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27/08/2016

Chronique de livre : Jean-Pierre Cousteau « Pierre-Antoine, l'autre Cousteau »

 

pierre antoine cousteau.jpg

Jean-Pierre Cousteau, Pierre-Antoine, l'autre Cousteau

(Via Romana, 2016)

 

Figure souvent oubliée ou négligée du combat de plume mené sous l'Occupation, Pierre-Antoine Cousteau -ou PAC- (1906-1958), le frère aîné du célèbre commandant Cousteau (d'où le titre : l'autre Cousteau) méritait d'être remis à l'honneur. Si plusieurs publications récentes (son Proust digest ou le recueil d'articles de Je Suis Partout que j'avais chroniqué en ces pages) ont permis de redonner une certaine actualité à ce talentueux et louable combattant qui fut « le plus grand polémiste de sa génération » selon certains, il nous manquait à son sujet une biographie en bonne et due forme venant compléter l'étude de Benoît Loeuillet consacrée au parcours journalistique de PAC entre 1932 et 1944 et qui avait paru il y a une bonne dizaine d'années maintenant.

Ecrite par son fils, Jean-Pierre Cousteau, la présente biographie se base sur un corpus de documents souvent inédits, à savoir la correspondance de PAC (avec sa femme lorsqu'il était détenu mais pas seulement) et son journal de prison (Intra muros, qui devrait être publié prochainement pour la première fois). Si l'auteur s'efforce de rester objectif quant au parcours et aux choix de son père, son témoignage est évidemment emprunt d'amour filial mais aussi d'une certaine fierté exprimée très élégamment. Et il peut être fier : PAC n'était pas n'importe qui !

Esprit vif et alerte dès son plus jeune âge, cultivant la liberté de pensée, PAC ne faisait pas partie des tièdes. C'était un homme d'engagement, ne pouvant se résoudre à rester silencieux en une période qu'il savait fondamentale pour l'avenir de l'Europe. Pacifiste depuis toujours mais abusivement présenté comme un horrible « nazi français », PAC l'inclassable (« anarchiste de droite et de gauche » selon son fils) paya comme tant d'autres le prix fort pour avoir été un ennemi implacable de la démocratie parlementaire et du communisme...

Rien ne le prédisposait pourtant à un tel destin... Ni sa famille, ni son parcours scolaire, ni même ses premières idées politiques très à gauche. Devenu journaliste au début des années 1930, il se fait vite remarquer par la qualité de ses écrits et embrasse la cause fasciste auprès de Pierre Gaxotte qui le fait rejoindre le fameux journal Je Suis Partout. PAC y vécut une véritable aventure de presse marquée par des amitiés qui le suivront toute sa vie (Brasillach, Soupault... mais surtout Rebatet) et un engagement sans faille pour une France régénérée au sein d'une nouvelle Europe. Très critique envers Vichy, Laval, Luchaire et même Abetz, PAC fait figure de dur au sein du petit monde de la collaboration jusqu'à ce que les événements de 1944 le poussent à fuir en Allemagne puis en Autriche. Arrêté fin 1945 par la police française, il est condamné à mort. Comme on le sait, PAC ne connaîtra pas le sort qui fut réservé à Brasillach. Il passera 8 ans en prison, ayant finalement été gracié -au même titre que Rebatet et d'autres- par Vincent Auriol. Dernier journaliste « collaborateur » à être libéré en France, il sortira affaibli de cette longue épreuve et sera terrassé par la maladie en 1958, à seulement 52 ans.

La particularité du livre de Jean-Pierre Cousteau est qu'il fait la part belle aux huit années de prison que subit son père. Ce dernier, dans les écrits mentionnés plus haut, fait état de son quotidien de prisonnier, de ses occupations (le sport mais surtout la lecture et l'écriture) mais aussi de ses pensées les plus profondes sur son parcours, la vie, son époque etc. Je me suis délecté de ces nombreuses pages de réflexion d'un homme libre (par l'esprit) ne se plaignant jamais de son sort et qui regarde de haut la comédie humaine et sa petitesse. Voici par exemple ce que PAC écrivit le 9 juin 1953, peu avant sa sortie de prison :

« Ce n'est pas parce que je refuse toute valeur à la loi du nombre érigée en système de gouvernement qu'il faut méconnaître les indications du suffrage universel. Le système est déplorable pour l'administration de la chose publique. Mais il est précieux (…) dans la mesure où il permet de savoir ce que veut une nation. Elle se juge à son choix. Les peuples « asservis » ont le bénéfice du doute. Pas les peuples démocratiques. Les Français ont trop montré qu'ils préféraient à quiconque Herriot, Blum, Auriol, Bidault, Moch et Teitgen pour qu'il soit possible de s'obstiner à les estimer. »

Servies par un style d'écriture savoureux, une grande intelligence et souvent même par un humour très fin, ces pages permettent de mieux comprendre ce personnage perdu dans une période si vile de l'histoire contemporaine (la « libération » et tout ce qui a suivi). Bien évidemment, les événements liés à l'épuration sauvage de notre pays sont souvent évoqués alors que lui croupit derrière les barreaux. PAC constate à quel point les vainqueurs et leur simulacre de justice salissent ceux qui ont cru dans un autre modèle pour l'Europe :

« Le sadisme des « épurateurs » consiste justement à créer cette confusion en mélangeant sous l'étiquette « collaborateurs » les adversaires politiques et les simples fripouilles dont il aurait fallu de toute façon se débarrasser même si la guerre avait tourné autrement. »

Feignant de s'étonner des horreurs de l'épuration, « effroyable explosion de bestialité », il ironise sur le silence des « belles âmes » de son temps :

« Elles n'ont rien su, rien vu, rien entendu. Elles ont ignoré que dans les villes de France on promenait sur les places publiques des femmes tondues, nues, marquées au fer rouge. Elles ont ignoré que dans toutes les prisons de France, on suppliciait des détenus ramassés au petit bonheur, avec des raffinements de férocité qui font paraître dérisoire la science des bourreaux chinois. (…) pour rien, pour le plaisir. »

Vomissant la faiblesse et la tiédeur (Mais pourquoi avoir choisi Franz-Olivier Giesbert pour préfacer le livre ? PAC en aurait été horrifié!), PAC était de cette race d'hommes faisant passer l'honneur avant tout. Il se tint toute sa vie la tête haute et paya fort cher (que ce soit à un niveau personnel ou familial) cette vertu. Vouloir combattre pour ses idées, ne pas se taire face à la décadence de son temps, il en avait fait sa raison de vivre. « Je n'ai à me justifier devant personne. Une seule chose était inconcevablement déshonorante, c'était de ne pas prendre parti. » disait-il... Oui, PAC a souhaité la victoire de l'Allemagne nationale-socialiste, « la dernière chance de l'homme blanc ». C'était logique pour lui et il s'en expliqua longuement lors de son procès, en 1946. « Epouvanté par la décadence de la France » ayant mené à la débâcle de 1940, persuadé que le libéralisme économique avait fait son temps et que seule l'option du socialisme national était désormais possible, PAC considérait qu'il n'y avait que cette solution qui aurait permis à la France de rester elle-même et d'aller de l'avant. Pacifiste, son antisémitisme se voulait avant tout une réaction à la déclaration de guerre des communautés juives du monde entier envers le IIIe Reich dès 1933.

Pierre-Antoine, l'autre Cousteau est complété de riches annexes où l'on trouvera plusieurs articles de PAC écrits dans les dernières années de sa vie pour Rivarol ou d'autres publications. C'est une excellente initiative ! Le livre se termine d'ailleurs par le superbe et émouvant « Testament et tombeau de PAC » publié par Lucien Rebatet peu après la mort de son ami. Je ne résiste pas à l'envie d'en reproduire les dernières lignes :

« Nous ne pouvons, hélas ! Ni remplacer PAC ni l'imiter. Il est irremplaçable et inimitable. Il ne nous reste qu'à poursuivre notre tâche de notre mieux. Quand bien même nous serions recrus de dégoût et de lassitude devant les bassesses et la monotonie de la lutte politique, la disparition de Cousteau nous fait un devoir de persévérer. Nous le lui avons tous promis. Je sais que ce fut une de ses dernières satisfactions. Peut-il exister promesse plus sacrée que celle faite à un tel combattant ? »

Rüdiger / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

08/08/2016

Chronique de livre : Philippe Baillet "L'autre tiers-mondisme ; des origines à l'islamisme radical"

l-autre-tiers-mondisme-des-origines-a-l-islamisme-radical.jpgPhilippe Baillet, L'autre tiers-mondisme; des origines à l'islamisme radical

Fascistes, nationaux-socialistes, nationalistes-révolutionnaires entre « défense de la race » et « solidarité anti-impérialiste »

(Akribéia, 2016)

 

Qu'est-ce que l'autre tiers-mondisme ? Un tiers-mondisme différent de celui que l'on connaît, c'est à dire « classique, progressiste, qu'il soit chrétien, humanitaire et pacifiste, communiste orthodoxe, trotskiste ou encore d'ultragauche » ? Effectivement. L'autre tiers-mondisme est l'expression par laquelle Philippe Baillet désigne tous ceux que l'on pourrait considérer comme tenants d'un « tiers-mondisme de droite » ou plutôt d'extrême-droite (même quand ceux-ci viennent ou sont d'extrême-gauche, à l'image d'un Soral).

