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26/06/2015

Méridien Zéro #238: "Revenir à la terre ?"

Ce soir, Méridien Zéro consacre son émission à un thème très en vogue dans une partie de nos milieux : le retour à la terre. Que ce soit sous la forme de l'exode urbain ou de la création d'une BAD (Base Autonome Durable), cet exil intérieur séduit certain(e)s d'entre nous et fait fantasmer les autres. Pour en parler, nous recevons Nicolas Fabre, auteur de Mon retour à la terre : guide du néo-rural, et Julien Limes des éditions Kontre Kulture.

A la technique et à la barre, Wilsdorf et Arnaud Naudin.

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22/06/2015

Chronique de livre: Sylvain Tesson "Géographie de l'instant"

 Sylvain Tesson, Géographie de l'instant , Pocket, 2014

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Retrouver la magie du monde malgré l'horreur présente, tel est l'objet de ce recueil de Sylvain Tesson regroupant des articles publiés comme bloc-notes pour le magazine « Grand Reportages », mais également pour d'autres revues et quotidiens, de 2006 à 2012.

En choisissant la formule du bloc-notes, Sylvain Tesson explique dans l'introduction de ce recueil que « le bloc-notes, c'est l'hommage que l'observation rend aux détails. Les détails composent la toile du monde. Ils sont les atomes de la réalité, nom que les myopes donnent à la complexité, à la fragmentation des choses. Le faiseur de vitraux assemble des milliers d'éclats de verre. Soudain, surgit un dessin. Les Parties ont formé un Tout. De même pour le bloc-notes : les notes s'assemblent, elles font bloc. »

Nous retrouvons au fil des pages le vagabondage propre à cet « étonnant voyageur » qu'est Sylvain Tesson. Il nous mène des zones « grises » que sont devenues nos banlieues et autres zones de non-droit à la beauté des Calanques, en passant par l'Afghanistan ou les Kalash. Sans oublier nos forêts. Il manifeste ainsi que son amour de la géographie. Beauté du monde par sa diversité. Mais aussi horreur du monde actuel que Sylvain Tesson n'hésite pas à montrer et décrire avec un sens de la formule plutôt efficace.

Car Géographie de l'instant s’inscrit dans la veine des ouvrages de Sylvain Tesson, où partant du réel et de ce qu'il ressent, voit, touche, entend lors de ses voyages (parfois au plus profond de lui-même) il établit des aphorismes tranchants avec le côté un peu neuneu qu'ont certains carnets de voyage. A partir de simples détails, il établit quelques principes généraux ou universels, mais non universalistes. A l'instar d'Ersnt Jünger, que Sylvain Tesson cite régulièrement dans ce recueil. Aphorismes tant pour vanter la beauté d'une fleur, d'un insecte, d'un oiseau et par-delà de la beauté et de la poésie du monde – composant ainsi une sorte d'ode panthéiste –, l'écrivain-voyageur dresse surtout un tableau sombre de nos temps actuels. Principalement pour y montrer l'involution anthropologique due aux dernières réalisations progressistes et technicistes, notamment les réseaux « sociaux ». Comme cette note intitulée « Les Titans » (p. 232 de l'édition Pocket) : « Scène de la vie quotidienne. Je suis à la poste pour retirer un paquet qui m'est destiné. J'ai oublié mon avis de livraison. Moi, naïf : "Si je vous donne mon nom et la date ça ne suffit pas ?" Réponse : "Non ! Il faut un numéro, on a simplifié le système." La réduction de toute chose aux chiffres sonne le glas des dieux et l'avènement de temps bien sombres ». A tel point que pour Sylvain Tesson le silence, l'eau et le froid seront un luxe dans des temps très proches. Surtout le silence, précieux sésame pour la méditation et l'introspection.

