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27/08/2015

Regard sur l’actu #17: Sexualités d'aujourd'hui et de demain.

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Une frustration sexuelle très ancrée

Impossible de ne pas constater qu’on fait face, à notre époque, à un très grave et très sérieux problème autour de tout ce qui touche au sexe et à la sexualité. C’est le règne de l’image et de l’esbroufe. On affiche partout des corps dénudés afin de vendre la moindre saloperie (cela va du shampooing au cinéma) et on affirme que la parole serait complètement décomplexée sur ces sujets. Sur la forme, c’est vrai, on n’entend parler que de triolisme, de sodomie et d’expériences homosexuelles à tester absolument. Mais sur le fond, c’est différent… Entre les témoignages incessants de personnes ou de stars qui auraient, disent-elles, une « vie sexuelle épanouie » et la pornocratisation de la société, on croirait naïvement que le sexe apporterait l’harmonie à tout un chacun alors que je suis certain qu’on a jamais aussi peu baisé qu’aujourd’hui... Entre les puceaux de 40 ans, les addicts au porno et les maris qui veulent tringler n’importe qui sauf leur femme devenue imbaisable à leurs yeux (Mesdames, un petit effort vous est tout de même demandé... Restez désirables SVP!) , on est servis ! Résultat: des tonnes de névrosés sexuels qui ne pensent qu'au sexe et qui imaginent, à tort, que tout le monde baise (sauf eux).  Eux aussi veulent obtenir une part de ce gâteau constitué d'images attrayantes, de filles faciles et de jouissance. Et pour les plus faibles d'esprit, les plus malades ou les plus pervers d'entre eux, tous les moyens sont bons!

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La France: l'autre pays du viol?

Cette frustration sexuelle qui n’a jamais été aussi répandue qu’aujourd’hui explique une certaine partie des « Trente-trois viols [qui] sont déclarés chaque jour en France, soit un toutes les quarante minutes en moyenne ! ». Inutile de discuter des chiffres, on sait qu’ils sont bien plus élevés. Même nos chers médias, à l’image du Figaro qui a dévoilé tous ces chiffres, n’hésitent pas à écrire que les résultats cités plus haut ne représenteraient que moins de 10% du total car la plupart des cas ne sont jamais signalés… Et où y-a-t-il le plus de viols selon vous ? En Guyane, Martinique et Guadeloupe, suivis de près par Paris. Quelle surprise ! J’avoue avoir du mal à comprendre la corrélation qui existe entre ces charmants endroits, pas vous ? Je me lance quand même : un certain type de population qui a tendance à considérer les femmes, et surtout les blanches (qui sont toutes des salopes, merci le porno !) comme des objets ? Allez savoir… En tout cas, le taux de viols sur les mineurs ne fait qu'augmenter lui aussi, ce qui est là encore d'une logique imparable. Ils sont d'ailleurs assez souvent commis par d'autres mineurs car d'après la Brigade de Protection des Mineurs (BMP), à Paris, "un tiers des viols recensés sur mineurs est commis par un jeune âgé de moins de 18 ans". On commence très jeune au pays vous savez! Le "boss" de la BPM, Vianney Dyèvre, fait un constat (partiel) que l'on ne peut que partager: « L’accès à la pornographie est tellement facile que les jeunes prennent exemple de ces films dans leurs relations amoureuses au collège ou au lycée. » Evident! Ajoutez à cela l'importation (et la normalisation) de nombre de mœurs archaïques et exotiques où les femmes ne tiennent pas une place similaire à celle qu'elles ont, de base, en Europe et vous aurez tout compris... On lit encore dans le même article: "Les viols entre mineurs, concernant principalement les 12-18 ans, sont généralement issus de chantages. Victimes et bourreaux évoluent généralement dans la même sphère amicale ou scolaire. La menace d’une mauvaise « réputation » est souvent un argument de poids pour faire accomplir au souffre-douleur la tâche qui lui est demandée. Pour un téléphone ou pour éviter les rumeurs dégradantes, certains jeunes sont capables de céder. Pire encore, les victimes de ces viols ont tendance à minimiser les actes de leur(s) agresseur(s)." Inutile de lire entre les lignes, tout est clair. On parle bien ici majoritairement du viol de Blanches dans les territoires ethniquement perdus (ou non). Les Européens ne protégeant plus leurs femmes, les nouveaux arrivés se servent... On voit le même schéma se reproduire partout en Europe, il suffit de se renseigner sur ce qui se passe en Scandinavie où les chiffres sont effrayants!

Du porno en niqab!

Pour contenter nos violeurs en herbe, qu’ils sachent que l’industrie pornographique reprend tout et sait s’adapter à son époque, le sexe étant devenu une marchandise soumise aux lois du marché et « sans frontières » suivant la logique libérale… S’ils veulent du porno en niqab, ils n’ont qu’à aller mater Women of the Middle East, de PornFidelity, qui « est le premier long-métrage porno centré sur le hijab et le niqab » nous apprend le site vice.com. Je vous ai d'ailleurs mis une image (en tête de cet article) pour que vous puissiez vous faire une idée de ce que Women of the Middle East vous propose. Peu respectueux de l’Islam, sans doute, mais on ne peut pas tout avoir…

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Sexe virtuel VS sexe réel

On peut toutefois espérer !! D’avoir des relations sexuelles avec des robots par exemple ! Ça existe oui, comme ce robot dont parle Numerama « conçu pour masturber un usager équipé d'un casque de réalité virtuelle » ! Helen Driscoll, qui est maître de conférences en psychologie à l'université de Sunderland (Royaume-Uni) prédit ainsi que « dans quelques décennies, en tout cas avant la fin du siècle, il ne sera pas rare que des humains entretiennent des relations sexuelles avec des robots, voire tombent amoureux de leur partenaire artificiel. » Nombre de chercheurs se penchent sur le sexe virtuel et même Bill Gates a investi dans "un projet de « préservatif du futur » en hydrogel (un matériau biodégradable plus agréable que le latex), capable de délivrer des petites doses de Viagra et des stimulations électriques…" lit-on dans le Parisien... Qui s'émerveille: "Les dernières avancées techniques veulent révolutionner notre sexualité." A l'image des casques de réalité virtuelle qui permettront à tous et à toutes d'oublier leurs frustrations passées! En effet: « On pourra remplacer, en pleine action, le corps de notre partenaire par celui de notre acteur ou actrice préférée [...] On pourra aussi dupliquer notre partenaire, rejouer nos scènes préférées. Le potentiel est énorme ! Ce sera une nouvelle ère, où le sexe s’enrichira des possibilités infinies du réseau. » nous conte l'un de ces docteurs Maboul. Un futur qu'ils veulent nous construire où "Le sexe sera de plus en plus virtuel. Finis, la drague en boîte de nuit et les sites de rencontres, le jeu de la séduction se fera à distance, au cœur d’univers générés par ordinateur dans lesquels nous naviguerons." Un univers virtuel basé sur la prédominance de la technique sur l'humain devenu un simple individu gris, interchangeable et isolé. Un individu qui aura perdu tout lien avec son identité et la réalité. Un esclave parfait contrôlé par le marché et des pulsions sexuelles virtualisées qu'il assouvira avec des robots créés à cet effet...

Avant de se marier avec eux ? Ce que David Levy (non, je n’ai pas trafiqué le nom), chercheur rattaché à l'université de Maastricht, ne prend pas à la légère. Selon lui, les rapports hommes-robots vont «  conduire tôt ou tard à se poser la question de la possibilité de légaliser le mariage humain-robot en 2050. »… Nous y voilà !!

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Les robots s’installent !

Si vous vous mariez avec un robot, vous aurez au moins la certitude que votre conjoint aura un emploi ! D’après une étude du Journal du Dimanche (source), « les robots seraient responsables de la suppression de 3 millions d'emplois en France, d'ici à 2025 en raison de 20% des tâches devenues automatisées. Ainsi, "le taux de chômage en pertes brutes s'élèverait à 18%". »… « Le bâtiment, l'industrie, l'agriculture, l'administration publique, l'armée, la police et le service aux entreprises devraient être particulièrement touchés » lit-on encore et "les classes moyennes, y compris les classes moyennes supérieures" devraient être les plus exposées. Cependant, on nous promet 500.000 nouveaux emplois mais aussi « 30 milliards d'euros (recettes et économies) [qui] seraient engrangés et 13 milliards d'euros de pouvoir d'achat [qui] seraient libérés (en dividende et baisse de prix) ». Champagne quand même et puis, si on peut en plus se taper ou se faire branler par des robots, je crois qu’on n’aura pas perdu au change ! Vivement, hein ?

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Restez connectés!

