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23/06/2015

Vers un nouvel ordre impérial sans l'Europe ?

Vers un nouvel ordre impérial sans l'Europe ?

Dans une entrevue récente au Figaro, Jean-Michel Quatrepoint est formel : « Un super Etat islamique aux portes de l'Europe, c'est possible ».

Vers la reconstitution du Califat

Les lecteurs du C.N.C. connaissent nos positions modérées quant à l'islam. Toutefois, force est de reconnaître que le rapport de force actuel au sein du « monde musulman » est clairement en faveur des sunnites de tendance salafiste et aux diverses ramifications des Saoudiens, des Qataris et des Frères musulmans. Peu importe les débats sur le vrai ou le faux islam ou sur, tartufferie absolue, « l'islam républicain », car dans l'histoire il est d'abord question de rapports de force plus que de vérité, même si bien sur, cela n'empêche pas la vérité de triompher.

Lors de la révolution bolchevique, les bolcheviks ont taillé des croupières aux mencheviks, puis les partisans de Staline à ceux de Trotski. Ce schéma se répète quelque soit les époques et les pays. Il va donc probablement falloir s'adapter à un réel  en passe de modification et qui manifestement ne nous est pas favorable. Aymeric Chauprade, dans une tribune controversée, avait déjà noté le basculement des rapports de force dans le monde arabo-musulman. Il notait l'effacement du nationalisme arabe au profit de l'Oumma (communauté des croyants). Il lui a été reproché, de façon parfois assez grossière, de faire le jeu du « choc des civilisations », comme si les analystes et les spécialistes étaient responsables des constats qu'ils émettent et qui se basent sur une observation du réel.

Cette réalité s'adosse à une autre : la « bombe démographique africaine ». Sans être en accord avec l'intégralité de ce qu'énonce Guillaume Faye dans un article récent, il replace néanmoins des éléments concrets (chiffrés et sourcés) qui vont dans ce sens et qui devraient doucher les conceptions des uns et des autres sur la « réconciliation » qui tient plus de l'utopie marxiste, donc d'une tradition qui n'est pas la nôtre, que de l'approche du monde tel qu'il est. La démographie est par exemple un élément trop sous-estimé par l'opinion publique et les observateurs. Mais les statistiques démontrent clairement que les dynamiques en cours dans le monde africain et musulman vont avoir un effet à court, moyen et long terme chez nous, en Europe. Le Califat et les différentes avancées de l'islam s’appuient sur une démographie galopante. La faiblesse des nations africaines et moyen-orientales et la puissance des réseaux islamistes auront donc raison rapidement, dans un premier temps, du monde issu de la décolonisation.

Vers l'effondrement des états-nations au Moyen-Orient

L'idée que j'ai, et qui prolonge (modestement) celle énoncée par Aymeric Chauprade, c'est que nous assistons à la faillite quasi totale du nationalisme issu de la Révolution française, et de l'expérience bonapartiste, qui se diffusa au cours du XIXème siècle essentiellement en Europe mais également du XXème à travers le monde.

Le nationalisme eut pour caractéristique de lutter d'un côté contre le morcellement féodal (ex: Italie) et de l'autre contre les empires (ex: indépendances au sein de l'empire colonial français). Le modèle de l'Etat-nation s'est imposé car les Européens dominaient le monde et ont diffusé une partie de leurs conceptions. Ce modèle paraît aujourd'hui daté et ne pourra s'imposer de nouveau au mieux que par des processus de "restauration" qui ne dureront qu'un temps, ce qu'a très bien pointé Julien Rochedy.

La multipolarité et l'effacement des nationalismes arabes au profit du Califat peuvent être analysés comme des phénomènes concomitants et qui émergent à peu près au même moment, au tournant de l'an 2000. A l'échelle du temps long du Moyen-Orient, l'existence d'états comme la Syrie, le Liban ou l'Irak apparaissent à mon sens comme des parenthèses, au même titre que les Etats latins du Levant médiévaux. Ce furent d'ailleurs des chrétiens influencés par le monde européen qui impulsèrent initialement les dynamiques nationales dans le monde arabo-musulman. C'est aussi pour cela que nous les soutenons.