Ensuite, une phrase de Chateaubriand revient chez lui comme une sorte de leitmotiv : « Les forêts précèdent les hommes, les déserts leur succèdent. » Que ce soit pour s'insurger contre l'horreur islamiste, principalement à l'égard des femmes ou des jeunes filles, mais aussi contre l'horreur moderne qui s'incarne par exemple dans le tourisme de masse, le pire ennemi du voyage, des voyageurs et de la beauté du monde et de la découverte.

Mais c'est surtout par ses aphorismes que Géographie de l'instant apparaît comme un manifeste certes écologiste (et réellement écologiste bien loin des mensonges du développement durable et du green washing) mais surtout comme une somme « décroissante », où la simplicité volontaire, l'émerveillement devant le monde en se passant de la technique, ou – ce qui pourrait choquer – une critique de l'explosion démographique irréversible depuis plus d'un siècle. Et on ne pourrait lui donner tort vu que la démographie est une donnée essentielle en politique... Ainsi, la note « Lévi-Strauss » (p. 38) : «  Les éditions Chandeigne ont publié l'année dernière Loin du Brésil, court entretien de Véronique Mortaigne avec Lévi-Strauss. Le vieil ethnologue se souvient avec nostalgie de la planète de sa jeunesse, lorsque le monde ne comptait que 2,5 milliards d'êtres humains. Et il s'effraie de ce que la Terre soit aujourd'hui (sur)peuplée de six milliards d'individus. Michel Serres, lui, voyait dans la récente urbanisation des nations du monde et dans le gonflement monstrueux des mégalopoles la plus grande révolution humaine depuis le néolithique. Souvent, dans un square ou dans une rue, je croise des vieux messieurs pensifs et tristes. Désormais, je me dirai qu'ils sont en train de méditer sur notre termitière. » Dans la même veine, mais en plus angoissant, nous vous conseillons la note « Des chiffres et des maux » pp. 101 et 102.

On peut ajouter et surtout indiquer que la lecture de « Géographie de l'instant » agit comme un appel à sortir, à se confronter au réel, à éprouver les aphorisme de Sylvain Tesson, à les ressentir. Et à faire que chaque voyage, y compris dans nos contrées européennes, soit lui-même source de nos propres aphorismes. En somme, Sylvain Tesson affirme avec force que désormais tout est anthropologique, pour rester sereinement et pleinement humain. Et que l'émerveillement devant la beauté et la poésie du monde en est une première étape... Ce que résume parfaitement la note « Marche » p. 122 : « A pied, le chemin des Landes. Y a-t-il activité plus décroissante que la marche ? Le marcheur revient à sa nature profonde (la bipédie), s'emplit de la beauté du monde, ne laisse que l'empreinte de ses pas, apprend que ce qu'il ressent vaut mieux que ce qu'il possède. La clé du bonheur ? Pétrarque nous la livre dans une phrase que Schopenhauer place en exergue du Monde comme volonté et représentation : "Si quelqu'un marche toute la journée et parvient le soir à son but, c'en est assez."  »

Arnaud / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

16/06/2015

La Décroissance #120: "Face au mur. Accélérons !"

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28/05/2015

Chronique de livre: Jean-Luc Debry, Le cauchemar pavillonnaire

 Chronique de livre : Le cauchemar pavillonnaire, Editions l'Echappée, 2012

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Paru en 2011 aux éditions libertaires l'Echappée, « Le Cauchemar Pavillonnaire » propose une analyse autant géographique, sociologique que politique du phénomène pavillonnaire. Ne vous attendez donc pas à lire 200 pages rébarbatives sur les pavillons autour de considérations pour anar de fac. C'est au contraire une analyse très fine et assez conceptuelle qui est menée à partir de la thématique pavillonnaire. Je vais m'octroyer le droit de formuler quelques réflexions personnelles à partir de la présentation de cet ouvrage.