L'autre tiers-mondisme est une sensibilité politique qui a, évidemment, évolué avec le temps mais qui s'appuie, dans son acceptation générale, sur certaines idées-clés. Le développement d'une Troisième Voie européenne hostile au communisme et à la démocratie parlementaire en est la base. En découlent logiquement le non-alignement sur les deux blocs (avant la chute de l'URSS) et l' « anti-impérialisme ». Sans surprise, l'incarnation de cette idée se fit donc, chez certains courants ou auteurs, à travers le fascisme ou le national-socialisme... Par ailleurs, « l'autre tiers-mondisme n'est jamais, même quand il s'enveloppe d'une sympathie sincère pour les cultures non occidentales, un internationalisme ». En effet, il « entend s'adresser à des peuples opprimés en respectant les spécificités de chacun ».

Bien antérieur à la conférence de Bandoeng (1955) ou à l'apparition du terme « tiers-monde » dans les dictionnaires, l'autre tiers-mondisme a toujours présenté un double visage. Le premier est politique et stratégique. Il prône l'alliance avec des forces du monde non occidental afin de lutter contre l' « impérialisme ». Il n'implique pas forcément d'attirance particulière pour les peuples du tiers-monde (un cas emblématique: Jean Thiriart) à la différence du second qui est avant tout idéaliste et métapolitique. Ici, l'on a beaucoup plus affaire à des personnalités pouvant être subjuguées par des aspects culturels ou spirituels non-européens, en particulier l'islam. On y trouve ainsi des convertis qui sont des figures de première importance de l'autre tiers-mondisme : Johann von Leers ou Claudio Mutti. Les idées dont l'ouvrage traite se retrouvent avant tout chez les « nationaux-révolutionnaires » mais pas seulement car elles sont le fruit d'une « mouvance, bien plus qu(e d') un phénomène très structuré ».

Sur ce sujet complexe mais ô combien instructif de l'histoire des idées, Philippe Baillet, connu pour être le traducteur français de nombres d'œuvres de Julius d'Evola et, plus récemment, l'auteur d'ouvrages remarqués (voyez ma chronique de son précédent livre : Le parti de la vie), a mené avec la rigueur qu'on lui connaît une étude en profondeur des acteurs, courants, réseaux et mouvements pouvant être rattachés à l'autre tiers-mondisme au sein de la droite radicale européen où celui-ci « a fait son chemin lentement mais sûrement ». Après avoir été longtemps minoritaire, il est devenu, de nos jours, un pan important des idées professées dans (ou autour de) nos mouvances. L'autre tiers-mondisme ne se limite cependant pas à cet aspect et se veut un livre militant qui, à partir de l'analyse des idées de l'autre tiers-mondisme, entend démontrer à quel point elles sont nocives dans le cadre du combat que nous, les nationalistes européens, menons. Le lecteur sera peut-être étonné par la longueur de cette chronique. Il y a deux raisons à cela : la grande richesse du livre que je ne fais ici qu'effleurer et l'importance de cette parution que j'estime fondamentale pour notre courant de pensée.

Un siècle d'autre tiers-mondisme

Baillet estime qu'on retrouve les premières traces de l'autre tiers-mondisme en Europe à Fiume, au lendemain de la Grande Guerre. Se voulant « l'épicentre de la révolution mondiale des peuples opprimés », y est créée La Ligue de Fiume qui dénonce le « trust mondial des Etats riches » qu'est la SDN. Assez peu présente au sein de l'Italie fasciste, c'est dans l'Allemagne des années vingt et trente que la tendance va poursuivre son chemin. On l'observe avant tout au sein de l'aile gauche du NSDAP et chez les nationaux-révolutionnaires (NR) qui en sont, souvent, proches. Deux personnages sont ici à mentionner : Johann von Leers et Friedrich Hielscher. Le premier se rallie au régime national-socialiste et y fera carrière « tout en conservant certaines caractéristiques typiques de l'aile gauche de la NSDAP » tandis que le second y est hostile et en viendra même à le combattre, ayant probablement mal supporté (comme beaucoup de ses camarades NR) de ne pas avoir réussi à faire plus de place à ses idées dans la nouvelle Allemagne... Il faut dire qu'Hielscher, qui avait publié en 1927 un appel aux peuples opprimés d'Asie et du monde arabe -vus comme alliés naturels du peuple allemand face au rationalisme et au culte de l'argent occidentaux- avait sans doute une différence d'appréciation dans la politique à mener envers les peuples non-européens par rapport à la doctrine nationale-socialiste. Si Hitler ou Rosenberg pouvaient, comme on le sait, professer des sentiments bienveillants envers telle culture étrangère ou tel peuple non-européen, la « défense de la race » étaient, pour eux, primordiale et passait bien avant toute considération « anti-impérialiste ». Ne lisait-on pas dans Mein Kampf l'affirmation suivante :

« En raciste qui se base sur la race pour estimer la valeur du matériel humain, je n'ai pas le droit de lier le sort de mon peuple à celui des soi-disant « nations opprimées » connaissant déjà leur infériorité raciale »

Rosenberg, quant à lui, « pressent(ait) qu'un jour le flot montant des peuples de couleur pourrait trouver une direction nette et une forme d'unité grâce à l'islam ». La citation suivant, relevée une fois encore par l'auteur, provient du Mythe du Xxe siècle:

« Face à cette haine des races bâtardes de couleur, conduites par l'esprit fanatique de Mahomet, qui s'allieront peut-être un jour, les races blanches ont plus que jamais toutes les raisons de prendre garde. » Prophétique comme dit Baillet !

Après 1945 et durant deux décennies, l'autre tiers-mondisme entre dans « le temps des réseaux ». Toujours ultra-minoritaire, cette tendance est portée par plusieurs personnages de la droite radicale européenne sur lesquels Philippe Baillet revient plus ou moins longuement : Johann von Leers à qui il consacre un long chapitre, François Genoud, aventurier et éditeur suisse haut en couleur, Maurice Bardèche et d'autres. A partir d'un examen détaillé de leurs écrits, l'auteur estime qu'ils faisaient « leur révolution par procuration à travers Nasser, le FLN algérien et un islam largement fantasmé » (il parle pour Bardèche d' « islam de salon fabriqué à Paris ») ; à l'instar de la gauche française qui, après 1968, a projeté « toutes ses attentes sur le Nouveau Monde latin » (de Guevara et Castro à Chavez). La critique de Baillet va plus loin : les personnages mentionnés oublient la dimension raciale du « fascisme du phénomène européen » et voient du fascisme là où il n'y en a pas (car le fascisme est européen martèle-t-il). Ils auront toutefois de nombreux continuateurs...

Dans les années 1960, l'autre tiers-mondisme, dans sa version politique et laïque, va prendre un réel essor et se structurer théoriquement parlant par l'action du belge Jean Thiriart. Pionnier dans ce domaine, il va développer grâce à ses écrits (dont les journaux « Jeune Europe » puis « La Nation Européenne ») et au mouvement politique « Jeune Europe » l'idée d'une Europe puissance, unitaire et communautaire. S'il prône l' « anti-impérialisme » et l'alliance des militants NR européens avec ceux du tiers-monde, sa vision reste strictement eurocentrique : « il fut très certainement celui qui alla le plus loin dans l'affirmation d'un autre tiers-mondisme politique, mais il fut aussi celui qui se montra le plus incurieux et le plus méprisant envers les peuples et cultures du tiers-monde ».

Thiriart et son mouvement eurent une influence non négligeables sur bien des militants (Christian Bouchet ou Claudio Mutti pour les plus réputés) et on retrouva cette postérité chez des organisations telles que 3ème Voie ou Nouvelle Résistance. En Italie, cette postérité fut un peu plus importante, favorisée par Claudio Mutti qui avait été l'un des principaux cadres de Jeune Europe dans ce pays ; citons par exemple le cas du quotidien « de gauche nationale » Rinascita (qui paraît toujours aujourd'hui). Quoi qu'il en soit, la haine des Etats-Unis (désignés comme « l'ennemi principal ») de Thiriart et ses thèses auront été une étape très importante du logiciel intellectuel et militant d'une certaine partie de la droite radicale européenne qui va désormais se désigner comme nationale-révolutionnaire (en Italie, ce terme s'appliquera justement à ceux ne se reconnaissant pas dans le MSI). Par ailleurs, il faut souligner que l'anti-américanisme de Thiriart était plutôt sommaire ; il sera par la suite fortement approfondi, en particulier au sein de la Nouvelle Droite...

Les idées relevant de l'autre tiers-mondisme se retrouveront également dans le « traditionnalisme-révolutionnaire », sorte de synthèse d'idées d'Evola, de Thiriart et de la gauche fasciste dont le principal organe en France fut la revue « Totalité » (publiée chez Pardès) à partir de 1977. Le soutien à des formes d'islamisme radical y est clair dans plusieurs numéros (auxquels Baillet a lui-même contribué, ayant eu des optiques quelque peu différentes à cette époque)... N'oublions pas l'impact qu'eût alors la révolution iranienne sur les milieux NR! L'attrait envers l'islam devint prépondérant chez certains des acteurs de ce courant, en particulier Claudio Mutti qui « illustre à la perfection les ravages que peut exercer la passion antijuive, y compris chez les plus cultivés et les plus intelligents ». Mutti s'est ainsi converti à l'islam et a abandonné toute forme de racialisme pour se rallier à une vision du monde universaliste (y voyant même une continuité avec le combat national-socialiste!)... Les militants d'aujourd'hui auront bien du mal à le comprendre mais l'islam, il y a trois ou quatre décennies, paraissait à certains un allié de choix. Baillet cite ainsi Alain de Benoist qui écrivait dans Eléments en 1985 que : « Le réveil de l'islam n'est pas à nos yeux une menace mais bien plutôt un espoir. » La passion anti-américaine a fait elle aussi des ravages...