En attendant de vous taper des robots hyper sexy à l'image de la nouvelle égérie du C.N.C. visible plus haut, vous pourrez toujours vous satisfaire de votre Iphone qui est l'alpha et l'omega de la vie moderne. En Allemagne, pays où les mœurs sexuelles sont encore plus "libérées" que chez nous, vient de paraître une version test d'une application à la Uber mais version sexe. Voyez donc à quel point votre Iphone va devenir encore plus important pour vous grâce à l'application Ohlala (!!!) qui "permet en quelques clics de « tirer son coup » avec des particuliers. L’utilisateur indique sa localisation, ses horaires, la prestation souhaitée et le prix qu’il est prêt à payer. Cette demande est alors transmise aux filles de joies en herbe, elles peuvent accepter ou refuser l’offre. Si l’une des candidates est partante, le client et la prestataire seront alors mis en relation pour se donner rendez-vous…". Génial, non? La fille du dessus chez toi tout de suite! Manque plus qu'à savoir si l'AppStore acceptera cette application... Priez mes amis! Et espérons qu'Ohlala ne discriminera pas nos amis robots!

Rüdiger / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

25/08/2015

Intervention de Jean Terroir à Academia Christiana

« Résister au capitalisme dans un système capitaliste »

Cette allocution a été donnée, de façon sensiblement modifiée, le vendredi 21 août de 21h à 22h lors de l'université d'été d'Academia Christiana à Sées. Il s'agit d'une version adaptée à la publication écrite.

Les références à l'Encyclique Papale Laudato Si' qui complètent le propos sont indiquées entre crochets.

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L'intervention de ce soir tournera autour du thème suivant : Résister au capitalisme dans un système capitaliste ou les alternatives au capitalisme dans un système capitaliste.

Deux façons d'aborder le sujet suivant, à savoir comment sortir de la matrice : on parlera plutôt d'opposition dynamique que d'alternative. Résister et opposer me semblent être les termes adéquats.

Sur le groupe Facebook, sous le visuel de présentation il est écrit : « Consommation, individualisme, déracinement, peut-on guérir notre société de ces maux ? Peut-on échapper à ces phénomènes ? » Je vais effectivement donner des pistes.

Débutons par un cadrage rapide. La France est un système hybride entre étatisme et capitalisme, notre propos doit donc prendre place dans le cadre national, quand bien même nous sommes dans une société marquée par la mondialisation. Mais on ne peut pas aborder en France une « résistance au capitalisme » sans aborder la résistance à l'Etat.

Si l'omnipotence de l'Etat est pour beaucoup de « libéraux » le signe que la France n'est pas vraiment un pays libéral au sens où eux l'entendent : c'est à dire la liberté complète en matière économique, qui effectivement n'existe pas en France pour la majorité des citoyens, c'est en revanche l'Etat qui a permis au capitalisme de devenir dans notre pays un fait anthropologique total. L'Etat en France, c'est en grande partie l'administration et la bureaucratie. Exemple simple : c'est l'Etat qui a contribué au développement de l'agriculture productiviste, donc de l'industrie-agro-alimentaire, donc des grandes surfaces, donc des zones commerciales, donc de la mort de la paysannerie traditionnelle et des commerces de proximité, de la sociabilité locale au profit de territoires entièrement dédiés à la consommation (et de la vente des centres villes aux enseignes comme H&M, Zara, Starbucks, Subway, Carrefour contact, etc...). Cette consommation entraîne d'importantes mobilités, et ces mobilités sont donc un élément du déracinement et de l'atomisation des rapports sociaux (via la voiture individuelle).

Par cet exemple simple, on comprend mieux le lien entre consommation, déracinement et individualisme. On comprend mieux aussi pourquoi on parlera de « fait anthropologique total ». Le rapport à l'Etat a aussi pour conséquence de renforcer l'individualisme : puisque l’État papa ou l’État maman est là (c.a.d : la version rassurante ou répressive de l'Etat), alors quel intérêt d'entretenir des liens de solidarité ? Nous sommes « seuls ensembles ». On devient un « sujet de l'Etat » et finalement tout le monde accepte tacitement le contrat : payer ses impôts pour avoir des « droits à » mais aussi le « droit de ». La loi prend la place de la coutume (locale) ou de la décence commune (pour replacer direct du Michéa).

Le Leviathan étatique permet l'intégration de la quasi totalité de la population, d'une manière ou d'une autre, au système capitaliste : par la formation (école), par l'aménagement du territoire (routes, permis de construire, grands travaux, etc...), par la culture qui est diffusée (télé, théatre, pub, ...), par (tout simplement) les modes de vie, par la consommation (on peut consommer grâce aux aides sociales) [Encyclique Laudato Si' – VI - 203]. Personne n'échappe réellement à la matrice et l'Etat doit vérifier que rien n'échappe à la matrice. Mais cela n'est pas étonnant, puisque tout pays capitaliste a besoin de l'Etat, au moins pour deux institutions : l'armée et la police. L'armée qui sécurise l'approvisionnement, et la police qui protège la propriété privée et les appareils de production. Mais l'armée et la police ont aussi pour fonction de protéger les citoyens et donc de déplacer le rapport de force des communautés humaines vers les Etats (c'est à dire que les peuples n'entrent plus en confrontation que si l'Etat le décide).

Par conséquent, je disais dès le début que résister au capitalisme c'était résister à l'Etat, mais résister à l'Etat c'est se mettre hors la loi. C'est donc la quadrature du cercle, comment résister au capitalisme de façon légale ? A la lumière de mon introduction, on pourrait s'imaginer que c'est contradictoire. En réalité, sauf sur quelques éléments, il est possible de se soustraire légalement à l'Etat sur un certain nombre de domaines, d'utiliser une partie du système contre lui. Toute sortie intégrale d'un quelconque système que ce soit est de toute façon chimérique. Citons en ce sens Serge Latouche : « Si la rigueur théorique exclut les compromissions de la pensée, le réalisme politique suppose des compromis pour l'action ». Même les moines ont besoin des touristes qui achètent leurs bières ou leurs confitures... car l'échange, même commercial, n'est pas forcément la recherche de l'enrichissement. Partons des moines pour poser notre plan : 1) comme le moine résister c'est donc d'une part une démarche individuelle (retourner le système c'est sûrement retourner l'individu contre l'individualisme), 2) résister au capitalisme c'est constituer une communauté sur des valeurs et d'une identité communes, 3) comme le moine, résister au capitalisme, c'est s'approprier un lieu, un territoire

    1) Résister c'est agir soi-même

Démarrons par un extrait de Dominique Venner : « Etre un insoumis ne consiste pas à collectionner des livres impies, à rêver de complots fantasmagoriques ou de maquis dans les Carpates. Cela signifie être à soi-même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure. »

Résister au capitalisme partira toujours d'une démarche individuelle. C'est bien l'intérêt d'une formation comme Academia Christiana, faire germer en chacun de vous un questionnement sur ce sujet pour qu'ensuite vous puissiez agir: seul, avec les autres et sur un territoire souvent en consommant différemment.

Être sa propre norme par fidélité à une norme supérieure, dans un contexte chrétien, cette « norme supérieure » est évidemment religieuse et biblique.

Retenons simplement ce passage de l'Evangile selon Saint Matthieu au Chapitre VI verset 24: « Nul ne peut servir deux maîtres : car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et la Richesse. » (Mammon) [Encyclique Laudato Si' - VI - 217]

Pour résister au capitalisme il faut donc adopter une éthique. Éthique de la responsabilité, éthique de la limite. Il faut être responsable dans l'action et accepter la limite. Pour les chrétiens, comme pour la philosophie païenne greco-romaine, la limite est liée au divin, qu'il soit sous sa forme païenne ou sous sa forme chrétienne. On songera bien sur à l'orgueil. Chez les Grecs, l'hybris est suivi de la colère des dieux (c'est ainsi qu'Herodote explique la défaite des Perses du roi Xerxès). Dans le christianisme, l'orgueil sera rangé au rang des péchés. Mais dans une société où « Dieu est mort » pour reprendre Nietzsche, il n'y a plus de limite. Dans la religion du progrès, qui ne se limite pas au capitalisme mais aussi à certaines formes de socialisme, marquée par l'économisme et le fétichisme de la croissance, l'objectif est de toujours « repousser les limites ».

La première étape de la résistance au capitalisme et ses corollaires consiste donc à adopter cette double éthique de la responsabilité et de la limite et à décoloniser son imaginaire (lire le papier de Serge Latouche dans le dernier numéro de La Décroissance). Cette décolonisation de l'imaginaire est une étape essentielle. Pour un catholique, la Bible devrait être un moyen de décoloniser l'imaginaire de la société capitaliste marquée par le matérialisme, l'accumulation et la soif d'enrichissement. Il ne faut pas accorder d'intérêt à tout ce qui nous pousse à consommer. Il faut résister à la séduction publicitaire (à la tentation). Il faut sans cesse se questionner : est-ce responsable ? Est-ce juste ? Est-ce bon ? Il n'y a pas de résistance au capitalisme sans recul sur le monde et la société et donc une prise de distance avec ces normes. La réussite, est-ce être un homme riche ou est-ce être un homme juste et bon ?

