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30/12/2016

Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

 Chronique de livre : Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde

petit traité.jpgSylvain Tesson a 33 ans en 2005 lorsqu'il publie son Petit traité sur l'immensité du monde aux Éditions des Équateurs. La plume de notre géographe-aventurier est déjà de qualité et on laisse notre regard cheminer sur les pages comme l'auteur trace son chemin dans les immensités sibériennes, sur les cathédrales françaises ou dans l'altitude tibétaine. « Quelle que soit la direction prise, marcher conduit à l'essentiel. » et l'ouvrage, assez court (167 pages), également ; abordant non seulement l'esprit du vagabondage mais aussi des réflexions autour d'éléments plus concrets comme le bivouac. Un bémol toutefois, l'auteur semble un peu trop pétri de certitudes sur un grand nombre de sujets et certains propos de ce Petit traité ... contrastent avec ceux tenus récemment dans son dernier ouvrage Sur les chemins noirs dont on connaît le contexte et qui dénote une plus grande maturité.

Sylvain Tesson exalte un goût de vivre, une soif de l'aventure et se fait le chantre d'un nomadisme romantique aux confins du monde. Il cherche à fuir la laideur du monde moderne, et on le comprend. Relatant de nombreuses expériences vécues il exhume dans le quatrième chapitre la figure du wanderer de Goethe mais également celle de l'Anarque jüngerien, ce qui n'est pas pour me déplaire. Qu'est-ce que le wanderer ? Le vagabond romantique allemand du XIXeme siècle qui chemine sans savoir où il va dormir le soir même avec son « âme ouverte à tous les vents ». Une figure qui refusait en quelque sorte les bouleversements issus du XVIIIeme siècle : sacralisation de la propriété, rationalisme scientifique, aménagement du territoire, refoulement de la nature sauvage.

En romantique, Tesson fait aussi l'éloge de la poésie : « Sur la piste, pour combattre le vide, il y a la poésie ! Le vagabond peut réciter des vers inépuisablement. La poésie remplit les heures creuses. Elle entretient l'esprit et gonfle l'âme. Elle est un rythme mis en musique. » Mais d'une poésie qui s'adapte à la géographie puisqu'il sélectionne les auteurs en fonction du terrain : « Péguy sur la plaine, arasée, Hugo dans le marais, Apollinaire en altitude, Shakespeare dans la tempête, Norge quand je suis saoul. » ce qui constitue en effet une alternative intéressante aux chansons scouts et autres chants militaires.

Mais pourquoi vagabonder, marcher, s'aventurer, voyager ? Parce que « ouvrir les yeux est un antidote au désespoir » et parce que « Voyager, ce n'est pas choisir les ordres, c'est faire entrer l'ordre en soi. ». Etant moi-même randonneur, tout cela me parle, même si je suis en désaccord avec Tesson lorsqu'il considère que la marche n'a pas à régler nos questionnements existentiels. Voilà d'ailleurs une de ses certitudes battues en brèche par sa chute et ses chemins noirs... Il n'y a pas simplement une seule façon d'aborder l'aventure et la marche. L'ouvrage de Tesson fait écho par certains points au récit d'Erik L'Homme dans Des pas dans la neige, pas seulement parce que le Petit traité... évoque le yéti qui nous rappelle l'homme sauvage, mais parce qu'il y a ici une démarche et une expérience de vie, un regard face à l'existence qui se rapproche. Pourtant là où Erik L'Homme n'hésite pas à dire que chaque pas nous rapproche de nous-même, on ressent un peu chez Tesson une volonté quasi ascétique de s'éloigner de soi-même.

Ce Petit traité... est un essai riche, à lire au moins une fois et à emmener avec soi lorsqu'on se décide à affronter les plaines et les forêts, ou à escalader les parois qui se dressent face à nous, y compris dans notre existence.

Jean / C.N.C.

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29/12/2016

Michel Déon, bien au-delà des Hussards…

Michel Déon, bien au-delà des Hussards…

michel déon.jpgL’écrivain et académicien Michel Déon s’est éteint hier, à l’âge vénérable de 97 ans et après avoir offert plus de 40 romans à la littérature française dont il restait l’un des plus élégants et brillants représentants.

