bien plus tenté par le charme de la juvénile Lolita. Afin de pouvoir continuer à demeurer chez les Haze à l'issue de sa location, et ainsi à proximité de l'adolescente , Humbert n'hésite pas une seconde et épouse la mère. Le bonheur marial est de courte durée. Charlotte ne tarde pas à démasquer les véritables intentions de son nouveau mari...

Réalisation très librement inspirée du roman éponyme de Vladimir Nabokov qui ne fit pas l'unanimité. Certains allèrent jusqu'à hurler à la trahison de l'œuvre du moins russe des écrivains russes, dont la famille s'exila après la Révolution d'octobre 1917. Il est vrai que le film de Kubrick, qui n'a pourtant jamais craint d'érotiser son œuvre, contient une sensualité moindre que le roman. Il est vrai aussi que la censure exerçait encore de nombreuses contraintes à l'orée de la décennie 1960. Kubrick avait d'ailleurs déclaré, après avoir dû couper plusieurs scènes, qu'il aurait préféré ne pas tourner cette adaptation critique de la libéralisation sexuelle outre-Atlantique. La jeune Sue Lyon est merveilleuse, de même que James Manson. Il est difficile de juger si Lolita figure parmi les meilleurs Kubrick. Mais ça reste du grand Kubrick !

 

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LES POSSEDES

Film français d'Andrzej Wajda (1987)

Vers 1870, dans une ville de province de l'Empire russe, un group d'activistes révolutionnaires tente de déstabiliser la Sainte-Russie. Aux réunions, grèves et diffusions de tracts, succède bientôt l'action clandestine. Conduits par l'exalté fils d'un professeur humaniste, Pierre Verkhovenski, la cellule nihiliste confie la direction du mouvement à Nicolas Stavroguine, de condition aristocrate, mais cynique et désabusé. Fanatique et charismatique, Stavroguine exerce un pouvoir sans pitié sur le groupe. Aussi, ordonne-t-il l'exécution de Chatov, ouvrier honnête qui manifestait ses distances avec la bande au sein de laquelle les tensions s'exacerbent. Verkhovenski intrigue afin que Kirilov, un athée mystique, endosse le crime. Kirilov est contraint au suicide...

Au risque de se répéter, une nouvelle fois, le film est inférieur au roman, bien que la présente réalisation de Wajda conserve un intérêt majeur et de splendides images. Le fond de l'intrigue est survolé et perd, ainsi, en intensité, au regard des centaines de pages de l'œuvre de Dostoïevski, mais comment pourrait-il en être autrement ? Si Omar Sharif incarne, de nouveau et de manière satisfaisante, un héros de la littérature russe, les personnages du film pourront être perçus comme excessifs à l'exception de Sjatov, révolutionnaire qui garde raison plus que les autres. Wajda semble assez peu à l'aise dans sa représentation de l'esprit révolutionnaire qu'il apparente trop vulgairement à une soif de violence gratuite. A voir quand même !

 

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LE PREMIER CERCLE

Titre original : The First circle

Film américain d'Aleksander Ford (1972)

En 1949, un jeune diplomate découvre, à la lecture d'un dossier, l'arrestation imminente d'un grand médecin. Le diplomate prend la décision de prévenir anonymement le futur embastillé, ne se doutant que des oreilles mal intentionnées enregistrent la conversation téléphonique. La mise sur écoute n'est pas encore jugée suffisamment au point par les services secrets. Nombre de savants s'ingénient ainsi à perfectionner le système dans une charachka, laboratoire de travail forcé, de la banlieue moscovite. L'un des ingénieurs, conscient que l'écoute téléphonique est une arme coercitive précieuse pour les services secrets, entreprend de détruire sa création perfectionnée. Ce sabotage n'a d'autre issue que sa déportation en Sibérie. De même pour le diplomate bientôt identifié qui avait tenté de sauver la liberté du médecin. Parmi tout l'appareil répressif communiste, les laboratoires dans lesquels sont mis au point les armes de répression massive constituent le premier cercle de l'Enfer stalinien.

Il est surprenant que ce soit le cinéaste polonais rouge Ford qui se soit porté volontaire pour adapter à l'écran un roman de Soljenitsyne... Certainement revenu de ses illusions sur la nature du régime stalinien, Ford livre un plaidoyer en faveur de la liberté et de la dignité humaines. Soucieux d'une recherche esthétique, celle-ci n'est pourtant pas toujours réussie mais livre des passages intéressants que magnifie le noir et blanc. Le film est malheureusement tombé dans les oubliettes du Septième art. Quant au titre du récit éponyme et largement autobiographique de Soljenitsyne, il fait référence aux neufs cercles de l'Enfer de la Divine comédie de Dante Alighieri.

 

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UN DIEU REBELLE

Titre original : Es ist nicht leicht ein Gott zu sein

Film germano-franco-russe de Peter Fleischmann (1989)

La Terre dans un futur loin de plusieurs siècles. Les Terriens sont parvenus à une parfaite maîtrise de leurs émotions afin de vivre dans une paix perpétuelle. A des fins d'étude, une équipe de chercheurs est envoyée en observation d'une autre civilisation humaine sur une lointaine planète. Afin de ne pas dévoiler leur présence, seul Richard est choisi parmi les siens pour aller à la rencontre des habitants. Un seul impératif guide son action : la non-ingérence dans les affaires autochtones. Le temps passe et Richard ne donne plus aucun signe de vie au reste de l'équipage demeuré dans le vaisseau spatial. Inquiet, Alan fait à son tour le voyage vers la planète semblable à la Terre mais sur laquelle les mœurs des habitants, brutales et cruelles, et la technologie accusent plusieurs siècles de retard...

Délaissons quelque peu l'univers de la littérature classique russe pour nous intéresser à un chef-d'œuvre méconnu de la littérature de science-fiction. Le présent film est une adaptation du roman Il est difficile d'être un Dieu des frères Arcadi et Boris Strougatski et est supérieur à la seconde adaptation éponyme d'Alexeï Guerman. Le présent film ne manque pas d'être subversif et peut être considéré comme une vive critique du soviétisme et, dans une perspective plus large, de la barbarie de la soumission à autrui qu'exerce la violence. La mise en scène est néanmoins faible, les cadrages serrés curieux au regard de l'immensité du décor et les effets spéciaux peu travaillés. Et pourtant ! Voilà un petit bijou que les passionnés de science-fiction considéreront comme culte. Les plus rationnels des spectateurs pourraient, quant à eux, s'endormir longtemps avant la fin. Tourné au Tadjikistan pour les décors naturels, il offre, en outre, de splendides paysages.

Virgile / C.N.C.

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13/02/2016

7 films à voir ou à revoir sur le Huis clos

Le huis clos est un sous-genre du cinéma qui n'est pas à négliger. Inspiré de l'art théâtral classique, le huis clos embrasse l'ensemble des genres cinématographiques, du film sentimental au film d'horreur, en passant par la comédie, le thriller ou la science-fiction. On peut le définir comme un exercice de style imposant que la totalité ou l'immense majorité de l'intrigue tienne dans une même unité de lieu, de temps et d'action. Le huis clos présente également l'avantage d'être un cinéma économe qui évite de somptueuses dépenses de multiplicité des grands espaces filmés et peut se décliner à toute échelle si l'on ne craint pas d'épouser une définition plus élargie. Aussi, un salon, une forêt, un immeuble, une automobile, une cabane, une fusée, une tranchée, un ascenseur ou même... un cercueil peuvent-ils devenir des personnages à part entière. Econome, donc très rapidement adopté par nombre de réalisateurs et producteurs qui, s'ils sont avares de leurs dépenses, ne le sont nullement en astuces scénaristiques et techniques pour que la facilité de l'unité de lieu ne se transforme pas en un cinéma ennuyeux pour qui sait maintenir un certain tempo filmique dans un espace fermé. Le huis clos possède surtout l'avantage de faire se concentrer l'attention et le regard du spectateur sur des personnages sublimant les drames de la vie, tant il est vrai que ceux-ci ne se jouent que rarement sur la place publique. Ce sous-genre ne cesse d'être réinventé par une nouvelle génération de cinéastes qui voient, à cet égard, Alfred Hitchcock ou Roman Polanski comme leurs maîtres.

 

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A UNE HEURE INCERTAINE

Titre original : A huma hora incerta

Film portugais de Carlos Saboga (2015)

L'année 1942, au Portugal sous António de Oliveira Salazar. Boris et Laura sont deux réfugiés Français arrêtés après un contrôle. L'inspecteur de la police politique Vargas ne tarde pas à succomber au charme de la jolie Laura et prend la décision de cacher les réfugiés dans sa demeure, à l'insu de sa famille et de la bonne Deolinda, et en contradiction totale avec la nature de sa fonction d'inspecteur. Le grand hôtel dans lequel il vit est désert. Seules sa femme gravement malade et végétative et leur fille Ilda, dont la beauté n'a d'égale que son espièglerie, occupent les lieux. La jeune fille nourrit des sentiments étranges à l'égard de son père. L'amour incestueux n'est pas loin... De la même manière, les Français, qui entretiennent également une curieuse relation entre liberté et jalousie. La jeune fille, prise d'une terrible jalousie, ressent très vite la présence d'étrangers dans le complexe. Jasmin, le collègue de Vargas devine aussi que ce dernier n'est pas étranger à l'évaporation des deux Français...