L'auteur du Parti de la Vie examine également l'influence qu'a eu (et a encore) René Guénon. Souvent bien vu dans une partie de nos mouvances, ce converti, qui demanda même la nationalité égyptienne, n'en reste pas moins un auteur méprisant « l'Occident » (donc l'Europe) et idéalisant l'Orient. Aucun racialisme chez lui dont « bon nombre de vues (…) doivent être combattues sans modération ». Ayant contribué à l'entretien d'un climat islamophile en France et ailleurs, Guénon a eu beaucoup de continuateurs plus ou moins directs jusqu'à aujourd'hui. Baillet explore cet aspect culturel de l'autre tiers-mondisme en soulignant à quel point le « parti islamophile » en Europe est dangereux et difficile à combattre à cause de son « caractère polymorphe ». Ayant des ramifications partout (de la politique aux médiats en passant par l'administration et le monde universitaire), le « parti islamophile » voit l'immigration de peuplement comme inévitable et considère que l'implantation de l'islam est positive (quelles qu'en soient les modalités). L'islam a fasciné voire conquis plusieurs tenants de l'autre tiers-mondisme mais souvent pour de mauvaises raisons. Baillet, bon connaisseur de cette religion, revient sur ces errements dans un petit chapitre passionnant : il démonte l'idée de l'islam comme vecteur de virilité (argument souvent cité) et démontre que le double discours, le « mensonge par omission », la « tromperie active » sont des armes qui peuvent être couramment employées par les musulmans en accord avec leurs préceptes religieux et leur objectif de conquête...

Ces dernières années, bien des positions islamophiles liées à tort ou à raison à la droite radicale sont devenues monnaie courante dans ce que Philippe Baillet appelle le « philo-islamisme radical ». Celui-ci est généralement lié à un « sous-marxisme rustique typiquement tiers-mondiste » ou est « emprunt de complotisme à la faveur du développement exponentiel de la « foire aux Illuminés » ». Bien différent du « fascisme comme phénomène européen », ses traits principaux sont : une indifférence plus ou moins marquée envers la « défense de la race blanche », une « véritable passion antijuive » et anti-américaine, une grande hostilité à la finance et au capitalisme, une sympathie pour toutes les causes « anti-impérialistes » et pour l'islam comme religion ou civilisation (l'Islam dans ce cas). Que nous partagions certaines idées de ce courant ne nous en rend pas forcément proche, et je rejoins en cela l'auteur. Celui-ci souligne la diversion effectuée par cette sensibilité chez un grand nombre de personnes qui oublient par ce biais «la priorité absolue» en ce « moment capital de l'histoire de la civilisation européenne »: la perpétuation des peuples européens (de leur partie saine tout du moins). De Roger Garaudy, « illuminé christo-islamo-marxiste » à Carlos et son internationalisme en passant par le chantre de la réconciliation Alain Soral qui « s'inscrit parfaitement (…) dans la vieille tradition des chefaillons et Führer d'opérette chers à la droite radicale française », nombre de figures chères à la frange la plus islamophile de nos mouvances sont ici égratignées par Baillet qui n'a pas son pareil pour souligner leurs contradictions (quand Soral se prétend "national-socialiste français" par exemple)... ou rappeler à notre bon souvenir certaines énormités ou actes pas reluisants. Il souligne ainsi les tentatives d' « islamisation » de la « mouvance nationale » en prenant le cas d'une association telle que celle des « Fils de France » qui se veut un « rassemblement de musulmans français patriotes » et qui a reçu, entre autre, le soutien d'Alain de Benoist. Le philo-islamisme de ce dernier se manifeste depuis bien longtemps. Baillet rapporte d'ailleurs plusieurs citations de celui qu'il qualifie de « toutologue » à ce sujet! Plus ou moins récentes, elles permettent de mieux comprendre le personnage (voir plus haut)... Autant dire qu'on ne peut qu'aller dans le sens de Baillet lorsqu'il argue de l'étendue et de la diversité du « parti islamophile » en France. « Ce n'est pas du tout rassurant », en effet ! Le « parti islamophile » est bien enraciné et doit être combattu « sans faiblesse » partout où il se trouve. Un peu d'espoir cependant :

« Aujourd'hui, on peut penser que « l'autre tiers-mondisme » est voué à connaître, dans les milieux de la droite radicale européenne, un certain reflux, à cause des craintes légitimes engendrées par l'immigration de peuplement, l'installation durable de l'islam dans le paysage ouest-européen, le développement de l'islamisme radical, les crimes du terrorisme islamiste. »

Les Européens et leur survie

La dernière partie de l'autre tiers-mondisme a une dimension beaucoup plus militante. C'est un véritable appel à la résistance face à l'islamisation de notre continent et à son invasion. D'où la nécessité d'avoir étudié les différentes formes de l'autre tiers-mondisme et du « parti islamophile ». Philippe Baillet considère en effet que « la crainte ou la peur de l'islam (…) est parfaitement justifiée » mais le combat contre cette religion doit, avant tout, être mené dans une perspective identitaire, en démontrant toujours plus que l'islam est « incompatible avec l'héritage spirituel et culturel européen ». Il examine (et critique le cas échéant) pour cela les écrits de Guillaume Faye et de Renaud Camus, deux auteurs connus pour leur lutte contre l'immigration-invasion et le « grand remplacement ». Regrettant le rejet par le FN de ce dernier thème et donc le renoncement de fait à celui de la remigration, Baillet estime que ce parti ne peut parvenir au pouvoir légalement étant donné la part grandissante du poids représenté par le vote musulman en France (on peut illustrer la justesse de ce propos avec le cas récent de Londres ou celui, plus ancien, d'Anvers). Qu'a-t-on à attendre de la République française de toute façon ? Elle « n'est que l'affreux miroir grimaçant de la décadence ininterrompue et toujours aggravée du pays. » De plus :

« C'est une illusion de croire que l'on pourra sauver la France de l'islamisation en défendant un régime qui, depuis plus de deux siècles, a tout fait pour détruire chez les Français jusqu'aux dernières traces de conscience raciale. »

Face à l'uniformisation, à « l'effacement de toute humanité différenciée » et à « l'avènement définitif du métis planétaire », de « l'homme remplaçable, interchangeable, substituable à merci », qui sont en somme les « visées profondes du mondialisme », Baillet propose quelques pistes doctrinales, en premier lieu, il loue le « rôle socialement protecteur du préjugé » (thème qu'il explicite plus avant à partir des écrits des conservateurs anglo-américains, Burke en priorité) qui est l'un des « mécanismes de défense immunitaire collective », surtout en ce qui concerne la race. Sa défense est notre combat premier et même si le fait racial « fait de la résistance » par lui-même, le racialisme « ennemi absolu des mondialistes » doit être notre horizon.

« En effet, parce qu'il est radicalement anti-universaliste, le racialisme est seul à même d'assurer dans l'avenir le maintien de la diversité des races, des cultures et des peuples contre le rouleau compresseur de l'uniformisation. »

En France (mais le constat est le même dans le reste de l'Europe de l'Ouest), l'Etat est « illégitime, tyrannique et criminel », il étend en parallèle son emprise totale sur la vie des citoyens en usant en particulier de l'ingénierie sociale (l'auteur mentionne le très bon ouvrage Gouverner par le chaos), nous devons, en conséquence, absolument résister. En effet, « contre un pouvoir qui n'a plus pour lui que la légalité, l'insurrection s'impose », d'autant que « le pouvoir mondialiste ne renoncera à aucun de ses objectifs mortifères. » Il y met toute sa hargne comme sa propagande incessante et sa répression le démontrent. « La sous-humanité du petit bonheur » qu'il propose est un leurre mais les Européens fatigués, lassés « de vivre et de combattre » sauront-ils retrouver un mythe mobilisateur ? Je vous laisse découvrir l'avis de Baillet sur la question... Il ne vous laissera pas indifférent.

Conclusion

Ouvrage dont la double dimension -histoire des idées et optique militante- m'a fortement plu, je ne saurais trop conseiller la lecture attentive de l'autre tiers-mondisme. Ce livre éclaire, démythifie et dénonce bien des idées reçues (par exemple, le manque complet de reconnaissance que les musulmans ayant travaillé avec des membres de la droite radicale ont toujours professé à l'égard de ces derniers...). Il se fait fort de rappeler les fondements essentiels de notre combat et montre que bien des errements sont à corriger dans la "mouvance" (dans certaines de ses sensibilités tout du moins). Comment certains peuvent-ils encore vouloir frayer avec un islam qu'ils fantasment et qui est complètement contraire à ce que nous sommes? « Le Coran est parfaitement indifférent à la dimension raciale » rappelle Baillet. Certains n'avaient peut-être pas encore compris...

J'imagine que l'autre tiers-mondisme fera réagir, ce qui est normal, mais il serait bien malhonnête de mettre en doute le travail de Philippe Baillet qui a épluché une variété de sources immense et n'omet jamais de citer ses références. Pas comme d'autres...

Rüdiger / C.N.C.

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06/08/2016

[Revue de presse] Livr'arbitres #20

Couverture.jpgRevue littéraire du pays réel lit-on sur le site de Livr'arbitres... et, effectivement, on ne pourra nier l'aspect "non-conforme" de cette publication apériodique dont on entend de plus en plus parler. Je l'avais juste feuilletée jusqu'à maintenant et ce numéro 20 est le premier que j'examine en détail. Première constatation: il n'y a pas à être un spécialiste de la littérature pour y trouver son compte. Tout honnête homme ayant un minimum de culture et de connaissance des lettres liées de près ou de loin à nos courants de pensée pourra y satisfaire sa curiosité.

Ce dernier numéro de Livr'arbitres offre un beau dossier sur Pol Vandromme (1927-2009), critique littéraire belge très réputé dont le maître-ouvrage La droite buisonnière (1960) ainsi que les monographies qu'il consacra à bien des écrivains sulfureux (Céline, Brasillach, Rebatet...) sont précédés d'une belle réputation chez les connaisseurs. D'autres portraits d'écrivains agrémentent cette livraison: ceux de Roger Nimier et de René Fallet.