Autre élément qu'on pourrait citer dans la décolonisation de l'imaginaire : le rapport au temps. Une des mutations anthropologique majeure induite par le progrès technique, c'est le changement de notre rapport au temps. On ne peut aller plus vite que le cheval que depuis la fin du XIXeme siècle. La « société de la vitesse » a donc émergée et aucun régime, y compris les régimes qui voulaient lutter contre l'homme libéral, n'a été contre la société de la vitesse. Il est nécessaire qu'il y ait une part prométhéenne mais on n'en maîtrise pas toujours les conséquences. La vitesse, si elle a contribué à la « grandeur des nations », a aussi favorisé une philosophie puis une pratique néo-nomadiste. Le déplacement fait parti de notre façon d'habiter le territoire. J'y reviendrai en troisième partie. Il faudrait donc repenser notre rapport au temps, prendre le temps, faire moins de « choses » mais mieux : la « philosophie de l'escargot » des décroissants.

Une fois qu'on a entrepris cette démarche, elle peut se retranscrire dans un certain nombre de gestes quotidiens, qu'ils soient marchands ou non marchands. Dans les gestes marchands il y aura évidemment ce que nous achetons et ce que nous n'achetons pas. 1 euro qui ne part pas dans la matrice ou 1 euro qui part à soutenir un projet économique alternatif et c'est 1 euro que l'on retire du circuit économique classique. Il faudra donc viser peu à peu la désertion des grandes surfaces, le refus d'acheter certains produits (huile de palme, en raison des conditions de production, le propriétaire de telle ou telle entreprise comme Monsanto ou Coca-Cola) [Encyclique Laudato Si' - VI - 208]. Dans les gestes non marchands, il y a tout ce qu'on peut faire au quotidien chez soi : par exemple utiliser des outils non électriques dans certaines tâches, se déplacer à pied ou à velo. [Encyclique Laudato Si' - VI 211]. Prendre le temps pour écrire des lettres ou pour lire : la lecture demeure une activité de résistance au capitalisme (encore faut-il bien choisir ce qu'on lit et donc ne pas être sensible aux phénomènes de mode). Plus de télé (aliénation). Tendre vers la frugalité volontaire. « Un homme heureux consomme peu. » S. Latouche [Encyclique Laudato Si' - VI - 204 et VI - 223]

Continuer d'acheter des revues et journaux papier, aller pour certains ouvrages dans des librairies indépendantes (donc pas la FNAC). Aller chez les bouquinistes. Et c'est possible aussi dans d'autres domaines comme la musique ou l'habillement. Il est possible d'aller chez les revendeurs ou les friperies (exemple : Oxfam). Privilégier la réutilisation, le rapiéçage, la revente ou le don, à l'achat dans des magasins. Selon l'ADEME chaque habitant se débarrasse de 17 kilos de textile par an dont 9 kilos de vêtements. Agir en refusant de contribuer à la société du jetable, c'est forcément passer par des petits commerces (le bouquiniste, le cordonnier, la mercerie, ...). Possibilité également d'acheter dans des magasins de qualité et français comme 1083 pour les jeans ou les chaussures.

Là aussi, paradoxalement, accepter dans un premier temps ses limites : vous ne pourrez pas tout faire, tout de suite, et dans certains domaines ce sera plus compliqué que dans d'autres pour x raisons. Vous serez par exemple confrontés à des réalités financières, il est possible de se nourrir bien pour pas trop cher, mais il est difficile de s'habiller bien pour pas trop cher. Par ailleurs la problématique de l'habillement nous renvoie à un autre élément qui moi me paraît central dans la société actuelle : les gens sont souvent mal habillés, la culture « sportswear » y est extrêmement développée. Là aussi c'est un signe de l'influence de la société capitaliste : le bougisme, la culture urbaine moderne, encouragent à se vêtir avec des chaussures de sport ou des vêtements de sport. Mais cela contribue souvent à l'enlaidissement et à la vulgarité de la foule. (voir un ouvrier avant et après). S'habiller correctement en ville, c'est une façon de ne pas succomber à la médiocrité et à la facilité ambiante. C'est la « tenue » chère à Dominique Venner. C'est aussi l'esthétique.

En définitive comme le dit André Gorz : « la critique de la croissance n'a de sens, et de portée révolutionnaire, qu'en référence à un changement social total. »

A l'issue de cette première partie, nous aurons vu la quasi totalité des 8 R de Serge Latouche : réévaluer, reconceptualiser, réduire, réutiliser et recycler. Il nous resterai restructurer, redistribuer et relocaliser à traiter.

    2) Résister c'est agir avec les autres

Restructurer et redistribuer c'est agir avec les autres. C'est adopter de nouvelles façons d'organiser la vie sociale et économique. Zentropa a publié un article intitulé « la communauté ou le cauchemar du système ». La communauté, ce n'est pas le communautarisme. La communauté c'est l'affirmation des liens qui unissent des individus, qui favorisent l'entraide et la coopération dans une perspective d'autonomie. L'entraide est un facteur d'évolution chez Kropotkine, par opposition au darwinisme social de la loi du plus fort. La foi par exemple, ne peut pas simplement se vivre seul, elle se vit aussi dans la messe. Qu'est-ce que l'Eglise si ce n'est l'Ecclesia grecque, l'assemblée. Même le moine (du grec monos, seul), vit dans une « communauté monastique ». Ce n'est ni un ermite, ni un anachorète. Dans l'histoire du christianisme, la communauté a été prépondérante et la force de la communauté d'autant plus. Lors des persécutions, la force de la communauté a empêché l'empire romain de vaincre le christianisme. [Encyclique Laudato Si' – VI – 219]. Aujourd'hui, pour résister à l'empire de la marchandise il faut agir en communauté. Le troc, le don, les systèmes associatifs (AMAP), les coopératives, les SEL (systèmes d'échanges locaux), les monnaies locales, les microcrédits, le prêt au sein de la communauté, l'autogestion, etc... Le Mouvement d'Action Sociale est un exemple de réponse.

Cela nous réapprend l'organisation collective, le partage, la confiance, etc... Il faut monter des ateliers : cuisine, couture, jardinage, lecture, … tout ce qui favorise le partage, la mutualisation. Il est important de prendre le temps de cuisiner, de partager un repas, sans avoir la télé qui hurle dans le salon. Faire des activités sportives ensemble: la marche, l'auto-défense. (on ne fait pas du sport simplement pour faire du sport, mais aussi pour être ensemble). Vous pouvez inventer vos propres formes de communauté. La communauté est également la garantie de maintenir vivante la norme (à laquelle sont attachés des valeurs et des principes) et de pouvoir trouver un « refuge » en cas de doute. On peut faire part de ses doutes à sa communauté. C'est aussi la nourrir, la réorienter, l'approfondir.

Il est nécessaire de pouvoir exclure du groupe, et sanctionner (et non de punir, la sanction est éducative, pas la punition), la communauté a des règles, elle «pose le « NON ». Dans la société individualiste, c'est l'absence de règle qui devient la norme. D'où l'inversion des valeurs. L'argent permet de tout s'acheter, de tout transgresser, d'échapper à la loi, etc... La première communauté à faire vivre : c'est le couple, première sphère d'entraide, de coopération d'échange, de complémentarité, de prise de décision collective.

Il ne s'agit pas ici d'une utopie (du grec u-topos qui signifie absence de lieu) mais bien au contraire de la mise en place de quelque chose de concret, de réel, de palpable, de sensible... la communauté est-elle même un « lieu », elle a en tout cas la capacité à s'inscrire et à sa manifester dans des lieux, sur un territoire.

    3) Résister c'est agir sur un territoire

Tous les actes de la vie se déroulent dans des lieux : logement, travail, école, commerce, … Fréquenter d'autres lieux, c'est aussi résister aux « lieux du Capital ». Le choix de son logement, de son travail, de l'école de ses enfants, de là où on consomme, de là où on voyage, tout cela a une importance. Privilégier la densité du bâti à l'étalement urbain, le microfermage, l'agroforesterie, le bocage, la permaculture, etc... à l'openfield. C'est ce qu'on lit dans l'AT : « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, Et qui joignent champ à champ, Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace, Et qu'ils habitent seuls au milieu du pays » (Isaïe 5,8)

La communauté devra s'enraciner sur un territoire dans lequel elle agit. La communauté aura donc d'autant plus de pertinence qu'elle peut agir localement. D'une façon générale le localisme est une façon de rompre peu à peu avec la matrice. La maîtrise de son propre territoire est fondamentale. Dans l'idéal il faudrait en connaître la faune ou la flore. Il faut donc se réapproprier le territoire par la marche (ou le vélo).

Paradoxalement l'urbain maîtrise mieux son territoire que le néo-rural. Le territoire c'est l'enracinement (qui peut être incomplet / imparfait). S'enraciner, ce qui suppose donc un territoire, ce n'est pas refuser les mobilités, c'est se questionner sur la pertinence de nos mobilités et sur la façon donc nous nous déplaçons sur le territoire. Bien évidemment on adoptera pas la même « stratégie » si on est au centre-ville d'une métropole ou dans un petit village de la Creuse. Mais il y a pour tous les types de territoire des façons d'agir et des questionnements à avoir. L’Église elle même a constitué un maillage territorial au sein duquel elle agit.