Saboga livre un huis clos très oppressant qui a pour cadre ce grand hôtel désaffecté, qui n'est pas sans rappeler le Shining de Stanley Kubrick. Le réalisateur maîtrise remarquablement l'utilisation du clair-obscur magnifié par un décor très fantomatique avec ses pièces inoccupées dont les meubles sont intégralement recouverts de draps blancs. La petite Ilda demeure le seul être de vitalité dans cet univers feutré et évoluant au ralenti qui semble hors du temps. Ilda ambitionne de remplacer, auprès de son géniteur, sa mère inerte dans son grand lit et comme endormie dans un sommeil éternel. Tout aussi mystérieux sont les réfugiés dont on ne sait s'ils sont frères et sœurs et, ainsi, incestueux. Le film n'en indique guère plus mais on devine leur judaïté qui détermine leur fuite de France. L'hôtel hors du temps constitue une métaphore du Portugal de la première moitié de la décennie 1940. Un pays isolé de l'Histoire en marche que Salazar a mis à l'abri des tumultes de la guerre et qui fut une terre d'exil pour des milliers de réfugiés. C'est bien fait mais un peu court.

 

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LE BATEAU PHARE

Titre original : The Lightship

Film américain de Jerzy Skolimowski (1985)

1955, la capitaine Miller est à la tête du bateau phare Hatteras mouillant au large des côtes de la Virginie. Lors de sa carrière militaire chez les Marines, le patronyme germanique du capitaine n'a jamais manqué d'attirer sur lui la méfiance de sa hiérarchie. Miller est surtout suspecté d'avoir abandonné ses hommes au feu durant une mission. La mauvaise réputation qui le poursuit le fait croupir sur le Hatteras. Son fils, Alex, qu'il ne voit presque plus, est arrêté après une bagarre dans un bar et ramené à son père par la police militaire afin que son engagement sur le navire lui fasse éviter la maison de correction. Trois nouveaux venus sont recueillis quelques jours plus tard alors qu'ils dérivaient à bord d'un canot. Très rapidement, l'équipage se rend compte que ce sont des fuyards recherchés par la police. Les gangsters prennent les marins en otage...

Contraint de s'exiler du régime communiste au milieu des années 1960, la présente œuvre est le premier film américain du réalisateur polonais Skolimowski qui n'en est pas à son coup d'essai dans sa riche filmographie. Aussi, la réalisation révèle-t-elle la parfaite maîtrise du cinéaste. Le scénario paraîtra convenu, "à l'américaine" pourrait-on dire. Mais Skolimowski applique sa patte européenne et livre un film en huis clos émouvant faisant s'entremêler deux conflits psychologiques. Celui entre le capitaine solitaire et les malfrats bien évidemment, mais surtout celui entre ce même capitaine et son délinquant de fils désinvolte en rupture avec la figure paternelle. Très beau film !

 

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CUISINE ET DÉPENDANCES

Film français de Philippe Muyl (1992)

Respectables bourgeois parisiens, Jacques et Martine s'apprêtent à recevoir deux convives ce soir. Cela fait dix ans qu'ils ne se seront pas revus et les retrouvailles sont déterminées par la réussite des uns et la banalité quotidienne des autres. La star de la soirée est incontestablement l'ex-petit ami de Martine devenu une vedette que se disputent les médias. Il viendra accompagné de son épouse Charlotte, talentueuse journaliste autocentrée sur sa carrière. Jacques et Martine espèrent la plus grande réussite de la soirée et ont mis les petits plats dans les grands. Mais les invités accusent deux heures de retard, ce qui a le don de faire péter les plombs de Martine. D'autant plus que certains ont le chic pour se greffer à une soirée sans y être invités. Ainsi de Georges, copain de Jacques, parfaitement misanthrope, antipathique et râleur. Ainsi également du frère de Martine, Fred, gentil mais fauché et très envahissant puisqu'il squatte l'appartement depuis des mois. Et Fred a surtout pour petite amie une certaine Marylin au décolleté ravageur. La soirée ne débute pas sous les meilleurs auspices. Et si, en plus, le plat est trop salé...

Film issu d'une pièce de théâtre écrite par Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui qui fut un grand succès et dont l'adaptation est souvent drôle. On peut d'ailleurs parler de théâtre filmé. Comme l'indique le titre, l'intrigue se passe dans intégralement dans la cuisine. Aussi, ne voit-on jamais certains invités, tels la vedette et Marylin, ce qui renforce le suspense. Dépeints de la sorte, on attend que cela et pas seulement pour la tenue vestimentaire de Marylin ! La truculence des dialogues fait mouche et offre un menu complet et raffiné de basses veulerie et de flagornerie mielleuse qui moquent ces convenances petites-bourgeoises de bienséance. Tout est suggéré en nuances et on mesure les non-dits accumulés tout au long de ces années qui masquent des fêlures enfouies prêtes à jaillir ce soir. Tous sont des médiocres bien trop occupés à scruter l'insignifiance de l'autre. Jean-Pierre Darroussin est exquis en looser. On peut ne pas aimer Bacri et Jaoui mais difficilement contester qu'ils sont de bons acteurs, au jeu certes limité. Bacri est jouissif en peau de vache qui n'a pas la langue dans sa poche et est la parole qui délivre toutes les frustrations. On voudrait tous être à sa place ce soir-là et dégueuler les mêmes vacheries. Parfait pour se détendre et se moquer !

 

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FURTIVOS

Film espagnol de José Luis Borau et Manuel Guttiérez Aragón (1975)

Angel est un braconnier taciturne qui vit avec Martina, sa mère tyrannique dans une ferme rustique au cœur de la forêt à proximité de Ségovie. Il occupe la curieuse profession d'alimañero, chargé d'abattre loups et autres prédateurs afin de protéger les cerfs de la réserve et en profite également pour braconner et revendre viande et peaux des animaux de la forêt. Milagros, une jeune femme, en fuite d'une maison de redressement, séduit Angel et le suit dans la ferme. La jeune fugitive est, en réalité, la petite amie d'El Cuqui, délinquant notoire des environs. L'arrivée de Santiago, gouverneur allaité au même sein qu'Angel, perturbe encore un peu plus les habitudes des lieux. Entouré de riches amis, il s'accorde une partie de chasse au chevreuil et cerf. El Cuqui, lui, est bien décidé à retrouver la trace de sa petite amie dont l'arrivée dans la ferme met Martina dans une fureur noire. Angel est bien décidé à conserver son amoureuse auprès de lui. Le drame sourd de la forêt...

Film tout simplement extraordinaire dans lequel la mort animale constitue le prélude d'un drame dont l'intensité monte crescendo tout au long du film. Une mère despotique, gardienne jalouse de la solitude de son fils, qui manifeste le furieux désir d'entraver toute liberté à celui-ci. La ferme délabrée, au sein d'une forêt humide et asphyxiante, ne comporte qu'un seul lit. Aussi, devine-t-on l'ascendant incestueux que la mère exerce sur son fils. Sorti deux mois avant la mort du général Francisco Franco, certains ont pu y voir une critique du régime en place par le truchement du gouverneur, aussi paternaliste que clair dans ses annonces de pouvoir coercitif qu'il menace d'appliquer à tout moment si ses desiderata se voyaient contrariés. Il est certain que la censure causa de nombreux problèmes aux réalisateurs.

 

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KEY LARGO

Film américain de John Huston (1948)

Le major Frank McCloud, ancien officier de la Seconde Guerre mondiale terminée depuis peu, arrive sur la petite île de Key Largo, en Floride, pour visiter James Temple dans l'hôtel vétuste qu'il dirige. Temple est le père de son ami et subalterne, George, tué dans les combats en Italie qui laissent Nora veuve. L'ancien soldat aspire à un repos loin du tumulte et des atrocités de la guerre. L'endroit est occupé par des hommes qui se révèlent bientôt être des gangsters dont Johnny Rocco est la tête pensante et patientant là jusqu'à une prochaine transaction de fausse monnaie. McCloud ne trouve plus la force de s'opposer aux gangsters même lorsque ceux-ci s'en prennent à la jeune veuve. Les plans de Rocco changent lorsqu'un ouragan isole complètement l'hôtel. Les malfrats tentent de fuir à Cuba à l'aide d'un bateau que McCloud se voit obligé de piloter. Rocco estime le major trop lâche pour tenter quoique que ce soit...