Livr'arbitres se compose par ailleurs de très nombreuses chroniques de livres ou notes de lecture qui permettent de revenir sur les dernières parutions. Choix complètement subjectif, celles que je tiens à mentionner concernent: le second volume des Etudes rebatiennes; les rééditions de Six heures à perdre de Robert Brasillach et des Réprouvés de Von Salomon; le récent Qui suis-je? sur Léon Degrelle; Eléments pour une pensée extrême de Georges Feltin-Tracol (que j'avais chroniqué ici) et les dernières sorties consacrées à Jean Mabire.

Bien d'autres surprises complètent cette agréable revue, en particulier un article de notre collaborateur Virgile lié à la réédition du Blanc Soleil des vaincus de Dominique Venner. Tout cela pour dire que Livr'arbitres est une publication de qualité dont je lirai les prochains numéros avec plaisir.

Rüdiger / C.N.C.

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02/08/2016

De Bonaparte à l'Union européenne, mort et renaissance du Saint-Empire : la recherche de la paix en Europe et l'opposition au nationalisme

 De Bonaparte à l'Union européenne, mort et renaissance du Saint-Empire : la recherche de la paix en Europe et le recul du nationalisme

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Bonaparte bouleverse l'ordre européen hérité du Moyen Âge

En 1805 à Austerlitz, Napoléon et ses troupes brisent le Saint-Empire romain germanique qui disparaît un an plus tard. C'est, pense-t-on, la fin de l'ordre féodal et le triomphe des idées de la Révolution. Les innovations françaises essaiment en Europe. Cette guerre menée par Napoléon aux monarchies et au vieil ordre européen inspirera un ouvrage clef au prussien Clausewitz, De la Guerre. Ce dernier comprend qu'avec la Révolution, l'avènement de la nation et la levée en masse, la guerre change de nature. Et si la guerre change de nature, la paix doit-elle aussi changer de nature ?

La furie napoléonienne sème l’effroi en Europe, et il faudra un certain nombre d'erreurs et une coalition continentale contre la France pour mettre un terme à l'aventure. D'abord en Russie (1812) puis après le retour que l'on connaît, et pour de bon, à Waterloo (1815). C'en est fini, pense-t-on, de ces tourments semés par l'Antéchrist Bonaparte ! Ce dernier, en effet, était peu aimé des autorités et royaumes catholiques. Ses relations complexes avec la Papauté, qui furent entre autres marquées par l’enlèvement de Pie VII en 1809, n'arrangèrent pas la situation.

L'épisode bonapartiste avait pourtant pour objet de réconcilier la Nation et l'Eglise, ou du moins, la nation et les catholiques. La nation prétendait à l'unité de tous, comme le catholicisme. Nation et confession pouvaient-elles faire bon ménage ? La période révolutionnaire marque la difficile arrivée de la nation – au sens moderne – dans l'histoire et le deuxième recul de l'unité confessionnelle qui avait été rétablie avec autorité par les monarques durant et à la suite des guerres de religion en France. La nation, en quelque sorte, permet l'unité malgré les différentes confessions. Le serment du jeu de Paume, peint par David, illustre bien cette réconciliation des confessions par la nation. Ni sujet du roi, ni agneau de Dieu, mais citoyen.

Les principaux opposants à la Révolution constituent ce qu'on appelle « la contre-révolution ». Quelques personnages emblématiques composent ce courant : Joseph de Maistre, l'abbé Augustin Barruel, Louis de Bonald ou en Espagne Juan Donoso Cortes. En Angleterre l'irlandais Edmond Burke.

En 1798, l'abbé Barruel, célèbre pour avoir attribué la Révolution aux juifs, aux franc-maçons et aux protestants invente le mot de « nationalisme » : "Le nationalisme prit la place de l'amour général ( ... ) Alors, il fut permis de mépriser les étrangers, de les tromper, de les offenser. Cette vertu fut appelée patriotisme. Et dès lors, pourquoi ne pas donner à cette vertu des limites plus étroites ? Ainsi vit-on du patriotisme naître le localisme, l'esprit de famille et enfin l'égoïsme". Pour les catholiques contre-révolutionnaires, l'invention de la nation est contraire à l'universalité chrétienne et à la recherche de la paix. Cette volonté de promouvoir la paix n'est pas neuve, elle est pour beaucoup dans l'émergence de l'Empire carolingien. En effet le premier empire uni par la chrétienté plus que par la romanité est celui fondé, contre son gré, par Charlemagne. Alcuin considère Charlemagne comme le nouveau roi David de l'Ancien Testament. Insuffisamment romanisés, les Germains sont surtout progressivement christianisés. Le titre de « roi des Romains » faisant surtout référence à la domination de l'Italie. Son fils, Louis le Pieux, approfondira l’œuvre chrétienne voulue par le Pape : réforme monastique confiée à Benoît d'Aniane ou encore humiliation publique de 822.

Si le titre impérial va connaître des hauts et des bas, c'est en 962 que va naître ce qu'on appellera le Saint Empire Romain Germanique. Cet empire qui n'était ni vraiment saint, ni vraiment romain, pour s'inspirer de la formule de Voltaire (« ni saint, ni romain, ni empire » dans Essai sur les mœurs), va profondément structurer l'Europe des environs de l'an Mil jusqu'à la période révolutionnaire. En quelque sorte il naîtra et mourra à peu près en même temps que la monarchie française (987-1792). Cet empire qui fut fondé par Othon Ier prétendait raviver l'Empire de Charlemagne. Les premiers empereurs étaient des « avoués de l'Eglise » et avaient pour mission de la protéger. On connaît les relations complexes de cet empire avec la Papauté au moment de la querelle des investitures, illustrées par la pénitence à Canossa d'Henri IV en 1077. En Italie cette rivalité conduisit à l’érection de deux partis : les Guelfes et les Gibelins. Les Guelfes étaient favorables au Pape et les Gibelins à l'empereur. La dynastie des Hohenstaufen dut ferrailler avec la papauté mais fut vaincue.

En France, la « paix » sera promue par deux grands mouvements : la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu. Deux mouvements qui vont anticiper celui de la croisade, un pèlerinage en arme qui vise à protéger le tombeau du Christ, menacé par les incursions turques. L'idée de paix est fortement bouleversé par les guerres de religion au XVIeme siècle. Dans le Saint-Empire, la question avait été tranchée dès l'époque de Charles Quint : la population devait adopter la confession de son Prince (Cujus regio, ejus religio). En France le prince était catholique, alors le peuple devait l'être également. On sait combien cette politique contribua à l'émergence de la monarchie absolue mais aussi des Lumières qui ne remirent pas en question la monarchie (Montesquieu défendait l'idée de la Monarchie constitutionnelle par exemple) mais critiquaient l'absence de liberté de conscience et affirmèrent, à leur façon, l'importance de la raison. A ces conflits religieux s'ajoutent les conflits en Europe, particulièrement à l'époque de Louis XIV. L'abbé de Saint-Pierre formé par les Jésuites va publier Un projet de Paix perpétuelle en 1713 à la suite du traité d'Utrecht. Considéré comme un Moderne dans la querelle des Anciens et des Modernes, diplomate, il est un précurseur de la philosophie des Lumières et membre de l'Académie française dont il sera exclu pour ses opinions hostiles à la monarchie absolue. Dans son projet, il défend l'idée d'une Diète européenne inspirée par la Diète du Saint-empire favorisant le règlement des différends et d'une langue européenne. Il sera raillé. En avance sur son temps, selon le lieu commun consacré, il est souvent perçu comme un précurseur des projets de paix internationale comme le fut la SDN.

Au XVIIIème siècle, plusieurs vassaux du Saint-Empire sont souverains en dehors. Citons quelques exemples : l'Electeur de Hanovre est roi d'Angleterre en 1714, le duc d'Holstein roi du Danemark, l'Electeur de Saxe est roi de Pologne et les Habsbourg eux-mêmes règnent en Bohême et en Hongrie. Même si l'Empire est donc surtout germanique et que l'on n’hésite pas à parler d'Allemagne ou des Allemagnes, il exerce une influence continentale à laquelle seule la France échappe réellement. Ainsi, quand, au XVIIIème siècle, la France s'oppose à l'Angleterre, c'est à un vassal de l'Empereur qu'elle s'oppose et non simplement au roi d'Angleterre. Lorsque la Révolution naît en France, c'est tout un édifice qui est menacé, un édifice qui est familial mais aussi vassalique. C’est cet édifice que Napoléon balaye et c'est autour de la restauration de celui-ci que va naître la Sainte Alliance. Au Congrès de Vienne, ce sont des monarchies à la fois proches et rivales qui s'accordent pour mettre un frein aux idées révolutionnaires et rétablir la paix sur le continent. Là aussi l'idée de la paix est au cœur des préoccupations.

Les catholiques après 1815 : entre contre-révolution et démocratie-chrétienne

Profondément secoués par la Révolution, déçus par Bonaparte, les catholiques cherchent à réaffirmer une conception de l'ordre social et continental conforme aux Évangiles.

