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04/06/2016

7 films à voir ou à revoir sur Paris

Paris est la plus belle ville du monde ! Au risque de décevoir titis et gavroches, il se pourrait que la sentence péremptoire ne soit pas ou plus communément partagée. Seuls les apaches s'en étaient peut-être déjà convaincus. Oh certes, on peut comprendre que Jean-Baptiste Gresset ait pu écrire qu'"on ne vit qu'à Paris, et l'on végète ailleurs." Paris jouit d'un prestige mondial inégalé et la Ville lumière offre, il est vrai, un remarquable exemple d'unité architecturale du 19ème siècle, un petit joyau d'orfèvrerie dessiné par le préfet Georges-Eugène Haussmann. La révolution haussmannienne ne manqua néanmoins pas de se faire au détriment d'un Lutèce définitivement enterré et du Paris médiéval, cher à Victor Hugo, dont il ne subsiste plus ça-et-là que quelques minuscules quartiers, vestiges d'îlots villageois, perdus au centre de voraces immeubles. "Respirer Paris, cela conserve l'âme", écrivait d'ailleurs l'auteur de Notre-Dame. Mais respire-t-on encore Paris ?, cette vieille dame au maquillage dégoulinant qui ne survit plus que grâce au souvenir de ses heures joyeuses et insouciantes d'une vieille gloire perdue. Il est vrai qu'il est de bon ton aujourd'hui de mépriser l'oppression citadine. "Qui est assez fort désormais pour vivre dans les villes qui prolifèrent comme des cancers ? Et qui est assez fort pour n’y plus vivre ?", questionnait Raymond Abellio. L'injustice certaine de la métaphore de la vieille dame peut certainement, et doit !, s'appliquer à toutes les cités tentaculaires. Que les Parisiens, qui eux-aussi n'aiment pas Paris mais ne peuvent vivre ailleurs, pour reprendre la formule d'Alphonse Karr, nous excusent de la férocité du langage. Mais il sera autorisé d'être plus féroce à l'égard de Paris que de Londres ou Berlin tant il faut être le plus dur avec soi-même. Paris est devenue sale, Paris est devenue dangereuse, Paris est devenue moche, Paris est devenue aussi ennuyeuse que la province française... Telle une fille de Pigalle, Paris a perdu son âme en s'offrant à l'étranger, qu'il soit provincial en quête de reconnaissance sociale ou étranger en conquête de reconnaissance territoriale. Il paraît que c'était mieux avant ! C'était en tout cas différent et Paris n'avait pas à s'infliger de condenser en son sein un échantillon exhaustif de cultures africaines et orientales qui ont cessé de coexister avec le titi depuis bien longtemps en l'étouffant et le remplaçant. Oui, Paris a perdu de sa superbe de jour comme de nuit. Il en va jusqu'à l'Ecole de Guerre économique qui publia, voilà deux ans, un pamphlet des plus sérieux et remarquablement détaillé au titre inquisiteur : Pourquoi les nuits parisiennes (et ne créent pas d'emploi). Elles le sont d'autant plus depuis un certain 13 novembre... Il n'y a plus qu'à espérer une nouvelle Commune. Les Versaillais sont déjà arrivés place de la République...

 

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CHERI

Film franco-anglo-allemand de Stephen Frears (2009)

Paris au début du vingtième siècle. Léa de Lonval est une riche courtisane qui entame sa fin de carrière après le retour de son comte russe dans son pays natal. Approchant la cinquantaine, elle n'en demeure pas moins d'une beauté toujours aussi remarquable. Mais le déclin de son activité de courtisane est inéluctable. Aussi, Léa s'autorise-t-elle de séduire Chéri, de son véritable nom Fred Peloux, 19 ans et jeune fils de Charlotte, une ancienne consœur et rivale. Ces six années passées auprès de Nounoune, ainsi que Chéri la surnomme, lui apprennent un savoir inestimable sur l'amour et les femmes. La mère du jeune homme entend bien désormais mettre un terme à la relation afin que Chéri se construise un avenir. Chéri est promis à Edmée, fille unique de Marie-Laure, autre courtisane. Les amants savent désormais que les jours de leur relation sont comptés. Si chacun feint l'indifférence, il se pourrait que leur lien amoureux soit plus fort qu'ils ne voulaient bien l'admettre. Leur liaison ne devait ainsi durer qu'une saison...

Le Chéri de Frears constitue la seconde adaptation du roman éponyme de Colette après une première par Pierre Billon en 1950. Avec plusieurs scènes tournées en Angleterre et à Biarritz, Chéri n'est pas un film parisien stricto sensu. Il demeure néanmoins une plaisante illustration de société mondaine parisienne de la Belle époque que le réalisateur dénature quelque peu en anglicisant largement l'œuvre. Si les costumes et décors du Vieux Paris sont majestueusement représentés, le film manque cruellement de souffle. Frears se trompe rarement au cinéma. Il s'emmêle pourtant ici les pellicules. Michelle Pfeiffer n'en demeure pas moins époustouflante, comme toujours, dans un rôle d'amante initiatrice, prisonnière d'un monde bourgeois qui la quitte petit à petit mais dont la courtisane refuse d'abandonner les artifices.

 

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LE DERNIER TANGO A PARIS

Titre original : Ultimo tango a Parigi

Film franco-italien de Bernardo Bertolucci (1972)

De nationalité américaine et d'âge mûr, Paul s'est établi à Paris. Sa femme qu'il n'est jamais vraiment parvenu à comprendre s'est suicidée récemment. Il n'en demeure pas moins anéanti par la mort de Rosa. Tandis qu'il visite un grand appartement désert à louer par une matinée d'hiver, Paul fait la connaissance de Jeanne, jeune parisienne aussi belle qu'envoutante. Les deux êtres font l'amour dans le lieu sans rien connaître de l'autre, pas même le prénom. L'américain loue l'appartement dans lequel il donne rendez-vous à Jeanne pour leurs ébats sexuels d'une violence sans cesse croissante. Rapidement, la situation devient insoutenable. Paul est ivre de sexe et de mort. Car comble de l'horreur, le cadavre de sa femme gît dans l'une des chambres de l'appartement du seizième arrondissement, dans laquelle Paul lui rend visite avant de décider de l'inhumation. Progressivement, le brutal Paul se dévirilise complètement au contact de la mystérieuse Jeanne qui prend l'ascendant sur lui...

Le film se déroule sur trois jours qui s'échelonnent du suicide de Rosa à ses obsèques. Trois jours pendant lesquels les deux héros se livrent à des jeux érotiques désespérés et violents ; chacun retournant ensuite à ses préoccupations quotidiennes. Né d'un fantasme de Bertolucci, le film provoqua un scandale monstre, de par ses scènes de sexe, jugées bien au-delà de la révolution sexuelle nouvellement admise, au point que l'œuvre fut classée X dans nombre de pays dont la France. Bertolucci et ses deux acteurs principaux furent même condamnés par la justice italienne pour pornographie, sur pression du Vatican. On a vu pire depuis... Le réalisateur évoque avec son indiscutable talent le Paris post-soixante-huitard tandis que certaines images du quartier Montparnasse raviront les nostalgiques. Marlon Brando et Maria Schneider sont au sommet de leur art ; l'allemande qui n'en ressortit pas moins traumatisée par certaines scènes et ne pardonna jamais au réalisateur. Il y aurait encore mille choses à écrire au sujet de ce chef-d'œuvre de critique des rapports humains contrariés par la nouvelle redéfinition des schémas socio-sexuels entre hommes et femmes. A voir absolument !

 

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DOUCE

Film français de Claude Autant-Lara (1943)

L'année 1887 à l'approche des fêtes de la Nativité, la comtesse de Bonafé héberge dans son hôtel particulier son fils le comte Engelbert et sa petite-fille Douce, âgée de 17 ans. Irène Comtat est la gouvernante de la jeune Douce. La jeune fille est follement amoureuse de Fabien Marani, le régisseur, dont Irène est l'amante. Si le régisseur caresse l'idée de faire naviguer Irène jusqu'au Canada, afin de s'établir avec sa chère et tendre, cette dernière ambitionne plutôt des épousailles avec Engelbert, veuf depuis peu. Marani s'aperçoit de la duplicité d'Irène après que le comte ait demandé en mariage la douairière. Tandis que la comtesse entre dans une rage folle, Marani se venge en enlevant la jeune Douce, fort consentante à cette idée au demeurant. Les turpitudes bourgeoises de la maisonnée ne manquent pas de scandaliser le Tout-Paris. Devenus amants, le régisseur et Douce se rendent à une représentation théâtrale à l'Opéra comique. Un incendie ravage bientôt les lieux...

La satire sociale constitue l'une des clés du cinéaste réprouvé Autant-Lara. Issue d'une adaptation du roman éponyme de Michel Davet, la présente œuvre ne déroge pas à la règle et l'hypocrisie de la bourgeoisie parisienne y est allégrement épinglée. Et finalement, la classe populaire en prend également pour son grade. Douce est bien plus qu'un simple mélodrame comme le cinéma sous l'Occupation a pu en fournir parmi les plus insipides. La censure vichyssoise entreprit de supprimer quelques répliques jugées trop critiques à l'égard des mœurs de la bonne société conservatrice et plus ostentatoirement qu'intrinsèquement catholique. Par bonheur, il fut possible de les restaurer par la suite. Autant-Lara est définitivement un cinéaste non-conforme et on revoit toujours avec le même plaisir Odette Joyeux à l'écran. La reconstitution du Paris de la fin du 19ème siècle est, en outre, formidablement faite.

 

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LE FABULEUX DESTIN D'AMELIE POULAIN

Film français de Jean-Pierre Jeunet (2000)

Lorsqu'elle était enfant, son père lui a diagnostiqué un cancer qu'elle ne portait pas. Aujourd'hui âgée de 22 ans, Amélie Poulain est serveuse dans un bar-tabac de la butte Montmartre. Un trésor caché dans sa salle de bains et Amélie découvre un coffret empli de souvenirs d'enfance qu'elle entend bien restituer à son propriétaire. De nature profondément débonnaire, faire le bonheur des autres est la plus belle récompense de la jeune femme. Chaque jour, elle observe les gens et se laisse emporter par son imagination fertile. Sans l'air d'y toucher, la serveuse intervient dans la vie de chacun pour arranger les petits tracas quotidiens de tous ceux qui entourent son monde enchanté. Plus que tout autre, Nino Quincampoix recueille toute l'attention d'Amélie. Quincampoix dont la vie est rythmée par le train fantôme et la fréquentation d'un sex-shop et qui cherche inlassablement à retrouver les visages des photos d'identité oubliées dans les Photomatons. Ne pensant qu'aux autres, la belle Amélie en arriverait presque à oublier son propre bonheur. Il lui apparaîtra sous les traits de Quincampoix....

Delicatessen, La Cité des enfants perdus, L'Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet..., cinéaste avare en réalisations, Jeunet, passé maître dans le cinéma français en matière de création d'un univers, ne cesse d'approcher les plus grands. Et pourtant, il manque toujours ce petit quelque chose. Amélie Poulain ne déroge pas à la règle bien qu'il demeure un excellent film qui fonctionne comme un machine à remonter le temps. On a envie de s'immerger dans ce Montmartre disparu. Jeunet excelle dès lors qu'il s'agit d'offrir au spectateur une galerie de personnages tous aussi tendres que loufoques. Un film qui rend tout simplement joyeux, même les plus irascibles grincheux, à l'exception notable des xénophiles fanatiques qui se plaignirent du peu de diversité ethnique de ce Paris féérique et qui se délectent qu'"un drapeau frappé d'un croissant flottera sur Paris"... Jeunet livre un plaisant hommage au village parisien.