Voilà un scénario qui, de prime abord, laisserait plutôt indifférent. C'est un tort ! Key Largo est un huis clos magistralement mené par Huston et sublimé par deux monstres sacrés du Septième art en les personnes de Humphrey Bogart et Lauren Bacall, mythique couple à la ville comme à l'écran. Edward G. Robinson est également très à son aise dans l'un de ses derniers grands rôles. La tension nerveuse est somptueusement palpable et fait se souvenir qu'Alfred Hitchcock n'a jamais détenu le monopole du film noir. Les dialogues sont d'une violence froide inouïe. Œuvre issue de la pièce de théâtre éponyme de Maxwell Anderson dont la réalisation peut paraître un peu trop théâtrale. Mais ne faisons pas la fine bouche !

 

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PIONEER

Titre original : Pionér

Film norvégo-suédo-germano-français d'Erik Skjoldbjærg (2013)

Au début des années 1980, en Norvège, la découverte d'un gigantesque gisement de pétrole dans les profondeurs des fonds marins marque le début de l'exploitation off-shore de la Mer du Nord. L'Etat norvégien entame l'extraction de l'hydrocarbure avec la collaboration des Etats-Unis. Le projet commun, porteur d'enjeux économiques énormes, n'exclut nullement la plus grande méfiance entre les deux Etats. Petter et son frère Knut font partie des plongeurs envoyés dans les profondeurs pour assurer la périlleuse mission de la mise en place d'un pipeline par 500 mètres de profondeur. Lors de l'une de ces descente dans les abysses, un accident mortel aussi mystérieux qu'inexplicable survient à l'un des plongeurs norvégiens. Son frère et collègue de descente estime avoir sa part de responsabilité dans l'accident. Il ne tarde pas à découvrir que ses employeurs ne sont pas exempts de reproches et s'affairent à maquiller certaines circonstances du drame...

Film librement inspiré d'un scandale énorme en Norvège qui contraint le gouvernement à proférer des excuses et dédommager les victimes-cobayes après que l'affaire soit remontée jusqu'à la Cour européenne des Droits de l'Homme. Le tout sur fond de raison d'Etat et de rivalité américano-norvégienne. Pioneer est une réalisation à l'atmosphère oppressante et anxiogène qui invite à une plongée, c'est le cas de le dire, dans le quotidien de ces ingénieurs de l'extrême. Thriller subaquatique efficace bien qu'il peine à maintenir la même intensité tout au long de la centaine de minutes, plus particulièrement après la révélation de la responsabilité étatique. Curieusement, la partie en immersion, véritable prouesse cinématographique tournée en milieu naturel, est plus réussie que la phase policière. Film intéressant mais claustrophobes et hydrophobes, abstention !

 

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ROOM 304

Titre original : Værelse 304

Film croato-danois de Birgitte Stærmose (2011)

A Copenhague, dans un luxueux hôtel. Un coup de feu est tiré. Trois jours durant, les vies de plusieurs personnes se croisent intentionnellement ou accidentellement. Toutes ont pour points communs fêlures, solitude, deuil et frustrations. Teresa est une hôtesse au bord du désespoir en ne parvenant pas à trouver de partenaire sexuel décent. Le blanchisseur Agim est, lui, un immigré kosovar, obsédé par la vengeance après le viol passé de sa femme. Il abandonne un pistolet que récupère une femme de ménage philippine avant de le remettre à Martin, le portier. Quant à Kasper le directeur, il entretient une relation avec Nina la réceptionniste... De nombreux autres personnages tout aussi farfelus compètent le tableau. Tout ce petit monde se rencontre et se dévoile dans l'intimité des chambres. La cause de la présence du pistolet et son cheminement de main en main demeurent plus flous et indécis qu'il n'y paraît...

Room 304, c'est un peu un Cluedo sans victime ou alors avec que des victimes. Ce film à tiroirs est sympathique mais manque pourtant cruellement d'audace scénaristique. Les personnages sont nombreux mais manquent singulièrement de profondeur malgré une belle palette d'individus paumés qui accentuent l'action principale par une forte dimension émotionnelle. Néanmoins, la trame psychologique se met en place progressivement, prend le pas sur l'action, s'essouffle et fait mouche grâce au dénouement final. La réalisation de la danoise n'est pas dénuée d'esthétisme, dans ses tons bleus et gris, et est encourageante pour un premier long-métrage. Le film ne connut qu'une diffusion en festivals en France et c'est bien dommage !

Virgile / C.N.C.

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10/02/2016

Chronique manga: L’Attaque des Titans (Shingeki no Kyojin)

Chronique manga : L’Attaque des Titans (Shingeki no Kyojin)

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Dans l’émission N° 206 de Méridien Zéro dénommée « Que nous apprennent les séries américaines », les intervenants expliquaient en quoi les séries étaient un miroir de l’époque et de la société qui les a fabriqués. Si Games of Throne ou Breaking Bad ont eu un impact certain en Occident, les séries américaines sont pas les seules à être très regardées. Le public n’est certes pas exactement le même, mais les animés japonais sont très vus (pour le meilleur et souvent le pire). Tirée d’un manga d’Hajime Isayama, la première saison de L’Attaque des Titans a fait l’exploit de cartonner en Occident et dans l’Asie Orientale, il y a deux ans. L’occasion d’y jeter un coup d’œil pour voir ce qu’elle nous apprend et si elle mérite de s’y attarder.

Dans un passé alternatif, des êtres gigantesques, les Titans, sont apparus de nulle part. Ressemblants à des parodies d’êtres humains (nus, sans sexe, aux visages étranges), ces géants quasi invincibles ont presque dévoré toute l’humanité. L’histoire débute 107 ans après cet événement, plus précisément en 845, quelque part en Europe Centrale. Le restant des Hommes vit en autarcie dans un immense territoire bordé par trois murailles géantes concentriques. C’est une véritable société qui s’est reconstruite derrière eux, rappelant l’Europe et plus particulièrement l’Allemagne (on le voit aux noms et aux choix architecturaux). La technique y a évolué à un rythme différent de celui que nous connaissons. Ainsi, les Européens maîtrisent déjà la poudre et utilisent des harnais couplés à des propulseurs au gaz pour atteindre la nuque des Titans (leur seul point faible). Cet univers original ne manque pas de cohérence grâce à un foisonnement de détails délivrés dans les (courtes) entractes ou au sein de l’intrigue elle-même.

Venons-en à celle-ci justement. Nous suivons Eren Jäger, Mikasa Ackerman et Armin Arlelt, tous trois âgés de 13 ans au début du récit. Leurs vies se voient chamboulées lorsque l’impensable se produit devant leurs yeux; un Titan d’une taille colossale surplombant le mur Maria, défonce la porte principale, laissant la horde de ses semblables envahir la ville. Les humains sont obligés de fuir perdant de nombreuses vies et un tiers de leur territoire. Profondément marqués par le massacre auquel ils ont assisté, nos trois protagonistes décident d’intégrer l’armée. Au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, ils seront confrontés aux horreurs de la guerre, feront la rencontre de nombreuses fortes individualités et lèveront le voile sur une partie des mystères de leur monde. Ces trois héros ont la particularité de réagir par rapport aux événements en adoptant chacun une attitude qui leur est propre : la haine totale, l’apathie et la peur. Les personnages secondaires n’en sont pas moins intéressants et volent même la vedette à nos acolytes principaux, on pense au charismatique capitaine Levi.

Si certains mangas adapté en animés sont connus pour leur rythme mal dosée (1), ce n’est pas le cas de L’Attaque des Titans. Il alterne avec dextérité les fulgurances épiques, rebondissements, tragédies, etc. Il dispose, d’autre part, d’une qualité d’animation filmique : certaines scènes d’action sont véritablement à couper le souffle et on admire parfois les arrières plans des villes. La bande son quant à elle est l’une des meilleures créées pour une série d’animation. Entre ses deux génériques d’ouvertures de Power Metal Symphonique (2) sur un chant mélangeant allemand et japonais, ses pièces épiques accompagnant habilement l’action, et ses morceaux plus calmes soutenant les moments de désespoir, il est difficile de faire mieux.