En France, la Restauration semble être en phase avec les idées contre-révolutionnaire mais elle connaît certaines difficultés qui conduiront en 1830 aux Trois Glorieuses, peintes par Delacroix et à une monarchie plus souple, plus bourgeoise. Parmi les personnalités de la Restauration, le contre-révolutionnaire Louis de Bonald. Il défend un pouvoir de droit divin et s'oppose aux idées de la Révolution et à la philosophie de Rousseau (Du Contrat social). De Bonald est aussi connu pour ses correspondances avec une autre figure contre-révolutionnaire, Joseph de Maistre. Formé chez les Jésuites dont on le dit proche, franc-maçon, il défend une conception théocratique du pouvoir, rejette la séparation éventuelle de l'Eglise et de l'Etat et reconnaît la supériorité du Pape. A côté d'une contre-révolution toujours forte, le christianisme libéral émerge progressivement. Ce dernier est souvent considéré, à tort, comme un compromis avec la Révolution. En 1830, quelques auteurs catholiques comme l'ultramontain et légitimiste Félicité Robert de Lamennais vont œuvrer au sein du journal l'Avenir. Mais ce dernier sera condamné par le Pape en 1832 (Encyclique Mirari Vos). S'il ne dure que peu de temps (environ un an) il sera lu par des auteurs célèbres comme Hugo ou Balzac. On considère cette initiative comme l'embryon de la démocratie-chrétienne. Parmi les positions tenues, l'Avenir est favorable à certaines libertés politiques, à la démocratie dans un cadre monarchique, au fédéralisme, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat pour mettre un terme au Concordat qui soumet l'Eglise à l'Etat ou encore à l'unité politique européenne. Autant de thèmes qui feront flores... Si le Pape condamne l'Avenir c'est essentiellement en raison de son attachement à la liberté de la presse et à un certain nombre de libertés politiques qui menaceraient l'ordre en place.

Seize ans plus tard, une autre initiative permet l'émergence réelle de la démocratie-chrétienne, il s'agit de l’Ère nouvelle avec comme acteur majeur Frédéric Ozanam. Inspirés par l'Avenir, ils feront preuve d'une plus grande prudence tout en diffusant des thèmes chers à Lamennais. En effet en 1848, les catholiques ont une opportunité historique. Avec l'instauration du suffrage universel masculin et la fin du suffrage censitaire, c'est une France essentiellement rurale, encore peu pénétrée par les idées libérales et la révolution industrielle qui se rend aux urnes. On connaît la suite : Louis-Napoléon Bonaparte devient président de la République et les parlementaires sont presque tous catholiques : bonapartistes, légitimistes, orléanistes, catholiques libéraux… L’Ère nouvelle n'est pas un journal de combat au sens polémique du terme : « Le souffle qui nous anime n'est pas un esprit de guerre, c'est un esprit de paix ». L’Ère nouvelle se prétend être le journal de la fraternité : « la liberté et l'égalité ont leur journaux, la fraternité aura le sien ». Il est à noter que pour l'Ere nouvelle, la liberté, l'égalité et la fraternité sont des valeurs chrétiennes bien avant de devenir la devise de la République et de la France. Ainsi Ozanam écrira que « La révolution de février [1848] n'est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner ; c'est un progrès qu'il faut soutenir. J'y reconnais l'avènement temporel de l’Évangile exprimé par ses trois mots : liberté, égalité, fraternité. » Ozanam oppose une doctrine démocratique où « [...] c'est le nombre qui fait le droit. Il le fait sans égard pour les opinions dissidentes qu'il a le pouvoir de contraindre et d'étouffer » et une autre doctrine démocratique où « la fin de toute société n'est point d'établir le pouvoir du plus grand nombre, mais de protéger la liberté de tous [...] ». L’Ère Nouvelle aussi ne survit pas plus d'une grosse année et disparaît en 1849. Si en 1848 la démocratie-chrétienne prend son envol, c'est aussi l'année du printemps des peuples. En Italie, le Pape Pie X s'oppose à ces insurrections populaires et voit d'un bon œil l'intervention autrichienne à Milan comme l'intervention française à Rome. Mais on arrête pas le vent des idées et que ce soit symboliquement avec Verdi ou plus concrètement avec Mazzini (franc-maçon), le fondateur de « Jeune Italie », la conscience nationale italienne commence à s'aiguiser. L'unité italienne conduit alors à l'excommunication de Victor-Emmanuel II et de la Maison de Savoie et à la « question romaine ». Le Pape s'enferme au Latran.

Avec son Encyclique de 1892, le Pape Léon XIII promeut le ralliement. Anatole Leroy-Beaulieu qui fut président de la Ligue contre l'athéisme y voit un héritage de Lamennais : « C'est parce que Lamennais se trouvait en avance sur son époque, que Lamennais a été abandonné et condamné par Rome, c'est un demi-siècle plus tard, après le bref essai du Pape Pie IX de 1848, c'est à Léon XIII qu'est revenu l'honneur de reconnaître qu'il était l'heure pour l'Eglise de se décider à tendre la main à la « Reine des Temps Nouveaux » [la démocratie] et Léon XIII l'a fait avec une netteté et une résolution qu'il est impossible de contester. » Malgré les hésitations et les complications (laïcisme scolaire, affaire Dreyfus, séparation des Eglises et de l'Etat de 1905) l'Eglise souscrit donc progressivement à la démocratie-chrétienne. Elle comprend, sûrement avant les autres, ou peut-être en s'inspirant des Lumières qui avaient influencé les élites de leur temps, que la société n'a pas besoin de monarques chrétiens de « droit divin » pour être chrétienne. En Italie, la démocratie-chrétienne va donc peu à peu émerger et elle se développe en lien avec l'Eglise pour contrer le nationalisme italien puis le fascisme. C'est d'ailleurs le prêtre Luigi Sturzo qui sera le premier à initier la résistance au fascisme dès 1920. Ce dernier fonde en 1918 le Parti Populaire Italien avec un certain Alcide de Gasperi qui sera plus tard un des « Pères de l'Europe » au côté de l'agent américain Jean Monnet et de Robert Schuman. La signature des accords du Latran entre le Saint-Siège et Mussolini sera un coup de maître de la Papauté qui est reconnue dans sa souveraineté, y compris territoriale depuis la fin des Etats de l'Eglise, par l'Etat italien. Cela n'empêche absolument pas l'Eglise de mener une politique hostile au nationalisme.

Le nationalisme c'est le diable. Critiqué par l'abbé Barruel dès 1798, considéré comme une idée funeste de la révolution, le nationalisme a été perçu par une partie non négligeable de l'Eglise comme un nouveau ferment de division et aussi comme un frein à ses intérêts comme nous l'avons vu. Le nationalisme diffère de la contre-révolution, qui visait surtout à la restauration d'un ordre ancien, féodal, s'appuyant sur des monarchies de droit divin ou du moins au maintien d'Etats catholiques. La démocratie-chrétienne quant à elle accepte donc l'idée de la démocratie, mais seulement si la souveraineté populaire est en même temps la souveraineté de Dieu. De fait, Napoléon était l'antéchrist et le nationalisme est le diable. Le diable n'est autre que celui qui divise (du Grec diabolos). Jacques Ellul dans Anarchie et Christianisme considère par exemple le nationalisme comme un élément de division, comme une manifestation de diabolos. Lutter contre le nationalisme et œuvrer pour la paix sur le continent, se fait donc ici au nom de valeurs chrétiennes (charité, paix, tolérance, ouverture). Ce qui démontre une nouvelle fois à ceux qui refusent de l'entendre qu'il y a une différence entre un christianisme en acte qui conduisit l'Eglise catholique à devenir démocrate-chrétienne et à excommunier l'Action Française et un christianisme patrimonial et identitaire plébiscité dans la droite nationale qui correspond aux défenseurs de l'ordre pré-révolutionnaire refusant l'avènement de la démocratie quand bien même celle-ci serait considérée comme « l’œuvre de Dieu ». Toutefois on peut noter, déjà sous le Second empire mais également à la Belle-Epoque une fusion progressive entre une partie de la contre-révolution et le nationalisme. C'est ce qu'on retrouvera dans l'Action Française. Mais le nationalisme intégral d'un Maurras sera tout de même jugé avec méfiance par la Papauté, qui eut recours à l'excommunication comme elle le fit au moment de l'unité italienne contre le roi. Quant aux  non-conformistes des années 30, qui pour certains passèrent par l'Action Française, ils contribuent au développement de la philosophie personnaliste et seront souvent hostiles au nationalisme et favorables à un fédéralisme européen. Qu'on songe aux intellectuels regroupés autour de la revue "L'Ordre nouveau" par exemple.

Le projet européen : d'une utopie démocrate-chrétienne à la restauration d'un nouveau Saint Empire

Bien qu'il doit aussi dans l'idée à un personnage singulier, le comte Coudenhove-Kalergi, le projet européen tel que construit depuis la CECA est une initiative de la démocratie-chrétienne. Adenauer, Schuman, De Gasperi et même plus tard un Giscard d'Estaing, rédacteur du Traité Constitutionnel Européen de 2005 rejeté par les Français et René Pleven, auteur de la loi Pleven contre le racisme, sont tous de la grande famille de la démocratie chrétienne. Merkel, qui écrase actuellement l'Europe, est membre de la CDU, le grand parti démocrate-chrétien allemand. Nombreux sont les éléments chrétiens dans la symbolique de l'UE. L'hymne n'est autre que le Te Deum (A toi, Dieu) qui sont les premiers mots de certains textes liturgiques. Les douze étoiles feraient quant à elle référence à la Vierge Marie, aux douze tribus d'Israël et aux douze Apôtres. La devise de l'UE In varietate concordia (Unité dans la diversité) se rapproche fortement de l'ancienne devise des Etats-Unis, E Pluribus Unum (De plusieurs, l'Un). Cette idée d'unité dans la diversité est très proche de ce que fut le Saint-Empire ou même, après la chute de celui-ci, de l'Autriche-Hongrie.