 La première partie, « L'univers pavillonnaire » se structure en quatre sous-parties :

  • Une géographie : le zonage de l'espace,

  • Un mode de vie : isolés ensemble,

  • Une idéologie : individualisme et optimisation,

  • Une histoire : de la lutte des classes à la pacification du prolétariat

Les titres permettent assez aisément de se faire une idée du contenu de cette partie. Symbole des Trente glorieuses, le pavillon incarne pour beaucoup l'idée de la réussite. N'a t-on pas l'image d’Épinal de la famille parfaite dans son pavillon avec sa voiture, ses enfants et son chien ? L'univers pavillonnaire est donc déjà inscrit en nous mentalement. Je n'en ferais pas le procès, en étant issu comme nombre d'entre-vous : il est assez important d'analyser tout en gardant la tête froide sur le sujet, même si cela doit bousculer nos représentations.

Entrons dans notre développement par la géographie : traditionnellement l'espace et les territoires étaient marqués par le détenteur du pouvoir. Ainsi par exemple au Moyen Âge, le seigneur avec son château et l'Eglise avec son... église. Les corporations disposaient de leurs halles ou de leurs places et l'espace se structurait autour des activités politiques, religieuses et économiques, qui étaient détenues entre quelques mains. Avec l'avènement de la société de consommation, l'espace a été intégralement aménagé pour les classes moyennes. L'ouvrage démontre qu'au fond, la classe dominante n'est peut-être pas tout à fait celle qu'on croit (l'hyperclasse mondialiste), mais peut-être la classe moyenne autour de laquelle tourne toute l'organisation sociale et tous nos aménagements (routes, zones commerciales, vacances, etc...). Cet élément doit être bien compris, car si le pavillon est un produit de l'empreinte territoriale des classes moyennes, la crise des classes moyennes passe aussi par le difficile accès au pavillon et à la propriété de celui-ci.

L’avènement d'une classe moyenne mondiale qui imprime le rythme de l'économie capitaliste globalisée peut également être perçue comme une fuite en avant du modèle des Trente glorieuses. La richesse et le pouvoir de l'hyperclasse reposent sur le consentement des classes moyennes. L'auteur n'est donc pas spécialement tendre avec les classes moyennes. Il parle par exemple dans la deuxième partie de l'ouvrage, intitulée « La fabrique du conformisme », dans la sous partie « La tyrannie du marketing » de la « moyennisation de la société » p. 76, 77 et 78. Là, il démontre comment les codes du capitalisme ont pénétré toutes les couches sociales, et comment le « stade actuel du capitalisme planétaire est un fait anthropologique sans aucun rapport avec les périodes qui le précédèrent ». En somme, derrière l'étalement urbain pavillonnaire se cache un fait social total, ou un fait anthropologique total. La maladie de ce fait anthropologique total est la dépression, le « mal du siècle » comme on le lit parfois dans la presse. Dans un monde où tout est abordé à l'échelle individuelle, l'échec ne peut être que personnel : c'est alors qu'intervient peu ou prou la dépression, cette « démocratisation de la mélancolie » (p. 99). D'ailleurs si on y réfléchis bien, n'est-ce pas pendant l'âge industriel que la littérature nous a livré les ouvrages de Baudelaire ?

Ainsi l'ouvrage navigue au gré d'une grande quantité de thèmes, traités avec intelligence et appuyés sur des références inhabituelles et vivifiantes pour notre formation intellectuelle et militante. La partie qui m'aura particulièrement marquée est la troisième et dernière, intitulée « Non-lieux (communs) ». L'auteur passe en effet en revue un grand nombre de lieux qui n'en sont pas : l'autoroute, l'aire d'autoroute, la chaîne hôtelière, le centre commercial et l'hypermarché, la rue piétonne et le village témoin. Ils traduisent un formatage de l'espace, un formatage des territoires, dans lesquels la classe moyenne s'identifie.