Bien sûr, on reconnaît derrière cette création l’imaginaire Japonais façonné par la guerre, les grandes catastrophes, l’insularité et « l’éphémérité ». Les Titans ne sont finalement que des Kaijus mélangés à des zombies; des barbares envahissant un Japon protégé jusqu’alors par une mer déchaînée. On pourrait s’arrêter là, mais Hajime Isayama a laissé une large place à l’interprétation du sens de son récit qui lui donne une portée universelle. Récemment, le lieutenant Sturm rappelait dans la première de Pavillon Noir que le succès de toutes les œuvres sur les zombies faisait oublier que c’était « NOUS » les zombies (3). Dans L’attaque des Titans, on peut voir les géants comme les monstres créés par la société actuelle. D’ailleurs, la série distille des situations qui sont un miroir de celle-ci et/ou nous font réfléchir. On peut penser par exemple à :

  • L’apathie et l’inconscience de la population avant le massacre de la ville natale d’Eren
  • Le marchand empêchant l’évacuation d’une ville parce qu’il priorise ses marchandises plutôt que ses concitoyens
  • Les aspirants essayant d’être les premiers à la formation militaire pour avoir les meilleurs postes et se la couler douce à l’arrière
  • Les conflits internes de l’armée

Il en existe plein d’autres, mais je préfère ne pas tout vous détailler afin de ne pas gâcher la découverte. Cela étant, le plus étonnant est que l’on n’est pas en face de quelque chose de totalement antimilitariste, ni pro-militariste. La guerre est ici le nécessaire sacrifice pour la survie, un élan désespéré vers un idéal supérieur de vraie liberté tout comme une monstruosité menée par des êtres imparfaits. Elle s’écarte en outre, de beaucoup de récits récents qui sont très nihilistes à vouloir être ni noirs ni blanc. Là aussi c’est très gris, mais ça ne manque pas d’horizon. Comme l’aime nous le rappeler le premier générique de fin : le monde est cruel, mais il reste tout autant magnifique. On discerne un vrai propos bien que L’Attaque des Titans soit destinée aux adolescents et aux jeunes adultes. Il est plus intelligent que beaucoup de productions étiquetées « adultes ».

Tout est parfait si on s’arrête là et que l’on attend la deuxième saison qui sortira cette année. Malheureusement, l’œuvre d’Hajime Isayama pâti de son succès. Certains dérivés du manga sont franchement ratés tels que l’adaptation en «live-action ». Le pire est la possibilité que la fin soit édulcorée afin de ne pas décevoir les aficionados comme l’a laissé entendre l’auteur. En tout cas, laissez-vous tenter par cet univers « anté-post-apocalyptique » qui nous rappellent que là où il n’y a plus de frontières, les murs se dressent.
PS : Si je ne vous ai pas parlé du manga, c’est qu’à mon sens il est en dessous de son adaptation. Le dessin est un peu grossier même si le style chaotique sied parfois à la bande dessinée.

Valentin / C.N.C.

Notes :

1) C’est surtout le cas des séries fleuves qui par manque de temps et de budget bâclent la qualité de leurs travaux

2) Tartinés à la J-Pop, je vous en conviens.

3) Constat également fait dans la BD The Walking Dead quand Rick s’écrie: “We are the Walking Dead”.

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06/02/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Collaboration

Lorsque le 30 octobre 1940, le Maréchal Philippe Pétain, peu après son entrevue avec Adolf Hitler à Montoire-sur-le-Loir, prononce son discours par lequel il fait part de sa volonté d'entrer dans la collaboration avec le Troisième Reich, certainement n'imagine-t-il pas à quel point le terme "Collaboration" va passer à la postériorité, au point de se voir bientôt gratifié d'un "C" majuscule. Près de 8% de la population française va alors s'engager, d'une manière ou d'une autre, dans la voie tracée par le vainqueur de Verdun. Si les raisons qui déterminent cet engagement sont nombreuses, l'écrivain Saint-Paulien le généralise de la sorte : "De bonne heure, une collaboration franco-allemande nous parut être une sauvegarde contre le nihilisme stalinien. Nous avons montré comment nous avons échoué, et pourquoi nous ne pouvions réussir. Du moins, en leur immense majorité, les collaborationnistes ont-ils agi sincèrement et - persuadés que le sang vaincrait l'or - de façon désintéressée." La Libération de la France, puis l'abdication du Reich, sonnent le glas des aspirations de ceux ayant plus ou moins ardemment souhaité la victoire de l'Allemagne. La Collaboration est, dès lors, perçue comme un bloc monolithique que couvre l'Epuration de sa féroce répression. L'unité véritable de la Collaboration se réalise paradoxalement dans les cellules froides et humides de la prison de Fresnes et autres maisons d'arrêt. Avant, pour beaucoup, le poteau d'exécution... Si ce n'est l'écrasement du bolchévisme, quelles aspirations communes unissaient-elles, en effet, l'action de ces collaborateurs, ou prétendus tels : Jacques Doriot, le collaborateur politique, ancien dirigeant communiste passé au National-Socialisme, Henri Fenet, le collaborateur militaire, chef de bataillon de la Division Charlemagne, Lucien Rebatet, le collaborateur littéraire et écrivain fasciste, Jean Mamy, le collaborateur artistique, cinéaste anti-maçon, Paul Ferdonnet, le collaborateur journalistique, voix de la propagande berlinoise, Eugène Schueller, le collaborateur économique, fondateur du groupe L'Oréal, Georges Dumoulin, le collaborateur syndicaliste prônant l'alignement du mouvement ouvrier français sur celui de l'Allemagne, Georges Claude, le collaborateur scientifique, physicien inventeur de la liquéfaction de l'air, Maurice Papon, le collaborateur administratif et haut fonctionnaire légaliste et minutieux, le Cardinal Alfred Baudrillart, collaborateur religieux pour qui la Croix du Christ se double de la Croix gammée, l'abbé Jean-Marie Gantois, collaborateur séparatiste qui souhaitait le rattachement des départements septentrionaux à une grande Flandre, Joseph Joanovici, le collaborateur juif pour qui un profit reste un profit, Pauline Dubuisson, la collaboratrice horizontale coupable d'être tombée amoureuse d'un soldat teuton, mais encore Charles Maurras, le collaborateur... antiallemand ? L'Epuration affuble ainsi généreusement du terme "collabo" toute personne qui avait agi pendant l'Occupation et ne se réclamait ni du communisme, ni du gaullisme. Quitte à englober de la même manière de fortes antinomies à en perdre son gothique... Difficile, impossible, dès lors de tisser un fil conducteur unique entre ses aspirations souvent opposées. La Collaboration, ce Ballet des crabes, pour reprendre le titre d'un ouvrage de Maud Sacquard de Belleroche, qui justifie des antagonismes savoureux. Ainsi, de cet échange, entendu par Lucien Combelle dans sa prison de Fresnes, et rapporté par Paul Sérant, concernant ce jeune maurrassien qui reprochait à Brasillach d'être "allé trop loin", tandis que lui-même était devenu... Waffen SS ! A l'exception des malhonnêtes, tous s'accorderont sur le fait que l'Occupation constitue très certainement l'une des périodes les plus troubles de l'Histoire de France et ses quarante millions de nationaux qui criaient "Vive Pétain" peu avant d'applaudir Charles De Gaulle sans se trahir. La Quatrième République naissante manifestait le désir d'effacer cinq années d'indignité héritées de Vichy. Effacer ? Pas si simple lorsqu'on sait que l'immense majorité du corpus législatif de l'Etat français demeure toujours en vigueur aujourd'hui : la Licence IV encadrant la vente d'alcools et de spiritueux, le délit de non-assistance à personne en danger, le retentissement des sirènes des casernes de pompiers chaque premier mercredi du mois, le choix du rugby à XV plutôt qu'à XIII, jugé trop britannique, l'idée du périphérique parisien dont les premiers plans sont établis sous Vichy, la création de la carte nationale d'identité ou des tickets restaurant, la possibilité d'accoucher sous X, l'instauration d'un salaire minimum et bien d'autres... On pensait que la Révolution nationale céderait bientôt sa place à la Réconciliation nationale qui embrasserait les morts de la Résistance, les morts civils et ceux déportés, auxquels il convient d'ajouter les 300.000 dossiers instruits pour faits de Collaboration. François Mitterrand, dans son discours berlinois du 8 mai 1995, ne rendait-il pas hommage à tous les combattants de la Seconde Guerre mondiale, quel que fut l'uniforme ? Lui qui n'ignorait pas que trois cents volontaires français de la Division Charlemagne avaient lutté dans des conditions effroyables, dans un Berlin en ruines, autour du bunker de la Wilhelmstrasse que hantait le Führer suicidé. Le temps ferait son œuvre, pensait-on donc ! On vit que non lorsque Jean-Marie Le Pen déclama un poème de Robert Brasillach déclenchant l'ire des ignares. Bien au contraire... La reductio ad hitlerum constituerait encore longtemps l'argument péremptoire ultime pour disqualifier toutes les velléités nationalistes. Réhabiliter Pétain le bouclier ? On n'en est plus loin que jamais... Aussi d'un débat historique serein et dépassionné qui ne servirait pas de justification idéologique contemporaine ! La présente chronique n'a pas pour objectif d'évoquer le cinéma sous Vichy et ses deux centaines de films, si tant est qu'il a existé un cinéma collaborationniste, à l'exception du film Forces occultes, tout au plus, il s'agit d'un cinéma maréchaliste. Ce qui n'a pas empêché l'Epuration de frapper le cinéma non plus : Arletty, Sacha Guitry, Corinne Luchaire, Jean Mamy, dernier fusillé de l'Epuration en 1947, ou encore le chanteur-acteur Tino Rossi, à qui il était reproché d'avoir poussé la chansonnette à un banquet de la Légion des Volontaires Français et soutenu le rattachement de sa patrie natale corse à l'Italie fasciste. Fernandel aura plus de chance. Il n'aura pas à répondre de sa photo avec Joseph Goebbels en 1939. Ainsi, la présente chronique s'attachera-t-elle au cinéma SUR la Collaboration. Si le cinéma aime camper des rôles de "salauds", curieusement, la Collaboration est fort peu présente dans la filmographie sur l'Occupation en France et quasi-inexistante dans le cinéma étranger. Et dans ce type cinématographique autocentré sur la coopération avec le Reich, les collaborateurs sont quasi-exclusivement tous de hautes personnalités de Vichy ou des auxiliaires du maintien de l'ordre, et tous, moins salauds qu'on ne pourrait le penser. Des films évidemment à charge mais portant des regards finalement parfois pudiques, distanciés, mesurés ou nuancés. A y perdre son gothique qu'on vous dit !