Cette région du monde est passée de l'empire romain à l'empire byzantin puis aux différentes formes de Califat dont la puissance varia au cours du temps, mais qui jamais ne disparut vraiment jusqu'à la chute de l'empire ottoman. Le recul de l'empire ottoman à partir principalement de 1830 recomposa ces régions selon les volontés des puissances coloniales européennes. La Première Guerre mondiale acheva de disloquer l'empire ottoman mais la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1991, et surtout depuis 2001, contribua à réactiver la logique impériale au détriment des logiques nationales. La politique néo-ottomane d'Erdogan, l'absence de réaction vis-à-vis de l'Etat islamique, les mauvaises relations avec la Syrie baassiste sont autant d'indicateurs qui tendent à démontrer que la Turquie ne voit pas d'un mauvais œil la reconstitution d'un Califat émergeant des cendres des anciens états. Face à cette situation le seul Etat-nation restant n'est autre qu'Israël et il est tentant pour des Européens désemparés par la situation Proche-orientale de se tourner vers l'Etat hébreu. En effet le sionisme est aussi un produit de l'histoire européenne puisqu'il est né dans la ferveur des idées nationales du XIXème siècle.

Vers l'affirmation des empires au détriment des Etats-nations

Les Etats-nations ont aussi été porteurs de leur propre projet impérial : l'empire britannique ou l'empire français dominèrent une part non négligeable de la planète. Leur recul puis leur disparition se fit au profit des Etats-Unis et de l'URSS, et facilita le processus de construction européenne. Les nations européennes étaient sommées d'abandonner leur projection sur le monde pour se recentrer sur la maison commune européenne.

Ouvrez un Atlas historique, et une réalité vous sautera aux yeux : l'histoire est la succession chronologique de l'émergence de l'apogée, puis du déclin des différents empires. L'Europe est d'ailleurs face à un paradoxe : alors qu'elle a porté le projet stato-national, elle n'a pourtant jamais été aussi forte que lorsque les royaumes et les nations se sont mus en empires. Actuellement, les pays qui dominent la scène internationale ne sont pas des Etats-nations mais des « empires », même s'ils n'en portent pas le nom. Le XXIème siècle pourrait conduire à une nouvelle ère des grands empires: anglo-américain thalassocratique, moscovite eurasiatique, chinois, indien, ottoman/islamique. « L'empire » n'est donc aucunement réductible aux seuls Etats-Unis contrairement à ce qu'imagine une certaine dissidence. La multipolarité n'est que le nouveau découpage du monde entre empires différents aux intérêts tantôt opposés, tantôt convergents. Russie, Inde et Chine cherchent d'ailleurs à s'affirmer au sein de l'ONU qui est devenu une tribune anti-occidentale pour de nombreux pays mais qui permet aussi de noter que chacun défend avant tous ses intérêts. Les BRIC voudraient également modifier le fonctionnement et la composition du Conseil de sécurité de l'ONU, ce qui se ferait au détriment de la France et du Royaume-Uni. L'Inde (1.25 milliard d'habitants) n'y est pas membre permanent par exemple à l'inverse de la Russie et de la Chine.

Ces empires ne s'affrontent pas véritablement sur le plan idéologique, puisqu'ils s'alignent à peu près tous sur une ligne néo-conservatrice ou a minima autoritaire-libérale, même si des différences subsistent du fait de leur histoire propre. Le monde musulman a la particularité de se situer à la marge de ces différents empires : Russie, Inde, Chine par exemple, qui ont, plus que les Etats-Unis, un besoin vital de maîtriser leurs marges face à la poussée démographique et guerrière islamique. Ce sont d'ailleurs les soviétiques, puis les russes qui lancèrent les hostilités contre les mouvements islamistes, et non les Etats-Unis. La lutte contre le terrorisme islamique, principalement en Tchétchénie, permit d'ailleurs à Vladimir Poutine de s'emparer du pouvoir. La « dissidence » a malheureusement eu tendance à projeter ses fantasmes sur la personne du président russe alors que jamais la Russie n'a eu pour projet d'être une force « anti-sioniste ».

Vers l'effacement de l'Europe ?

Au cœur de tout cela se situe l'Europe, et l'honnêteté conduit à admettre que la situation n'y est pas favorable. Divisée en raison des crises financières, monétaires et économiques, et de l'inégale intégration et coopération des différents pays à l'Union européenne, incapable de se définir elle-même sur le plan identitaire, soumise à une immigration massive et à une démographie autochtone en berne, sans armée à l'exception de l'anecdotique « Eurocorps », avec une souveraineté contrariée, un vide politique, une hostilité croissante des opinions publiques, le projet européen traverse une crise majeure. Cette faiblesse, bien perçue de l'extérieur, en fait une « proie » pour les appétits des uns et des autres : Etats-Unis via le TAFTA, Chine, Russie, islamistes… Trop d'observateurs et de commentateurs continuent de ne pas voir par exemple que c'est l'Union européenne, et non les Etats-Unis, qui paye les pots cassés des frictions avec la Russie sur le dossier ukrainien.