Maurrassien, ancien secrétaire de rédaction de l’Action Française, Michel Déon n’était pourtant pas un esprit très politique, mais bien plus un romantique, un aventurier et un rêveur. Il se plaisait d’ailleurs à entretenir des amitiés et des centres d’intérêts dépassant les clivages idéologiques et les sectarismes partisans. Il était beaucoup plus sensible à la qualité humaine qu’aux étiquettes politiques et aimaient les hommes droits, fidèles, courageux et sensibles aux beautés comme aux failles du monde.

Si l’histoire retiendra son appartenance au fameux groupe des « hussards », en compagnie de Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin, il se plaisait lui-même à expliquer le caractère largement artificiel et ponctuel de ce « rapprochement ». Il n’aimait pas se sentir enfermé dans ce « concept » idéologico-publicitaire assez largement adolescent. Il aura même, à la fin de sa vie, des mots très durs sur la qualité littéraire et la pérennité de l’œuvre du dandy Nimier.

Au-delà de son œuvre, considérable, empreinte tout à la fois de fougue et de mélancolie, Michel Déon était également de ces hommes que l’on dit avec tristesse et nostalgie « d’un autre temps ». Cultivé, courtois, amical, élégant, frondeur… Très français, peut-être trop, ce qui peut expliquer son exil irlandais lui permettant d’échapper au spectacle de la déréliction et de la déliquescence de sa patrie tant aimée…

A l’occasion d’un numéro de la petite revue littéraire que je l’ai plaisir de co-animer avec le camarade Patrick Wagner, « Livr’arbitres », nous l’avions contacté pour solliciter un texte de sa main. Il s’était montré d’une grande disponibilité et d’une extrême amabilité… Depuis lors, il était devenu un « ami » de la revue et nous adressait régulièrement ses encouragements, ses conseils et ses vœux… J’avais bien évidemment été très touché par cette attitude et cette bienveillance qui contrastent tellement avec la morgue et la frénésie narcissique que l’on croise désormais si souvent chez les jeunes écrivaillons qui, après avoir publié deux autofictions pour trentenaires dépressives, se prennent pour des génies littéraires et ne rêvent que de passages chez Laurent Ruquier pour vendre leur soupe et baiser des fans... Autre temps, autres mœurs… Et c’est en faisant ce constat amer que l’on ressent encore plus douloureusement la disparition du grand écrivain.

Le meilleur moyen de lui rendre hommage, c’est bien sûr d’honorer sa mémoire à travers ses livres qu’il faut lire, relire et faire découvrir aux plus jeunes générations, en commençant peut-être par « Les poneys sauvages » ou le merveilleux « Je vous écris d’Italie ».

Xavier Eman / C.N.C.

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28/12/2016

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

dawkins.jpgÀ l'occasion de la sortie de l’édition anniversaire fêtant les 40 ans du livre Le Gène égoïste, le Cercle Non Conforme souhaite vous présenter un des ouvrages de biologie les plus controversés/commentés, trônant parmi les volumes scientifiques les plus vendus de tous les temps. Celui-ci traite de l’évolution des êtres vivants et s’inscrit dans la lignée du néo-darwinisme. Son auteur, Richard Dawkins est devenu célèbre en grande partie grâce à ce succès de vente. Anglais d’origine, ce biologiste et éthologue à l’accent mélodique, a passé une partie de sa carrière à la prestigieuse université d’Oxford et a reçu de nombreux prix internationaux pour ses travaux. L’adjectif « vulgarisateur » qui lui est souvent accolé ne lui est pas usurpé, il faut lui reconnaître un véritable talent pour promouvoir ses idées1.