Sur le C.N.C., nous avions publié un article sur le centre commercial, nous en avons fait un sur la bagnole, sur les vacances, et nous pourrions en faire un sur les autoroutes... L'auteur brosse avec une plume de qualité l'univers autoroutier, de l'autoroute elle-même à l'aire d'autoroute qui porte si bien son nom : aire, c'est à dire un découpage de l'espace, comme la zone d'ailleurs. Ainsi l'auteur entame par un constat tout à fait exact et que je partage : « Les autoroutes et autres voies rapides ont une influence sur la transformation radicale de la géographie et de l'organisation de la société, une influence structurelle semblable à celle que joua le chemin de fer. Mais cette fois l'individuation, voire l'atomisation, sous la pression du principe organisationnel du flux tendu, colore la transformation géographique, sociale et historique d'une teinte particulière. […] il s'agit du triomphe de l'économique. L'espace est réduit de sorte que, désormais, l'unité de mesure n'est plus la distance, mais le temps. » Une nouvelle fois ce qui se dessine sous nos yeux c'est la société de la vitesse. L'autoroute donne le sentiment de la liberté, de pouvoir se déplacer librement alors qu'elle est au contraire conçue pour nous enfermer et nous rendre dépendant de ces propres « non-lieux » :les aires d'autoroute. Celle-ci est dépeinte comme « la quintessence du non-lieu » et elle en est « le parfait accomplissement » peut-on lire page 122. L'auteur passe au vitriol ce bubon qui enlaidit l'espace : « Confondant l'ici et l'ailleurs dans une même finalité, elle peut se trouver n'importe où, semblable à elle-même, et toujours en tout point similaire. Elle n'impose aucune découverte, ne dépayse jamais. Elle est une toilette publique entourée de produits consommables ».

Soyons honnête, seule notre obsession du temps nous invite à emprunter les autoroutes et à boire en quatrième vitesse un café dégueulasse sur une aire de repos aseptisée pleine de touristes hagards et de routiers espagnols et polonais qui n'ont pas de temps à perdre. Nous n'avons rien à nous dire. Le voyage n'est plus une expérience où on découvre réellement notre pays en sillonnant ses petites routes, en s'arrêtant sur la place du village, pas loin de l'église pour boire un coup et discuter quelques minutes avec la patronne qui vous recommande une spécialité locale bien meilleure que le sandwich industriel au plastique et aux conservateurs de l'aire d'autoroute...

Mais malheureusement là aussi vous risquez d'évoluer dans deux autres non lieux communs : la rue piétonne qui « conduit de l'agence d'intérim aux marchands de rien, du bassin fleuri au parking payant, de la brasserie tenue par un couple aigri à la maison de la presse. » (p. 136), et le village témoin car « de plus en plus de villages sont transformés en musées des arts et traditions populaires et ne s'animent qu'à certaines périodes de l'année, principalement l'été. […] Le mythe d'un âge d'or d'une ruralité heureuse et industrieuse est ainsi reconstitué[...]» (p. 141). Cette partie sur les non-lieux, vous vous en rendrez compte, dépeint un mode artificiel même dans ce qu'il peut avoir d'authentique selon nos représentations.

Même la nature est aujourd'hui bien souvent artificielle, c'est un produit de l'action humaine y compris lorsqu'elle est protégée. Le touriste « vert » se déplace d'un village témoin à l'autre en sillonnant des chemins de « campagne » balisés, qui passent par des « point d'intérêts » d'où l'on peut parfois admirer la vue. La nature n'est plus un lieu de vie mais un lieu de loisir. Et il faut savamment délimiter les parcs « naturels » que l'aménageur a bien voulu octroyer à la vie « sauvage » des autres zones et territoires, qui auront eux aussi des fonctions déterminées : habitat, commerce, infrastructures de transport, etc.... Et lorsque l'imprévu survient : le loup, l'ours, le requin, sortant du territoire, de la « réserve » qu'on leur a attribué, c'est l'univers des classes moyennes, de l'homo œconomicus et de festivus festivus qui bascule.