 

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LACOMBE LUCIEN

Film français de Louis Malle (1974)

En juin 1944, dans le département du Lot, peu après de le débarquement en Normandie. Lucien Lacombe est un jeune paysan de 17 ans faisant des ménages dans l'hospice d'une ville voisine. Tandis que son père est prisonnier de guerre en Allemagne, Lacombe retourne dans son village natal voir sa mère devenue la maîtresse du maire du village. Le jeune homme annonce à son ancien instituteur sa volonté de rejoindre le maquis. Refus catégorique de celui-ci devant le jeune âge de l'aspirant. Une banale crevaison lors de son retour vers la ville contraint Lacombe à loger dans un bâtiment hébergeant des Miliciens. Celui qui souhaitait intégrer la Résistance incorpore bientôt la Milice et dénonce l'instituteur...

Le film créa la polémique ! Première réalisation sur l'Occupation à s'affranchir de l'historiographie officielle et à être autocentrée sur la Collaboration. Cette vue originale sur les réprouvés est héritée de la rencontre du cinéaste avec l'ancien journaliste de Je suis partout, Pierre-Antoine Cousteau, peu après sa sortie de prison. Le réalisateur dresse parfaitement l'évolution psychologique du jeune héros déplorant que l'Histoire s'écrive sans lui et souhaitant être acteur quelle que soit la cause. Lacombe est, ainsi, ce pauvre gars, à la recherche de quelque reconnaissance, qu'on ne peut haïr complètement, investi qu'il est d'un pouvoir dont il ne mesure pas les effets. L'engagement dans la Collaboration ou la Résistance ne pourrait donc pas n'être motivée que par une adhésion idéologique ! Voilà ce que le politiquement correct a reproché à Malle bientôt accusé de complaisance voire d'apologie de la Collaboration. L'adaptation du Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle une dizaine d'années plus tôt ne l'a pas grandement aidé... Le jeu de Pierre Blaise en Lacombe est remarquable. Il meurt malheureusement de manière accidentelle peu après le tournage. A voir obligatoirement !

 

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LES MAUDITS

Film français de René Clément (1946)

Le 19 avril 1945, quelques jours avant la capitulation du Reich, à Oslo, quelques nationaux-socialistes et un industriel fasciste italien, partisan de la République de Salo, accompagnés de collaborateurs de plusieurs Nations, dont un savant scandinave et le journaliste collaborationniste français Couturier, s'apprêtent à fuir en Amérique du Sud à bord d'un sous-marin. Tandis que certains d'entre eux entrevoient de poursuivre la lutte et établir des réseaux d'accueil de nazis en fuite, d'autres affichent des ambitions plus modestes et souhaitent seulement échapper à la condamnation à mort. L'U-471 est la cible d'une attaque anglaise lors de laquelle une passagère est blessée. Pour soigner la personne dans un état comatique, le navire déroute et accoste à Royan où un commando est organisé pour enlever et embarquer le docteur Guilbert. Tous prennent bientôt conscience que la guerre est définitivement perdue pour le Reich à l'annonce de l'armistice. Les tensions s'exacerbent dans le U-Boot...

Cinéaste spécialiste du film sur la Seconde Guerre mondiale, Clément livre ici son troisième long-métrage après La Bataille du rail qui le fit connaître du grand public. Œuvre très manichéenne dans la droite ligne du cinéma de l'immédiat-après-guerre avec des personnages, tous, très stéréotypés. En 1946, l'Epuration se poursuit toujours et Clément cherche à justifier le châtiment des soldats du Reich et ses serviteurs. Structuré en un long flashback, le film dévoile la fin dès le début. Le réalisateur cherche moins à maintenir le suspens qu'à montrer la mort des ennemis de la France. L'aspect le plus intéressant demeure très certainement la réaction de chacun devant sa conscience après l'anéantissement du Reich et la compréhension que les seules issues qui se profilent sont le procès et la mort. A ce titre, ces portraits sont renforcés par une superbe reconstitution du U-Boot et une atmosphère oppressante de huis-clos assez satisfaisante. Premier film à représenter des collaborateurs au cinéma.

 

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L'ŒIL DE VICHY

Documentaire français de Claude Chabrol (1993)

A l'aide des archives issues des actualités officielles France Actualités et mêlant des documents de la presse papier, radiophonique et filmée, les informations de la zone occupée et de l'Etat français défilent. Les armées du Reich triomphent dans toute l'Europe avant de connaître un reflux sublimé par le sacrifice du soldat européen. A ce titre, la France est fière de participer à la lutte contre le bolchévisme. A Paris, le chemin de la Collaboration est la seule voie permettant la persistance de la France dans l'Europe nouvelle. Le Service du Travail Obligatoire permet à de nombreux Français de retrouver un emploi. Evoqués également les lois antijuives et le port de l'étoile jaune. A Vichy, la Révolution nationale sacre le culte du vainqueur de Verdun et revigore la jeunesse française par le sport contre les zazous. Le sport justement et Marcel Cerdan qui est au début de sa gloire. De Gaulle, le traitre, est le chef des bandits qui commettent des attentats antiallemands. Bien d'autres sujets évidemment. Et des archives filmées mettant en scène de nombreux protagonistes : le Maréchal Pétain bien entendu, mais aussi Pierre Laval, Marcel Déat, Jacques Doriot, l'amiral François Darlan, Pierre-Etienne Flandin, Joseph Darnand, Georges Scapini, Philippe Henriot, Alphonse de Châteaubriant, Abel Bonnard, Pierre Clémenti, Fernand de Brinon, le Cardinal Emmanuel Suhard, Jean de Mayol de Lupé, Jean Bichelonne, Edgar Puaud, René Bousquet assassiné trois mois après la sortie en salles du documentaire et bien d'autres...

Chabrol est très certainement un excellent cinéaste mais il sera permis d'être plus circonspect sur sa qualité d'historien. Certes, le documentaire peut être plaisant ; offrant un habile montage d'actualités donnant le point de vue vichyssois tandis que la structure chronologique est satisfaisante et qu'une discrète voix off laisse une place privilégiée au document brut. Plaisant mais aussi malhonnête pour l'œil non-averti. Car le réalisateur se garde bien d'indiquer au spectateur qu'il va mélanger les actualités officielles de Vichy à celles des actualités allemandes de la zone occupée. Et c'est là que le bas blesse ! Engager la responsabilité vichyssoise sur la politique d'un territoire français non-administré par l'Etat français, la ficelle est un peu grosse. A plus forte raison lorsque l'on diffuse des images du film antisémite Le Juif éternel de Fritz Hippler, sorti en Allemagne avant même la mise en place de la Révolution nationale. Henri Amouroux lui-même, pourtant peu suspect de sympathies fascisantes, qualifiait le documentaire d'Œil de Berlin. Passons sur les quelques erreurs même si confondre l'ambassadeur gaulliste Gabriel Puaux et le général Puaud, commandant de la Division Charlemagne, il fallait le faire ! Ces manipulations nuisent énormément à la crédibilité du travail, pourtant réalisé sous la houlette de Robert O. Paxton et Jean Azéma. Dommage car la compilation archivistique est intéressante.

 

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PETAIN

Film français de Jean Marbœuf (1993)

Juin 1940, la France est défaite devant l'avancée victorieuse des soldats de la Wehrmacht. La Troisième République a terminé d'agoniser. Le 10 juin, l'Assemblée parlementaire, réunie à Vichy, vote les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. La station thermale devient le nouveau centre politique décisionnaire de la zone libre. Pétain installe le gouvernement dans l'Hôtel du Parc et s'entoure de ses plus proches collaborateurs, le docteur Bernard Ménétrel, ami et confident, et Henri du Moulin de Labarthète, son directeur de cabinet mais surtout, Pierre Laval, Ministre des Affaires étrangères et vieux baroudeur de la politique qui prodigue moult conseils au Maréchal. Installer le gouvernement à Versailles par exemple, ce que le soldat refuse. L'hostilité de Pétain à l'endroit de Laval se renforce après son entrevue avec le Führer. Laval est bientôt congédié mais reviendra aux affaires, deux années plus tard, comme Président du Conseil, sous la pression allemande. Les deux hommes ne se quitteront plus jusque l'exil forcé de Sigmaringen. Pendant tout le conflit, la vie quotidienne à Vichy se poursuit dans l'ombre du Maréchal. Le personnel de l'hôtel est tiraillé entre gaullisme, pétainisme et communisme...