Richard Dawkins s’est aussi illustré dans l’athéisme militant, participant notamment à des émissions télévisuelles contre des religieux, dans la réalisation de documentaires2, ou encore en étant à la tête de sa propre fondation. Il a écrit Pour en finir avec Dieu (en anglais : « The God Delusion ») qui mériterait que l'on se penche dessus dans une autre chronique pour son côté « SJW de l’athéisme » et sa résonance mondiale. En outre, l’auteur nous gratine de ces réflexions libérales3 (au sens anglo-saxon) que je perçois arrogantes sur la société et la politique en général. L’exemple récent, assez révélateur, est sa réaction à l’élection de Donald Trump et au BREXIT4, parlant de « bigoterie redneck » et d’électeurs « sans éducation » et « anti-intellectuels ». La science étant désormais associée directement à la vérité, on n’hésite pas à dire n’importe quoi en l’utilisant comme bouclier de nos jours. Je lui donne raison sur un point, les mauvais électeurs sont anti-intellectuels. L’intellectuel de gauche (pléonasme) ne passe plus son temps qu’à accompagner le mouvement du capital globalisé et à reformater les temps de cerveaux disponibles selon la ligne du Parti informe au nom de la lutte contre – insérez la bête immonde adéquate. Il s’est coupé du peuple pour délirer dans le concept et mieux lui cracher dessus ; le déclassé de la mondialisation ne peut pas aimer un VRP des plus zélés du système qui le détruit. En lisant cela, certains internautes pourraient rebrousser chemin. Je vous rassure, Dawkins traîne, certes, des facéties critiquables, il n’en demeure point un crétin et ne s’étend que peu sur les thèmes susnommés dans la présente œuvre chroniquée.

Avant de poursuivre, soyons clair, l’auteur de ces lignes n’est pas un expert en biologie et n’a pour arme qu'un peu d’esprit critique et d’intérêt pour les domaines de la connaissance en général. Mon but ici n’est pas de confirmer/infirmer la théorie du gène égoïste, de vous donner une réponse définitive sur le sujet mais plutôt de piquer votre curiosité. Je crois fermement qu’il subsiste des sujets qui ne peuvent être explorés dans un texte de 1.000-1.500 mots. Je me tiendrai ici à exposer les lignes de force qui structurent Le Gène égoïste et mes points d’étonnement. Pour le reste, vous y travaillerez.

Le Gène égoïste est une tentative de réponse à une question fondamentale qui traverse le darwinisme : « Quelle est l’unité de la sélection naturelle ? ». Pour notre scientifique favori, ce n’est ni l’espèce, ni le groupe, ni l’individu mais le gène. Il demeure l’unité de sélection du vivant parce qu’il réussit à combiner trois caractéristiques : longévité, fécondité, fidélité de duplication. Mais qu’est-ce qu’un gène me dirait vous ? Ici, si vous avez entrepris des études de S.V.T. au lycée, oubliez la définition scolaire ; on y emploie souvent le gène indistinctement du cistron, morceau d’ADN codant une protéine particulière. Ici c’est un bout d’ADN de taille variable, se situant entre le chromosome et le cistron. Plus il est grand, plus il a de chances d’être détruit à la prochaine méiose à cause de la redistribution génétique.

Les gènes sont immortels bien qu’ils ne survivent que quelques semaines dans leurs cellules. Ses fidèles copies de lui-même lui donnent l’occasion de transcender sa mortalité. En tant qu’individus, nous ne sommes que temporaires ; les populations peuvent se mélanger, les gènes demeurent. Le rôle des êtres vivants pour le gène n’est que celui de véhicule.

N’entendez pas, par ailleurs, le terme égoïste dans son sens classique. Il est opposé à celui d’altruiste : est considéré égoïste ce qui augmente ses chances de survie aux dépens des autres ; est considéré comme altruiste l’inverse. Dans le cas du gène, il favorise sa copie au détriment des autres. Cet égoïsme du gène transparaît à tous les niveaux des êtres vivants notamment avec la notion de stratégies évolutivement stables (SES), la théorie du jeu appliquée à l’évolution. Au vu de l’importance de la théorie du jeu pour la pensée économique libérale et le contexte politique de la sortie du Gène Égoïste (arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan dans les années 70), on comprend pourquoi le livre a été taxé de porte-parole du darwinisme social et de l’ultra-libéralisme. Le livre, pourtant, ne donne pas l’occasion de statuer sur ces questions humaines. Il s’attache juste à mathématiser les choix des gènes pour, par exemple, mieux expliquer l’altruisme chez les individus qui partagent un patrimoine génétique très proche (théorie de la sélection des parentèles). Cette mathématisation ne doit pas choquer, après tout comme l’expliquer Dawkins, qu’elle soit consciente ou non, elle est présente, il suffit de regarder la forme en spirale d’une coquille d’escargot5.