Dans l'histoire, toutes les communautés se sont appropriées un territoire. Au sein d'un territoire il est plus simple de définir des rôles, complémentaires. Chaque personne peut exprimer ses talents sur le territoire et trouver une place au sein de la communauté. On ne définit pas arbitrairement des rôles, on les définit en fonction des besoins, ou on agit en fonction des talents comme c'est le cas dans un réseau. Ce territoire n'est pas une forteresse bastionnée mais peut être un camp de base, un centre, un point de ralliement et un lieu à partir duquel on s'ouvre au monde. Par définition le territoire est marqué par la limite : il est délimité, et il est possible pour la communauté de définir, sur le plan géographique, ce qui peut ou non passer la limite. Par exemple, le touriste, parfois mal vu par l'autochtone, qui « transgresse son territoire quotidien ».

Transgression des distances, des limites : on ne s'en rend même plus compte. On assiste à un retour au réel dans les banlieues : ces zones de non-droit sont en réalité des zones d'un autre-droit ce qui démontre l'importance du territoire. Quels sont nos espaces d'autonomie ? Où sont nos Républiques autonomes? Où est la souveraineté populaire ? C'est ce qu'on retrouve au sein des ZAD ou au sein des BAD, quant elles ne sont pas abordées sous l'angle du survivalisme anglo-saxon du seul contre tous, mais comme précisément une BASE, AUTONOME et DURABLE. Plutôt que durable, je préférerai le terme de « collective ». Ne cherchez pas plus loin la force du capitalisme, celle des gauchistes ou des « jeunes de banlieue »: c'est leur capacité à s'approprier le territoire qui fait leur force. Les premiers par les rapports de prédation marchande et de spéculation, les deuxièmes par des alternatives et les derniers par le contrôle social, l'économie souterraine et la violence (qui peut trouver une explication sur le plan anthropologique).

Conclusion :

1a) Décoloniser son imaginaire, éthique de la responsabilité et de la limite
1b) Modifier ses habitudes quotidiennes (dé-consommation, frugalité volontaire)
1c) Faire attention à sa Tenue et à l'esthétique (image)
2 a) Agir avec les autres (entraide, coopération)
2 b) Monter et soutenir des projets collectifs (autonomie)
2 c) Savoir dire NON (limite)
3a) Fréquenter d'autres lieux
3b) Agir sur un territoire (localisme, enracinement)
3c) Constituer des lieux et s'approprier un territoire (ZAD, BAD)

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source


Bibliographie indicative:

Ouvrages :

ALLEMAND, Sylvain, ARSCHER François, LEVY Jacques, Les Sens du mouvement. Modernité et mobilités, Paris, Belin, 2005

BAUDRILLARD, Jean, La société de consommation, Paris, Denoël, 1970

CHEYNET, Vincent, Décroissance ou décadence, Vierzon, Editions « le pas de côté », 2014

COLLECTIF OFFENSIVE, Divertir pour dominer, La culture de masse contre les peuples, Montreuil, Éditions l’Échappée, 2010

DARDEL, Eric, L'homme et la Terre, Nature de la réalité géographique, Paris, Éditions CTHS, 1990

DEBRY, Jean-Luc, Le cauchemar pavillonnaire, Montreuil, L'Echappée, 2012

ELLUL, Jacques, Anarchie et christianisme, Paris, Editions de la Table Ronde, réed. 1998

ELLUL, Jacques, Le Système technicien, Cherche midi, réed. 2012

TRUILHE, Mathilde, GIBELIN, Fanny, Tour d'Europe, 6000 kilomètres à pied, Les Amis du Livre Européen, 2015

LATOUCHE, Serge, L'âge des limites, Mille et une Nuit, 2012

LATOUCHE, Serge, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard Pluriel, réed. 2010

LUSSAULT, Michel, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009

LUSSAULT, Michel, L'homme spatial, Paris, Seuil, 2007

MAUSS, Marcel, Essai sur le don, Paris, PUF, réed. 2008

MICHEA, Jean-Claude, La double pensée, retour sur la question libérale, Paris, Flammarion, 2008

NAESS, Arne, Ecologie, communauté et style de vie, trad. Charles Ruelle, Paris, Editions MF, 2009

OZON, Laurent, France, les années décisives, BIOS, 2014

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TURKLE, Sherry, Seuls ensembles, De plus en plus de technologies de moins en moins de relations humaines, L'Echappée, Montreuil, 2015

VENNER, Dominique, Un Samouraï d'occident : Le bréviaire d'un insoumis, PGDR, 2013

WEIL, Simone, L'enracinement, Paris, Gallimard, réed. 2011

Articles :

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LATOUCHE, Serge, "Pourquoi la décroissance implique de sortir de l'économie", La Décroissance n°121, juillet/août 2015

LE CARBONEL, Guillaume, "La décroissance pour les nuls", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

LE CARBONEL, Guillaume, "Ecologie politique et combats locaux", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

FELTIN-TRACOL, Georges, "Villes - banlieues, un constat accablant", europemaxima.com, 2012

Franck, "Chronique de livre : Fanny Truilhé et Mathilde Gibelin, Tour d'Europe", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

GRIMAL (de), Frédéric, "Coca-Cola:entre boycott et alternatives locales", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

MARTIN, Aristide, "Chronique de livre: Eric Dardel et l'homme et la Terre", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

NAUDIN, Arnaud, "Chronique de livre : Thierry Paquot, désastres urbains", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

Rüdiger, "Une sortie au Centre commercial", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2012

Rüdiger, "Les vacances dont tu ne veux pas …", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

Rüdiger et Ann, "Et toi, tu passes ta vie dans les bouchons", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2013

Rüdiger et Ann, "Le goût de rien, où comment l'homme se perd", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

Rüdiger et Ann, "Notre Sainte bagnole", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

TERROIR, Jean, "Chronique de livre: Jean-Luc Debry, le cauchemar pavillonaire", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

TERROIR, Jean, "La France du localisme.", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2015

TERROIR, Jean, "Chronique de livre: Christophe Guilluy, La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

TERROIR, Jean, "Chronique de livre: Laurent Ozon, France les années décisives", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

TERROIR, Jean, "Chronique de livre: Vincent Cheynet, Décroissance ou décadence", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2014

TERROIR, Jean, "Chronique de livre : Anarchie et Christianisme", cerclenonconforme.hautetfort.com, 2013

ZENTROPA, "La communauté ou le cauchemar du système", zentropa.tumblr.com, 2012

19/08/2015

Chronique de livre: Philippe Estèbe, L'égalité des territoires, une passion française

Philippe Estèbe, L'égalité des territoires, une passion française, PUF, Paris, 2015

égalité terr.jpg« Philippe Estèbe est géographe. Il est consultant en aménagement du territoire et dirige l'Institut des hautes études d'aménagement des territoires en Europe (IHEDATE). Il enseigne à Sciences-Po et au Conservatoire national des arts et métiers […] »1. La thèse centrale du présent ouvrage est la suivante : « l'égalité républicaine des territoires ne constitue pas un principe gravé dans le marbre de toute éternité, mais il s'agit d'une construction historique. » En effet dans l'imaginaire républicain, l'égalité des territoires serait l'égalité des citoyens, elle en serait la « version géographique ». Cette construction historique doit faire face à de profonds bouleversements.

L'ouvrage est découpé en quatre parties :

1) Une géographie et des histoires

2) Égalité de quoi ?

3) Les hoquets de l'égalité territoriale

4) Fonder un nouveau principe d'égalité des territoires

La première partie traite des conditions historiques, géographiques, sociales et économiques de l'élaboration du dispositif d'égalité des territoires. Elle est particulièrement intéressante car elle permet de dépeindre l'approche territoriale française qui mélange des caractéristiques propre à la France comme la faible densité globale, la dispersion de la population, les faibles mobilités jusqu’aux années 60'2, la permanence d'un espace rural politique ou encore le poids de Paris3 mais aussi des éléments communs à l'ensemble de l'espace européen comme la coopération du central et du local, l'affirmation politique de l'Etat et les dynamiques liées à l'industrialisation et au productivisme. Le modèle français de coopération du central avec le local a été particulièrement marqué par la loi municipale de 1884 qui s'inspire de certains principes de la Commune : « la terre appartient à ceux qui y travaillent », par conséquent la commune est dotée d'une souveraineté propre et la République scelle un pacte avec la paysannerie. Celle-ci est progressivement acquise aux idées républicaines par ce biais et en contrepartie, elle va exercer un pouvoir quasiment unique en Europe car outre les communes, les élus des départements ou du Parlement (députés et sénateurs) seront, pendant longtemps, des représentants issus du monde rural4.