Depuis la réunification allemande, l'UE est probablement devenu un nouveau Saint Empire romain germanique. Animé par les valeurs de la démocratie-chrétienne : la paix, la liberté, la fraternité et l'hostilité au nationalisme et au rejet des étrangers, fédéraliste et favorable au régionalisme, c'est une lutte qui est formulée, pas à pas, contre l'héritage nationaliste issu de la Révolution et dont la France et l'Italie sont les deux éléments les plus gênants. L'historien Jean Meyer se risque à aller dans ce sens : « Quand l'historien regarde la carte des régions économiques de l'Union européenne et, plus encore, lorsqu'il repère sur cette même carte l'implantation des courants régionalistes et des mouvements séparatistes, il ne peut s'empêcher de voir resurgir la carte de duché et comtés du Moyen Âge, avant l'émergence des puissants royaumes de France, d'Espagne, d'Angleterre. Comme si l'union de l'Europe menaçait de détruire les Etats nationaux anciens ou nés au XIXe siècle. » Cité en note de bas de page d'un ouvrage de Thierry Lentz et Patrice Gueniffey paru récemment chez Perrin, cet extrait appuie un développement de celui-ci à ce propos : « En exagérant à peine, on pourrait dire que la pente dominante de ce début de troisième millénaire en Europe paraît être au retour à l'Europe médiévale, celle du Saint-Empire romain germanique qui, se réclamant de l'héritage des Césars, coiffait une pluralité de cités, duchés et principautés et assurait leur existence au sein d'un ensemble à peine moins inconsistant que l'actuelle Union européenne où les Etats ne trouvent pas aisément leur place, dont les nations se défient, mais où les communautés infrapolitiques, civilisations, villes, provinces, régions et « tribus » définies par les mœurs ou les croyances sont comme chez elles. »

En appréhendant l'actualité au regard du temps long historique, on comprend assez aisément que l'Europe carolingienne est en réalité déjà existante. Et au même titre qu'elle eut des difficultés à survivre à son créateur et aux différences des peuples qui la composaient au IXème siècle et qu'elle se limita au final aux principautés germaniques et à quelques autres, on constate que l'UE, qui est sous domination allemande, pourrait très bien voir le projet carolingien s'effondrer au profit d'une Allemagne qui tenterait de satelliser des états voisins à l'image du Saint-Empire. Parmi ceux-ci, l'Italie, la Belgique ou la France, le tout en lien avec les élites xénophiles du Vatican. Le Prix Charlemagne, dont le nom est tout sauf un hasard et dont le premier lauréat fut le comte Coudenhove-Kalergi, a été remis au Pape jésuite François. On pourrait se risquer à appréhender la politique menée entre Merkel et le Pape François dans le temps long des rapports entre le Saint Empire romain germanique et la Papauté. A l'inverse on constatera la résistance des Eglises nationales en Autriche, en Hongrie, en Pologne ou en République Tchéque comme ce fut souvent le cas dans l'histoire européenne (un des prémisses de la réforme luthérienne et de l'émancipation vis à vis de la Papauté et du Saint-Empire fut d'ailleurs le mouvement fondé par le Tchéque Jean Hus).

Aussi paradoxal que cela puisse donc paraître, c'est bien une partie de l'héritage de la Révolution française qui est progressivement détruite par l'UE. Ralliée à la démocratie et au libéralisme, favorable à la paix continentale, s'appuyant sur les désastres des deux conflits mondiaux, la démocratie-chrétienne combat non seulement le nationalisme mais également le « populisme » lointain descendant du bonapartisme. Celui-ci est l'exemple historique sur lequel se fonde le populisme de type césariste dans l'Europe contemporaine. Bonaparte est pour les catholiques de son époque un véritable antéchrist qui exporte partout le poison de la Révolution. Même si certains catholiques (dont Barruel) se rallieront à lui y voyant – à tort – une restauration de l'ordre ancien. Le bonapartisme qui fut brisé à la fois par les monarchistes et les républicains impulsa l'idée du coup de force en politique : c'est ce que n'osa faire un Boulanger qui eut séduit quelques bonapartistes mais c'est ce que fera en Italie Mussolini qui établira un nouveau césarisme politique d'inspiration augustéenne.

La nation, simple voie d'intégration à l'imperium ?

La nation est donc restreinte actuellement à une voie d’intégration vers l'imperium. Devenir citoyen français, allemand, belge, italien ou autre c'est devenir de facto citoyen européen. C'est aussi a contrario ce que le Brexit illustre : défiance des Anglais à l'égard du continent et d'un nouveau Saint Empire romain germanique, opposition Angleterre/Ecosse et Angleterre/Irlande, c'est le temps long historique qui fait encore des siennes. Le Brexit, n'est-ce pas au final la politique d'Henry VIII ou celle, plus récente, des « Little Englanders » ? Le Frexit ne serait-il pas, tout simplement, un retour à la politique capétienne ? Le succès du Front national navigue donc sur deux tendances de l'histoire nationale, les Capétiens et le Bonapartisme. Chez les Capétiens, la constitution d'un Etat souverain où le roi était « empereur en son royaume » ce qui signifiait in fine qu'il se considérait indépendant, voire égal, de l'empereur germanique, le tout adossé à une politique religieuse plutôt gallicane. Même si le terme est alors anachronique. Par exemple le mouvement de croisade lancé par le clunisien Urbain II concerne à l'origine des princes périphériques et non la monarchie capétienne. Les grands princes de la première croisade sont Raymond IV de Toulouse, engagé dans la Reconquista et Godefroy de Bouillon, issu de l'ancienne Lotharingie, qui devait constituer le cœur carolingien après le partage de 843. Quant à la Révolution française et à Bonaparte, ils retranscrivent aussi deux choses : le retour du refoulé antique, foulé au pied ou modelé par l'Eglise catholique et le retour du politique au sens antique, c'est à dire du citoyen qui appartient à une communauté de destin distincte des autres, qui prend la forme au XIXème siècle de la nation. Bonaparte, bien qu'il souhaita s'inscrire dans un héritage carolingien, mena une politique totalement inverse de celle des Carolingiens. Là où Bonaparte voulu soumettre l'Eglise à l'Etat, l'Empire carolingien représente la soumission de l'Etat à l'Eglise.

Ce qui se joue au sein de l'UE est donc un combat certes politique, mais aussi un combat philosophique, un combat d'idées. Ou la France, à l'origine du fait national, parvient à imposer sa voie (la fameuse « Europe des nations ») et à défendre le nationalisme quitte à privilégier en parallèle d'autres formes d'alliances (l'union latine dont nous avons déjà parlé), ou bien elle continue à être un satellite allemand dans un utopique projet européen influencé par la démocratie-chrétienne. Un imperium européen sans la démocratie-chrétienne, tel que voulu par une partie de la Nouvelle Droite est-il possible ? Les seules fois où il a existé un projet continental c'était sous l'impulsion de la papauté ou de personnalités catholiques, sinon chrétiennes.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

05/07/2016

Le « néo-eurasisme » d’Alexandre Douguine : une revanche de la géographie sur l’histoire ? (PHILITT)

Depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, il est souvent question d’un « retour » de la Russie sur la scène internationale. Avec une politique étrangère plus offensive et moins conciliante que dans les années 1990, Moscou semble à la fois agacer et fasciner. Mais pour bien comprendre la Russie d’aujourd’hui, il est nécessaire de comprendre les courants d’idées qui la traversent : la fameuse bataille gramscienne pour « l’hégémonie culturelle ». Dans cet article, nous avons décidé de nous intéresser à un courant en particulier, souvent décrit comme la principale source d’influence de l’actuel pouvoir en place : le courant eurasiste.

Nikolai_Trubetzkoy-214x300.jpgIl faut remonter à l’un des fondateurs du mouvement eurasiste né dans l’émigration russe des années 1920, à savoir le prince Nicolaï Troubetzkoï (1890-1938), pour bien comprendre le socle idéologique sur lequel repose le « néo-eurasisme » actuel. Comme le rappelle l’historien des idées et slavisant Georges Nivat[1], Troubetzkoï s’intéresse à la problématique de la connaissance de soi, à la question « qui sommes-nous ? ». Et pour y répondre, il déconstruit la tradition slavophile : la Russie serait plus asiatique et touranienne que slave. Et c’est scientifiquement que les historiens, géographes, ethnologues et linguistes eurasistes, installés en Europe, veulent le démontrer. Fidèle à sa discipline, le prince Troubetzkoï développe des arguments d’ordre linguistique. Prenons un exemple rapporté par Georges Nivat : « [Le] mot russe verit (croire) qu’il rapproche de l’avestique (langue du livre sacré zoroastrien) varayaiti, lequel veut dire « choisir » et signifie donc que les premiers Slaves comprenaient l’acte religieux de la même manière que les zoroastriens, c’est-à-dire comme un « choix », entre les principes jumeaux et opposés du bien et du mal, d’Ahrimane et d’Ormuzd… »[2] Nous n’avons pas affaire ici à un penseur farfelu en quête de fantaisies, mais à un linguiste reconnu. Troubetzkoï développe notamment la notion d’ « alliance linguistique » où domine la proximité géographique plutôt que l’origine commune.