Le chapitre nommé « la bataille des sexes » est passionnant. Il étaye entre autres l’émergence du sexe mâle et femelle. N’en déplaise à « Jean Bourdieu », étudiant moyen en fac de sociologie, la différenciation sexuelle est une réalité factuelle, lui qui nous assomme de sa vulgate en mode automatique : « La nature, cette sale construction sociale des classes dominantes blanches hétérosexuelles cisgenres qui oppressent les oppressés du capital ». Tel qu’il est, le livre ne cherche pas à résoudre la question : « Nature ou culture ?». Les gènes sont juste un paramètre dans l’équation de l’être humain, pas l’unique déterminant de ses comportements.

Parlons-en de cette influence. Les gènes dirigent leurs hôtes indirectement. Ils leur fournissent les outils et des règles générales basiques à suivre afin de survivre dans des environnements imprévisibles. Ces instructions peuvent prendre cette forme : « Si quelque chose a un goût sucré, manges-en, c’est bon pour toi ». Bien sûr, le code n’est pas écrit dans un langage humain comme ici et peut être contourné : la surabondance nocive du sucre dans nos sociétés n’était pas prévue dans le plan.

D’autre part, il est à noter qu’un gène n’a de sens qu’en relation avec d’autres gènes. Ainsi, un gène codant des dents effilées et tranchantes est peut-être un bon gène pour un carnivore, mais est inadapté pour un herbivore qui a besoin de dents plates. Cette notion de complémentarité peut sembler paradoxale avec celle d’égoïsme. Le volume regorge d’exemples de cette lutte de forces contradictoires dans la nature.

Dawkins est un écrivain virtuose, il mélange avec habileté : un détachement scientifique, une passion rare et une pincée d’imagination. Je me suis montré sévère avec Dawkins au début de l’article, parce que le livre est un vrai bijou et il me peine de voir une personne aussi talentueuse gaspiller parfois son énergie. Il communique ses idées et celles de ses confrères brillamment : il laisse beaucoup de places à tous ces chercheurs inconnus du grand public qui ont façonné sa pensée. Malheureusement, aussi génial qu’il soit en tant qu’auteur, je doute qu’il puisse nous expliquer clairement le fonctionnement du système administratif français. Il reste des choses seulement accessibles à Dieu6

Il est impossible de parler de l’intégralité du livre dans une chronique, je conseille donc le livre à tous les curieux. Je le recommande particulièrement aussi à tous ceux qui défendent des positions créationnistes/antiévolutionnistes. Des positions qu’on ne voit bizarrement (ou pas) que chez les islamistes, la « dissidônce » et les catholiques intégristes. Pour moi cela revient à défendre l’idée que la terre est plate. Malheureusement, la parure d’antitout et l’œcuménisme sont à la mode. Ces comportements expliquent en partie l’athéisme militant de Dawkins. Il est dommage qu’il ne s'en prenne pas à l’obscurantisme progressiste qui nie les réalités biologiques (manque de courage ?). Quelle que soit sa formation originelle, son milieu, toute personne doit éviter de s’échapper du réel, le principe de réalité doit être préféré. Si quelque chose contredit le modèle, il nous impose de le modifier, plus difficile à dire qu’à faire.

Valentin / C.N.C.

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Notes :

1 Le terme « promouvoir » peut sembler péjoratif. Je ne cherche pas à donner de jugements sur la véracité des idées ici, je reconnais uniquement son talent à les diffuser dans le réseau humain.

2 Tout ce qu’il a fait à la télévision n’était pas que dans le but de promouvoir l’athéisme.

3 Ce qui entraîne des contradictions chez lui, mais j’y reviendrai si j’ai le temps dans une autre chronique.

4 https://www.scientificamerican.com/article/richard-dawkins-and-other-prominent-scientists-react-to-trump-rsquo-s-win/?wt.mc=SA_Twitter-Share

5 Pour les snobs marxiens superficiellement contre le monde de la quantité, la baisse tendancielle du taux de profit de Karl Marx, ce sont des maths ou pas .

6 Dawkins n’approuve pas cette blague.

 

Bonus : Laurent Obertone sur le gène égoïste


 

21/12/2016

Chronique de livre, Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

Chronique de livre, Erik L'Homme, Le regard des princes à minuit

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Le regard des princes à minuit est un ouvrage atypique et singulier d'Erik L'Homme dans un esprit toutefois assez proche de ses aventures au Pakistan, Des pas dans la neige. Destiné à de vieux ados ou à de jeunes adultes, il cherche à travers une série de nouvelles de proposer une voie pour une nouvelle chevalerie dans un monde, le nôtre, qui en est l'antithèse. Promouvant une philosophie à la fois libertaire, vitaliste et enracinée, cet ouvrage est assez déroutant dans le fond comme dans la forme.