La deuxième partie est plus notionnelle puisqu'elle brosse les différentes acceptions de la notion d'égalité des territoires. L'égalité des territoires peut être l'égalité en droit (redistribution, équipement, péréquation), l'égalité des places (spécialisation économique des territoires) et enfin l'égalité des chances qui émerge depuis les années 1990 et place les territoires en compétition. Ces trois acceptions correspondent à trois temps chronologiques. Au départ l'égalité des territoires apparaît comme un véritable quadrillage territorial. L'administration et l'Etat sont partout et tous les secteurs sont concernés (justice, sécurité, éducation, transports, ...). Je ne rentrerai pas ici dans les détails (lois, fiscalité, …) que mentionne l'ouvrage mais je vous invite à y jeter un œil. En revanche, l'auteur montre bien le rôle (connu) des grandes entreprises de service public comme la SNCF ou EDF dans le processus « d’égalisation des territoires »5. La dispersion de la population sur un vaste territoire, occasionnant une faible densité, a contribué à créer un vaste réseau de services publics et d'infrastructures diverses, unique en Europe. Ensuite l'égalité est devenue une égalité des places, c'est à dire qu'on passe de logiques de désenclavement à une organisation spatiale du système productif6. L'intégralité du territoire français doit être tournée vers « l'expansion économique »7. Le schéma national d'aménagement du territoire de 1967 illustre bien la conception fordiste et tayloriste de l'organisation de la production. Les territoires vont être pour un grand nombre d'entre-eux spécialisés et donc être complémentaires. Chacun ayant sa place, il se constitue alors une forme de hiérarchie par exemple dans l'armature urbaine (de Paris aux petites communes)8. Enfin, depuis les années 1980, ce modèle va progressivement être remis en question, à la fois par la décentralisation (loi Defferre de 1982) et par la mondialisation. Les territoires entrent en compétition, l'armature urbaine est moins claire et tend à disparaître. L'Etat coopère avec les métropoles qui sont les grandes gagnantes de ces mutations et par une politique de « projets locaux » tend à limiter les effets inégalitaires de la mondialisation. Ces trois formes d'égalité ont laissé des traces dans l'espace (services publics, infrastructures, lieux d'habitation, bassin d'emplois, …).

La troisième partie s'attarde sur les trois grands mouvements qui ont ébranlé et continuent d'ébranler les dispositifs nationaux d'égalité des territoires : l'ébranlement des monopoles, la mobilité des personnes et des facteurs de production et le plissement métropolitain. Les monopoles sont remis en question par la libéralisation du marché, l'usage de la voiture individuelle ou les nouvelles technologies de l'information et de la communication. La mobilité des personnes et des facteurs de production quant à elle est un élément capital car nous ne sommes plus « captifs » du territoire et l'usager va mettre les territoires en concurrence en recherchant ceux où il maximise ses intérêts. Quel avenir pour le modèle « d'égalité des places » dans ce contexte ?9 Quant au plissement métropolitain, c'est le phénomène majeur de ces dernières années. L'affirmation des métropoles a un impact sur la répartition des emplois, de la population, sur la production de richesse mais aussi sur les mobilités ou les liens entre les différents territoires.

La quatrième et ultime partie a pour objet d'évaluer les dispositifs d'égalité territoriale et de proposer une ligne d'évolution possible. S'il y a une phrase qui pourrait résumer l'ensemble de ce que nous avons vu, c'est celle-ci, page 51 : « L'égalité des territoires telle que forgée par l'histoire n'est plus qu'une fiction et risque de le devenir encore plus […]. » Trois éléments au moins remettent en question l'égalité des droits : la REATE (Réforme de l'Etat territorial) qui organise le retrait de la présence des fonctionnaires d'Etat, la loi MAPTAM (Modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles) de 2010 qui inscrit dans le droit une différenciation des régimes territoriaux ou encore la baisse des dotations de l'Etat aux collectivités locales de 11 milliards. L'égalité des places quant à elle est marquée par une lecture dépassée des fonctionnalités territoriales10. Les mobilités des biens et des personnes ainsi que la métropolisation conduisent à de nouvelles conceptions des territoires (des places) fondées sur la notion de système et de réseau11. L'auteur enjoint à « construire politiquement les réseaux territoriaux » et propose trois directions : « les régions devraient tenir le rôle qui était jadis celui de la DATAR » (p. 68), les communes et intercommunalités « doivent comprendre que leurs politiques publiques locales sont « interterritoriales » ou ne seront pas » (p. 70) et qu'il faudrait « conférer une dimension plus opérationnelle aux enjeux systémiques et réticulaires.12 » (p. 71). La troisième et dernière sous-partie, qui traite donc logiquement de l'égalité des chances démarre par le constat que « l'égalité réelle des chances passe par la fin du modèle étatique dans le gouvernement local » (p.73) Avec la décentralisation, chaque territoire (commune, département ou région) dispose d'une souveraineté. Ce qui rappellera une remarque de Jacques Ellul qui écrivait dans Anarchie et christianisme « Compte tenu que la « décentralisation » menée à grand bruit par Defferre a rendu la défense de la liberté beaucoup plus difficile. Car l’ennemi ce n’est pas l’Etat central aujourd’hui, mais l’omnipotence et l’omniprésence de l’administration. » L'auteur propose de «  [se désintoxiquer] de l'Etat à la fois comme puissance rassurante au-dehors et comme modèle au dedans. » et il pointe trois raisons : Tout d'abord l'Etat n'a plus les moyens financier de cette politique, ensuite le local est plus globalisé que les nations et enfin un territoire marqué par les flux « ne peut se gouverner selon un modèle étatique, qui fonde sa puissance sur l'enracinement et la distinction entre « dedans » et « dehors ». ». Tout cela pourrait être sujet à débat, mais on constate bel et bien que les logiques de modernisation territoriale impulsée par la droite au nom de la croissance et de la puissance nationale se font désormais au détriment même de la nation. L'auteur poursuit certaines de ces réflexions en conclusion, mais il s'agit d'éléments trop spécifiques pour un propos qui se veut ici généraliste.

Cet ouvrage court, sérieux et bien mené constituera une synthèse complémentaire des constats effectués par Christophe Guilluy dans Fractures françaises et La France périphérique. On ne pourra s'empêcher d'analyser la fameuse « montée du FN »13 comme, certes la défense de la France périphérique mais surtout comme la défense d'une certaine vision de l'aménagement et de l'égalité des territoires qui est concomitante de cette France périphérique habituée à bénéficier de haut niveau de service, d'infrastructures de qualité et de bassins d'emplois locaux. Le FN apparaît à l'heure actuelle, sous l'influence de sa ligne « nationale-républicaine » comme le continuateur des logiques d'aménagement impulsées à l’ère gaullo-pompidolienne. Il faudrait tout au contraire qu'il bâtisse un corpus en capacité de répondre au réel : métropolisation, périurbanisation, mobilités accrues, mutation des espaces productifs, remise en question de l'agriculture productiviste, remise en question des politiques de « grands travaux » et ainsi de suite. Je ne peux que conseiller à tous ceux qui veulent agir sur le plan associatif ou électoral de lire les 85 pages de cet ouvrage et d'une façon générale de ne pas agir pour défendre un modèle datés de 50 ans, mais d'agir en fonction du réel pour bâtir l'avenir en construisant, et en inventant, un nouveau modèle.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

1Il s'agit de la quatrième de couverture. Je prends le parti de paraphraser en grande partie l'ouvrage dans mon développement.

2 Le Rapport du Groupe 1985 encourage les mobilités partant du constat que le nomadisme serait la norme et la sédentarité, l'exception : « Si les techniques de l'automobile et du chemin de fer paraissent avoir atteint le stade de la maturité, où peu d'innovations spectaculaires sont à prévoir, il n'en est pas de même pour les transports aériens, et on doit s'attendre à l'apparition de nouvelles techniques. Le résultat sera une mobilité qui, au moins pour certains individus, confinera à l'ubiquité. Cette mobilité n'est pas un fait exceptionnel : les sociétés nomades étaient caractérisées par une mobilité extrême au regard de laquelle l'actuelle mobilité des Américains du Nord ne paraît pas sans précédent ; c'est plutôt la vie sédentaire, liée d'abord aux activités agricoles et plus tard aux lourds investissements fixes de la société industrielle qui peut paraître surprenante. » dans Groupe 1985, Réflexions pour 1985, Paris, La Documentation française, 1964

3Il ne s'agit pas ici de reprendre telle quelle la théorie de Jean-Français Gravier dans Paris et le désert français publiée en 1947. En effet Philippe Estèbe considère que ce sont plus les grandes villes qui ont vu leur développement et leur croissance entravés par le « poids de Paris » que les petites et moyennes communes. Cette situation tend à se nuancer depuis les années 1990 et surtout depuis l'an 2000 avec le phénomène de métropolisation.

4L'urbanisation est un phénomène majeur des deux derniers siècles, la France était à 85% rurale autour de 1815, elle est à 85% urbaine en 2015. Au recensement de 2007, 47,9 millions d'habitants étaient des urbains pour une population de 61,8 millions d'habitants sur une superficie du territoire urbain de 118000 km². 77,5 % de la population habitait sur 21,5% du territoire pour une densité moyenne d'environ 400 hab./km². D'après l'INSEE, 95% de la population est sous influence urbaine.