Mais l’eurasisme n’est pas qu’une affaire de langue. Troubetzkoï glorifie l’héritage byzantin, par opposition à un « Occident » romano-germanique. Georges Nivat résume ainsi cette opposition : « Tout ce qui était reçu de Byzance était organiquement intégré et servait de modèle pour une création qui adaptait tous ces éléments aux exigences de la psychologie nationale. Cela est particulièrement pertinent pour les sphères de la culture spirituelle, de l’art, et de la vie religieuse. Au contraire, rien de ce qui était reçu de l’« Occident » n’était intégré organiquement, ni n’inspirait aucune création nationale. »[3] Pour le slavisant, nous ne sommes pas loin ici du nationalisme russe du XIXe siècle identifiant l’influence occidentale comme un carcan. Dans un livre en particulier, le prince Troubetzkoï délivre son message eurasiste sans ambages, dès le titre de l’ouvrage et dès son ouverture : Héritage de Gengis Khan. Un regard sur l’histoire russe non depuis l’Occident, mais depuis l’Orient. L’ouverture achève de donner le ton : « La conception qui régnait auparavant dans les manuels d’histoire, selon laquelle le fondement de l’État russe fut posé dans la prétendue « Russie kiévienne », ne résiste guère à l’examen. L’État, ou plutôt le groupe de petits États, de principautés plus ou moins indépendantes, qu’on groupe sous le nom de Russie kiévienne, ne coïncide absolument pas avec cet État russe qu’aujourd’hui nous regardons comme notre patrie. »[4] Ce travail de déconstruction historiographique de l’héritage kiévien s’accompagne d’une réhabilitation de ce que beaucoup d’historiens ont coutume d’appeler le « joug tatar » (la Horde d’Or). Pour Troubetzkoï, la Russie d’Ivan IV « le Terrible » (1530-1584) n’est autre qu’une Horde « russifiée » et « byzantinisée ». Cette thèse eurasiste s’appuie sur un raisonnement géographique : la Russie moscovite, héritière de la Horde, est un empire eurasien. Un large espace façonné par quatre bandes parallèles allant du Danube à l’océan Pacifique : la toundra, la forêt, la steppe et la montagne. Empire que Gengis Khan unifia le premier. Sur la Horde d’Or, le regard de Troubetzkoï était à l’exact opposé de celui de Karl Marx (reprenant Nicolaï Karamzine[5]) dont la sévérité transparaît ici : « La boue sanglante du joug mongol ne fut pas seulement écrasante, elle dessécha l’âme du peuple qui en était la victime. »[6]

Entre une émigration russe blanche sceptique et un marxisme hostile, l’eurasisme connaît un succès très limité. Porteur d’une pensée véritablement géopolitique (et donc géographique), il faut attendre la chute de l’Union soviétique et les débats des années 1990 pour qu’il soit propulsé comme courant incontournable de la nouvelle Russie. Parallèlement, la géopolitique connaît un essor comparable à la fois comme discipline et comme substitut idéologique à un marxisme délaissé.

Géopolitique et « néo-eurasisme » dans les années 1990 : une réponse à l’effondrement soviétique

Si le présent article n’a pas vocation à revenir sur l’histoire politique récente de la Russie, il convient de faire au moins deux rappels préliminaires. Le premier rappel concerne le statut même de la dislocation de l’Empire soviétique. Le texte de la Commission Ambartsoumov[7] évoque le « calvaire de l’enfantement d’une Russie fédérale telle qu’elle n’a jamais existé, sur un territoire nouveau et réduit ne correspondant pas à la Russie prérévolutionnaire »[8]. On retrouve cette idée de sacrifice dans une célèbre formule de Vladimir Poutine, prononcée au Kremlin en 2005 : un « désastre géopolitique ». Seulement, c’est bien la Russie postsoviétique elle-même, à travers la personne de Boris Eltsine, qui a contribué à ce « désastre géopolitique »[9]. Un rapport aussi ambigu au passé soviétique ne peut qu’annoncer une crise identitaire[10]. Le second rappel concerne l’idée de rupture associée à l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Les années 1990 produisent certes un libéralisme débridé et un occidentalisme ostentatoire, mais aussi une résistance qui prend diverses formes : une opposition communiste solide, un nationalisme décomplexé, un retour des idées eurasistes et quelques inflexions concédées par Eltsine. La plus notable demeure la nomination d’Evgueni Primakov à la tête de la diplomatie russe, puis à la tête du gouvernement. Un inlassable défenseur d’un monde multipolaire qui conseillera Vladimir Poutine, notamment sur les questions relatives au Moyen-Orient.

Et c’est aussi dans les années 1990 qu’émerge Alexandre Douguine. Il contribue largement à réhabiliter une discipline reléguée au rang de « pseudoscience bourgeoise » et associée au fascisme (la géopolitique), et à réactiver un courant de pensée qui promeut l’idée d’un vaste ensemble civilisationnel eurasiatique (l’eurasisme). Plus généralement, émerge en Russie une géopolitique civilisationnelle qui séduit, tout comme séduisent les idées de Samuel Huntington[11]. Anastasia Mitrofanova[12], professeur à l’Académie diplomatique de Russie, explique cet appétit par deux arguments majeurs : l’intérêt pour la géopolitique s’explique par une crise méthodologique au sein des sciences politiques et sociales russes qui se manifeste par un abandon de la grille de lecture marxiste ; la notion de « civilisation » permet la coexistence dans une Russie hétérogène, là où le choix de l’État-nation porte le risque d’un conflit permanent entre groupes ethniques et contre l’État lui-même.

L’idée d’une géopolitique qui vient se substituer au marxisme rappelle une évolution décrite par Edith W. Clowes[13] : le passage d’une identité soviétique définie temporellement (idée d’avant-garde de l’histoire et de lendemains qui chantent) à une identité postsoviétique définie géographiquement (centre versus périphérie, Europe versus Eurasie …). C’est peut-être chez Georges Nivat que cette intuition prend la forme la plus radicale : il va jusqu’à affirmer une destruction de l’histoire « au profit de la géographie, de l’espace, un espace qui différencie à jamais la Russie eurasienne de l’Europe des petits cantons »[14].

« L’Empire postmoderne » d’Alexandre Douguine

Les divers portraits auxquels Douguine a eu droit vont presque tous dans le même sens : il est présenté comme un personnage fantasque, excessif, érudit et assez influent. Dans son roman consacré à Edouard Limonov, Limonov, Emmanuel Carrère le décrit dans ces termes : « D’une façon générale, Douguine semble tout savoir », puis plus loin, sur son influence sur Limonov, il ajoute en s’exprimant sur ce dernier : « Sa pensée politique était confuse, sommaire. Sous l’influence de Douguine, elle devient encore plus confuse mais un peu moins sommaire. »[15] Il est vrai que son parcours peut donner l’impression d’une certaine confusion. Il se distingue autant par le nombre incroyable de ses publications que par son parcours et ses idées. Dans les années 1985-1990, il est très proche des milieux conservateurs, voire monarchistes. En 1994, il se rapproche du nouveau Parti national-bolchevik (de Limonov) qu’il quitte en 1998. Il conseillera par la suite des hommes politiques plus ou moins influents comme Routskoï (conservateur, ancien vice-président d’Eltsine), Jirinovski (nationaliste) ou encore Ziouganov (communiste). Marlène Laruelle l’associe volontiers aux mouvances nationalistes, mais elle lui reconnaît une place singulière[16]. Une place qu’il résumait lui-même dans ces termes dans un texte de 2004 : « n’a de perspective qu’un projet nationaliste intellectuel, correct, présentable. Un nationalisme éclairé. »[17] Elle compare cette posture élitiste à celle d’Alain de Benoist, l’un des chefs de file de la « nouvelle droite » française. En réalité, nous pouvons identifier un certain nombre de points communs entre les deux hommes. Le premier point commun est précisément le rejet du nationalisme au profit d’une vision civilisationnelle. Notre échange avec Alexandre Douguine indique bien que ce nationalisme évoqué par Marlène Laruelle est clairement rejeté au profit de ce qu’elle a su identifier comme une « identité impériale ». Alain de Benoist parle de « fédéralisme intégral ». Le deuxième point commun est plus évident : un net rejet du libéralisme et de l’individualisme. Enfin, le troisième point commun est probablement le plus important : une récupération conservatrice de la bataille culturelle gramscienne. L’idée selon laquelle la bataille politique passe par la bataille des idées pour « l’hégémonie culturelle ».

Notre entretien avec Alexandre Douguine a permis quelques réponses claires sur le projet politique eurasiste (ou néo-eurasiste, si la notion de « postmodernité » devait imposer un nouveau terme que l’auteur lui-même évite d’utiliser). La nation moderne est perçue comme une idée bourgeoise qui ne mérite aucunement d’être sauvée. Il milite plutôt pour une réhabilitation de la civilisation et de l’empire. Sa manière d’appréhender l’idée de « postmodernité » peut étonner. Si Jean-François Lyotard[18] la définissait comme le constat du chamboulement et de l’éclatement des grands récits d’une modernité émancipatrice (avec la science et la politique mises au service du progrès), Douguine n’y trouve rien à redire. Tout en étant fidèle à la religion (le christianisme orthodoxe), et en se définissant lui-même comme un « fondamentaliste » et un « traditionnaliste », il préfère le pas en avant de la postmodernité au pas en arrière de la réaction. Résolument opposé à la postmodernité libérale, il rêve d’une postmodernité susceptible de réhabiliter l’idée impériale (traduction politique de l’idée civilisationnelle), une sorte de postmodernité porteuse de pré-modernité qui rappelle la formule de Régis Debray : « La postmodernité sera archaïque ou ne sera pas »[19]. Fidèle aux premiers eurasistes, l’Empire eurasiatique qu’il imagine devrait refléter la civilisation touranienne.

Pour Douguine, il existe deux luttes majeures à mener. La première lutte serait à mener à l’échelle de la Russie. Le communisme et le nationalisme étant pour lui négligeables, voire insignifiants, l’avenir de la Russie dépendrait du résultat de la confrontation entre eurasisme et libéralisme. Contrairement à des analyses qui associent la présidence de Vladimir Poutine (ou du moins son actuel mandat) à un triomphe de l’eurasisme[20], Douguine se montre plus prudent : le libéralisme est loin d’être battu. L’autre lutte serait à mener à l’échelle mondiale : la lutte contre le libéralisme devrait aussi prendre la forme d’une lutte des civilisations terrestres contre la civilisation maritime à prétention hégémonique (les États-Unis). Opposition géopolitique classique entre puissances terrestres héritières de Sparte et puissances maritimes héritières d’Athènes[21].