 

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LES MYSTERES DE PARIS

Film français de Jacques de Baroncelli (1943)

En 1820 à Paris, Fleur de Marie est une jeune femme habituée aux quartiers les plus infâmes. Un certain Rodolphe l'extraie des bas-fonds. Ce mystérieux personnage s'avère en réalité être le grand Duc de Gerolstein, parti à la recherche d'une fille qu'il eût autrefois avec la comtesse Sarah MacGregor, sa maîtresse à la méchanceté diabolique, qui fit disparaître l'enfant. MacGregor ne voit pas d'un bon œil que Gerolstein s'entiche à venir en aide à la pauvresse dont le cœur est d'une pureté sans faille. L'amante fait enlever Fleur et la séquestre à la prison Saint-Lazare. Le duc bienfaiteur part de nouveau en quête, cette fois à la recherche de Fleur. Mais se pourrait-il que Fleur et l'enfant disparu constituent la même personne ?...

Le roman éponyme d'Eugène Sue fut l'objet de nombreuses adaptations à la qualité inégale. Plus encore que la version d'André Hunebelle en 1962, l'œuvre de Baroncelli demeure la meilleure adaptation du pavé de l'auteur du 19ème siècle. Il est vrai que le Baron de Baroncelli, cinéaste prolixe, n'en était pas à son coup d'essai en matière d'adaptation cinématographique de classiques de la littérature française. Le film est servi par une talentueuse pléiade de premiers et seconds rôles tandis qu'un grand soin est apporté aux costumes et décors malgré la disette qui frappait la production cinématographique sous l'Occupation. La réalisation a néanmoins quelque peu vieilli et d'aucuns jugeront la mièvrerie de certaines scènes parfaitement insupportable.

 

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LES RENDEZ-VOUS DE PARIS

Film français d'Eric Rohmer (1995)

Paris n'est-elle pas la ville de l'Amour ? Esther est très amoureuse d'Horace. Tout s'effondre lorsqu'un ami l'informe que Monsieur entretient des rendez-vous galants avec d'autres femmes dans un café du parvis de Beaubourg. Esther pense piéger Horace en utilisant un beau jeune homme et Aricie, une jeune femme à propos de laquelle elle ignore qu'elle est une récente conquête de son ami. Benoît enseigne la philosophie en province mais réside en banlieue parisienne. Il rencontre un jour une jeune femme qui s'ennuie de son fiancé et de leur relation morne. Une histoire d'amour naît entre les deux êtres mais la jeune femme ne parvient pas à quitter son fiancé jusqu'à ce qu'elle le croise par hasard en galante compagnie dans un quartier de Paris. Une suédoise débarque dans la capitale pour visiter la ville. Une jeune peintre lui sert de guide. La jeune scandinave est loin d'être impressionné par la peinture du gavroche. Vexé, il fixe néanmoins à la femme dans un restaurant le soir. Le peintre fait la connaissance d'une autre femme un peu plus tard qui, elle, se montre enthousiasmée par son coup de pinceau. Mais elle doit retourner auprès de son mari. Le peintre se résigne à rejoindre la suédoise au restaurant. Qui ne vient pas...

Film composé de trois sketches présentant autant de jeux de séduction dans autant de quartiers parisiens. Ces trois histoires sublimées par le talent impressionniste de Rohmer enseignent la vanité des apparences trompeuses et de la frivolité des cœurs. D'aucuns jugeront le scénario trop intellectualisant avec des paroles trop empreintes et précieuses de littérature. De Beaubourg au Marais, en passant par Montparnasse et Luxembourg, Rohmer offre une balade romantique et désenchantée de cette capitale romantique qu'est Paris. Ce film est une carte-postale. Rohmer excelle une fois de plus. C'est une bonne habitude pour ce cinéaste non-conforme que fut le regretté Rohmer, décédé il y a six ans.

 

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LA TRAVERSEE DE PARIS

Film franco-italien de Claude Autant-Lara (1956)

Paris est occupée par les armées du Reich en cette année 1943. La pénurie d'essence, sévissant en France, réduit à l'inactivité le chauffeur de taxi Marcel Martin. Le chauffeur survit en transportant clandestinement des colis destinés à l'alimentation du marché noir. L'activité n'est pas sans risque et Martin apprend que son compère vient d'être arrêté par la police. Il lui faut le remplacer au plus vite. Dans un bistrot, Martin fait la connaissance impromptue de Grandgil, qu'il prend pour un plâtrier, qui acceptera d'entreprendre la traversée de Paris. Le duo se rend chez Jambier, épicier de la rue Poliveau. L'épicier les charge de convoyer un cochon réparti dans quatre valises dans une boucherie de la rue Lepic. Six kilomètres périlleux au cours desquels toutes les péripéties peuvent se produire. A plus forte raison lorsque le nouvel acolyte Grandgil se révèle vite incontrôlable...

Librement inspiré de la nouvelle éponyme de Marcel Aymé, Autant-Lara signe l'un des films les plus cultes du cinéma français, remarquablement emmené par le trio gouailleur Bourvil, Louis de Funès et Jean Gabin. Les répliques cinglantes font mouche, surtout lorsqu'il s'agit de railler l'enrichissement scandaleux de certains Français sur le dos de ces "Salauds de pauvres" qui ont tout autant à se reprocher avec les compromis qui deviennent des compromissions et les petites lâchetés du quotidien. La réalisation au vitriol ne manqua d'ailleurs pas de choquer les bonnes consciences qui préféraient garder un souvenir plus manichéen de l'Occupation, en cette période des Trente glorieuses lorsque le film sortit en salles. Le cinéma français est sur le point d'enfanter la Nouvelle vague qui rebat toutes les cartes de l'art cinématographique. Un certain cinéma populaire va disparaître. Il est interdit de ne pas l'avoir vu !

Virgile / C.N.C

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

21/05/2016

7 films à voir ou à revoir sur les Sociétés du Maghreb

La présence de fortes communautés musulmanes en Europe ne manque pas de causer nombre de problèmes identitaires, n'en déplaise aux immigrationnistes les plus fanatiquement niais. Les rapports de force entre les communautés autochtones et des minorités numériquement de plus en plus nombreuses diluent chaque jour un peu plus le substrat ethnique européen. Passons sur les faits d'actualité induits par une jeunesse issue de l'immigration, complètement acculturée par une idéologie républicaine et droit-de-l'hommiste qui empêche paradoxalement à cette immigration tout sentiment d'appartenance construit. Le propos ne vise pas à sombrer dans la culture de l'excuse et dédouaner, loin de là !, la majorité grandissante de cette minorité immigrée mais gageons que nul individu déterminé par sa terre ne souhaiterait connaître tel phénomène d'acculturation identitaire. Les fléaux liés à l'immigration modifient considérablement la vision du monde arabe outre-méditerranéen, intégralement rejetée en bloc. Est-il pourtant autorisé au voyageur curieux l'envie de découvrir des terres dont l'Histoire est indiscutablement liée à l'Europe depuis la conquête romaine entreprise à partir du 2ème siècle avant Jésus-Christ ? Un ami, courageusement vagabond solitaire en Algérie et au Maroc, n'avait pas manqué de vanter son exquise découverte de la société arabe. Son immense frustration avait été l'imperméabilité de celle-ci à tout étranger. Si les touristes se contentent du spectacle du souk de Marrakech, il n'est guère permis au voyageur non musulman d'en découvrir beaucoup plus. Le constat était néanmoins sans appel quant aux différences comportementales entre des populations d'un même sang selon qu'elles vivent de part et d'autre de la Méditerranée. Quel fut l'âge d'or des sociétés maghrébines ? En totale opposition avec une historiographie officielle et revancharde, soucieuse d'une culpabilisation à outrance de l'œuvre coloniale, les guerres d'indépendance marquèrent moins une césure dans la persistance des schémas patriarcaux des sociétés du Maghreb que la progressive radicalisation d'un Islam de plus en plus assujetti au wahhabisme, importateur d'une plus grande barbarie et intrinsèquement étranger aux terres qui s'étendent de la Mauritanie à la Lybie. Les pays arabes, l'Occident, et plus particulièrement la France, ont loupé leur acquisition d'indépendance, pour les uns, et leur décolonisation pour les autres. Les premiers par un sentiment revanchard stérile qui ne manqua pas de rapidement plomber le développement économique des pays, les seconds par la transformation de leur victoire militaire en défaite politique, amenant un désengagement hautain. Ceux qui n'eurent pas le temps de faire monter leur valise sur le bateau n'ont pas oublié le cercueil qu'on leur préparait. Plus que tout autre, Alain de Benoist, dans son ouvrage demeuré incompris parce que majoritairement mal lu, voire pas lu du tout, Europe, Tiers monde, même combat, avait compris la convergence d'intérêts qui devait unir ex-puissances coloniales et pays émergents afin de développer un nouveau pôle géostratégique face aux ennemis des blocs de l'Est et de l'Ouest. Loin de cela, l'Europe a préféré parachever le boulot exigé depuis Washington. Moins de quatre années après l'avoir invité à planter sa tente bédouine au camping de l'Elysée, Nicolas Sarkozy-Brutus poignarde depuis les airs Mouammar Kadhafi-César. Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy poursuivent leur sinistre besogne de commerciaux d'un chaos qui continue de se propager dans toute l'Afrique du Nord tandis que les rives de l'ancienne Mare nostrum semblent de plus en plus irréconciliables. Ceux qui n'ont pas encore sombré dans une arabophobie la plus primaire trouveront, à raison, en le cinéma arabe un intérêt légitime... Les pays du Maghreb ne manquent pas d'une production de qualité en effet. La présente chronique évacuera la problématique de l'Islamisme pour s'attacher à la description des sociétés marocaine, algérienne et tunisienne.

 

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A PEINE J'OUVRE LES YEUX

Film franco-tunisien de Leyla Bouzid (2015)

Tunis, l'été 2010, quelques mois avant le Printemps tunisien qui consacrera la destitution de Zine el-Abidine Ben Ali. Farah est âgée de 18 ans et vient de décrocher son baccalauréat. Au sein d'une famille "libérale", Farah fréquente la jeunesse branchée de la capitale. Brillante lycéenne, sa famille imagine la jolie jeune fille future médecin. Farah a en réalité d'autres préoccupations. La lycéenne est la chanteuse d'un groupe de rock engagé contre le pouvoir de Ben Ali. La jeune femme découvre la fête nocturne, l'alcool et l'amour avec Bohrène, le guitariste et parolier du groupe, en même temps que la contestation politique. Sa mère Hayet sait que cet engagement ne sera pas sans conséquences. Tandis que la formation de rock enchaîne les concerts et fait se trémousser les jeunes tunisiens, les conservateurs et les services secrets ne tardent pas à avoir à l'œil Farah et ses amis...