Vichy vu depuis Vichy et enfin un film sur Vichy pourrait-on dire ! Le Pétain de marbœuf constitue plus un huis-clos qu'une fresque historique sur l'Etat français et la Révolution nationale. Et c'est à cet égard que le film est intéressant en offrant une vue depuis le haut et la politique maréchaliste mais également le bas et les évolutions idéologiques du peuple. Le film manque néanmoins d'un peu de profondeur et on eût pu apprécier plus de prise de risque de la part du réalisateur. Egalement, il est permis de penser que le Maréchal était moins vaniteux et égoïste que ne le laisse penser Marbœuf. Jacques Dufilho, premier à incarner le Maréchal au cinéma, est confondant de réalisme. Et on ne doute pas qu'il prit son rôle à cœur ; lui qui se revendiquait catholique traditionnaliste et monarchiste légitimiste et ne craignait pas de préciser à l'ancienne revue de Dominique Venner, Enquête sur l'Histoire, que " Les responsables [de la guerre], ce n'était pas Pétain, évidemment, [...] mais les civils qui avaient déclaré la guerre et qui demandèrent à Pétain d'avoir la responsabilité du gouvernement de ce moment là. " La réalisation se concentre surtout sur la période de juin 1940 à décembre 1942. A voir !

 

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93, RUE LAURISTON

Film français de Denys Granier-Deferre (2004)

Le 30 août 1944, Henri Chamberlin, dit Lafont, ancien repris de justice, et ses camarades dont Abel Danos et Pierre Bonny, ancien policier révoqué, sont arrêtés dans une ferme cernée par la police. L'inspecteur Blot mène l'enquête sur le tandem Bonny-Lafont, vrais truands reconvertis dans la politique policière et dirigeants de la Phalange africaine et de la Gestapo de Paris, autrement appelée la Carlingue. Ces garçons, peu regardants sur les méthodes pratiquées satisfaisaient admirablement les autorités allemandes qui savaient déléguer leur travail de basse besogne. Le siège de la Carlingue, sis au 93 de la rue Lauriston, devient bientôt l'adresse la plus redoutée de Paris. Face à l'enquêteur, les hommes du 93 se mettent à table et n'omettent aucun détail sur la manière dont ils s'y prenaient pour faire parler juifs et résistants. Egalement, l'enquête ne manque pas de faire apparaître que certains grands noms du Tout-Paris appréciaient la compagnie de la Carlingue à qui elle rendait de précieux services en matière de marché noir, corruption et proxénétisme...

Il s'agit en fait d'un téléfilm, ce qui explique le manque de moyens malgré une distribution alléchante avec Michel Blanc et Samuel Le Bihan entre autres. Des visages néanmoins certainement trop connus pour interpréter ces personnages ! Aussi, tous les acteurs ne sont-ils pas à leur aise à l'exception peut-être de Daniel Russo dans le rôle de Lafont. Un manque de moyens donc doublé d'un manque d'imagination parfois avec une caméra statique qui donne au film un aspect trop interrogatoire. La réalisation de Granier-Deferre manque ainsi de rythme malgré l'alternance de scènes de flashback qui confère un côté puzzle souvent déroutant ou énervant. Assez intéressant quand même au regard du peu de documents abordant le sujet.

 

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SECTION SPECIALE

Film français de Costa-Gavras (1974)

Paris, le 21 août 1941, Alfons Moser, officier de la Kriegsmarine, est abattu par Fredo, militant communiste, dans la station de métro Barbès. L'occupant menace d'exécuter cent otages en représailles. Le préfet Jean-Pierre Ingrand et Fernand de Brinon, représentant du gouvernement français, proposent aux Allemands d'instaurer une cour spéciale qui condamnera à mort six militants communistes pour l'exemple. Le gouvernement se réunit en réunion extraordinaire. Le Ministre de l'Intérieur, Pierre Pucheu, se voit bientôt confier les pleins pouvoirs et s'empresse de faire voter une loi d'exception et rétroactive instituant une cour spéciale aux pouvoirs illimités. Des communistes déjà jugés et emprisonnés pour d'autres délits repassent alors en procès devant la juridiction spéciale. Rares sont les magistrats à s'élever contre la procédure. Seulement une semaine après l'assassinat de l'officier allemand, trois communistes sont condamnés à mort par la guillotine, par le juge Michel Bénon, au cours d'un procès à huis-clos...

De son véritable nom Pierre Georges, Fredo passa à la postérité sous le surnom de Colonel Fabien. Le film de Costa-Gavras fit scandale dans le Landerneau de la magistrature en livrant un réquisitoire contre Vichy certes mais également le pouvoir judiciaire. La réalisation est pourtant limitée à l'histoire événementielle et le cinéaste impose une dénonciation mesurée en même temps qu'il se garde bien de toute analyse politique ; ce qui apparaîtra inhabituel chez Costa-Gavras. Ainsi, l'instauration de ces sections spéciales reflétaient-elles l'ambition de politiciens collaborationnistes ou permettaient-elles de limiter les représailles allemandes à des Français "moins innocents" que d'autres ? Une certaine critique ne manqua pas de flinguer le film jugé trop nuancé sur Vichy. Il est vrai que cela est plus facile aujourd'hui quand on n'a pas la mort probable de cent otages sur la conscience... On ne voit curieusement jamais le visage du Maréchal dans le film malgré son omniprésence.

 

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VENT D'EST

Film français de Robert Enrico (1993)

1945, quelques jours avant la capitulation du Reich. Les accords signés à Yalta contiennent des clauses secrètes peu honorables par lesquelles les Alliés s'engagent à remettre à Staline les citoyens Russes et soviétiques anticommunistes. Soit deux millions de personnes promises à une mort quasi-certaine. Parmi les cibles les plus attendues des services de Staline, les survivants de la Rouskaïa osvoboditelnaïa armia, plus connue sous le nom d'Armée Vlassov, qui combat l'Armée rouge aux côtés des troupes allemandes. Dans la nuit du 2 au 3 mai, un bataillon de 500 rescapés baltes et ukrainiens, sous les ordres du général Comte Boris Smyslovski, force la frontière du Liechtenstein afin d'y trouver refuge et demander asile. Si le Président du parlement de la Principauté, le Père Siegler, manifeste son souhait de les livrer aux Alliés, le micro-Etat neutre résiste aux pressions grâce à son Premier ministre, soutenu par le Prince Franz-Joseph II qui devine que les livrer à quiconque équivaut à les abandonner aux bolchéviks. La situation s'éternise. Le Finlandais Smyslovski souhaite conduire ses troupes en Argentine en même temps que Moscou use de tous les stratagèmes d'amnistie et de promesse d'une vie nouvelle pour convaincre ses citoyens traîtres de revenir. 200 se laissent séduire quelques années plus tard et prennent le chemin du retour. Le train fait une halte en Hongrie...

Curieux film qui évoque le sujet méconnu des Vlassovtsy... Général anticommuniste, Andreï Vlassov estimait possible la levée d'un million de Russes pour combattre le communisme sur le front de l'Est. Soit autant d'hommes que la Waffen SS tout entière ! Cet engouement suscite la méfiance de Hitler qui limite les effectifs à 50.000 hommes et cantonne ces Russes blancs aux fronts de l'intérieur et la chasse aux partisans et maquisards, dont en France. Curieux film donc. D'autant plus curieux qu'une fois n'est pas coutume, ce sont les collaborateurs qui ont le beau rôle et pour lesquels on ne peut que manifester de l'empathie. Objet de toutes les convoitises du pouvoir stalinien, ces hommes furent abandonnés à la mort par tous les Alliés qui craignaient de détériorer leurs relations avec les Soviétiques. Aussi, Français, Anglais et Américains étaient-ils prêts à sacrifier la Convention de Genève au profit des clauses secrètes de Yalta ! Seul le Liechtenstein résista. On devine que ce film historique et courageux est demeuré confidentiel et ne rencontra pas le succès qu'il eut mérité. La mise en scène est plaisante malgré le peu de moyens et Malcolm McDowell extraordinaire à son habitude. A voir impérativement !