Contredisant les affirmations sur son implication directe dans la fabrique de la politique étrangère russe[22], Douguine définit son implication en utilisant le terme anglais « trendsetter » (que l’on pourrait traduire par « faiseur de tendance »). En se comparant à des équivalents américains (Huntington, Fukuyama, etc.), et en rappelant l’importance de la bataille des idées, il déclare vouloir formuler des aspirations collectives présentes en puissance. Aspirations susceptibles de prendre la forme d’orientations que des conseillers peuvent ensuite présenter aux dirigeants russes. Cette idée selon laquelle il est largement préférable d’agir sur la métapolitique est aussi présente dans les milieux conservateurs français : c’est par exemple le choix revendiqué d’un fervent admirateur de Vladimir Poutine, à savoir l’ancien ministre Philippe de Villiers. C’est aussi l’ambition du journaliste Eric Zemmour qui prétend s’exprimer au nom d’une majorité silencieuse, mettre « des mots sur les maux des gens », selon sa formule. Cette tendance dépasse donc largement le seul cadre russe.

Mais un élément autrement plus important a attiré notre attention. En échangeant avec lui sur des dossiers de politique étrangère précis (les dossiers ukrainien et syrien, par exemple), Alexandre Douguine donne lui-même l’impression d’être influencé par la politique de Vladimir Poutine. Ou plus exactement, il donne l’impression d’être enclin à donner des brevets d’eurasisme à une politique étrangère classiquement réaliste. La défense affichée de la souveraineté nationale par Moscou semble d’ailleurs assez peu compatible en théorie avec l’idée impériale, fût-elle « postmoderne ». Ce paradoxe résume bien la complexité de l’identité politique russe : entre l’empire et la nation, la Russie n’a jamais véritablement tranché.

Adlene Mohammedi

Source : PHILITT

Notes :

[1] Georges Nivat, « Les paradoxes de l’ “affirmation eurasienne” », Esprit, 10/2007, pp. 118-135.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Nicolaï Karamzine (1766-1822) est un historien russe, connu notamment pour son Histoire générale de la Russie.

[6] Georges Nivat, op. cit. L’auteur cite Chantal Lemercier-Quelquejay, La paix mongole, Paris, Flammarion, 1970.

[7] Président de la Commission des Affaires étrangères du Soviet suprême.

[8] Jean-Christophe Romer, « La politique étrangère russe sous Boris Eltsine », Annuaire Français des Relations Internationales, vol. 2, 2001, pp. 49-62.

[9] Nous faisons ici référence à l’Accord de Minsk du 8 décembre 1991 (regroupant le président russe Eltsine et ses homologues biélorusse et ukrainien) qui entérine cette dislocation et donne naissance à la Communauté des États indépendants (CEI).

[10] Au sens d’identité politique.

[11] Samuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.

[12] Anastasia Mitrofanova, « La géopolitique dans la Russie contemporaine », Hérodote, n°146-147, 3-4/2012 pp. 183-192.

[13] Edith W. Clowes, Russia on the Edge: Imagined Geographies and Post-Soviet Identity, Ithaca et New York, Cornell University Press, 2011.

[14] Georges Nivat, op. cit.

[15] Emmanuel Carrère, Limonov, Paris, P.O.L., 2011.

[16] Marlène Laruelle, La quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Paris, PETRA, 2007, p. 162.

[17] Ibid.

[18] Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.

[19] Régis Debray, « Les révolutions médiologiques dans l’Histoire », Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n°1, 2000, pp. 4-12.

[20] Andreï Gratchev, « D’ouest en est : les ambitions eurasiennes de Vladimir Poutine », Bertrand Badie et Dominique Vidal (dir.), L’état du monde 2014, Puissances d’hier et de demain, Paris, La Découverte, 2013.

[21] Cette opposition centrale est notamment à retrouver chez le Britannique Halford Mackinder. Selon lui, la partie continentale de l’Eurasie constitue un pivot dont le contrôle permet de menacer les puissances maritimes. Une lecture instrumentalisée par Alexandre Douguine.

[22] Anton Barbashin et Hannah Thoburn, “Putin’s Brain”, Foreign Affairs, 31 mars 2014. URL : https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2014-0....

03/07/2016

Chronique de livre : Nicolas Bonnal "Le Paganisme au cinéma"

 Nicolas Bonnal, Le Paganisme au cinéma

(Dualpha, 2015)

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Des livres sur le cinéma, il en a été suffisamment écrit pour remplir les salles du château de Minas Tirith ! Pléthore de dictionnaires, de biographies de réalisateurs ou d'acteurs, d'études thématiques, tout a été écrit sur le sujet. Simplement, il suffit de réactualiser au gré des nouvelles sorties en salles. Tout a déjà été écrit ou plutôt presque tout. Dans son très intéressant ouvrage intitulé Le Paganisme au cinéma. Mondes païens, épopées, contes de fées..., paru aux Editions Dualpha, Nicolas Bonnal ouvre grandes les portes d'un monde cinématographique qui n'avait été que trop peu exploré jusqu'à présent.

Chacun aura vu Excalibur ou Le Seigneur des anneaux. Si on ne peut parler de cinéma païen stricto sensu, Nicolas Bonnal, déjà auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages, dont quatre sur le cinéma, a le bonheur d'évoquer plutôt la présence d'éléments païens dans l'art cinématographique. Et bien évidemment, la liste des films s'allonge !

La Nouvelle Droite a depuis longtemps démontré la persistance d'un substrat, hérité de notre plus longue mémoire, qui a survécu jusque dans le médiocre crépuscule matérialiste de nos sociétés du Troisième millénaire et demeure présente dans notre imaginaire et nos fêtes et traditions populaires. Il n'est donc guère étonnant que ces survivances païennes se retrouvent chez des cinéastes aussi différents que Fritz Lang, Akira Kurosawa ou dans certains Walt Disney.

Choisissant la difficulté, Nicolas Bonnal opte, pour le plus grand bonheur du lecteur, à une étude chrono-thématique des principales productions nationales plutôt que s'essayer à la constitution d'un simple dictionnaire des œuvres cinématographiques incorporant tout ou partie des anciennes cosmogonies, et d'ailleurs, plus ou moins consciemment parfois. Cela suppose évidemment des choix arbitraires. Aussi, l'auteur exclut-il le péplum. Et l'on regrettera l'absence du mythique Wicker Man de Robin Hardy. Il est à ne pas confondre avec l'ignoble remake de Neil LaBute dont le crime artistique justifierait que le réalisateur connaisse la même fin que l'austère inspecteur protestant de l'œuvre originale. Oubli sans conséquence et largement compensé par la longue évocation de l'art du cinéaste russo-ukrainien Alexandre Ptushko, totalement inconnu en Occident.

Divisé en cinq chapitres nationaux, Nicolas Bonnal explore le Septième art anglo-saxon, allemand, français, russe et japonais à l'aune des traditions, mythes et mythologies païens. Dans cette confrontation analytique entre ces cinémas nationaux, l'auteur opère une distinction fondamentale entre le cinéma à connotation païenne de l'Occident et le cinéma à intention païenne pratiqué en Russie et au Japon.

Numériquement la plus importante, la production cinématographique anglophone est la plus grande pourvoyeuse de films contenant des éléments païens. Très certainement, le caractère spectaculaire des contes et légendes colle-t-il au mieux à la tradition de l'art filmé anglo-saxon. De nombreuses réussites certes mais aussi l'exercice du prisme déformant d'Hollywood. Il y a naturellement à voir et à venger.

Et la France dans tout cela ? Cette fille ainée de l'Eglise que le démon républicain offre en dot à l'hydre du Monde moderne, dont les victoires sont nos renoncements... Tandis que le cinéphile païen piaffe d'impatience à l'annonce du tournage prochain de La Morsure des Dieux de Cheyenne Carron, a-t-il existé un cinéma français paganisant ? Chacun sera tenté de répondre par la négative de prime abord, à quelque exception près... Eric Rohmer peut-être. Aussi, le lecteur sera-t-il étonné d'être confronté à une liste bien plus nombreuse de cinéastes dont certaines œuvres incorporent nombre d'éléments païens en leur sein. Marcel Pagnol, Jean Renoir, Julien Duvivier, Jean Cocteau, Maurice Tourneur ou plus proche de nous, Jean-Jacques Annaud. Moins convaincu après lecture, il suffira pourtant de s'essayer à un nouveau visionnage de certaines œuvres mises en avant, et c'est un nouveau Champ des possibles qui s'ouvre et emporte l'adhésion. La magie analytique de Bonnal l'Enchanteur opère.

Moins connu du profane, le cinéma soviétique puis russe constitue un indéniable jalon de l'art cinématographique auquel l'auteur livre un vibrant hommage, de même qu'une plaisante initiation, en filigrane, aux paganismes slaves. Nicolas Bonnal ne fait nullement mystère de son attachement à la culture russe. Tout aussi passionnants sont les chapitres consacrés au paganisme dans le cinéma allemand et japonais, concernant lequel l'auteur hisse de précieuses passerelles entre le pays du Soleil levant et l'imaginaire européen.

Ça-et-là, l'auteur se livre à de courtes digressions qui offrent quelque évasion et permettent de reprendre son souffle parmi l'évocation de ces centaines de titres et de noms de réalisateurs.

Il était une fois un livre qui manquait à l'Histoire du cinéma...

Virgile / C.N.C.

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