Fille de Nouri Bouzid, figure du cinéma tunisien, Leyla livre un premier long-métrage intéressant sur le tumulte prérévolutionnaire tunisien et sa société culturelle souterraine. La jeune insoumise Farah campe le fil rouge de cette jeunesse rebelle et éprise de liberté. Loin d'être une égérie de la révolution, la jeune héroïne est une jeune adulte parmi tant d'autres de sa génération. Malheureusement, la réalisatrice peine à prendre de la hauteur par rapport à son sujet. La nature dictatoriale du régime de Ben Ali, sans cesse dénoncée, n'est quasiment pas figurée à l'écran. Tout au plus sent-on le poids d'une mince surveillance sur la carrière scénique du groupe musical. Totalement invisible est la montée irrépressible de l'islamisme. Un film assez peu manichéen qui pêche par son côté trop intimiste. La réalisation est, en revanche, servie par une brillante bande originale. Un premier film encourageant.

 

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ALI ZAOUA, PRINCE DE LA RUE

Film franco-marocain de Nabil Ayouch (2010)

Ali est un enfant des rues de Casablanca qui a fui le domicile après avoir cru que sa famille voulait le vendre. Avec ses amis Kwita, Omar et Boubker, Ali habite le port depuis que sa bande a quitté celle de Dib, adolescent muet et cruel qui exerçait une emprise brutale. Si le quotidien des enfants est difficile, ils sont liés par une indéfectible amitié. Partir est le rêve qui hante je jeune garçon. Ali veut devenir marin et faire le tour du monde à la recherche de l'île aux deux Soleils. La dure réalité des enfants errants reprend vite le dessus. Au cours d'une rixe entre la bande de Dib et la sienne, Ali meurt accidentellement après avoir reçu une pierre sur la tête. Ses jeunes amis entreprennent de l'enterrer comme un prince. Il convient désormais de trouver l'argent nécessaire, des vêtements propres mais surtout, prévenir la famille de l'enfant au destin brisé...

A l'exception de Saïd Taghmaoui qui interprète le rôle de Dib, tous les enfants acteurs et figurants du film sont de véritables enfants des rues casablancaises, ce qui renforce évidemment la force du film. Ce ne sont que des enfants. Pourtant, leur visage exprime déjà la rudesse d'une existence vagabonde. Livrés à eux-mêmes dans une société marocaine qui ne s'intéresse guère à leur sort, l'exercice de la solidarité constitue la seule issue afin que ces enfants demeurent des êtres sensibles malgré le danger qu'ils revendiquent comme un mode de vie. Ces enfants jouent à des jeux dangereux, volent, sniffent de la colle et se comportent comme de débrouillardes teignes au cœur pourtant fragile. Ayouch livre un film d'une grande violence qui ne manque pas de poésie et évite l'écueil de sombrer dans le misérabilisme et la morale. Parfois trop prévisible, le film n'en est pas moins plaisant.

 

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BARAKAT !

Film franco-algérien de Djamila Sahraoui (2006)

La guerre civile déchire l'Algérie dans les années 1990, cible de nombreux attentats islamistes. La trentaine, Amel est médecin urgentiste et rentre d'une garde à l'hôpital lorsqu'elle constate la disparition de Mourad, son mari journaliste. Les autorités ne semblent gère marquer d'empressement à débuter les recherches. Amel n'a d'autre possibilité que se débrouiller pour retrouver son époux. Elle est accompagnée de sa collègue Khadija, infirmière soixantenaire au fort tempérament qui, dans sa jeunesse, a participé avec détermination à la guerre d'indépendance. L'expérience en matière de guérilla sera bien utile à Amel pour retrouver Mourad. Les deux femmes sont contraintes de pénétrer les maquis islamistes, certaines que le journaliste n'est pas loin. Elles sont bientôt prisonnières des terroristes...

Deux femmes vont apprendre à se connaître et s'entraider dans le tumulte algérien qui secoue le pays trois décennies après l'acquisition de l'indépendance. Venue du documentaire, Sahraoui livre un premier long-métrage intimiste sur une femme à la recherche de son époux qui va se plonger dans l'horreur des maquis islamistes et rencontrer d'autres destins brisés par le terrorisme que la réalisatrice condamne sans concession. Les héroïnes entendent demeurer libres et exercer leur souveraineté sur elles-mêmes dans la rue ou au café. Le glissement des mentalités algériennes vers le rigorisme religieux est assez bien représenté. La mise en scène est parfois maladroite mais le film ne manque pas d'une belle émotion malgré de trop nombreuses emphases. Un plaisant film sobre. A voir !

 

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L'ENFANT ENDORMI

Film franco-belgo-marocain de Yasmine Kassari (2005)

Un petit village de l'Atlas marocain célèbre les noces de Zeinab. L'ambiance n'est pourtant pas à la fête. Zeinab sait que son époux quittera clandestinement, dès le lendemain, le Maroc en direction de l'Espagne, en compagnie d'autres hommes des environs. Ceux-ci estiment qu'ils n'ont rien à attendre de ces territoires déserts du Nord-Est marocain. Quelques semaines plus tard, Zeinab devine qu'elle est enceinte. Sous la pression de sa belle-mère, la jeune femme fait endormir son fœtus, selon une vieille tradition de magie blanche, jusqu'à ce que son mari revienne. La vieille légende arabe indique que cette sorcellerie permet de retarder la naissance de plusieurs mois, voire même plusieurs années. Encore faut-il que le mari rentre un jour...

De nouveau, un premier long-métrage signé par la jeune réalisatrice Kassani. Le mythe de l'enfant endormi est une légende solidement ancrée dans la mentalité collective marocaine. La législation islamique nationale accepte même cette pratique magique et admet cette gestation contraire à la médecine moderne pour une durée ne pouvant dépasser une année. L'objectif est double : éviter la non-filiation d'un enfant dont le père serait absent ; de même et plus hypocritement, éviter la peine de mort pour une épouse enceinte dont le mari serait parti depuis plus de neuf mois. On peut douter que cette magie juridique soit perçue du meilleur œil par un Islam plus rigoriste... Mais revenons au film afin d'indiquer qu'il est un plaisant conte sociale empreint d'une belle sobriété et remarquablement interprété par un duo d'actrices campant des femmes esseulées et frustrées, organisant leurs journées monotones dans de magnifiques paysages. C'est une réussite !

 

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HALFAOUINE, L'ENFANT DES TERRASSES

Titre original : Asfour Stah

Film tunisien de Ferid Boughedir (1990)

A Halfaouine, quartier pauvre de Tunis, le jeune Noura, âgé de bientôt douze ans, explore toutes les facettes de son quartier dans lequel la séparation entre les sexes est de mise. La découverte du monde patriarcal s'exerce dans la rue tandis que son jeune âge et son état imberbe l'autorisent encore à accompagner sa mère au hammam. Mais la puberté approche et Noura commence à appréhender différemment la nudité des femmes qui l'entourent dans la chaude moiteur des bains. Mounir et Moncef, ses deux plus proches amis, plus âgés et avec lesquels Noura fait gentiment les quatre cents coups, sont tout heureux de bénéficier de ses précisions descriptives de l'anatomie féminine. Un regard trop appuyé et les femmes du hammam comprennent qu'il est temps d'en expulser Noura devenu un adolescent...

Joyeuse chronique sociale d'un quartier populaire de Tunis illustrant avec talent la complexité des rapports entre les sexes dans les sociétés musulmanes, à l'aide d'une large galerie de personnages traditionnels et pittoresques. Boughedir livre une tendre évocation de l'enfance d'un garçon discret et sensible qui craint d'autant plus les incertitudes du passage à l'âge adolescent qu'il fait encore, pour peu de temps, figure de héros, petit prince d'un royaume sensuel. Comme pour Cendrillon, minuit sonne inexorablement. L'hypocrisie du monde phallocrate musulman en matière de sexualité est moquée sans outrances ni clichés. Le réalisateur, dont il s'agit de la première fiction, en profite également pour dénoncer l'autoritarisme du régime tunisien par le prisme d'un dissident emprisonné, autre initiateur du jeune héros. Un beau film tout en nuances ! Et courageux !

 

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LA SOURCE DES FEMMES

Film franco-belgo-italo-marocain de Radu Mihaileanu (2011)

De nos jours, dans un petit village du monde arabe. Sous un soleil de plomb, les femmes vont inlassablement chercher de l'eau à la source en haut de la montagne. Leila vient de se marier avec Sami l'instituteur et assiste à la chute d'une femme enceinte qui fait une fausse couche sur le trajet du retour. Les femmes ne supportent plus ces trajets harassants, seaux à l'épaule, tandis que leurs maris demeurent au village. Leila tente de convaincre les femmes du village de faire la grève du sexe tant que les hommes ne graviront pas à leur tour la montagne. Cela ne se fait pas sans mal. Leila manque de l'autorité acquise à celles nées au village et les femmes exécutent cette tâche ingrate depuis la nuit des temps. Sami apporte son soutien à son épouse, bientôt suivie par Vieux Fusil, une ancienne du village. La guerre des sexes divise désormais les lieux...

Mihaileanu s'inspire d'une histoire vraie qui s'était déroulée en Turquie dix années avant l'éclosion de son projet cinématographique tourné au Maroc. Plus qu'une présentation d'une révolte féministe, le réalisateur ne manque d'inclure nombre de thèmes qui autorisent un regard sérieux sur la société arabe : les mariages forcés, la soumission des femmes aux hommes interdisant l'idée du viol, la montée du fondamentalisme islamiste, le problème de l'approvisionnement en eau, mais également la corruption généralisée et les changements sociaux provoqués par le tourisme européen. Cela rend le film d'autant plus intéressant bien que Mihaileanu peine à apporter quelque profondeur à l'ensemble des thèmes qu'il entend embrasser en se rangeant résolument du côté des révoltées. A trop vouloir bien faire... Le film demeure néanmoins intéressant à visionner.

 

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VIVA LALDJERIE !

Film franco-algérien de Nadir Moknèche (2004)

Alger pendant l'hiver 2003. Dans un hôtel du centre-ville, trois femmes sont contraintes de se réfugier dans une modeste chambre sous la pression de la montée de l'islamisme. La maman, Papicha, est une ancienne danseuse orientale qui rêve d'un prochain retour triomphal au cabaret. Sa fille, Goucem, photographe de 27 ans, est émancipée et a une relation avec un homme marié qui ne cesse de reporter sa promesse de bientôt divorcer. Son amie, Fifi, est une prostituée. Les trois femmes de mauvaises mœurs tentent de vivre normalement malgré le danger qui guette au dehors. Faisant fi d'un climat de plus en lourd, Goucem prend plaisir à sortir en boîte de nuit. La jeune femme insouciante vole le revolver du souteneur de son amie Fifi. Ce dernier, bien évidemment, suspecte sa "protégée" et lui demande des comptes. L'entrevue tourne mal. La prostituée est tuée...

Un trio d'actrices remarquable tient à bout de bras un film intéressant dans sa chronique sociale de la vie algéroise mais qui manque singulièrement de souffle et de surprise. A l'aide de belles images de la capitale algérienne, Moknèche dresse un agréable portrait de sa ville, de ses ruelles, de la mer qui la borde et de ses habitants. Alger, ville qui se souhaite libre et libérée mais ville inlassablement promise à la répression et corruption politiques et à l'émergence du fondamentalisme, qui hante la capitale tel un fantôme. Des cartes postales algéroises qui contrastent avec l'amertume d'une population qui ne parvient à façonner son pays et à trouver une véritable identité. Si le scénario est plombé par quelques incohérences, il a le mérite de lever le voile, sans mauvais jeu de mot, sur un certain nombre de tabous au sein de la société arabe.