L'obsession anti-américaine qui sévit ça et là empêche de nombreux « faiseurs d'opinions » de voir les partenariats en Arctique et dans l'industrie pétrolière, pourtant principale ressource du pays entre les russes et les états-uniens. Pendant que la Russie boycotte l'agriculture européenne, elle exploite son pétrole avec Exxon Mobil... La guerre économique en cours semble donc bien plus tournée vers notre zone économique que vers le « Grand Satan américain ». La faiblesse structurelle de la construction européenne est le nœud du problème, et nécessiterait d'ailleurs un article qui lui soit propre.

Quoi qu'il en soit, alors que l'ensemble des bassins civilisationnels sortent de leur sommeil, les européens sont en dormition et ont perdu, pour le moment, toute pulsion vitale. Des intellectuels au « petit peuple », c'est la rengaine du déclinisme et du fatalisme qui tient la corde. Les européens sont annihilés par le consumérisme et la culpabilité. Les voyants sont au rouge et aucune réaction ne semble véritablement voir le jour. Nous savons tous très bien ce qui pourrait enclencher un réveil : le combat (Polemos est le père de toute chose, écrivait Héraclite), mais la construction de l'Europe est un projet de paix et elle ne sait pas qui combattre... Alors que les états-uniens, les russes, les chinois, les indiens, les islamistes, eux, savent très bien qui ils combattent et savent user de mythes fondateurs et mobilisateurs. Les enjeux sont tels que seule une inflexion par le haut serait de nature à inverser la tendance. Les initiatives par la base n'auront pour objet que d'être des « noyaux » qui serviront, le cas échéant, à la reconquête.

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source

Annexe:

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Note 1: Ce document ne vise ni à la complexité, ni à l’exhaustivité. Il a seulement pour objet d'illustrer le propos.
Note 2: Faites un clic droit sur la souris pour pourvoir afficher l'image en entier.

22/06/2015

Chronique de livre: Sylvain Tesson "Géographie de l'instant"

 Sylvain Tesson, Géographie de l'instant , Pocket, 2014

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Retrouver la magie du monde malgré l'horreur présente, tel est l'objet de ce recueil de Sylvain Tesson regroupant des articles publiés comme bloc-notes pour le magazine « Grand Reportages », mais également pour d'autres revues et quotidiens, de 2006 à 2012.

En choisissant la formule du bloc-notes, Sylvain Tesson explique dans l'introduction de ce recueil que « le bloc-notes, c'est l'hommage que l'observation rend aux détails. Les détails composent la toile du monde. Ils sont les atomes de la réalité, nom que les myopes donnent à la complexité, à la fragmentation des choses. Le faiseur de vitraux assemble des milliers d'éclats de verre. Soudain, surgit un dessin. Les Parties ont formé un Tout. De même pour le bloc-notes : les notes s'assemblent, elles font bloc. »

Nous retrouvons au fil des pages le vagabondage propre à cet « étonnant voyageur » qu'est Sylvain Tesson. Il nous mène des zones « grises » que sont devenues nos banlieues et autres zones de non-droit à la beauté des Calanques, en passant par l'Afghanistan ou les Kalash. Sans oublier nos forêts. Il manifeste ainsi que son amour de la géographie. Beauté du monde par sa diversité. Mais aussi horreur du monde actuel que Sylvain Tesson n'hésite pas à montrer et décrire avec un sens de la formule plutôt efficace.

Car Géographie de l'instant s’inscrit dans la veine des ouvrages de Sylvain Tesson, où partant du réel et de ce qu'il ressent, voit, touche, entend lors de ses voyages (parfois au plus profond de lui-même) il établit des aphorismes tranchants avec le côté un peu neuneu qu'ont certains carnets de voyage. A partir de simples détails, il établit quelques principes généraux ou universels, mais non universalistes. A l'instar d'Ersnt Jünger, que Sylvain Tesson cite régulièrement dans ce recueil. Aphorismes tant pour vanter la beauté d'une fleur, d'un insecte, d'un oiseau et par-delà de la beauté et de la poésie du monde – composant ainsi une sorte d'ode panthéiste –, l'écrivain-voyageur dresse surtout un tableau sombre de nos temps actuels. Principalement pour y montrer l'involution anthropologique due aux dernières réalisations progressistes et technicistes, notamment les réseaux « sociaux ». Comme cette note intitulée « Les Titans » (p. 232 de l'édition Pocket) : « Scène de la vie quotidienne. Je suis à la poste pour retirer un paquet qui m'est destiné. J'ai oublié mon avis de livraison. Moi, naïf : "Si je vous donne mon nom et la date ça ne suffit pas ?" Réponse : "Non ! Il faut un numéro, on a simplifié le système." La réduction de toute chose aux chiffres sonne le glas des dieux et l'avènement de temps bien sombres ». A tel point que pour Sylvain Tesson le silence, l'eau et le froid seront un luxe dans des temps très proches. Surtout le silence, précieux sésame pour la méditation et l'introspection.