Virgile / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

30/01/2016

7 films à voir ou à revoir sur la Société argentine

L'Argentine... La Patagonie, Terre de Feu, Ushuaia... Des images de terres mystérieuses défient immédiatement l'imaginaire. Mais que savons-nous en réalité de l'Argentine ? Que saurions-nous plutôt sans l'apport de Saint-Loup et de Jean Raspail, à qui il nous faudra éternellement savoir gré d'avoir initié le lecteur européen à cette glorieuse Nation, tout au moins, sa partie la plus méridionale ? Le pays est également familier de Corto Maltese. Voyez qu'on y est en agréable compagnie ! L'Argentine est ainsi ce pays conique long de 3.700 km depuis les plaines sèches du Gran Chaco au Nord jusqu'aux steppes de landes désertiques du pays patagon, si bien chantées par l'un des plus grands écrivains-guerriers européens et le plus grand écrivain français encore vivant. Pays sulfureux à l'Histoire chaotique qui voit se succéder onze militaires sur les seize Présidents qui gouvernèrent depuis Buenos Aires de 1930 à 1983. Pays frère de l'Europe à en juger par l'expérience péroniste dont le régime nationaliste établit une synthèse originale unissant les forces vives de la Nation par une salvatrice redistribution des richesses nationales, fédérant ainsi une classe ouvrière hostile au communisme. La bourgeoise, toujours prompte à trahir, œuvrait de noirs desseins pour provoquer la chute de Juan Domingo Perón. La mort prématurée d'Evita, en 1952, est le coup de grâce. Eva Perón ne sera plus là pour galvaniser le peuple par son verbe et sa beauté ; elle qui ne craignait pas d'assurer que "La violence aux mains du peuple n'est pas la violence, mais la justice." Les militaires rodent bientôt autour de la présidence. Trois ans plus tard, un coup d'Etat chasse Perón du pouvoir. La main américaine n'est pas très loin. Les juntes réactionnaires mettent le pays en coupe réglée et accentuent la répression. Nombreux sont les morts ou les desaparecidos dont on ne retrouvera jamais la trace. La lente dépression économique accompagne une longue période d'instabilité politique. L'Argentine boit le calice jusqu'à la lie lorsqu'elle est plongée dans un conflit contre la Grande-Bretagne en vue de rasseoir sa souveraineté sur les Îles Malouines. Guerre mal préparée dont le Premier Ministre anglais James Callaghan sort bien évidemment vainqueur. Mais puisqu'il n'y a pas de petite revanche, c'est sur une pelouse mexicaine que Diego Armando Maradona humilie la Perfide Albion, en éliminant l'Angleterre en quart de finale de la Coupe du Monde, grâce à deux buts dont l'un marqué de la main. La Main de Dieu a frappé ! L'Argentine vengée ! Si la victoire footballistique de 1986 aura masqué la défaite militaire de 1982, l'Argentine dérive néanmoins progressivement vers une crise économique et financière sans précédent avant de s'effondrer totalement en 2001. Nouvelle page sombre pour des peuples qui ne craignent pas la révolte devant l'injustice, que ce soient les autochtones ou les descendants des Conquistadors. L'Argentine, pays de grande culture, dont le cinéma et les lettres ont bien du mal à pénétrer l'univers français, à l'exception notable de Jorge Luis Borges, pour qui ne fait pas la démarche de s'y intéresser. Aussi, le cinéma argentin est-il quasi-inconnu en France, si ce n'est quelques films bénéficiant d'une faible distribution. Il mérite pourtant d'être vu. Commençons par le lire...

 

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EL AMOR ES UNA MUJER GORDA

Film argentino-néerlandais d'Alejandro Agresti (1987)

A Buenos Aires, José, la trentaine, est un journaliste enclin au stress qui a sombré dans la mélancolie. Désespérément, il tente de trouver sa place dans la société argentine post-dictatoriale. En vain ! Ses articles sont jugés trop critiques et en opposition avec la ligne éditorial du quotidien dans lequel il publie. Chargé de rédiger un papier sur le tournage d'un documentaire sur la pauvreté dans le pays, José comprend que l'équipe de tournage américaine maquille la réalité afin qu'elle paraisse plus dramatique. Le journaliste motive son refus. Son patron motive son licenciement. Embrassant lui-même la précarité, José est contraint de déménager de pension à plusieurs reprises. Il erre en ville en proie à de nombreuses interrogations. En réalité, c'est l'amour que José cherche ; plus particulièrement celui de Claudia, avec qui il a eu une aventure et dont il n'a plus aucune nouvelle depuis leur séparation à la sortie d'un concert de rock...

Si la jeunesse n'adhérait pas au régime des juntes, l'écroulement du pouvoir militaire laissa la jeunesse argentine dans un grand désarroi. Dans ce film désenchanté, Agresti montre avec brio le désespoir de cette jeunesse. Le réalisateur livre un film pessimiste dont le discours intransigeant et sceptique montre les blessures irréversibles de l'héritage du régime autoritaire et les craintes de l'avènement d'une nouvelle société néo-libérale qui ne nourrit guère plus d'espoirs. Le choix du noir et blanc renforce la désespérance de l'œuvre tandis que les cadrages et la mise en scène schizophrénique, alternant plongées et contre-plongées de la caméra, invitent le spectateur à mieux perdre ses repères visuels et s'immerger plus dans cette période de tensions. Emigré aux Pays-Bas à 26 ans, Agresti en profite pour glisser quelques envolées sur le rôle sociopolitique du Septième art qui paraîtront parfois absconses. Inédit en France, le titre peut se traduire par L'Amour est une grosse femme.

 

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LA CIENAGA

Film argentino-hispano-français de Lucrecia Martel (2001)

La Ciénaga est une petite ville du Nord Ouest de l'Argentine, à proximité de laquelle se situe la Mandragora, une propriété rurale entourée de fétides et dangereux marécages. C'est l'été sur l'hémisphère Sud en ce mois de février. Dans la maison décrépite, Mecha, la cinquantaine, y passe ses vacances avec ses quatre enfants et son mari aussi infidèle qu'inexistant. Les vacances dans la maison sont moroses, à l'image du dehors. L'eau de la piscine est pestilentielle et une vache ne cesse d'agoniser, engluée qu'elle est dans le marécage. Pour tromper l'ennui, Mecha s'alcoolise de vin plus que de raison. La boisson, la chaleur suffocante et moite accompagnée de pluies torrentielles provoquent l'accident. Mecha se blesse gravement en chutant sur le béton de la terrasse tandis qu'elle ramasse des verres vides dont des tessons pénètrent sa poitrine et sa gorge. L'accident, au sein d'une famille qui ne communique plus, recueille l'indifférence de tous. Tali, cousine de Mecha, arrive au chevet de la blessée, accompagnée elle-même de ses quatre enfants...

La Ciénaga est traduisible par marécage. L'image colle parfaitement à cette vie de famille bourgeoise déclassée, embourbée dans le néant délétère du suprême ennui ; l'alcool tenant lieu d'évasion. Une famille dont les liens partent à vau-l'eau ; métaphore de l'Argentine de l'après-crise économique de 2001. Une Nation argentine à genoux et semblant incapable de se relever. Etouffante, oppressante, à l'image du climat tropical et des faune et flore en putréfaction, l'atmosphère du film de Martel procure un profond malaise. Malaise sublimé par ces deux fratries de cousins, livrés à eux-mêmes, qui développent des penchants incestueux. La force de l'œuvre est de les suggérer plus que les offrir au regard, renforçant ainsi la tension. Le temps semble suspendu dans cette œuvre brute concernant laquelle on a rarement rendu l'ennui aussi captivant. Un film splendide que tout le monde n'aimera pas car peu accessible aux profanes du cinéma d'art et essai.

 

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EL CINCO

Titre original : El 5 de Talleres

Film argentin-uruguayo-néerlando-germano-français d'Adrián Biniez

Patón Bonniassolle a 35 ans. Selon, lui, le bon âge pour mettre un terme à sa carrière de libéro et capitaine du club de football de Talleres de Escalada, modeste club professionnel évoluant en Division C. Et ce, à plus forte raison après que le bouillant joueur ait écopé d'un carton rouge accompagné d'une sanction de huit matchs de suspension, à quelques journées de la fin du championnat. Son épouse, Ale, est emplie d'enthousiasme à l'idée qu'il raccroche les crampons. Beaucoup moins le père qui vit la carrière du fiston par procuration. L'entraîneur également qui voit en Patón l'âme de son équipe. Capitaine dévoué et respecté, le numéro 5 tente de planifier sa nouvelle vie. C'est l'inconnu qui le terrorise après une vie vouée au ballon rond, celle d'un bon joueur d'un petit club qui termine sa carrière sans argent et dont la gloire de ne dépasse guère les frontières des tribunes des ultras. La reconversion s'avère plus difficile à assumer que prévu...

C'est réussi ! Biniez livre un regard tendre et drôle sur la vie d'un footballeur qui pense l'après-pelouse. Joueur désabusé mais honnête, Patón est à des années lumières des cancres des championnats européens. L'incertitude de la reconversion poursuit ce libéro attachant et lui fait toujours repousser l'inéluctable. Le réalisateur présente, avec une exquise délicatesse, les doutes existentiels de ce sportif qui a sacrifié ses études pour sa passion. Aussi, apprenons-nous qu'un footballeur a des doutes existentiels et c'est déjà pas mal ! Les difficultés de tourner la page et de se reconstruire ont inévitablement des conséquences sur ce couple fou amoureux dont la vie à deux oscille entre fougue passionnée et disputes orageuses. Le 5 n'est pas qu'un film sur le football. Loin de là. Julieta Zylberberg est sexy en diable ! Curiosité : la France compte parmi les pays producteurs du film sans que celui-ci ne semble sortir dans les salles hexagonales. Les secrets du cinéma sont parfois aussi impénétrables que les voies du Seigneur....