5Clin d’œil à « l'égalisation des conditions » chez Tocqueville.

6Aristide Martin prépare un dossier sur la mutation des systèmes productifs pour le Cercle Non Conforme.

7« Le visage de notre pays en 1985 devrait résulter d'une transformation profonde de notre économie susceptible de conduire à une amélioration importante de nos modes de vie : une agriculture rénovée qui pourrait être la première industrie lourde de la France tout en libérant une main-d'œuvre considérable pour les autres industries et les services ; une capacité de production plus que doublée car, d'ici 1985, nous aurons construit autant d'usines qu'il en existe actuellement ; un niveau de vie qui se sera, en une génération, élevé autant qu'en un siècle, devraient être parmi les signes de cette transformation. Cette perspective est d'ailleurs vraisemblable compte tenu des besoins nouveaux qu'engendre la croissance : tout en nous attachant aux activités à rendement élevé, nous pourrons, dans notre échéancier du développement, ordonner les investissements rentables à moyen terme à des investissements rentables à plus long terme, comme l'éducation (la promotion des hommes, facteur de croissance, sera aussi l'un des fruits de la croissance) et l'aménagement du territoire (qui dans l'immédiat permet à l'organisation de l'espace d'échapper à l'anarchie) » dans Groupe 1985, Réflexions pour 1985, Paris, La Documentation française, 1964

8 Les volontés de rationalisation gaulliste dans l'organisation communale seront d'ailleurs responsables de l'échec du référendum de 1969. Les élus ruraux qui ont encore un poids non négligeable auront la peau du Général. Mais les grandes lignes posées sous la présidence gaullienne seront poursuivies par Pompidou puis Giscard d'Estaing. Cette politique s'appuie sur les agriculteurs, qui ont vocation à nourrir les Français mais aussi à exporter. Ils deviennent une puissante corporation structurée en partie autour d'un syndicat majoritaire : la FNSEA.

9On assiste donc à une lutte des places pour reprendre le titre de l'ouvrage de Michel Lussault. Les territoires (les places) ne sont plus complémentaires, ils sont en compétition. Au final la place du territoire n'est plus garantie et les inégalités se creusent et certains territoires deviennent (ou redeviennent) des marges.

10Il s'agit ici d'une contradiction des politiques gaullo-pompidoliniennes puis giscardiennes qui souhaitaient favoriser l'égalité des places en même temps qu'elles encourageaient les mobilités. Le Groupe 1985 avait pourtant été visionnaire sur ce point: « Et alors que la notion de distance est actuellement la plus utilisée pour traiter de ce sujet, c'est en fait une fonction du temps passé, du confort et du prix qui sera sans doute, et à juste titre, de plus en plus souvent mise en jeu dans l'avenir : qu'il soit possible d'aller d'un bureau grenoblois à un bureau parisien en deux heures, pour cent francs, dans un bon siège, et la vie de la province sera changée ; point n'est besoin de savoir quelle sera la part de l'avion de l'automobile ou de l'aérotrain là-dedans — ni de penser aux 600 kilomètres qui séparent les deux villes, et qui seront toujours 600 kilomètres. On peut imaginer, par exemple, qu'en supposant un confort convenable — et indispensable — trois ordres de temps de voyage pourront être considérés : — inférieur à une demi-heure, qui peut être accepté deux fois par jour (habitat - travail) — inférieur à deux heures, qui peut être admis une fois par semaine ; — de l'ordre d'une nuit, plus exceptionnel. » Groupe 1985, Réflexions pour 1985, Paris, La Documentation française, 1964).
On y décèle déjà la LGV... Ce sont au final les territoires les mieux « situés ;», les mieux « connectés » qui sont favorisés. Si les mobilités peuvent relier des lieux spécialisés (à l'échelle d'une personne l'habitation, le lieu de travail, les lieux de loisir, les lieux de commerce, …) à une autre échelle, celle de l'espace vécu, les mobilités tendent à renforcer leur mise en concurrence puisque les acteurs du territoire peuvent se déplacer où ils veulent. C'est ainsi qu'en voulant désenclaver certains départements ruraux par des infrastructures routières, les politiques d’aménagement ont favorisé la métropole voisine qui, étant moins loin en terme de temps, est plus attractive. Le territoire rural ne peut donc plus tenir sa « place » contrairement à ce qu'imaginaient les aménageurs des années 60' et 70' qui ont cherché ici à résoudre la quadrature du cercle.

11Le réseau est probablement la grande mutation des années 1990 et surtout 2000 (en grande partie en raison des NTIC). Le terme de « réseau » se retrouve désormais dans le champs politique et métapolitique comme Réseau M.A.S., Réseau identités ou Réseau Voltaire.

12Ce membre de phrase peut paraître nébuleux. Il s'agit en fait de simplifier le fonctionnement des échelons et des institutions voire même d'éliminer la responsabilité stricte dévolue à un échelon.

13L'auteur ne traite absolument pas du sujet, mais nous ne pouvions faire l'économie d'une conclusion qui embrasse les manifestations politiques de ces phénomènes.

10/08/2015

Chronique de livre : Thierry Paquot - Désastres urbains

 Thierry Paquot « Désastres urbains. Les villes meurent aussi »,

La Découverte, Paris, 2015, 222 pages.

 désastres urbains.JPGMême les villes peuvent mourir...

Le titre de l'ouvrage peut sembler paradoxal alors que depuis plusieurs années s'il est bien un phénomène mondial en croissance exponentielle c'est l'urbanisation. Pour autant Thierry Paquot dresse un tableau bien sombre en cinq chapitres de la mort de la ville au profit de métropoles et de mégalopoles, une mort de l'esprit de la ville, tel qu'on l'a connu en Europe depuis leur création...

Depuis des décennies, en effet, la ville est devenu le symbole de tout ce qui porte atteinte à l'équilibre anthropologique : gigantisme, démesure, délitement des relations traditionnelles, atomisation, technicisme, etc. Pour autant, la ville est un élément indissociable de la civilisation en Europe, que ce soient les cités grecques, Rome ou les ensembles urbains germains, celtes, slaves, etc. Au Moyen-Âge, ville et libertés sont même devenues synonymes. Il faut cependant noter que les villes se sont développées dans le cadre d'une civilisation qui restait rurale, y compris lors de la révolution industrielle du XIXème siècle. Mais depuis les années 60,la ville s'est pleinement transformée, notamment en France, à tel point que Thierry Paquot y voit des désastres urbains.

Comme l'indique la quatrième de couverture : « Grand ensembles, centres commerciaux, gratte-ciel, gated communities et "grands projets" sont les principaux dispositifs architecturalo-urbanistiques qui accompagnent l’accélération de l'urbanisation dans le monde. Emblématiques de la société productiviste et construits au nom du "progrès" et de la "marche de l'histoire", ces désastres urbains n'ont en réalité comme seule fonction que de rentabiliser des territoires désincarnés et interconnectés. »

Les cinq principaux dispositifs évoqués constituent autant de chapitres de cet essai. Ces cinq chapitres – aux titres éloquents : le « grand ensemble » ou l'ensemble sans ensemble, le centre commercial, ou le commerce sans échange, le gratte ciel, ou l'impasse en hauteur, la gated community, ou la vie enclavée, les « grands projets » ou la toxicité de la démesure – assez courts et rédigés dans un style et un langage accessible et parfaitement compréhensibles. Et surtout agencés dans un ordre qui rend la lecture plus qu'intéressante comme l'explique Thierry Paquot dans l'avant-propos, intitulé De l'avantage de la digression : « Ainsi la description et l'analyse de chacun des cinq "dispositifs" retenus dans cet ouvrage se trouvent doublées d'une digression, qui se veut à la fois un élargissement et un approfondissement. En fait, chaque digression zoome sur l'objet préalablement exposé et peut être lue indépendamment. J'espère que le lecteur trouvera dans ce procédé le moyen d'exercer son esprit critique et que chaque digression l'invitera, à son tour, à dériver, à s'étonner, à contester, à partager. » Digressions qui révèlent notamment l'importance de la lecture de « La poétique de l'espace » de Gaston Bachelard. Un des ouvrages fondamentaux du philosophe : «« Nous voulons examiner des images bien simples, les images de l'espace heureux... L'espace saisi par l'imagination ne peut rester l'espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l'imagination... Sans cesse l'imagination imagine et s'enrichit de nouvelles images. C'est cette richesse d'être imaginé que nous voudrions explorer. » On y lit aussi des extraits bien trouvé de l'oeuvre de H. G. Ballard, l'auteur du célébrissime « Crash », qui a inspiré David Cronenberg.