Virgile / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

14/05/2016

7 films à voir ou à revoir sur les Bourgeois-bohêmes

Lorsque Hector Obalk, Alain Soral et Alexandre Pasche co-rédigent, en 1984, le guide des Mouvements de mode expliqués aux parents, nul doute qu'ils savent pertinemment que leur ouvrage sera très rapidement dépassé. Ainsi en va-t-il des tribus urbaines qui, comme la mode, ont une existence très éphémère. Certaines plus que d'autres... Il serait très difficile de tenter de dater précisément l'entrée en scène des bourgeois-bohêmes parmi les tribus qui peuplent nos centres-villes. La paternité du terme en revient à Michel Clouscard qui, dans son ouvrage Néo-fascisme et idéologie du désir, paru en 1973, est le premier à définir l'émergence d'une pensée sociopolitique libérale-libertaire et bourgeoise-bohême. Douze années plus tard, le sociologue et philosophe proche du communisme récidive dans l'analyse de ce phénomène contemporain du capitalisme dans un second ouvrage, De la modernité : Rousseau ou Sartre, qui sera réédité sous le titre Critique du libéralisme-libertaire. Généalogie de la contre-révolution. La théorisation d'une culture politique, ça n'en crée pas une tribu manu-militari. Aussi, plusieurs décennies sont-elles nécessaires à l'émergence de la culture bobo. Se référant psychologiquement aux babas-cool et exigeant une tenue vestimentaire héritée des minets, les bobos sont difficilement reconnaissables à leur stricte apparence de prêt-à-porter, finalement casual, qui conjugue le vêtement décontracté à une forme parfaitement maîtrisée du négligé. Pour les messieurs, la barbe est de rigueur. Une tenue vestimentaire très répandue donc qui n'est pas l'apanage des seuls bobos. Diantre... Comment dès lors définir le bourgeois-bohême ? Economiquement à droite et idéologiquement à gauche, le bobo est un traitre à sa classe sociale qui feint d'épouser les thèmes gauchisants du prolétariat pour continuer de participer à son asservissement par les emplois qu'ils occupent majoritairement dans le secteur tertiaire ou dans le milieu culturel. Car le bobo dispose de revenus importants bien qu'il affectionne de résider dans les quartiers ouvriers et métissés. Pas dans les mêmes logements insalubres, point trop n'en faut ! Lumières tamisées de jour comme de nuit et murs sobrement ornés d'objets d'art issus de l'artisanat de pays du Tiers-Monde, les anciennes friches industrielles laissées en déshérence fournissent de spacieux et confortables lofts sécurisés à la tribu qui investit massivement ces quartiers. Qu'importe si le prix des loyers et le prix d'achat au mètre carré s'envolent, favorisant ainsi la gentrification du quartier et contrariant l'accession à la propriété des jeunes classes populaires reléguées plus loin en banlieue. Notre affable bourgeois-bohême n'est pas à une contradiction près ! Le bobo est également écologiste même si les produits issus de l'agriculture biologique sont déclarés has been. Trop de monde s'est mis sur le créneau... Non ! Aujourd'hui, le snobisme du bobo l'exhorte à préférer les aliments estampillés commerce équitable et provenant de lointains pays exotiques et ensoleillés. Et si les fruits et légumes sont récoltés dans une ferme coopérative, on frôle le nirvana. Car le commerce équitable contribue largement à sauver la planète ! Ne comprenant pas que l'empreinte carbone que nécessite le transport annihile tout argumentaire écologique, le bobo sera tout heureux de présenter à ses coreligionnaires ses délicieux mets, dénichés dans quelque magasin, comme de véritables trésors. Cela permet d'impressionner les invités aussitôt empressés de dénicher le produit encore plus rare et équitable qui permettra de remporter la sournoise compétition bourgeoise. Plus que tout le bobo est un idéaliste moralisateur qui se persuade de la vocation presque thaumaturge de sa communauté. Ah s'il y en avait plus comme lui, l'humanité irait bien mieux s'autorise-t-il de penser !... Aussi, le bobo affectionne-t-il les vernissages au profit des enfants mutilés par les mines enfouies au Nord-Kivu ou l'exploitation de l'enfance dans les mines d'or du Mali. Nobles causes certes mais le bobo se désintéressera du modeste travailler qui ne parvient pas à joindre les deux bouts ou du sans domicile assis chaque jour à proximité du garage dans lequel il stationne son vélo. La condamnation est sans appel :  pas assez exotiques et ils seraient bien capables de voter pour l'extrême droite de surcroit ! Il ne s'engagera néanmoins pas plus qu'une participation symbolique à une exposition. Trop risqué ! Peut-être une manifestation de soutien aux sans-papiers de temps en temps ; ça permet de frimer dans les soirées mondaines lors desquelles est secrètement espérée l'apparition furtive d'un animateur de Canal+ ou d'un chroniqueur des Inrockuptibles. Le bobo est l'un des plus parfaits représentants de cette inversion des valeurs sociales et sociétales qui voit la bourgeoisie épouser les idées d'une gauche qui abandonne le socialisme au profit de certaines droites. Dessiner une tribu urbaine, c'est forcément caricaturer mais la vérité n'est pas très éloignée. Celui qui aura le mieux croqué cette infâme et égoïste contre-culture est le chanteur Renaud, dont la chanson Les Bobos résonne comme un testament chansonnier et offre le dernier regard de lucidité de l'ex-anarchiste qui a maintenant décidé d'embrasser un flic. Les milieux artistiques dégueulent de représentants commerciaux de cette sous-culture ignoble. Le monde du cinéma, particulièrement français, n'est pas en reste avec Christophe Honoré en digne chef de file. Ces dernières années, les bobos ont eu l'honneur de se voir moqués, non dans des films bobos mais sur les bobos, et chahutés par des réalisateurs étrangers au phénomènes ou dans des œuvres de cinéastes familiers de cette communauté mais qui font preuve d'une lucide autodérision.

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A QUOI ÇA SERT DE VOTER ECOLO ?

Film français d'Aure Atika (2004)

La trentenaire, Antoine et Charlotte sont un sympathique couple parisien. Ce soir, ils reçoivent leurs amis à dîner. Afin que la soirée soit des plus réussies, chaque convive amène ses propres victuailles que tous partageront dans une exquise salade composée à l'aide des ingrédients de chacun. Tous sont de dignes représentants du monde d'aujourd'hui, ouverts, humanistes, tolérants... Certes, l'énervement peut poindre parfois subitement, notamment lorsque l'un des participants s'offusque que Julia Roberts, croisée par hasard dans le quartier de Belleville, ne lui ait point rendu son bonjour. Mais nul doute que malgré cet accroc, la soirée sera festive. L'assemblée ne manquera pas, à coups de généreuses déclarations,  de refaire le monde en fumant quelques joints et défendant le vote écologiste aux prochaines élections. Pourtant, la buanderie du jeune couple bobo recèle une grosse surprise, personnifiée par une jeune servante malgache séquestrée par ses sympathiques patrons...

Plus connue comme actrice, Atika s'est également essayée à la réalisation de trois courts-métrages dont le présent est le premier. Les quinze petites minutes de l'œuvre ne répondent, bien évidemment pas à la question posée dans le titre mais au moins celle-ci est-elle posée. L'écologie, un thème majeur du Troisième millénaire kidnappé par une secte, la plus donneuse de leçons, prête à oublier ses fondamentaux dès lors qu'un strapontin socialiste se libère. Un vrai jeu de chaise musicale. Mais revenons au film assez plaisant dans son croquis d'individus détestables, subjugués par la culture du piment au Guatemala mais s'autorisant la séquestration d'une immigrée malgache, réduite à l'état d'esclave... mais pour son bien ! Le trait est assez caricatural dans sa présentation de la conception existentialiste du monde mais le paradoxe bobo est exposé au grand jour. Plaisant à regarder et vraiment... A quoi ça sert de voter écolo ?

 

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L'AMOUR DURE TROIS ANS

Film français de Frédéric Beigbeder (2011)

Marc Marronnier est critique littéraire et passe ses nuits à explorer la vie nocturne parisienne en compagnie de ses amis Jean-Georges, Pierre et Kathy. Récemment divorcé d'Anne après trois années d'une vie commune lentement déclinante, Marronnier est désormais parfaitement péremptoire sur la question. L'amour ne dure que trois ans ! A l'issue d'une pathétique tentative de suicide, il écrira même un pamphlet sur le sujet. L'enterrement de sa grand-mère provoque sa rencontre avec la photographe Alice, qui n'est autre que la petite amie de son cousin Antoine. Cette entrevue va profondément bouleverser ses convictions. Les rendez-vous entre le pessimiste Marc et la pétillante Alice deviennent de plus en plus galants et la jeune femme quitte bientôt Antoine. C'est le début d'une prometteuse idylle. Mais la sortie prochaine du livre pourrait remettre en question cet amour naissant...

Après Atika, c'est à Beigbeder d'endosser la casquette de cinéaste qui se prête à la mise en image de son propre roman éponyme. Le réalisateur-écrivain est évidemment parfaitement placé pour décrire ce microcosme bohême et lettré du monde de l'édition et de la culture parisiennes. C'est souvent drôle et bourré d'autodérision même si le côté trombinoscope Canal+ est parfois irritant. D'aucuns jugeront le film narcissique mais c'est Beigbeder. Et si Beigbeder est très loin d'être un monstre de la littérature et ne sera jamais un maître du cinéma, le film n'est pourtant pas dénué d'un talent fantaisiste certain et d'un goût novateur pour la mise en scène. Gaspard Proust, Louise Bourgoin, Frédérique Bel, Nicolas Bedos et Jonathan Lambert y sont très à l'aise. Même Joey Starr dans un rôle de futur homosexuel qui s'ignore ! Une preuve que le film n'est pas si mal, Télérama n'a pas aimé. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus bobo ?...

 

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L'ANNIVERSAIRE

Film français de Diane Kurys (2005)

Raphaël Kessler est un pape européen de la téléréalité. Un soir, il lit le tapuscrit qu'un éditeur et ami vient de lui faire parvenir. A sa grande stupéfaction, Kessler revoit défiler au fil des pages sa propre histoire, alors qu'il militait, dans les années 1980, en faveur des radios libres et avait crée avec sa bande d'amis Radio NRV. Moins glorieuse est l'évocation d'une trahison qu'il commit pour lancer sa carrière. C'est décidé ! Il fera éditer le manuscrit mais plus que cela, le producteur souhaite également réunir, à la faveur de son quarante-cinquième anniversaire, tous ceux qui ont participé à l'aventure à ses côtés. Tout le monde se retrouve bientôt autour du magnat multimillionnaire dans sa villa cossue de Marrakech. Kessler ignore que l'auteur du tapuscrit n'est autre que son frère Alberto avec lequel il est fâché depuis de nombreuses années. Très rapidement, les rancœurs ressurgissent parmi la dizaine de convives et mettent à mal le bonheur espéré des retrouvailles...