L'auteur met en parallèle des extraits d'un roman de chevalerie d'un certain Cosme d'Aleyrac, les Sept Bacheliers ou l'Epreuve périlleuse, rédigé en 1190 et adressé aux futurs chevaliers avec des récits inventés par l'auteur mettant en scène de jeunes adultes. Le sabotage d'un relais télévisuel, l'ascension de Notre-Dame de Paris, une danse polonaise endiablée sonnant comme une ode à l'amour courtois, des bagarres clandestines à la Fight Club et bien d'autres aventures endiablées permettent aux différents protagonistes de contester le monde orwellien dans lequel nous vivons, de se sentir libre, de vivre vivant, d'être les dignes représentants d'ordres de chevaleries contemporains, un peu loufoques, mais tellement nécessaires. Le récit est très touchant bien que parfois un peu brouillon, et le roman de chevalerie d'une grande noblesse.

Le regard des princes à minuit est un livre qui incite nos jeunes à affronter leurs peurs, à repousser mais aussi à accepter leurs limites, à agir avec courage, à respecter les femmes ainsi que leur histoire. Il les pousse à se questionner sur eux-mêmes. « Qui es-tu ? Qu'as-tu fait ? Que feras-tu ? » demande ainsi le vieillard-magicien au bachelier Clivelon. A cet période charnière de la vie où se manifeste souvent une crise du sens et une recherche de soi dans le supermarché des valeurs de la post-modernité, cet ouvrage permet à certains jeunes de hiérarchiser les valeurs, de déterminer ce qui est le vrai, bon et juste, ce qui est légitime et dans quel environnement culturel ils sont nés au-delà de la société de consommation et de l'uniformisation mondiale. Erik L'Homme y défend la liberté, si importante dans notre civilisation depuis les cités grecques, mais aussi la loyauté, le courage et surtout l'exigence de vérité. Merlin dit à Arthur : « Je vais te dire quelle est la plus grande vertu. C'est la vérité. Voilà, oui, il faut la vérité avant toute chose. Quand un homme ment, c'est une part de notre monde qu'on assassine. ». Orwell quant à lui écrivait que « dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire ». Un homme droit ne peut pas tricher, ni avec lui-même, ni face aux autres. La fin de l'ouvrage est d'ailleurs limpide : « Tu as été choisi parce qu'on t'a senti capable de déceler le vrai du faux, capable de suivre ta propre voie au fil de cette quête essentielle. »

Petit précis d'une vision existentialiste et poétique de la vie où ce qu'on accomplit a plus d'importance que tout, cet ouvrage est à placer entre les mains des cœurs purs en devenir. Il les convaincra sûrement de vivre leur existence comme une quête, une quête dont le Graal leur échappera peut-être toujours. Mais le Graal n'est-ce pas au fond de se connaître soit même? Le socratique "Connais toi toi-même" était écrit sur le fronton de Delphes et c'est derrière cette quête que se cachent toutes les grandes aventures. Erik L'Homme expliquait bien dans Des pas dans la neige qu'à défaut d'homme sauvage, c'est soi-même qu'on trouve dans un tel périple. Dans des temps angoissants ou la houle ballotte une jeunesse dépossédée d'elle-même, il est plus que nécessaire de bâtir des amers. Des lumières peuvent encore scintiller dans l'obscurité des temps contemporains, à nous de les aider à s'allumer pour donner à nos jeunes le goût de vivre, le goût de l'aventure et le goût de la connaissance.

Plaidoyer pour la lecture et pour les livres, il n'est pas encore trop tard pour le mettre au pied du sapin et pourquoi pas susciter des vocations de poète-aventurier chez les ados de votre entourage.