Ensuite, une phrase de Chateaubriand revient chez lui comme une sorte de leitmotiv : « Les forêts précèdent les hommes, les déserts leur succèdent. » Que ce soit pour s'insurger contre l'horreur islamiste, principalement à l'égard des femmes ou des jeunes filles, mais aussi contre l'horreur moderne qui s'incarne par exemple dans le tourisme de masse, le pire ennemi du voyage, des voyageurs et de la beauté du monde et de la découverte.

Mais c'est surtout par ses aphorismes que Géographie de l'instant apparaît comme un manifeste certes écologiste (et réellement écologiste bien loin des mensonges du développement durable et du green washing) mais surtout comme une somme « décroissante », où la simplicité volontaire, l'émerveillement devant le monde en se passant de la technique, ou – ce qui pourrait choquer – une critique de l'explosion démographique irréversible depuis plus d'un siècle. Et on ne pourrait lui donner tort vu que la démographie est une donnée essentielle en politique... Ainsi, la note « Lévi-Strauss » (p. 38) : «  Les éditions Chandeigne ont publié l'année dernière Loin du Brésil, court entretien de Véronique Mortaigne avec Lévi-Strauss. Le vieil ethnologue se souvient avec nostalgie de la planète de sa jeunesse, lorsque le monde ne comptait que 2,5 milliards d'êtres humains. Et il s'effraie de ce que la Terre soit aujourd'hui (sur)peuplée de six milliards d'individus. Michel Serres, lui, voyait dans la récente urbanisation des nations du monde et dans le gonflement monstrueux des mégalopoles la plus grande révolution humaine depuis le néolithique. Souvent, dans un square ou dans une rue, je croise des vieux messieurs pensifs et tristes. Désormais, je me dirai qu'ils sont en train de méditer sur notre termitière. » Dans la même veine, mais en plus angoissant, nous vous conseillons la note « Des chiffres et des maux » pp. 101 et 102.

On peut ajouter et surtout indiquer que la lecture de « Géographie de l'instant » agit comme un appel à sortir, à se confronter au réel, à éprouver les aphorisme de Sylvain Tesson, à les ressentir. Et à faire que chaque voyage, y compris dans nos contrées européennes, soit lui-même source de nos propres aphorismes. En somme, Sylvain Tesson affirme avec force que désormais tout est anthropologique, pour rester sereinement et pleinement humain. Et que l'émerveillement devant la beauté et la poésie du monde en est une première étape... Ce que résume parfaitement la note « Marche » p. 122 : « A pied, le chemin des Landes. Y a-t-il activité plus décroissante que la marche ? Le marcheur revient à sa nature profonde (la bipédie), s'emplit de la beauté du monde, ne laisse que l'empreinte de ses pas, apprend que ce qu'il ressent vaut mieux que ce qu'il possède. La clé du bonheur ? Pétrarque nous la livre dans une phrase que Schopenhauer place en exergue du Monde comme volonté et représentation : "Si quelqu'un marche toute la journée et parvient le soir à son but, c'en est assez."  »

Arnaud / C.N.C.

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16/06/2015

La Décroissance #120: "Face au mur. Accélérons !"

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15/06/2015

L'inculture satisfaite, ou pourquoi il n'y aura pas de soulèvement populaire.

Dans le milieu, nous avons coutume de mettre en avant le rôle néfaste des médias de masse ; vous savez, ces chaines d’informations en continue qui sont tenues par l’oligarchie, ou encore la presse papier moribonde et les « premières radios de France »…

Et si, en réalité, nous surestimions de manière grossière le rôle et l’influence de ces armes de désinformation ?