 

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L'HISTOIRE OFFICIELLE

Titre original : La Historia oficial

Film argentin de Luis Puenzo (1984)

Buenos Aires en mars 1983, dans les derniers mois de la junte militaire agonisante du Général Videla. La contestation publique est de plus en plus manifeste après la Guerre des Malouines qui vient de consacrer la victoire britannique. Alicia, la quarantaine est professeur d'Histoire dans un lycée. Ses cours sont récusés par ses élèves qui critiquent l'enseignement officiel de l'Histoire contemporaine. Alicia mène néanmoins une vie heureuse et bourgeoise auprès de son mari Roberto, gros industriel proche du pouvoir et qui use parfois de l'illégalité dans son domaine professionnel. A cause de sa stérilité, Alicia a adopté Gaby, adorable fillette de cinq ans. Tout va donc pour le mieux pour elle jusqu'à ce que sa meilleure amie d'enfance, rentrant d'un long exil, vienne lui rendre visite. Car Alicia entend, par la bouche de son amie ce qu'elle ne voulait pas voir ni entendre. La prison, la torture, les viols... Et surtout, les adoptions illégales pratiquées contre la volonté des mères emprisonnées. Le témoignage bouleverse l'existence d'Alicia. Elle n'a plus qu'un but désormais : mener l'enquête pour connaître la vérité sur l'origine de sa fille et retrouver ses géniteurs...

Réalisé à chaud moins d'une année après la chute de la dernière junte militaire, l'œuvre de Puenzo est la première à traiter du sujet des desaparecidos ; ces 30.000 personnes arrêtées et portées disparues sous le régime des juntes successives. Dès 1977, les Mères et grands-mères de la Place de Mai fondent une organisation dont le but est de retrouver les bébés des femmes disparues qui se virent confiés à des familles argentines proches du pouvoir et de remettre les enfants aux familles légitimes. Ce sujet central est effleuré à travers l'histoire de la mère et le récit qui lui est donné par son amie. Puenzo dresse un beau portrait de femme dont les certitudes sont progressivement ébranlées. La prise de conscience d'Alicia, compromise avec le régime militaire, par le biais de son mari, fait suite à des réactions affectives plus qu'à une véritable réflexion sur la nature de la junte. Film sans gros défaut bien qu'il joue peut-être trop sur le pathos et dont la réalisation pourra paraître trop académique et manichéenne.

 

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ILUMINADOS POR EL FUEGO

Film argentin de Tristán Bauer (2005)

En 2002, la Guerre des Malouines est terminée depuis vingt ans. Aujourd'hui la quarantaine, Esteban Leguizamón est un ancien conscrit qui a connu la guerre à 18 ans. Il a depuis fondé une famille et travaille comme journaliste à la télévision. Le lointain souvenir des combats se rappelle à lui lorsque le téléphone lui annonce que son ancien camarade de régiment, Alberto Vargas, est dans un état comatique après qu'il ait tenté de se suicider à l'aide d'une forte absorption de drogue et d'alcool. Leguizamón visite son ami à l'hôpital. Les souvenirs des combats lorsqu'il était plongé dans des conditions extrêmes, supportant le froid et la faim, ne manquent de raviver sa mémoire. Rencontrant la mère de Vargas au chevet de l'alité, l'ancien combattant se rend compte qui si, lui, a pu occulter ces souvenirs, son camarade n'était jamais parvenu à quitter les Malouines et n'avait connu que la dépression à la suite de sa démobilisation...

La Guerre des Malouines constitue une cicatrice de l'Histoire argentine dont la plaie est toujours à vif. Buenos Aires a toujours revendiqué ses droits sur ces archipels concernant lesquels les Nations Unies ne sont pas encore parvenues à déterminer la souveraineté entre les belligérants. Historiquement argentines mais sous domination britannique depuis la première moitié du 19ème siècle, les troupes argentines débarquent en avril 1982. Le conflit consacre la victoire de la Couronne trois mois plus tard et causa la mort de 874 soldats dont 649 de nationalité argentine. Le conflit est d'autant moins bien perçu par la jeunesse argentine que cette guerre apparut perdue d'avance et comme un baroud d'honneur de la junte militaire agonisante. Le film fait s'alterner agréablement flashbacks de scènes de combat, excellemment restituées d'ailleurs, et scènes contemporaines sur le devenir du héros deux décennies plus tard. Malheureusement inédit en France.

 

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LA MAISON DE L'ANGE

Titre original : La Casa del angel

Film argentin de Leopoldo Torre Nilsson (1957)

La capitale argentine dans les années 1920. Troisième et cadette d'une famille aristocrate, Ana est une adolescente de quatorze ans, élevée dans la plus stricte éducation catholique par une mère puritaine. Ana étouffe autant que ses frustrations grandissent. Soumise à un enfermement voulu par sa mère, l'éducation de l'adolescente est confiée à une institutrice dont le soin est de contrôler la jeune fille afin qu'elle conserve une pudeur la plus stricte. Le père, lui, est très régulièrement absent. Cadre d'un parti politique, il est acoquiné avec le jeune député Pablo Aguirre qui tente d'étouffer un scandale financier dans lequel le père d'Ana pourrait être impliqué lorsqu'il était ministre. Souvent présent dans la demeure bourgeoise, le charismatique député Aguirre sème le trouble dans l'esprit de la jeune fille. Bénéficiant d'un blanc-seing de confiance au sein de toute la famille, Aguirre parvient à violer la jeune fille sans soulever aucune suspicion...

Le film fit connaître Nilsson au monde entier. Et on le comprend ! Le réalisateur campe à la perfection le personnage d'Ana en jeune fille naïve et déjà désabusée du conformisme bourgeois. Ana suffoque entre le carcan d'une mère bigote qui incarcère la jeune fille dans une prison dorée à l'intérieur de laquelle les statues nues sont voilées et toute nudité proscrite, même lorsqu'il s'agit de prendre le bain, et de l'autre côté, un père lointain et corrompu. La pénétration de l'adolescente dans l'âge adulte se fait ainsi par le truchement d'un député corrompu et corrupteur qui vainc facilement une trop grande candeur héritée de l'éducation maternelle et rigoriste de la religion. L'emploi du noir et blanc est, en outre, remarquable et la réalisation très esthétisante dans ses cadrages. La jeune Elsa Daniel est parfaite dans sa prestation d'adolescente. A voir !

 

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UN LIEU DANS LE MONDE

Titre original : Un Lugar en el mundo

Film argentin d'Adolfo Aristarain (1992)

Jeune homme un peu paumé, Ernesto a vingt ans lorsqu'il vient passer une journée sur les lieux de son enfance à Valle Bermejo, petit village perdu dans les montagnes argentines. Reviennent les souvenirs heureux de son enfance. Ernesto se souvient surtout de Luciana, son premier amour, fille du contremaître Andrada, plus gros propriétaire terrien du coin. Engagés activement dans le péronisme, les parents de l'adolescent avaient mené la lutte contre Andrada en prenant fait et cause pour la coopérative administrée par les bergers de la vallée. Le renversement de Perón avait obligé les parents du jeune garçon à s'exiler en Espagne pendant huit années. Ernesto était né en Espagne durant cet exil. Revenus en Argentine, Ana, la mère médecin, et Mario, le père instituteur, avaient souhaité refonder la coopérative d'éleveurs constituée uniquement des petits producteurs. Au cours de cette journée mémorielle, Ernest rencontre Hans, ingénieur géologue à la recherche de pétrole. Homme sage, Hans enseigne à Ernesto que, lui aussi, trouvera un jour son lieu dans le monde. Le jeune homme réalise à quel point le militantisme parental a influé sur sa vie...

Aristarain interroge les notions d'existence et de liberté en confrontant les souvenirs et les aspirations du protagoniste. Le film, dont la structure est un long flashback évoque le passage de l'adolescence à l'âge adulte d'un homme qui effectue un retour aux sources de son enfance pour trouver les réponses à ses questions sur le sens de sa vie et son futur de la plus longue mémoire. C'est dans cette vallée perdue qu'il relie son présent à son enfance et son devenir. Ernesto comprend désormais les raisons pour lesquelles il a toujours admiré ses parents malgré l'échec de leur lutte et la contrainte d'un exil de plusieurs années. Son enfance aura finalement été heureuse bien qu'il n'ait pas encore trouvé sa place dans la société. Le réalisateur filme avec douceur l'âpreté de la lutte et la sensibilité des relations humaines, les doutes, l'échec de l'idéal, les tensions familiales engendrées par la lutte aussi. Agréable !

Virgile / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.