Jean / C.N.C

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15/12/2016

Lip, la renaissance d'une marque française

Lip, la renaissance d'une marque française

logo lip 2.pngLes Français nés après 1995 n'ont pas connu les derniers vestiges de ce monde où la France avait encore une industrie de qualité. La plupart des marques françaises ont soit mis la clef sous la porte, soit été rachetées par d'autres firmes transnationales. Certaines pour survivre ont du baisser en qualité, c'était le cas des montres Lip, un fleuron de l'horlogerie française. Après une grave crise sociale en 1973 et une autogestion ratée, la marque a pris une orientation qui scella, pensait-on, sa destinée en devenant le cadeau des revues pour personnes âgées. Fabriquées en Chine avec des composants de piètre qualité, l'image des montres Lip se dégrada fortement.

Fondée à Besançon en 1867, Lip a eu son heure de gloire après guerre en étant associée par exemple au Général de Gaulle et c'est sur cette image positive que le nouveau PDG de la marque, Philippe Bérard, cherche à lui donner un nouveau souffle au bout de quatre décennies d'errance. Après un exil dans le Gers, à Lectoure, où la marque fut détenue jusqu'en 2000 par un industriel local, Jean-Claude Sensemat, elle effectue depuis 2015 son retour en Franche-Comté. L'objectif est de vendre 30000 montres par an et de recréer des emplois autour du savoir-faire franc-comtois.

Les gammes actuelles proposées par Lip sont abordables et permettent d'avoir à son poignet des montres au design recherché et qui mobilisent un esprit retro. La stratégie de Lip consiste depuis 2015 à remettre à la vente les montres qui ont fait la réputation de la marque, comme De Gaulle, Churchill ou Himalaya. Mais c'est avec la gamme dessinée par Roger Tallon (décédé en 2011), le célèbre concepteur graphique français qui a notamment travaillé sur le TGV et le Minitel que la marque ose de nouveau faire de la montre un manifeste esthétique. L'audace d'une France qui ne doutait pas encore d'elle-même fait irruption dans notre époque marquée par le déclin. La gamme Mach 2000 ne sera pas au goût de tous, mais la collection pour femme propose des montres d'une grande qualité esthétique pour un prix abordable (autour de 170€).

lip mach 2000.jpg

Une montre Lip, ce n'est pas un simple gadget. Et la marque l'a bien compris, profitant de la tendance actuelle chez les Français à préférer la fabrication hexagonale, le fameux « made in France ». Au-delà de l'aspect marketing, déclamé malheureusement en anglais dans les revues spécialisées, le goût pour la fabrication française est en effet au cœur du succès actuel de Lip. Plus de 300 bijouteries vendent aujourd'hui la marque (à Lille chez Maty), au-delà des espérances de son PDG. Et ce succès suscite de l'intérêt avec déjà quelques reportages télévisés et quelques articles dans la presse. Au Cercle Non Conforme nous souhaitons apporter notre modeste contribution à cette renaissance.

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Il faut dire que la marque sait viser un public diversifié. Nos aînés seront heureux de porter une marque leur rappelant les Trente glorieuses et les trentenaires et les quadra de posséder un objet retro, de qualité, fabriqué en France participant d'une démarche de consommation citoyenne, ou militante. D'où le développement de l'image du « lipster ». Acheter Lip c'est préférer le style et le savoir-faire français au bling bling post-moderne ou aux montres en plastique pour des prix allant de 150€ à 400€. Pour Noël, vous pouvez faire un beau cadeau français, autour d'un repas français, avec du vin français et du champagne français.

Jean/C.N.C.

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13/12/2016

Chronique d'exposition : Les temps mérovingiens, Trois siècles d'art et de culture (451-751), musée de Cluny, Paris

Chronique d'exposition : Les temps mérovingiens, Trois siècles d'art et de culture (451-751), musée de Cluny, Paris

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Du 26 octobre 2016 au 17 février 2017 se tient au musée du Moyen Âge à Paris, le musée de Cluny, dans le quartier latin, une exposition temporaire sur les Mérovingiens. L'occasion de se replonger dans l'art et la culture de cette dynastie souvent caricaturée et méconnue. Les Français n'ont souvent retenu que de pathétiques clichés de guerriers germaniques à moustaches, d'un « bon roi Dagobert ayant mis sa culotte à l'envers », et autres âneries de ce type.