On retrouve cela dans la mentalité états-unienne qui se délecte des films catastrophes autour des phénomènes naturels apparaissant comme des « imprévus », ou encore dans la colère de l'automobiliste de classe moyenne qui ne comprend toujours pas qu'il puisse y avoir de la neige l'hiver, qui l'emmerde pour aller bosser, et qui estime que dans une société comme la notre on se « doit » de mettre tous les moyens en œuvre pour ne surtout pas entraver le flux routier. Le pire étant le touriste qui se rend en vacances au ski et qui s'énerve d'être bloqué dans la montagne ; lui qui a patiemment « économisé » pour se payer une semaine « d'éclate totale » dans une station de ski et qui ne supporte pas le moindre « retard » qui l'empêche de « profiter »... Je pourrais poursuivre mes digressions tellement l'ouvrage est source d'inspiration.

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Au final, ce cauchemar pavillonnaire relate peu une prison dorée ou une « réalité fictive » à l'instar du Truman Show, une sorte de dystopie encouragée par l'américanisation et son corollaire : la société de consommation, à grand renfort de propagande médiatique. « Il s'agit d'une civilisation au sein de laquelle l'individu, quelle que soit la réalité de sa condition sociale, est appelé à construire sa vie en fonction de son mode de consommation. Ainsi, il devient lui-même une marchandise, consumé par un rêve fabriqué hors de lui. Et à force d'addiction, il finit par se convaincre qu'il en est l'auteur. Une civilisation de l'aliénation désirée, en somme. Un modèle auquel chacun se réfère. La voie royale vers le bonheur, comme le seraient, a priori, le progrès et la technologie. » Ce livre est une vraie plongée dans la face cachée de notre société et des classes moyennes, c'est un ouvrage incontournable, qui oblige à se remettre en question, à décoloniser notre imaginaire et qui invite à modifier notre mode de vie et à lutter pour qu'un autre monde soit possible.

Jean / C.N.C

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

25/05/2015

La décroissance pour les nuls

 La décroissance pour les nuls

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Qu'est-ce que la décroissance ? Ni une insulte, ni un gros mot, ni même une nouvelle variété de légumes transgéniques. Pour reprendre la belle formule de Serge Latouche, il s'agit plus sûrement d'un slogan politique aux implications théoriques. Un drapeau en quelque sorte, une bannière sous laquelle se rassemblent toutes celles et tous ceux qui luttent contre la société de l'illimité et le développement effréné.

« Comme le mot socialisme à ses débuts, celui de décroissance reste incertain, polémique et scandaleux, étirable dans des directions contraires. C'est sa force et sa richesse de ne pas être enfermé dans une doxa sclérosante, tout en offrant un vocabulaire alternatif à la novlangue envahissante du management » écrit fort justement François Jarrige, Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne1.

De fait, la décroissance n'est ni de droite ni de gauche, si tant est que ces notions ont encore un sens pour certains. Elle est par contre radicalement anticapitaliste car opposée à la croissance pour la croissance, c'est à dire à l'accumulation illimitée du capital, et à l'exploitation des gens ordinaires par des minorités oligarchiques. Elle s'oppose avec force à l'idéologie du progrès et au modernisme, vus par certains comme émancipateurs, mais fabriquant en réalité, à la chaîne, un être abstrait arraché à toutes ses racines, un zombie pousseur de caddie guidé par ses seuls intérêts.

L'idée maîtresse de la décroissance réside dans l'analyse qu'une croissance infinie est incompatible avec un monde fini. D'après l'ONG WWF, l'humanité est entrée en situation de dette écologique depuis les années 70. Depuis, le phénomène n'a fait que s'aggraver. Aujourd'hui, notre empreinte écologique excède de 50% la bio-capacité de la terre, autrement dit sa faculté à régénérer les ressources naturelles et absorber le CO2. La revue Science estime que la planète atteint de nos jours ses limites dans quatre domaines : changement climatique, érosion de la biodiversité, changement rapide d'usage des sols et perturbation des cycles de l'azote et du phosphore2.