Le constat est terrible, mais une part majeure de la population hexagonale, autochtone ou non, n’est tout simplement pas en mesure de comprendre et d’interpréter les messages véhiculés sur BFMTV. Le niveau de langue y est tout simplement trop élevé…

- Un peu exagéré, mon bon Jacques, tu ne crois pas ? Ne pas comprendre ce qui se passe sur I-Télé ou France Info… Faut vraiment être très bas de plafond !

Eh bien oui… J’ose affirmer que le niveau est si bas que cela. Et qu’une part majeure de la population n’écoute pas les médias « mainstream » car ils ne peuvent les comprendre… Trop complexes. Il faut maîtriser certains prérequis pour pouvoir écouter Yves Calvi, Ruth Elkrief ou encore Franz Olivier Giesbert... Or ces prérequis manquent cruellement, surtout parmi les jeunes générations.

Nous parlons régulièrement de sidération ou de manipulation des masses. Nous passons une part importante de notre temps à dénoncer les bobards médiatiques… Mais au final, ne serait-ce pas l’inculture généralisée qu’il faudrait pointer du doigt ? Il suffit d’observer, et surtout d’écouter, les sujets de conversation lorsque nous prenons un café à une terrasse, en marchant dans la rue ou encore en côtoyant les collègues du bureau ou de l’atelier…

Ainsi, j’ai récemment pu entendre que :

- La France avait toujours été un « pays musulman », et que c’était les Français qui les avaient fait partir. « Ils ne font que reprendre ce qui leur revient de droit… » (Mais si, renseigne-toi !!! Tu n’y connais rien en histoire !!).

- Que Game Of Thrones était une série historique relatant le cours d’événements réels et irréfutables. (Mais si, renseigne-toi !!!).

- Que les expressions aller « au docteur » et « au coiffeur » relevaient du français académique, dixit un étudiant en licence (Mais si, renseigne-toi, je suis à l’université, moi. Non, mais allô !!).

Ce sont de jeunes européens (entre 18 et 25 ans), issus de la classe moyenne, qui ont tenu ces propos. Et franchement, vous vous attendez à un réveil des populations contre le Traité Transatlantique ou Monsanto ?...

L’ouvrier communiste des années 50 était dans le bas de l’échelle sociale, mais son niveau intellectuel et sa formation politique excédait de très loin les acquis d’un cadre d’aujourd’hui… Il était en mesure de parler d’art, de littérature, d’histoire, etc… Il était animé par une « foi » et connaissait sa fonction au sein du syndicat. Il luttait pour l’instauration de la dictature du prolétariat (Proléta… quoi ? A tes souhaits !). Lui était prêt pour la Révolution.

Le Putsch, le Grand-Soir… cela réclame une tête solide. Impossible aujourd’hui.

 

NEANMOINS, NE DRAMATISONS PAS

 

Il reste des hommes debout au milieu des ruines, il y en aura toujours.

Force est de constater, pour caricaturer, que les anciens, toute cette masse grisonnante qui votent UMP (oups, Les Républicains, pardon !) par réflexe gaulliste et qui nous place systématiquement dans une  position merdique, suivent encore les médias « mainstream ». Je connais toute une frange des 65-90 ans pour qui le rituel du 20H est sacro-saint et qui est tout à fait en mesure de pondre un caca nerveux sans leur séance de Radio-France dans l’auto… Je ne vous raconte pas lorsque la monnaie manque pour acheter Le Point ou L’Obs !!

Les jeunes générations, elles, (les 15 – 50 ans. Oui, je vois large) se partagent, selon moi, selon un ratio 80/20 (principe de Pareto) :

- 80% de ce groupe est incapable de tenir le fil d’une réflexion élaborée et solide. Ils ne regardent pas les programmes d’infos « officiels ». Ces 80% ne suivent aucun média « sérieux », ils ne s’intéressent pas à la politique, encore moins à l’histoire. Ils aiment M6 et Cyril Hanouna. Ils se rassurent quant à leurs capacités de réflexion en se rattrapant sur Canal+ grâce au Petit Journal (un programme de haut niveau, ils envoient des journalistes en Syrie, tu te rends compte !) et Ardisson. Certains votent. Beaucoup non.

- Ce sont les 20% restant qui sont intéressants… Ils ne regardent quasiment pas la télé. Ils s’informent, ou plutôt se ré-informent, essentiellement par le web. Certains militent dans des mouvements dissidents, d’autres sont moins actifs. La plupart ont néanmoins le « niveau » pour comprendre les enjeux de l’époque. Ils achètent des revues « sérieuses », s’intéressent à toutes les actualités, etc… Beaucoup souhaitent refaire un retour à la terre, au réel. Certains lisent même autre chose que du Marc Levy !