Sur le plan de l'histoire, nous connaissons en grande partie les Mérovingiens par l’œuvre de Grégoire de Tours (538-594). Mais là aussi, certaines considérations de l'auteur relèvent plus de la légende, de l'hagiographie et de la propagande que de la vérité historique. Grégoire de Tours y présente par exemple Clovis comme le « nouveau Constantin » et on sait combien l'Eglise et la royauté franque surent s'appuyer l'une sur l'autre pour tâcher de garder un semblant d'organisation socio-politique durant l'Antiquité tardive.

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Garde de l'épée de Childeric Ier (inhumé à Tournai)

Les Mérovingiens symbolisent cette période où la romanité perdure mais recule (le cas ambigüe du Pactus Legis Salicae), où le christianisme progresse dans les campagnes (les fameux pagus d'où viennent les « païens ») et où les pratiques germaniques se maintiennent, en particulier les faides (comme la faide royale de 570 à 613 qui se termina par le supplice de Brunehaut) et les partages entre les fils du roi (à la mort de Clovis en 511 ou de Clothaire Ier en 561 par exemple). On ne peut pas alors véritablement parler de féodalité mais les hommes de l'époque tentent de se placer sous la protection d'un aristocrate exerçant des fonctions politico-militaires. Les querelles familiales, nombreuses, finiront par favoriser l'avènement des Pippinides, basée en Austrasie, dès la bataille de Terty en 687 qui leur permet de mettre la main sur la Neustrie, non sans soubresaut. Charles Martel, réputé pour avoir mis en échec un raid des musulmans d'Espagne en 732 du d'abord ferrailler pour maintenir l'autorité austrasienne en Neustrie (victoires à Amblève, Vinchy et Nery entre 716 et 720).

Austrasie, Neustrie, des régions disparues des mémoires et qui pourtant sont le poumon du dynamisme du Haut Moyen Age. Structurés par de nombreux diocèses et des villes de première importance comme Cologne, Tournai, Reims ou Paris, irrigués par des routes commerciales entre la Frise et le royaume Lombard et déjà vertébrée par le Rhin, la Meuse ou le Rhône, le monde des Mérovingiens est au carrefour de l'Europe et entretient des liens avec Byzance. Les découvertes archéologiques mais aussi les différents débats historiographiques nous ont permis de revaloriser cette période souvent jugée « sombre » car elle aurait symbolisée un recul de la civilisation au profit de la barbarie. Certes, la royauté franque est marquée, comme nous l'avons évoqué, par une instabilité politique plus forte en apparence, en raison du partage des terres et des querelles entre clans familiaux, mais il faut bien mal connaître la Rome impériale pour imaginer que tout ne fut que stabilité politique...

catalogue d'expo cluny mérovingiens.jpgL'exposition du Musée de Cluny permet de valoriser les temps Mérovingiens à travers la culture matérielle : monnaie, fibules, armement... et ravira à n'en pas douter les amateurs d'histoire, les reconstitutions historiques où tous les passionnés de ces temps où l'Europe était à l'heure germanique. Les pièces exposées du trésor de Childéric, le père de Clovis, sont d'une rare beauté, tout comme les pièces d'armement (casque par exemple). Le Haut Moyen Âge est en effet marqué dans son ensemble, jusqu'à son excroissance tardive par le phénomène viking, par une grande beauté de ces pièces, souvent ornées, rehaussées de pierres précieuses et qui démontrent toute la richesse et la puissance des aristocraties. Le christianisme, si il a pénétré, n'a pas encore totalement éradiqué les traditions païennes autant romaines que germaniques. Les défunts sont inhumés avec armes ou bijoux et certains ont dans la bouche l'obole à Charon. Un contraste avec la période carolingienne où l'inhumation se fait dans un simple linceul blanc et où les traces de paganisme (offrandes, oboles, …) ont disparues.

On regrettera cependant la muséographie et la scénographie qui ne mettent pas suffisamment en valeur les pièces et leur caractère clinquant (or et grenat par exemple), tout comme les explications qui ne permettent pas suffisamment de comprendre historiquement les Mérovingiens. Le catalogue d'exposition (à 39€) est en revanche d'une grande qualité. Cette visite sera également l'occasion pour vous de découvrir ou redécouvrir les merveilles du Musée de Cluny, même si le médiéviste que je fus déplore là aussi la muséographie... La Dame à la licorne vaut en tout cas le déplacement, mais d'autres pièces exposées, en particulier le mobilier religieux, sauront vous enchanter.

Jean / C.N.C.

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