Une dizaine d'amis se retrouve vingt années après l'exercice de l'utopie. Que reste-t-il de nos années 1980 ? Kurys assemble une pléiade de comédiens pour servir une histoire largement ressassée par le cinéma. Un sujet rebattu ne fait pas forcément un mauvais film. Mais là, c'est un échec. Les dialogues sont sans relief, le scénario ô combien prévisible. Le panel des ex-pirates de la radio est large et oscille des pannes d'amour à celles de fric, à l'embourgeoisement ou la nostalgie... Tous ont pour point commun leur avachissement dans le matérialisme et le culte rendu au Veau d'or. Mais la réalisatrice ne parvient pas à approfondir le sujet et offrir un point de vue. Si la cinéaste a apprécié la mitterrandie, voilà qui n'est pas le meilleur hommage à rendre à la période. A l'exception peut-être de Diabolo menthe et La Baule-Les Pins, Kurys peine à gravir les échelons de l'art cinématographique et livre une comédie insipide.

 

 

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LE GRAND APPARTEMENT

Film français de Pascal Thomas (2006)

Un immense appartement parisien est le petit paradis de Francesca, en couple avec Martin le volage, qui partagent le logement avec une ribambelle d'amis bohêmes et de parents. Parmi eux, Adrien, cinéaste fauché qui transforme les lieux en studio de cinéma, la sœur de Francesca et la grand-mère fantasque. Théâtre de la fête permanente, le logement vit continuellement à l'heure de la récréation et du Vaudeville amoureux. La joyeuse troupe d'artistes fauchés n'a la possibilité de conserver les lieux qu'à la faveur des largesses d'une loi de 1948 qui autorise le paiement d'un loyer modeste. Tout risque de s'écrouler à l'annonce du vœu de la propriétaire de récupérer son bien afin de pouvoir en augmenter le loyer. C'est sans compter sur Francesca et sa petite communauté, bien peu décidées à se laisser reprendre leur douillet Eldorado...

La révolte par l'épicurisme ! L'anarchie par la générosité ! Thomas livre en réalité une œuvre bruyante et fatigante dans laquelle la mise en scène est aussi bordélique que Loft Story. La direction des acteurs laisse également à désirer avec un jeu excessivement théâtralisé. Quelques passages plaisants certes mais une absence totale de second degré qui enroule une invraisemblable histoire cabotine et ampoulée qui se prend vraiment au sérieux. C'est prétentieusement naïf à outrance. Le film bobo par excellence ! On n'attend qu'une chose : que la propriétaire reprenne les clés du grand appartement au plus vite afin que soient abrégées les souffrances du spectateur. On se consolerait bien d'y voir Laetitia Casta toute nue mais le réalisateur n'aime pas que ses actrices s'épilent sous les aisselles...

 

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LE NOM DES GENS

Film français de Michel Leclerc (2010)

Née d'une mère française et d'un père algérien et jolie jeune femme extravertie, Bahia Benmahmoud déteste par-dessus tous les fascistes. Et est fasciste celui qui n'est pas de gauche. Ce qui fait quand même du monde ! Pour enlever toute pensée brune chez ses ennemis, la jeune femme a un mode militant bien particulier. Elle couche avec eux pour les faire changer d'opinion. Bahia obtient d'ailleurs des résultats prometteurs. Dans un studio radio, celle qui se définit comme une pute politique fait alors la rencontre d'Arthur Martin, spécialiste en épizootie, qui défend le principe de précaution contre le risque d'extension de la grippe aviaire. Avec de tels propos jouant sur la peur et un tel nom, ce quadragénaire austère en quête identitaire doit assurément être fasciste. Les apparences sont parfois trompeuses. Arthur vote socialiste et son idole est Lionel Jospin. La petite excentrique tombe progressivement amoureuse de lui. Et encore, ne connait-elle pas encore ses origines juives. Pour autant, Bahia n'entend pas relâcher son sacerdoce militant...

Emplie d'une naïveté sincère, notre pasionaria fait montre d'une détermination sans faille. Peu importe si elle oublie parfois de se vêtir pour prendre le métro, l'important est qu'elle prône le métissage du monde entier pour stopper les conflits identitaires, achète des crabes vivants pour les remettre à la mer ou qu'elle fasse un mariage blanc avec un sans-papier. Arrêtons ici, il y aurait encore mille choses à dire. L'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002 lui ordonne de voter pour le fasciste Jacques Chirac, tourment dont elle semble évidemment ne jamais devoir se remettre. Ce film est forcément détestable n'est-ce pas ? Et bien, pas du tout pour qui n'est pas totalement imperméable au second degré, voire plus. Car le réalisateur en forçant la caricature sociale, raciale et féministe à outrance, utilise l'autodérision comme ciment de son film. Cela n'en fait pas un film anti-bobo non plus. C'est drôlement moqueur ! Cerise sur le gâteau, Jospin, aussi raide en politique qu'au cinéma, y incarne son propre rôle. Une partie de la critique bien-pensante a pu voir poindre une certaine islamophobie dans le film ?!? Pour lire le second degré, il y a encore du boulot à gauche ! Une petite perle.

 

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TANGUY

Film français d'Etienne Chatiliez (2001)

Tanguy Guetz est un enfant idéal. Il est charmant, a de nombreuses conquêtes et est un brillant doctorant de l'université. Ancien normalien, agrégé de philosophie et de langue japonaise, il effectue désormais une thèse sur l'émergence du concept de subjectivité en Chine. Et par-dessus tout, Tanguy aime ses parents, Paul et Edith. Les cinquantenaires aisés, eux, se désespèrent de ne pas voir leur bébé de 28 ans quitter le nid. Edith ne se doutait pas que son bébé prendrait ses paroles au pied de la lettre, lorsque penchée sur le berceau, elle lui indiquait qu'il pourrait demeurer chez papa et maman toute sa vie. Sa naissance avec treize jours de retard aurait dû sonner comme un avertissement. Aujourd'hui, Edith n'en peut plus et en souffre, allant jusqu'à consulter. Lorsque le rejeton annonce qu'il diffère sa thèse et son séjour à Pékin d'un an, c'en est trop. Si leur grand bébé ne sent plus bien dans le cocon, il partira de lui-même. Aussi, sont-ils bien décidés à user de tous les moyens pour l'aider à voler de ses propres ailes. Mais vraiment tous les moyens...

Cinéaste avare en films, Chatiliez prend le temps de mûrir ses projets qui font de lui l'un des plus talentueux réalisateurs de comédies françaises. De comédies sociales plus précisément. Après l'opposition de classes dans La Vie est un long fleuve tranquille, l'aigreur de la vieillesse dans Tatie Danielle et les turpitudes de la bourgeoisie provinciale dans Le Bonheur est dans le pré, le réalisateur attaque avec Tanguy un autre sujet social plus tabou qu'il n'y paraît : le conflit générationnel au sein d'une même famille et cette mode, constatée par la sociologie, de voir des enfants rester le plus longtemps au domicile familial et pas seulement pour des raisons financières. En Paul et Edith, Chatiliez croque à merveille, sur le ton de la légèreté, ces parents qui n'ont de cesse d'infantiliser leur progéniture qui est sommée tout à coup de devenir adulte et prendre des responsabilités qu'on ne lui a jamais confiée. Férocement drôle !

 

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TIGRES DE PAPEL

Film espagnol de Fernando Colomo (1977)

Le peuple espagnol est prochainement appelé à se rendre aux urnes en ce mois de juin 1977 pour les premières élections depuis la chute du régime franquiste. Deux duos de babas cool font connaissance. Leurs convictions solidement ancrées à gauche, ils s'honorent de participer aux manifestations et meetings du Parti communiste. Enfin, ils vont pouvoir mettre en pratique leur idéal de vie communautaire. Carmen et Juan sont séparés mais conservent une parfaite entente. Ils ont un fils de quatorze ans avec lequel ils tentent de maintenir une relation la plus étroite. Alberto et son ancienne partenaire, quant à eux, maintiennent une relation ambigüe malgré s'être également quittés. Alberto joint de plus en plus fréquemment Carmen et Juan avec lesquels il forme un trio. Les désillusions ne tardent pas à poindre et leur idéal collectiviste et solidaire n'est pas si aisé à mettre en place. Tandis qu'ils collent la nuit, Juan et Alberto tombent sur des fascistes espagnols. Alberto se fait casser la figure. Juan, lui, se cache dans une cabine téléphonique et ne trouve pas la force de venir en aide...

Certes, le terme "bobo" peut paraître quelque peu anachronique pour définir notre trio. Encore que nos héros soient plus bobos que gauchistes..., mais passons ! Premier film de Colomo, inédit en France, Tigres de Papel a connu un gros retentissement en péninsule ibérique. Une grande partie de la première génération post-franquiste a pu se reconnaître à travers le portrait de ce trio désabusé. C'est sur le ton de la comédie cynique que le réalisateur épingle les certitudes ébranlées de nos babas bobos. La liberté sexuelle plus revendiquée que véritablement désirée est parfois mal assumée tandis que la marijuana l'emporte parfois sur les velléités les plus révolutionnaires. Cinéaste totalement inconnu en France, Colomo fait preuve d'un talent certain malgré des approximations inhérentes à une carrière débutante. Le film est à l'origine du courant filmographique de la Nouvelle comédie madrilène. Sympathique !

Virgile / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

30/04/2016

7 films à voir ou à revoir sur les 7 péchés capitaux

Chiffre fort de la symbolique chrétienne avec le 3, la religion catholique détermine en la paresse, l'orgueil, la gourmandise, la luxure, la colère, l'avarice et l'envie, les Sept péchés auxquels le dominicain Saint-Thomas d'Aquin préfère le terme de vices, dont découle la définition du Mal contenu dans l'Homme. Le meurtre, la violence mais encore le blasphème, dont la gravité de l'acte sont largement supérieurs au péché, ne sont ainsi que les conséquences de ces passions exacerbées. Influencé par la Somme théologique de Thomas d'Aquin, le Catéchisme de l'Eglise catholique maintint, au 6ème siècle, la liste des péchés capitaux au nombre de sept ; le pape Grégoire le Grand refusant l'incorporation de la vaine gloire. Les péchés capitaux sont à ne pas confondre avec les péchés véniels affaiblissant la charité et les péchés mortels, commis en connaissance de cause, et affectant la Grâce de Dieu sans l'interdire. Défini théologiquement, le thème des Sept péchés passa rapidement de la philosophie religieuse à une représentation artistique sous forme d'allégories. On peut d'ailleurs considérer que ce thème préexista dans la littérature bien avant Thomas d'Aquin, notamment dans l'œuvre de Tertullien, écrivain berbère et païen, converti au Christianisme à la fin du 2ème siècle. Tertullien, écrivain visionnaire à maints égards qui égratigna La Première société du spectacle dans un texte paléo-debordien que les Editions des Mille et une nuits ont eu l'heureuse initiative de rééditer. A la suite de Thomas d'Aquin, Dante Alighieri décline les péchés sous une multitude de formes dans sa magistrale Divine comédie. Eugene Sue, Georges Bernanos et Paul Valéry prendront, entre nombreux autres, la relève auxquels répond Thomas Edward Lawrence, passé à la postérité sous le nom de Lawrence d'Arabie, dans Les Sept piliers de la sagesse. Il apparut, dès la création de l'art filmé, que le cinéma ne pouvait pas ne pas s'inspirer de ce thème majeur de l'identité du monde catholique. Bien évidemment, la sélection présentée ici n'aura pas la prétention d'analyser chaque péché à l'aune de la religion catholique. Aussi, nous attacherons-nous à un cinéma "laïc" s'attaquant à la représentation, sous de multiples formes, des traits de caractère dénoncés par Thomas d'Aquin.