La décroissance appelle donc à une remise en cause de notre mode vie et à la construction d'un société conviviale, autonome et économe. La simplicité volontaire doit remplacer la servitude volontaire. Pour ce faire, un simple changement de cap ne saurait suffire. Décoloniser notre imaginaire nécessitera une véritable révolution culturelle et anthropologique. Une subversion totale.

Comme le rappelait André Gorz, la critique de la croissance n'a de sens, et de portée révolutionnaire, qu'en référence à un changement social total.

Certains s'imaginent que décroissance rime avec archaïsme, retour à la bougie ou au primitivisme. D'autres fantasment sur une croissance négative, expression absurde. Décroître pour décroître est aussi ridicule que croître pour croître.

Il s'agit en réalité de sortir de la logique de l'accumulation illimitée et du toujours plus. Il nous faut retrouver des limites pour donner un sens à notre vie étriquée, malmenée par l'hyper-technologie et l'obsession du changement. Serge Latouche parle de réaliser l'abondance frugale, autrement dit la prospérité sans croissance.

A l'origine de la décroissance, on trouve deux sources quasi simultanées et convergentes : la remise en question de la société de consommation, animée dans les années 60 par des hommes comme André Gorz, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau ou encore Ivan Illitch, et la prise de conscience de la crise de l'environnement sur laquelle travaillera notamment Nicholas Georgescu-Roegen au cours des années 70.

En 2002, le slogan sera repris par Vincent Cheney et Bruno Clémentin au travers de la revue Silence.

Toutes ces études montrent à quel point nous vivons dans une véritable addiction à la croissance et comment l'Homme s'est transformé en consommateur illimité. François Hollande affirmait encore le 5 janvier 2015 sur France Inter : « Ce que je veux, c'est que la France crée durablement des emplois. Or elle ne le fera que si la croissance dépasse 1% ». Le moins que l'on puisse dire c'est que nous sommes loin de les atteindre. Malgré l'action de la banque centrale européenne, l'estimation pour le mois d'avril signale un ralentissement de l'activité globale dans la zone euro par rapport au plus haut de 11 mois enregistré en mars3.

Serge Latouche est parmi les objecteurs de croissance celui qui a le mieux définit ce que peut être une société de décroissance. Pour lui, la société moderne est basée sur une triple illimitation : dans la production de marchandises (avec destruction des ressources), dans la consommation (besoins artificiels, obsolescence programmée) et dans la production de déchets. Il appelle donc à sortir de ce piège mortifère au travers d'étapes indispensables. Ce sont ce qu'il nomme les « 8R » : réévaluer, reconceptualiser, redistribuer, relocaliser, réduire, restructurer, réutiliser et recycler.

Le but étant de retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète, de relocaliser les activités, de restaurer l'agriculture paysanne et de lancer la production de biens relationnels, c'est à dire réinventer le bien commun en retrouvant une autonomie économique locale.

L'ancrage anthropologique de l'homo économicus doit disparaître au profit d'une société plus humaine. Il n'est plus question de « sauver des emplois » mais de sortir de la société travailliste et productiviste. André Gorz parle de bâtir la civilisation du temps libéré. Il faut changer les valeurs sur lesquelles repose la société, réduire l'incitation à la consommation ostentatoire, définir un projet collectif enraciné, encourager le commerce local, réduire le tourisme de masse, lutter contre le bougisme obsessionnel et la marchandisation du vivant, contre l'isolement engendré par le numérique et contre les grands projets inutiles.