Philosophe et professeur des universités à l'institut d'urbanisme de Paris, Thierry Paquot est proche de Serge Latouche et en effet l'on devine de nombreuses problématiques de la décroissance dans cet ouvrage, notamment dans la critique des centres commerciaux et des « grands projets ». L'intérêt de son livre est de monter des projets alternatifs, des voies pour que nos villes redeviennent des villes, rappelant ainsi les travaux de Pierre Le Vigan.Comme ce que précise la quatrième de couverture : « Ce livre (…) vise à fournir des outils critiques pour les contester et faire advenir dans un avenir proche des alternatives architecturales, des expérimentations urbaines t des modes de vie ouverts et libérés... »

Arnaud/C.N.C.

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08/08/2015

Nos ennemis les publicitaires!

pub.jpg

Parmi la longue liste des malfaisants, responsables de l’état d’esprit métissé régissant notre société, figurent les publicitaires. On y trouve de tout: trotskistes reconvertis, branchés cocaïnomanes, “speedés” maniant le franglais “marketingisé”, graphistes laborieux et honnêtes; ce sont les bataillons, très souvent conscients, de créatifs qui engorgent nos murs, nos écrans et nos journaux de photos, slogans et spots destinés à nous familiariser avec l’évidence : le monde multiculturel existe et consommé!

Frédéric Beigbeder, publiciste parisien, sortait un ouvrage qui allait le propulser au firmament de l’audimat . Il y raconte l’histoire d’Octave, rédacteur publicitaire riche et branché qui “décide aujourd’hui de ce que vous allez vouloir demain”. L’éditeur situe le bouquin entre la fiction et le pamphlet; il le qualifie de dénonciation du mercantilisme culturel.

Ce pavé, bien conventionnel, jeté dans la mare putride de la publicité parisienne mérite une attention soutenue; les sujets de réflexion y sont nombreux et les analyses au vitriol souvent pertinentes.

Un but

En introduction, l’auteur cite notamment Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes): “Il n’y a aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. Le gouvernement au moyen de triques et de pelotons d’exécution, d’emprisonnement et de déportations en masse, est non seulement inhumain (cela, personne ne s’en soucie fort de nos jours); il est -on peut le démontrer- inefficace: et, dans une ère technologique avancée, l’inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit. Un Etat totalitaire vraiment “efficient” serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer – telle est la tâche assignée dans les Etats totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la propagande, aux rédacteurs en chef de journaux et aux maîtres d’école.” La deuxième citation est plus courte et est extraite de la chanson “Foule sentimentale” d’Alain Souchon : “On nous inflige des désirs qui nous affligent”.

Ces deux phrases peuvent être considérées comme les lignes de force de la trame du livre de Beigbeder. Bien que le bouquin soit inégal, il est très représentatif d’une caste peu connue mais omnipuissante car, selon l’expression usuelle, elle continue à rendre les riches plus riches et donc…les pauvres plus pauvres.

Morceaux choisis: “dans la profession de publicitaires, personne ne souhaite votre bonheur car les gens heureux ne consomment pas”; ou encore, “pour réduire l’humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. Nous vivons dans le premier système de domination de l’homme par l’homme contre lequel même la liberté est impuissante. Au contraire, il mise tout sur la liberté, c’est là sa plus grande trouvaille. Toute critique lui donne le beau rôle, tout pamphlet renforce l’illusion de sa tolérance doucereuse. (…). Le système a atteint son but: même la désobéissance est devenue une forme d’obéissance.”

Une méthode

Le système étant ce qu’il est, les publicitaires s’y adaptent très aisément et contribuent à le faire croître et embellir. Au nom de la sacro-sainte croissance (cette immense accumulation de marchandises, selon Karl Marx), il faut développer le “village global” et cela, à tout prix. Pas de limites; les publicitaires méprisent le public et veulent le maintenir dans l’acte d’achat stupide et conditionné. “Dans leur esprit, ils s’adressent à la “mongolienne” de moins de cinquante ans”. Autres passages révélateurs: “Idéalement, en démocratie, on devrait avoir envie d’utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n’arrive jamais car les personnes qui disposent de ce pouvoir préfèrent ne prendre aucun risque. Les annonceurs veulent du prémâché, du prétesté, ils ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau. Un jour, ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet. Ils savent que votre seul pouvoir réside dans votre Carte bleue. Ils ont besoin de vous empêcher de choisir. Il faut qu’ils transforment vos actes gratuits en actes d’achat”.

Pour être certain de maîtriser les comportements du consommateur, les spécialistes du Marketing influent sur les produits, sur la nature pour modifier nos goûts et les rendre dépendant de l’offre du marché. Exemples donnés: autrefois, il existait soixante variétés de pommes, il n’en subsiste que trois; un poulet met normalement trois mois à être adulte mais aujourd’hui, il ne s’écoule que 42 jours entre le l’œuf et le poulet vendu en hypermarché et élevé dans des conditions atroces (25 bêtes par mètre carré, nourries aux antibiotiques et anxiolytiques); Coca-Cola (1,49 milliards d’Euros de budget publicitaire) a remplacé la cocaïne du breuvage par de l’acide phosphorique et de l’acide citrique pour donner l’illusion de la désaltération et créer une accoutumance artificielle, etc., etc. Manipulations génétiques, affaiblissement immunitaire volontaire, rachat de brevets écologiques ou économiques, mensonges avérés constituent le lot commun de sociétés plus puissantes que les Etats (à titre d’exemple, la fortune personnelle de Bill Gates (Microsoft) équivaut au PIB du Portugal et le chiffre d’affaires de General Motors (168 milliards de dollars) équivaut au PIB du Danemark).

L’aspect “consommateur global” est peu évoqué dans le livre, ce qui démontre que malgré les nombreuses dénonciations, le politiquement correct ne touche pas au sacro-saint tabou du racisme. Les publicitaires constituent évidemment la voix des firmes multinationales dont l’objectif est de créer le consommateur unique et donc de niveler les identités afin de pouvoir “penser globalement et vendre localement”.

Un bénéfice

Le dernier aspect de la démonstration est la réponse à la question “à qui profite le crime”. Autrement dit, qui se cache derrière ces gigantesques multinationales si souvent dénoncées. Beigbeder, avec son vocabulaire habituel, et un épisode particulier décrit dans son ouvrage donne la réponse: “pour le publicitaire, vous n’êtes que du bétail à gaver, tout ce qui l’intéresse c’est votre fric dans la poche de ses actionnaires (les fonds de pension américains, c’est-à-dire une bande de retraités liftés en train de crever au bord des piscines de Miami). Et que tourne le Meilleur des Mondes Matérialistes”.

Les plus gros fonds d’investissement sont anglo-saxons et japonais (que l’on se souvienne du fonds de pension des pêcheurs japonais, créancier de la SABENA et qui ne suivait pas le plan Lippens-Davignon). Deux chiffres se doivent d’être cités: chaque jour 1000 milliards de dollars sont échangés sur les marchés internationaux et les trois plus gros fonds d’investissement sont américains et irriguent la planète de leurs 1000 milliards de dollars, soit 65% du PIB français.

Ces sommes phénoménales sont versées par vous et moi: vos cotisations, primes, épargnes sont collectées par les banques, assurances, sociétés de placement…. Tout cet argent se retrouve, de par le jeu des reprises, fusions et absorptions, aux mains de quelques puissantes institutions qui gèrent cet argent au mieux de…leur intérêt (rendement maximal, maximum de sécurité, maximum de disponibilité). Ces sociétés disposent de fonds d’investissement représentant les intérêts de riches groupes d’actionnaires, dont les pensionnés américains constituent le meilleur exemple. La puissance de ces groupes est immense car les entreprises du monde entier et les Etats industriels, dont les budgets sont perpétuellement déficitaires, ont besoin de capitaux…et font des courbettes devant de si puissants investisseurs potentiels.

Prenons quelques grands groupes français et examinons la partie des actions détenues par ces fonds d’investissement anglo-saxons: AXA (29%), CARREFOUR (20%), DANONE (-dénoncé sous le nom de MADONE par Beigbeder-) (35%), DEXIA (21%), PEUGEOT (25%), TF1 (12%), TOTALFINAELF (31%), VIVENDI UNIVERSAL (28%),…

Ces mêmes groupes sont créanciers des Etats et financent la dette publique (pour la France, à concurrence de 20%); ils pèsent donc directement sur notre vie politique et sociale.

Nous sommes bien loin de nos ennemis les publicitaires, pensez-vous? Pas du tout! Disposant de moyens phénoménaux, encouragés par un libéralisme économique débridé, débarrassé de tout contrôle étatique (puisque disposant d’une mainmise financière totale sur les Etats), spéculant à souhait sur l’économie mondiale et donc sur les économies nationales, le capitalisme anonyme et vagabond a deux objectifs vis-à-vis du consommateur final: d’une part, rentabiliser ses investissements en accroissant le chiffre d’affaires de ses sociétés et donc faire acheter tous les produits possibles et, d’autre part, chloroformer le peuple par un bourrage de crâne politiquement correct.