 

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L'AMI DE LA FAMILLE

Titre original : L'Amico di famiglia

Film italien de Paolo Sorrentino (2006)

Geremia de' Geremei, ironiquement surnommé Cœur d'or, est un homme de 70 ans qui cumule nombre de défauts. Monsieur est affreusement laid et sa laideur est enrichie par un cynisme froid et moqueur. Il pratique également l'usure et est farouchement radin ; c'est ainsi qu'on devient riche après tout ! Et Geremia est fantastiquement riche. Il entretient un rapport morbide avec l'argent qui demeure sa grande obsession et lui permet de dominer la vie de sa famille et de sa mère avec qui il partage une vieille demeure délabrée. Individu parfaitement insupportable, Geremia entend intervenir dans l'utilisation que font ses emprunteurs de l'argent remis. Pour autant, il ne comprend pas les raisons pour lesquelles il demeure seul et boudé par les femmes. L'un de ses voisins sollicite bientôt le riche septuagénaire afin qu'il prête de l'argent pour marier sa fille Rosalba. A son habitude, Geremia pratique l'usure à un taux exorbitant. L'usurier découvre en la future mariée une jeune fille ravissante et en tombe immédiatement amoureux...

Avarice. Sorrentino fait de son héros exécrable et avare un personnage que l'on croirait tout droit sorti d'Affreux, sales et méchants d'Ettore Scola. Le spectateur ne ressent aucune empathie pour cet usurier impitoyable et gisant dans son cloaque glauque qui tient lieu de succursale bancaire qu'encombre la mama. Le film vaut d'être vu rien que pour cet individu laid que ne rachète aucun trait de caractère. Pourtant, à l'exception de ce premier rôle remarquablement interprété par Giacomo Rizzo, le film pêche par de nombreux défauts. La galerie de seconds rôles englués dans leur impossibilité de recouvrer leur dette est malheureusement trop faiblement dessinée. La mise en scène laisse également à désirer malgré quelque habileté à montrer les désirs sexuels du hideux héros pour la belle mariée. Pas le meilleur Sorrentino mais ça reste du Sorrentino !

 

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THE ARTIST

Film français de Michel Hazanavicius (2011)

Hollywood en 1927. George Valentin est une star du cinéma muet, au faîte de sa renommée, et dont rien ne semble pouvoir stopper la carrière. Al Zimmer, son producteur convie la star à la projection de son dernier film, lors de laquelle il croise une jeune débutante dans le Septième art, Peppy Miller. La jeune comédienne est engagée sur le prochain film de Valentin qui ne reste pas insensible à son charme mais refuse de s'engager auprès de la jeune femme. Lui qui se sentait intouchable disparaît pourtant bientôt des écrans. La révolution du cinéma parlant bouleverse l'art filmé de fond en comble. C'est au tour de jeunes étoiles d'être propulsées au rang de vedettes. Parmi elles, Peppy. L'arrogant Valentin juge éphémère l'avènement du cinéma parlant et congédie Zimmer afin de produire lui-même son prochain film muet. C'est le début de la descente aux enfers...

Orgueil. Chacun aura très certainement vu le film et tout a déjà été écrit au sujet de The Artist qui transpose l'Antiquité du cinéma en plein Troisième millénaire. Il est de bon ton de bouder les succès internationaux mais la réalisation de Hazanavicius n'aura pourtant pas volé ses dizaines de récompenses. Jean Dujardin et Bérénice Bejo non plus ! Jean Dujardin qui, d'ailleurs, n'a rien à envier à Fred Astaire. L'occasion est ici fournie d'analyser le film sous l'angle original du trait de caractère orgueilleux du héros qui refuse que l'art qu'il domine puisse lui échapper. Le cinéma parlant ne peut pas être tout simplement parce que, lui, Valentin, n'a jamais parlé dans ses films ! Notre star déchue préfère la déchéance alcoolique, la vente de tous ses biens immobiliers, la ruine et l'idée du suicide plutôt que se remettre en question. Mais le film se conclue bien évidemment sur un happy end. C'est fort bien fait. Le film ne révolutionne pas pour autant le genre disparu du muet.

 

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BOF... (ANATOMIE D'UN LIVREUR)

Film français de Claude Faraldo (1971)

Lui exerce la profession de livreur de vin, ce qui le lasse au plus haut point. Surtout de gravir les étages... Son mariage avec Germaine permet à la jeune femme de quitter son emploi de vendeuse et de profiter de la vie de femme au foyer. Devenu veuf après avoir assassiné son épouse et maquillé le meurtre en suicide, le père du jeune homme se dit que lui aussi a bien le droit d'être lassé de son emploi à l'usine. Alors décide-t-il de s'installer dans l'appartement des jeunes noceurs. L'oisiveté ambiante lui convient parfaitement, à plus forte raison qu'il partage avec son fils l'amour de Germaine. Boubou, un balayeur noir, ami du fils, voit dans ce foyer la société idéale. Lui aussi ne tarde pas à plaquer son métier et rejoindre la communauté oisive. Mais se prélasser au Soleil est nettement plus agréable. Qu'à cela ne tienne !, nos quatre héros partent en direction du Midi...

Paresse, autrefois désignée sous le terme d'acédie. Vous avez aimé le Manifeste contre le travail du Groupe Krisis ? Alors ce film anarchisant devrait vous plaire. Siestes et jeux de cartes, l'oisiveté est un sujet finalement assez peu traité au cinéma, et plus particulièrement au sein de la classe prolétaire. Poussant le sujet un peu plus loin, Faraldo expose les vues de son idéal post-soixante-huitard qui exalte la vie en communauté et l'amour libre délivré des tabous conformistes bourgeois. Et contre toute attente, ça n'est pas le fils qui épouse les formes les formes les plus radicales de ce libertarisme prolétaire mais bien son quinquagénaire de géniteur. Le film a évidemment vieilli de ce point de vue et il est permis de tacler la candeur de la réalisation. Elle est néanmoins plaisante à regarder et souvent drôle malgré la rareté des dialogues et un criant manque de budget.

 

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LA GRANDE BOUFFE

Film français de Marco Ferreri (1973)

Marcello est pilote de ligne, Michel est réalisateur à la télévision, Philippe, juge d'instruction et Ugo restaurateur. Ce sont de fins gourmets que ces quatre amis qui décident de se retrancher le temps d'un week-end dans un hôtel particulier parisien, en cette fin d'automne,  afin de se livrer à un gargantuesque repas. Aussi, la satisfaction de ce séminaire gastronomique nécessite-t-elle le stockage d'un volume dantesque de nourriture. La motivation du banquet pantagruélique est bien plus funèbre en réalité puisqu'il s'agit pour nos compères de se suicider en se gavant jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les plats les plus divers se succèdent à un rythme infernal. Marcello insiste auprès de ses amis afin que trois prostituées rejoignent leur cérémonie mortifère, en compagnie d'Andréa, une institutrice du voisinage arrivée là un peu par hasard. Ecœurées et épuisées, les filles de joie quittent bientôt les quatre amis. Seule la plantureuse institutrice persévère et assiste impuissante à la déchéance des corps...

Gourmandise. Un véritable scandale que provoqua le film de Ferreri au Festival de Cannes. Les journalistes s'en donnèrent à cœur joie pour détruire la réputation de cette œuvre perçue comme une insulte aux arts de la table. Mais, plus que cela, c'est bien l'hédonisme gratuit et la jouissance bachique et sans entraves d'une société bourgeoise et égoïste qu'a voulu épingler le talentueux italien habitué aux provocations filmiques. Les libations ayant cours dans cet hôtel coupé du monde sont le reflet d'un monde englué dans une consommation effrénée qui se condamne à la mort dans la plus parfaite indifférente opulence. Il est bien plus politiquement incorrect que ne purent l'analyser les journalistes cannois... Ce film obscène et indigeste n' pas perdu une miette de sa force provocatrice, ni de son actualité bien au contraire. Un chef-d'œuvre eschatologique et scatologique !

 

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L'HISTOIRE DE RICHARD O.

Film français de Damien Odoul (2007)

Un homme, Richard O., est assassiné par une jeune femme qu'il refusa de violer pendant son sommeil... Nous sommes à Paris au mois d'août. Quelques semaines plus tôt, Richard O. déambule dans la capitale à la recherche du sujet de son prochain film. Le Grand est son fidèle serviteur, tout occupé qu'il est à racoler des proies faciles et faire obtenir des rendez-vous explicites à son mentor. Les élues sont des femmes qu'il croise ça-et-là dans au hasard des rues. Richard se montre incapable de résister aux nombreux désirs qu'il ressent pour les femmes. Face à lui, les amazones se livrent en exposant leurs secrets et fantasmes les plus intimes. A travers treize rencontres et autant d'expériences sexuelles, le fornicateur errant tente de briser les tabous et assouvir les pulsions de ces inconnues avant d'aller chercher quelque réconfort dans les bras de sa voisine et de son ex-compagne...

Luxure. Le titre fait bien évidemment écho au film érotique Histoire d'O de Just Jaeckin sorti en 1975 avec la délicieuse Corinne Cléry en Madame O. Sauf qu'ici, Monsieur O, en la personne de Mathieu Amalric, ne suscite guère l'enthousiasme sexuel. L'idée n'est pourtant pas absurde de présenter un héros à la recherche unique d'un plaisir sexuel hérité de rencontres sans lendemain. D'autant plus que le héros a la prétention d'intellectualiser ses expériences.  Si l'on se prend de quelque empathie pour cet érotomane paumé et aliéné par ses propres désirs, Odoul passe à côté de son sujet avec des dialogues trop souvent prétentieux qui ne trouveront écho qu'auprès d'un public bourgeois-bohême. Parmi les corps nus qui défilent, il y en a pas pour tous les goûts mais le portrait psychologique de ces naïades offertes au héros est plus restreint. Toutes ont pour point commun le souhait d'être violentées et souillées. Non seulement le film flirte avec l'apologie de la violence sexuelle mais c'est filmé avec tellement de maladresse que la provocation en est désolante. Malgré tous les efforts du réalisateur, rarement la luxure n'aura paru aussi peu excitante. On est loin de Gaspar Noé !

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SELON LA LOI

Titre original : Po Zakonu

Film russe de Lev Koulechov (1926)

Au fin fond du territoire canadien du Yukon, le long de la rivière Klondyke, un groupe de pionniers cherche le précieux métal jaune. Hans Nielsen et son épouse Edith, l'Irlandais Michael Deinin, Detci et Herke composent le groupe qui partage la même cabane de fortune. Les Nielsen découvrent un recoin de la rivière riche en métal. L'exploitation du site démarre aussitôt dans la bonne humeur. Aux journées harassantes succèdent des soirées monotones lors desquelles la petite assemblée s'enivre de vin. Mais l'accumulation de l'or fait tourner les têtes. Le cupide Deinin abat à bout portant Detci et Herke afin de devenir seul propriétaire de l'or. Les Nielsen parviennent à maîtriser l'assassin et l'attachent solidement. Malgré la contrainte qu'impose la surveillance du prisonnier, le couple se refuse à l'exercice de toute justice expéditive et organise le procès de l'Irlandais. La fonte des neiges renforce l'isolement des lieux...