On le voit, la décroissance est un projet révolutionnaire infiniment plus dense que ses détracteurs veulent bien le laisser croire. Il est surtout le seul paradigme véritablement nouveau qui offre un contre-projet de société viable et sans cesse en évolution. C'est la nouvelle utopie du XXIe siècle, un art de vivre, une vocation à reprendre la main et à façonner littéralement son mode de vie4.

Guillaume Le Carbonel

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

 1La Décroissance N°118, avril 2015.

 2Le Monde, 15.01.2015

 3Challenge.fr, 23.04.2015

 4Clara Breteau, La Décroissance N°114 novembre 2014

21/05/2015

Chronique de livre: Capitaine Paul Watson "Earthforce, le manuel de l'eco-guerrier"

Capitaine Paul Watson,  Earthforce , manuel de l'eco-guerrier, Actes sud, 2015

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Le présent ouvrage est l'édition française de Earthforce, An Earth Warrior's Guide to Strategy, paru en 1993 dans la langue de Shakespeare. Il s'agit d'un ouvrage clef de la bibliographie du Capitaine Paul Watson, activiste écologiste canadien qui serait un des fondateurs de Greenpeace en 1971, mais surtout le fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society (SSCS) en 1977 suite à des désaccords avec les dirigeants de Greenpeace. Il a également participé comme personnel soignant à la défense de Wounded Knee, dans le Dakota du sud en 1975 avec l'American Indian Movement, contre les forces etats-uniennes.

Engagé dès son plus jeune âge, Paul Watson est un homme d'expérience, souvent dépeint comme « le dernier pirate ». Il est une source d'inspiration, comme ce fut le cas pour Alice Ferney qui préface le manuel. C'est tout naturellement à Lamya Essemlali, présidente de la branche française de Sea Shepherd, qu'il est revenu de rédiger l'avant-propos de la présente édition. C'est grâce à elle que la SSCS a connu un fort développement en France sur les dernières années.

Paul Watson présente tout d'abord ses quatre sources d'inspiration : Sun Tzu, général et stratège chinois du VIe siècle av. JC, Miyamoto Musashi, bushi et philosophe japonais du XVIIe siècle, Marshall McLuhan, théoricien de la communication décédé en 1980, et enfin Paul Watson lui-même. L'édition française débute par une autre source d'inspiration : Napoléon. L'objectif de Paul Watson est d'utiliser le savoir stratégique, tactique, médiatique et opérationnel de ses différentes sources d'inspiration pour les appliquer à l'écologie profonde. Il enrichit son propos de nombreuses citations de personnages plus ou moins célèbres et de nombreuses locutions latines. Le livre se termine d'ailleurs par les trente-six stratégies de Miyamoto Musashi actualisées et appliquées à l'écologie, comme par exemple l'art de l'invisibilité, la stratégie du grand frère ou même la stratégie du charme féminin...

Trois autres parties d'inégale longueur constituent le manuel, les fondamentaux, le fondement spirituel de l'eco-guerrier et le continuum ; cette dernière partie peut elle-même être divisée entre une introduction plus philosophique et un développement en 13 points centré sur les aspects purement stratégiques. Les réflexions philosophiques ne sont pas dénuées d'intérêt dans ces différentes parties car elles permettent d'en apprendre plus sur ce qui motive Paul Watson et les siens, en particulier dans la partie intitulée « le Continuum ».

La base même de sa philosophie, et donc de son engagement, est l'opposition entre la pensée biocentrique et la pensée anthropocentrique. Dans la pensée biocentrique, l'homme est une partie du vivant et il ne doit pas agir seulement pour son intérêt propre, mais pour l'ensemble du vivant. Cette pensée s'accompagne d'un respect des ancêtres, et de la conscience que nous ne faisons qu'emprunter notre planète à nos enfants. Nous sommes connectés entre générations mais également avec les êtres non-humains. La Terre y est « sacrée ». Nous pouvons voir ici l'influence chez Watson de la pensée amérindienne, d'autant qu'il fait également référence dans son ouvrage au rôle du chaman.