P. Marly pour l’Association culturelle Zenit (source)

19/07/2015

Éléments de réflexion sur la « multipolarité », ou le capitalisme à plusieurs visages

Éléments de réflexion sur la « multipolarité », ou le capitalisme à plusieurs visages

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Que dire des BRICS ?

Les commentateurs politiques de la dissidence et de la sphère « patriote » ont une grande marotte : les BRICS. Au nom de la « multipolarité », certains nous présentent les BRICS comme LA solution face au « système américain». Certains vont même jusqu'à se réjouir du rapprochement entre la Grèce et les BRICS ou du renforcement du Yuan...

Pourtant les BRICS n'ont rien à envier aux Etats-Unis sur le plan du cauchemar libéral.

Brésil : agriculture productiviste et intensive aux mains des pires multinationales de l'agro-alimentaire (dont Monsanto) avec utilisation massive d'OGM et d'hormones pour le bétail. Déforestation occasionnant des déplacement de population de leurs territoires ancestraux. Problème des paysans sans-terre, recours au meurtre des écologistes, syndicalistes, chefs indiens, leaders paysans, empoisonnement de masses …), criminalité, bidonvilles (favelas)... (coefficient de Gini: 0.519)

Russie : producteur de gaz et de pétrole mais également d'uranium, de nickel, etc... pollution, équipements vétustes, corruption, criminalité (mafias). (coefficient de Gini: 0.420)

Inde: Agriculture productiviste et intensive extrêmement polluante depuis la mal nommée « révolution verte », industrie textile à bas coût, activités portuaires hautement polluantes, bidonvilles gigantesques.  conditions de travail cauchemardesques, absence totale de couverture sociale, de contractualisation, de protection de l’enfant au travail …, cataclysme écologique, extinction de masse des espèces, déforestation galopante …(coefficient de Gini : 0.368)

Chine : manufacture du monde abreuvant nos pays de gadgets inutiles, plus gros pollueur au charbon. Producteur de minerais rares utiles dans l'électronique et l'informatique. Activité portuaire hautement polluante (7 des 10 plus grands ports mondiaux sont chinois). Cataclysme écologique, modifications climatiques, extinction des espèces... Conditions de travail déplorables.  (coefficient de Gini: 0.610)

Afrique du sud : Pays gouverné par un clan ethnique, corruption généralisée, exploitation de matières premières par des multinationales, taux de criminalité parmi les plus élevés au monde, espérance de vie faible, racisme anti-blanc.

Et encore on pourrait également s’attarder sur les "non-alignés" (passé ou présent) du genre Algérie, Libye, Irak, Venezuela ... tous producteurs de matières premières polluantes pratiquant le népotisme et la corruption.

Voila de quoi remettre en perspective la "multipolarité" et le "non-alignement". En réalité, les BRICS constituent une face du cauchemar libéral mondialisé et ils n'ont que faire de nos intérêts vitaux d'européens et même de ceux de leurs propres peuples et encore moins de l'environnement. Par ailleurs, les BRICS n'existent qu'en raison de l'occidentalisation du monde. Le Brésil ne serait pas la « ferme du monde », la Chine ne serait pas la « manufacture du monde » et la Russie n'abreuverait pas un grand nombre de pays en gaz et en pétrole si l'Occident ne reposait pas sur la société de consommation.

De l'intox à la réalité, un passage par la géographie économique européenne et russe

63% des échanges de l'UE se font entre pays de l'UE, les principaux partenaires des pays européens sont donc d'autres pays européens. La Grèce est un des rares pays à avoir moins de 50% de ses échanges avec ses partenaires de l'UE (48%).
La géographie est ici une donnée essentielle, la proximité géographique est pour beaucoup dans les échanges. D'après un document Eurostat du 27 mars 2015, la France par exemple exporte beaucoup en Allemagne (17%), en Belgique (7%) et en Italie (7%) et importe beaucoup d'Allemagne (19%), de Belgique (11%) et... d'Italie (8%). La Grèce qui est aux portes de l'Asie exporte beaucoup en Turquie, de même qu'elle importe beaucoup de Russie ou d'Irak. Toutefois, l'Allemagne est également un partenaire important (3eme dans les exportations et 2eme dans les importations). D'après un document de la direction générale du Trésor français, la Russie ne comptait en 2013 que pour 2% des échanges avec la France, ce qui relativise singulièrement la soit disant impérieuse nécessité de constituer un axe franco-russe. Et cela concerne essentiellement les hydrocarbures (gaz et pétrole), l'agriculture productiviste ou l'armement... Bref que des secteurs dont il va falloir interroger la pertinence dans un avenir proche. Par comparaison, les Etats-Unis sont 5ème et la Chine 6ème autour de 6,5%. La Chine est par ailleurs le premier partenaire économique pour la Russie et le deuxième pour l'UE (derrière les Etats-Unis).
Les Russes ont opté pour une politique économique eurasiatique en direction du Moyen-orient et de l'Asie de l'Est depuis quelques années, renforcée par le conflit en Ukraine (Organisation de coopération de Shanghai depuis 2001, Union économique eurasiatique effective depuis janvier 2015). De la Turquie au Japon en passant par l'Arabie saoudite, les partenariats chinois ou la Corée du sud, les contrats se multiplient ces derniers temps. Si on prend les 10 premiers partenaires économiques de la Russie en 2014, donc avant les contrats récents, six sont des pays frontaliers de la Russie (Dans l'ordre : Chine, Ukraine, Belarus, Japon, Etats-Unis, Corée du sud, auquel on pourrait ajouter la Turquie qui n'a pas de frontière terrestre mais partage un espace maritime). Les autres sont: Les Pays-Bas, l'Allemagne et l'Italie. Point de France. D'après Le Courrier de Russie, « près d’un tiers des investissements russes sont réalisés vers des paradis fiscaux ». La géographie économique est donc assez révélatrice des sphères d'influence réelles des différents états et de leurs stratégies en matière économique. (cf. Document annexe).
Le niveau de relation entre la France et l'Allemagne est très bon mais leurs autres partenaires peuvent sensiblement différer. Au final le couple franco-allemand a une véritable pertinence sur le plan géographique et économique, bien plus que de chimériques axes « Paris-Moscou ».

Les réseaux russes : une offensive du capitalisme national

C'est un projet purement idéologique qui est poursuivi par la « droite souverainiste ». La germanophobie des souverainistes français, couplée de leur poutinophilie leur fait totalement perdre de vue les réalités géographiques et économiques. Nous pourrions même émettre l'hypothèse que c'est le lobbying de Total, de la FNSEA et du complexe militaro-industriel auprès des droites françaises qui est une des clefs de compréhension des positions des Républicains ou du FN à l'égard de la Russie. Un article de la Croix nous informe à ce sujet :

Lors d'une coterie franco-russe « Étaient là, notamment, Nicolas Dupont-Aignan (député Debout la République, Essonne), Yves Pozzo di Borgo (sénateur UDI, Paris), Jean-Pierre Chevènement (sénateur MRC, Territoire-de-Belfort), Aymeric Chauprade (député européen FN), Joëlle Garriaud-Maylam (sénatrice UMP des Français de l’étranger), Jean-Yves Leconte (sénateur PS des Français de l’étranger), Jean-Claude Mignon (député UMP, Seine-et-Marne), Jérôme Lambert (député Radicaux de gauche, Charentes) et Jacques Myard (député UMP, Yvelines). » Puis plus loin nous lisons : « L’organisateur de la rencontre était Thierry Mariani (député UMP des Français de l’étranger) qui est également président de l’association du dialogue franco-russe. Autour de la table se trouvaient aussi des dirigeants de grandes entreprises françaises, dont le PDG de Total Christophe de Margerie, le numéro 2 de GDF Suez Jean-François Cirelli, ou Serge Dassault (qui est également sénateur) [et également PDG dans l'aéronautique et marchand d'armes NDLR]. ». Quant à la FNSEA, cliquez ici pour avoir un aperçu. Au final, des profils parfaitement désintéressés, tout à fait hors système... On navigue entre la quenelle anti-sioniste, les défilés nationaux-bolcheviques, les cellules révolutionnaires clandestines et les zadistes, n'est-ce pas ? Je me permets un commentaire acerbe : Le bal tragi-comique de la dissidence va-t-il s'arrêter un jour ?

Les BRICS ne peuvent pas apparaître comme des solutions. Sur le plan social, économique, politique et écologique, leur modèle de développement est l'antithèse de ce à quoi nous aspirons. Certains répondrons, au nom du pragmatisme, que ce n'est pas notre problème. Mais c'est une vision à courte vue que tôt ou tard nous paierons. L'anti-américanisme repose sur des arguments souvent anti-capitalistes, alors pourquoi se jeter dans la gueule béante d'un capitalisme qui n'a même pas développé les mécanisme sociaux de compensation ?

L'Europe enracinée que nous voulons, n'aura besoin ni du soja OGM brésilien, ni des gadgets inutiles chinois ni du pétrole russe, ni du textile bas de gamme indien.

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Document annexe :

Planisphère représentant les principaux pays investisseurs pour chaque pays.

Source: VoxEurope.eu

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