Envie. Cinéaste phare de la période soviétique, Koulechov adapte à l'écran une nouvelle de Jack London, inédite en français, The Unexpected. L'attrait du réalisateur pour la littérature anglo-américaine le rendit suspect aux yeux du pouvoir communiste qui ne manqua pas de lui reprocher sa fidélité à l'œuvre. La critique de la voracité capitaliste est certes bien faible dans ce muet soviétique qui ne démérite pas. Découpé en deux parties, la seconde est intégralement consacrée à un regard juridique "amateur", les Nielsen n'étant pas homme et femme de loi, sur la façon dont il convient de châtier l'envie cupide. Koulechov maîtrise à la perfection ce huis clos esthétique qui renseigne sur la dégradation physique et psychologique des corps fatigués par le dur travail et la pluie. Un western claustrophile et poétique qui impose l'idée que le cinéma n'a mis que peu de temps à acquérir ses lettres de noblesse. A voir !

 

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LE TONNERRE DE DIEU

Film français de Denys de La Patellière (1965)

Le vétérinaire Léandre Brassac réside dans un majestueux manoir de la campagne nantaise en compagnie de son épouse allemande Marie, de ses chevaux et de nombreux chiens errants qu'il recueille. Brassac, que l'on pourrait croire généreux, est pourtant tout le contraire et se revèle être un misanthrope au caractère sombre et violent. Ça n'est pas un énième chien que le vétérinaire ramène ce soir mais Simone, une prostituée rencontrée dans un bar. Si Marie, qui n'a pu offrir de descendance à son alcoolique d'époux, ne se risquerait pas à contester la présence au domicile d'une fille légère, Marcel, le souteneur, ne l'entend pas de cette oreille. Brassac calme les ardeurs de ce dernier et permet à Simone de durablement loger au manoir. Mais la fille de petite vertu tombe amoureuse du voisin cultivateur Roger et craint le courroux de Brassac...

Colère. La Patellière offre un rôle sur mesure pour Jean Gabin en homme irascible qui inonde de sa verve piquante le premier quart d'heure du film. Et Michèle Mercier, débarrassée de ses oripeaux Angéliques, est également très à l'aise dans ce mélodrame rural. Le réalisateur du Taxi pour Tobrouk fut l'un des cinéastes les plus prolifiques des décennies 1950-1960 bien que sa filmographie soit de qualité inégale. Inspiré du roman Dieu est Dieu, nom de Dieu de Maurice Clavel, Le Tonnerre est un film plaisant et soigné auquel il manque peut être quelque prise de risque, notamment dans les dernières dizaines de minutes. Si le film s'essouffle progressivement du début à la fin, il demeure un classique du cinéma français et est malheureusement tombé dans l'oubli.

Virgile / C.N.C.

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23/04/2016

7 films à voir ou à revoir sur Napoléon

Sans aucune hésitation, l'Empereur Napoléon Bonaparte compte parmi les plus grandes figures de l'Histoire de France. Et pourtant ! Assez curieusement, ses héritiers sont quasi-inexistants dans notre société politique contemporaine. Est-ce parce que l'héritage institutionnel et législatif légué par l'Empereur est demeuré présent dans les Républiques qui succédèrent aux périodes de l'Empire ? Si la Monarchie française compte de nombreux partisans qui se réclament du Roi, l'Action française en tête, les structures qui se réclament du napoléonisme sont bien faméliques... Son Altesse Impériale la Princesse Napoléon, née Alix de Foresta, chef de file légitime de la dynastie impériale du Troisième millénaire, n'évoquera que bien peu de choses au plus grand nombre. Certes, il existe bien un Renouveau bonapartiste, un Mouvement bonapartiste, France bonapartiste et un Comité central bonapartiste qui, tous regroupés, doivent peser autant que Jacques Cheminade aux élections présidentielles. Définitivement, Napoléon appartient à l'Histoire, et depuis aussitôt la défaite de Sedan d'ailleurs. Le grandiose écrivain malouin François-René de Châteaubriand n'écrivait-il pas dans ses Mémoires d'Outre-tombe que "Bonaparte n'est plus le vrai Bonaparte, c'est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple." ? Napoléon est bien désormais une figure légendaire qui n'a plus prise avec les choses de ce bas monde. Certainement, cela ne le gênera-t-il pas d'ailleurs, lui qui affirmait que "Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle." Alors oui, Napoléon 1er est un homme de génie pour lequel chacun ressent une inexplicable attirance, parfois inconsciente, similaire à celle, qui s'applique à chaque homme qui, sous une forme ou une autre, a tenté de réaliser l'unité du continent européen par la guerre. Et cette fascination pour les conquêtes napoléoniennes n'exclut nullement une paradoxale mollesse de chacun dans l'adhésion à la mystique de l'Empire... Loin devant Alexandre le Grand, Jules César, Cléopâtre, Mahomet, Gengis Khan, Winston Churchill ou Charles De Gaulle, Napoléon 1er compte parmi les personnages les plus interprétés au cinéma et partage cet honneur avec Jésus Christ, Jeanne d'Arc et... Adolf Hitler. Le chancelier allemand avec lequel l'Empereur partage bien plus et surtout une curieuse similitude dans leurs épopées respectives. Le lecteur intéressé sera renvoyé à l'ouvrage de Saint-Paulien, Napoléon, Hitler, deux époques, un destin. Les films traitant du personnage de Napoléon 1er sont donc légions et se rattachent au genre biographique. Une débauche de moyens accompagne l'immense majorité de ces œuvres bien que l'exercice de la restitution biographique amenuise considérablement toute liberté de traitement par le réalisateur et le scénariste. Il y a à voir et à oublier parmi les 700 films évoquant la figure de l'Empereur. En voici sept...

 

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ADIEU BONAPARTE

Film franco-égyptien de Youssef Chahine (1984)

Le 1er juillet 1798, Bonaparte, à la tête de ses troupes, débarque à Alexandrie et délivre bientôt l'Egypte de l'oppression des mamelouks ottomans après la victoire de la bataille des Pyramides. Parmi la soixantaine de scientifiques accompagnant Bonaparte, le général Maximilien Caffarelli, infirme à la jambe de bois, prend part à la Campagne d'Egypte dont l'objectif est de couper la route des Indes aux Britanniques. Homme affable, il se lie d'amitié avec de jeunes cairotes, en même temps que le savant qu'il est, est séduit par les splendeurs du Caire et du reste du pays. De libérateur, Bonaparte est progressivement perçu comme un conquérant sans scrupules et avide de gloire. La résistance égyptienne s'organise. Caffarelli prend ses distances avec Bonaparte au point d'épouser la cause de ses amis autochtones, Ali, épris de poésie et philosophie et son jeune frère Yehia, initiés par le général à la chimie et l'astronomie...

Oscillant entre le film historique et le conte philosophique, Chahine livre une plaisante évocation de la révolte du Caire pendant la campagne d'Egypte. L'intrigue est déterminée par le prisme de l'humaniste général Caffarelli, remarquablement interprété par le truculent Michel Piccoli, et d'Aly, homme cultivé et pétri de littérature française. Le scénario est néanmoins brouillon et il est parfois difficile de démêler l'intrigue du contexte historique auquel le réalisateur privilégie la petite Histoire intimiste à la fresque somptueuse. La mise en scène, empreinte d'un beau lyrisme, rachète quand même le scénario. Le pays égyptien dévoile des splendeurs malheureusement mises à mal aujourd'hui. Chahine, catholique de confession melkite peinerait à reconnaître sa terre et son peuple. Le cycle des saisons est immuable et l'hiver revient toujours, tôt au tard, après le printemps... même arabe.

 

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AUSTERLITZ

Film français d'Abel Gance (1960)

En 1802, la Paix d'Amiens consacre la paix entre la France et le Royaume d'Angleterre et laisse entrevoir une période de stabilité sur le continent. Adulé par le peuple et conseillé par le diplomate Talleyrand, le Premier consul Napoléon Bonaparte est sacré Empereur par le pape Pie VII dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. La période d'accalmie guerrière espérée sera de courte durée. L'Autriche et la Russie scellent leur coalition. Napoléon reprend les armes et les troupes napoléoniennes remportent toutes les batailles en 1805. Ulm consacre un nouveau triomphe du 1er Empire. Le 2 décembre, à Austerlitz, petit hameau de Moravie-du-Sud, les troupes napoléoniennes font face à la coalition de l'Empereur François II d'Autriche et du tsar Alexandre 1er de Russie. Une nouvelle bataille se prépare...

Dans cette fresque qui retrace l'Histoire de l'Europe et des tumultes de la guerre qui secouèrent le Vieux continent trois années durant, Gance dresse un large panel psychologique de Napoléon 1er. Tour à tour impulsif, tyrannique, charismatique, irascible mais aussi fin stratège et capable de décisions militaires rapides qui font la différence et accroissent l'étendue du pouvoir du 1er Empire vers l'Est . On sent le charme qu'exerce l'Empereur sur le cinéaste qui choisit clairement son camp et ne manque pas d'offrir un profil qui n'est pas à l'avantage de ses ennemis. On frise la caricature. Remarquablement filmées et dirigées, les scènes de la bataille finale occupent une large place et furent tournées avec le concours de l'armée de la République socialiste de Yougoslavie. Déjà auteur d'une première biographie plus large de Napoléon, le réalisateur réitère son propos avec plus de moyens. Très agréable à visionner, Austerlitz ne tient pourtant pas toutes ses promesses dans sa première partie. La faute peut être à une distribution trop riche en célébrités internationales.

 

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LES DUELLISTES

Titre original : The Duellists

Film anglais de Ridley Scott (1977)

L'année 1800 à Strasbourg. Le territoire français connaît enfin une période de quiétude après les guerres révolutionnaires et celles du Directoire. Le lieutenant du 7ème régiment de Hussards Armand d'Hubert et son homologue du 3ème, Gabriel Féraud, sont deux officiers de l'armée napoléonienne. Irascible querelleur, Féraud blesse gravement le neveu de l'édile strasbourgeois au cours d'un duel. La pratique de cet art étant proscrite par le règlement militaire, d'Hubert se voit confier la mise aux arrêts du belliqueux duelliste tandis qu'il se trouve chez une amie qui tient salon. L'offense est jugée trop grave par Féraud pour ne pas provoquer d'Hubert en duel au sabre. Celui-ci tourne à l'avantage d'Hubert, ce que ne peut accepter Féraud qui ne cache pas vouloir vengeance et triomphe. Les deux hommes vont dès lors se vouer une haine inextinguible et vont régulièrement s'affronter, quinze années durant dans toute l'Europe jusqu'en Russie, dès lors que leurs carrières militaires respectives feront se recroiser leurs chemins...

Alors évidemment, il s'agit moins d'un film sur la figure de l'Empereur que sur la France et l'armée napoléoniennes. L'œuvre est une adaptation de la nouvelle Le Duel de Joseph Conrad. Premier long-métrage de Scott qui signe immédiatement un prodigieux chef-d'œuvre. La mise en scène est grandiose. Les décors, les costumes et l'atmosphère restituent admirablement l'Europe du début du 19ème siècle et la rigidité de la tradition militaire de l'époque. Et ne parlons pas des scènes de duel magnifiquement filmées. Les deux héros sont merveilleusement campés par Harvey Keitel et Keith Carradine : Féraud en officier de condition populaire élevé au rang de lieutenant par le mérite et d'Hubert, l'aristocrate distancié pétri de convenances. Tout simplement somptueux et il y aurait encore beaucoup de choses à louer. A la vision du film, on comprend mieux l'engagement de Bernard Lugan en faveur du rétablissement du duel...