La pensée anthropocentrique, à l'inverse, consiste à placer l'homme au centre de nos préoccupations et à faire passer l'humanité avant le reste du vivant. Paul Watson est donc plutôt critique envers le christianisme qui est, selon lui, une religion totalement anthropocentrique, ce qui rejoint d'ailleurs une partie de la pensée dite « néo-païenne » en Europe. Pour Paul Watson, les sociétés anthropocentriques accordent par exemple plus d'importance à la quantité de vie qu'à la qualité de vie, ce qui conduit à des périls mortels. Il défend au préalable l'avortement et considère que « […] vous êtes obligés, au sein du Continuum, d'assumer la responsabilité de la protection, de l'alimentation, du soutien et de l'éducation de l'enfant ». Il critique également le fait que les Etats-nations cherchent à accroître leur population par des politiques natalistes et par l'immigration dans le seul but de produire (industrie, agriculture) et de faire la guerre. On décèle dans l'ensemble une pensée malthusienne, anti-productiviste et anti-technicienne. Vous serez peut-être heurtés par certaines de ces considérations, l'auteur allant jusqu'à critiquer l'agriculture et à considérer qu'il ne faut pas accorder trop d'importance aux différentes créations humaines.

Quant à l'aspect stratégique, qui est l'essentiel de l'ouvrage, il saura être utile quelque soit la cause qu'on défend. Il définit tout d'abord six stratégies (la stratégie du guérisseur, la stratégie du communicateur, la stratégie de l’artiste, la stratégie de l'agent infiltré, la stratégie de l'instigateur et la stratégie du chaman) qui correspondent surtout à des « profils militants ».

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Il consacre également de nombreuses pages au commandement et aux chefs dans la sous-partie 1, intitulée « Les préparatifs », et il détermine neuf sortes de chef (les chefs humanistes, les chefs dévoués, les chefs courtois, les chefs intelligents, les saints, les chefs de terrain, les chefs de première ligne, les chefs charismatiques et les grands chefs). On comprend assez vite que là aussi, tout est une question de profil et qu'il est assez absurde de déterminer des « chefs de tout » qui deviennent rapidement « les hommes orchestres » dont parlait Dominique Venner. Surtout, il insiste sur l'importance de la METHODE et de la DISCIPLINE [NDR : les mots sont en lettres capitales dans l'ouvrage]. Les 12 autres sous-parties sont également très intéressantes : « La duperie . L'art et l'usage de la duperie stratégique », « L'art de se battre sans se battre » (dont une page est consacrée à « Combattre vos alliés »), ou encore « L'utilisation des agents de renseignements » (agents locaux, agents infiltrés, agents doubles ou convertis, agents pions et agents survivants). On y sent la forte influence de Sun Tzu. Bien sûr, P. Watson explique également l'importance de contrôler son image, de connaître le monde des medias, de travailler sa communication et recommande la lecture de MacLuhan.

Au final, cet ouvrage me paraît incontournable sur le plan de la réflexion, mais surtout de la stratégie pour quiconque désire agir avec sérieux et crédibilité. C'est une synthèse intéressante de diverses influences sur le sujet. Les principes qui animent P. Watson ne sont pas tellement différents de ceux de la droite radicale des années 70 (selon la terminologie alors en vigueur) : joindre l'action à la pensée, importance de la discipline, de la stratégie, de la tactique, de bien définir ses objectifs et l'importance d'accepter l'idée de la mort. En conséquence, je ne me suis pas senti vraiment en terres inconnues à la lecture de cet ouvrage, qui pourrait aisément être enrichi par une pensée plus « européo-centré » : je pense en particulier à la ruse incarnée par Ulysse dans l'Iliade et l'Odyssée, qui ne diffère pas tellement de la duperie dans la stratégie chinoise, à la pensée de Machiavel ou encore l'importance accordée à la nature dans les mythologies européennes.

Jean / C.N.C.

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