 

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MONSIEUR N.

Film français d'Antoine de Caunes (2003)

En 1840, le général anglais Heathcote assiste au retour des cendres de l'Empereur à l'Hôtel des Invalides. Les souvenirs de son service refont surface alors qu'il n'était qu'un jeune officier. Défait à Waterloo en 1815 peu après la période des Cent-Jours, Napoléon 1er avait été déporté par les Anglais à Sainte-Hélène. C'est sur cette minuscule île atlantique au climat inhospitalier et balayée inlassablement par les vents, que celui, désormais déchu, qui avait mis l'Europe à genoux termina ses jours. L'exil ne fut guère marqué du sceau de la quiétude et les intrigues étaient nombreuses parmi les proches, fidèles ou intrigants, qui accompagnèrent le célèbre prisonnier. Sous la surveillance du général Hudson Lowe, Napoléon y dicta ses mémoires en même temps qu'il livra sa dernière bataille. Les mystères de sa mort demeurent et Heathcote croit bien détenir la vérité...

On attendait certainement pas de Caunes se glisser dans la peau d'un cinéaste. Il s'en tire pourtant honorablement. La mort de l'Empereur est encore entourée de nombreuses théories. Aussi, le film a-t-il le mérite d'inviter à la réflexion sur les dernières années de son existence et de les confronter à l'historiographie officielle. Mort prématurée mais naturelle ? Empoisonnement ? Assassinat ? L'Empereur est-il bien mort à Sainte-Hélène ou avait-il pu fuir aux Etats-Unis avec l'aide de son fidèle ami corse, Cipriani ? Dernière supputation qui a la préférence du réalisateur pour mieux épaissir le mystère. Toutes les pistes demeurent ouvertes. Monsieur N. est plus un film d'historien qu'historique et aussi ludique qu'un Cluedo. Philippe Torreton y est à son aise. Plaisant ! Le film subit pourtant un inexplicable échec commercial.

 

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NAPOLEON

Film français de Sacha Guitry (1954)

Parmi les témoins majeurs de la période napoléonienne figure Talleyrand. A l'annonce de la mort de Napoléon, en 1821, Talleyrand, meurtri, est assailli de questions sur la vie de celui qui fit trembler l'Europe. Le diplomate évoque à un petit auditoire d'amis, avec force souvenirs, ce que fut, de 1769 à 1821, l'épopée de Napoléon 1er depuis sa naissance à Ajaccio à sa déportation sur l'île de Sainte-Hélène. Une vie contrariée remplie de rêves de gloire qui se dessinent dès ses études à l'école militaire de Brienne qui précèdent son arrivée à Paris et sa prochaine conquête du pouvoir politique. Celle qui amènera le futur Empereur à étendre son pouvoir sur des terres lointaines à l'aide de furieuses conquêtes d'Arcole à l'anéantissement de Waterloo. Talleyrand n'oublie pas les souvenirs plus intimes de celui qu'il a servi avec obséquiosité : sa rencontre avec Joséphine de Beauharnais et ses fiançailles à Toulon. Et d'autres conquêtes moins militaires...

Difficile de juger qui de Guitry ou de Gance aura le mieux filmé Napoléon. La biographie de Guitry se distingue de celle de Gance en cela qu'elle se veut moins fidèle à une minutieuse reconstitution historique. La magnifique pléiade d'acteurs composant la distribution y est pour beaucoup ; chacun s'accaparant son rôle pour mieux le personnaliser. Afin de mieux rendre hommage à l'Empereur, le réalisateur a l'idée géniale d'évoquer sa figure par le prisme de Talleyrand. Autant homme de théâtre, de littérature que de cinéma, Guitry démontre avec le talent qui lui est propre qu'il demeure parmi les plus grands amoureux des grandes figures de l'Histoire de France. Plus de trois heures d'un grandiose spectacle sur la vie d'un génie qu'on aime le personnage ou non. On ne s'ennuie guère. Guitry sera toujours Guitry !

 

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NAPOLEON VU PAR ABEL GANCE

Film français d'Abel Gance (1925)

1781, le futur Napoléon intègre l'école militaire de Brienne. Brillant étudiant, l'écolier sait qu'il est promis à une fulgurante carrière. Peu après son arrivée à Paris, Bonaparte côtoie le Club des Cordeliers, au sein duquel il rencontre Georges Danton et Claude Joseph Rouget de Lisle qui ne tardera pas à composer la Marseillaise. De retour en Corse, Bonaparte est contraint de fuir son île natale, chassé par les partisans de Pascal Paoli. Le futur Empereur prend part au tumulte révolutionnaire qui secoue la capitale. Grâce à Paul Barras, l'ajaccien est promu général d'infanterie avant d'épouser son plus grand amour Joséphine de Beauharnais, que Bonaparte parvint à ravir au général Lazare Hoche. C'est au tour de la guerre de ravir Bonaparte à Madame de Beauharnais. Le 16 avril 1796, la campagne d'Italie est sur le point de s'achever...

Gance est littéralement subjugué par la figure de Napoléon à qui le cinéaste souhaitait consacrer pas moins de six films muets. La faillite de son producteur contraint Gance à ne réaliser que le premier chapitre qui ne dure pas moins de 5 h 30 quand même. Cela est plus complexe en réalité tant il existe de versions d'une longueur différente. En tout cas, jamais Gance ne put revenir sur son projet pharaonique qui lui vint en tête à la vision de Naissance d'une nation de David W. Griffith. Le Napoléon de Gance compte parmi les œuvres majeures du patrimoine cinématographique mondial et constitue le chef-d'œuvre du cinéaste parisien. Une fresque biographique impressionnante, démesurée et d'une lyrisme fabuleux. Gance est talentueux lorsqu'il a l'idée d'accrocher des caméras à la selle des chevaux. Ce qui est banal aujourd'hui est d'une parfaite ingéniosité en 1925. Gance est visionnaire lorsque, pressentant l'avènement prochain du cinéma parlant, il enjoint ses acteurs de prononcer les paroles exactes du scénario. Gance, le Griffith français, est un génie !

 

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WATERLOO

Film italo-russe de Serguei Bondartchouk

1814, Napoléon 1er est contraint d'abdiquer. Louis XVIII rétablit la Monarchie et clôt définitivement, espère-t-il, la période du Premier Empire. Exilé sur l'île d'Elbe, Napoléon ne tarde pas à s'en échapper et regagne la capitale française de laquelle fuit le monarque. Le nouvel affrontement avec la coalition prussienne et anglaise est inéluctable. Le petit village de Waterloo, non loin de Bruxelles alors occupée par la France, constitue le lieu de l'ultime bataille. Face à l'Empereur, le duc de Wellington se révèle un adversaire coriace. Les charges françaises se heurtent sur une défense anglaise bien organisée. L'arrivée sur le champ de bataille du feld-maréchal prussien Gebhard Leberecht von Blücher pèse de tout son poids dans l'anéantissement définitif des velléités de Napoléon...

Waterloo, morne plaine mais pas morne film. Bondartchouk y a mis les moyens, c'est le moins que l'on puisse dire. Furent réquisitionnés pas moins de vingt mille figurants prélevés dans l'armée soviétique. Les scènes de bataille filmées depuis un hélicoptère figurent parmi les plus géniales du Septième art. Saisissante est la représentation des combats de la cavalerie. L'ensemble de la mise en scène est également d'une parfaite esthétique. La reconstitution est particulièrement soignée tant du point de vue des uniformes que des armes et des tactiques employées. Si le début du film est poussif, on demeure très rapidement captivé à mesure que la longue scène finale approche. Vrai point faible en revanche, Rod Steiger n'est guère convaincant en Empereur. Napoléon n'est plus animé de la flamme en ce crépuscule impérial, il est vrai. Mais l'acteur est trop outrancier dans son jeu. C'est dommage !

Virgile/C.N.C.

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17/04/2016

Chronique cinéma: Zootopie (le dernier Disney)

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Dimanche de Pâques en fin d'après-midi. Ma fiancée me convie au cinéma. A l'affiche: Zootopie des studios Disney. D'ordinaire, je ne me déplace plus dans les salles obscures pour voir dessins animés ou autres films d'animation. Question d'âge, sans doute. Ma fiancée est néanmoins plutôt partante, à l'image de nombreuses jeunes femmes, pour ces petits plongeons en arrière vers l'âge béni de l'enfance. De bonne grâce je me plie à l'exercice, surtout que c'est elle qui paie sa tournée.

Nous sommes ressortis, une centaine de minutes plus tard, dans un état profond de gêne, voire d’écœurement. Pour les parents tentés par l'expérience... je vous déconseille fortement d'emmener vos chères têtes blondes assister à cet exercice de grossière propagande!

Le problème ne réside pas dans la forme. Les images plaisantes et les passages comiques ne manquent pas, en soi. Le soucis vient du fond et du message véhiculé. Disney nous avait habitués à plus de finesse.

Une lapine, dont les parents cultivent des carottes, rêve de devenir flic à Zootopie, une cité gigantesque où toutes les espèces animales, "prédateurs" comme "proies", vivent en harmonie. Malgré les fortes réserves familiales et diverses difficultés, la lapine parvient à ses fins et devient flic. Vu qu'il s'agit de la première "proie" à intégrer les forces de police, notre petite lapine est évidemment postée à la circulation. Elle s'illustre néanmoins rapidement en mettant au jour un trafic de glaces à l'eau orchestré par un renard cynique. Elle et ce dernier vont finalement s'associer dans le but de résoudre une enquête bien plus poussée où se mêlent génétique et démographie... Le film se conclut par un concert de Shakira (incarnée ici par une gazelle) où l'ensemble de la population de Zootopie communie dans la joie, les lumières du show et la musique.

La cité de Zootopie incarne la méga-machine urbaine avec son kaléidoscope d'espèces évoluant dans un univers artificiel, festif et positiviste. Cet univers improbable, hautement flippant pour nombres des lecteurs du CNC, n'est aucunement remis en cause par le film. Bien au contraire. Cette société du "vivre ensemble" est même farouchement défendue, et ce d'une manière grossière. En effet, à Zootopie on peut devenir "ce que l'on veut" et ça, c'est vraiment trop cool!

Lutte contre les préjugés et les stéréotypes, plaidoirie pour le métissage et l'homosexualité, relativisation des "thèses essentialistes", éloge de l'homo festivus... Zootopie est un très beau coup. Le scénario et les clins d’œil plaisants ne sont que des prétextes visant à faire passer la pilule.

On est bien loin ici du propos tenu par la Reine des neiges qui semblait incarner un retour aux fondamentaux de Disney (princesses aux visages pâles et vieilles légendes européennes revisitées).

"Le racisme, ça commence par des mots"... Inutile de diffuser ces spots ridicules et coûteux sur toutes les antennes. Il aurait suffit de payer une place pour Zootopie à l'ensemble des gosses de France et de Navarre pour obtenir des résultats bien plus probants concernant la lutte contre les discriminations.

Jacques Thomas pour le C.N.C.

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