Ces 20% peuvent être les grands gagnants de demain. 

Jacques Thomas pour le CNC

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04/06/2015

Chronique de livre : Laurent Davezies, Le nouvel égoïsme territorial

 

Laurent Davezies, Le nouvel égoïsme territorial, Seuil, 2015

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Laurent Davezies est économiste. Il est professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers. D'après le site internet du CNAM, il est le responsable pédagogique pour les enseignements sur le Territoire. Son équipe « a pour vocation de former des professionnels "généralistes" de la ville, de l'urbanisme et de l'environnement ». Il est également expert auprès de différentes institutions, organisations et collectivités (DATAR, INSEE, OCDE, …). Il publie en mars 2015 un essai d'une centaine de pages intitulé Le nouvel égoïsme territorial et sous titré Le grand malaise des nations. Ce livre est à la croisé des chemins entre la géographie, la science politique et l'économie, en particulier en ce qui concerne la fiscalité.

La thèse centrale de l'ouvrage colle avec l'actualité à l'heure où les élus indépendantistes écossais se sont arrogés la majorité des sièges aux dernières élections. En effet Laurent Davezies constate que le régionalisme est un courant d'idée qui prend de l'importance au XXIeme siècle et combine revendications identitaires et revendications économiques, souvent fiscales, mettant en péril la solidarité interne des nations et donc leur cohésion et le développement global du pays. Le « nouvel égoïsme » est cette attitude des régions riches qui consiste à refuser de « payer pour les autres », c'est à dire les régions plus pauvres. Ainsi l'Ecosse grâce au pétrole, la Flandre qui s'ouvre sur la mer du Nord, ou la Catalogne autour de la métropole de Barcelone sont des exemples de régions historiques qui cherchent à faire sécession au moins autant pour des raisons « identitaires » que pour des raisons économiques. Mais d'autres facteurs peuvent également entrer en ligne de compte et Laurent Davezies brosse un tableau des différentes revendications régionalistes à travers le monde. Il y cite entre autre le cas épineux du Kosovo qu'il voit comme un précédent négatif. Quoi qu'il en soit, pour l'auteur, les conséquences de « cet égoïsme » peuvent être désastreuses car les mécaniques de solidarité entre les territoires, garanties au sein des Etats-nations, disparaissent au profit de logiques concurrentielles qui ne vont profiter qu'à une minorité de petits Etats. Dans le même temps, les territoires sinistrés réclament « plus d'Etat », ce qui signifie que les logiques qui conduisent au vote populiste et celles qui conduisent au vote régionaliste sont liées mais totalement opposées. Grossièrement on pourrait dire qu'un Français du Nord-Pas-de-Calais va voter FN car il se sent abandonné et déclassé alors qu'un Flamand de l'autre côté de la frontière va voter N-VA pour conserver ses richesses.

En effet, l'un des paradoxes de la mondialisation, c'est que bien loin de « diluer » l'espace géographique comme on a tendance à le penser trop souvent, elle a au contraire tendance à renforcer la territorialité et la polarité de certains territoires. Ainsi il y a les territoires « gagnants » qui veulent conserver leurs richesses pour eux et les territoires perdants qui se paupérisent. Ce paradoxe en rejoint un autre, le régionalisme porté dans la deuxième moitié du XXeme siècle en grande partie par des mouvements de sensibilité « sociale-démocrate » ou même communiste pourraient voir leur rêve se réaliser grâce à la mondialisation libérale. Ainsi en Ecosse, il y a quelques semaines (et après la sortie de l'ouvrage), les travaillistes ont été balayés par les indépendantistes. Tout un symbole. Le parti porteur du projet keynésien bâti autour de logiques redistributives a cédé face aux indépendantistes prônant par exemple l'autonomie fiscale. A travers le monde, ce sont de « petits Etats » qui sont également gagnants à côté des puissances continentales, comme la cité-Etat de Singapour ou un grand nombre de paradis fiscaux. Ainsi l'auteur est extrêmement méfiant sur tous les discours prônant le « petit », le local et parle de « nouvelle idéologie du local ». Il constate à la suite d'Emile Durkheim que les solidarités mécaniques locales des sociétés traditionnelles ont laissé place avec la modernité à des « solidarités organiques » en raison de la prolifération des rôles ou encore de la division du travail. Cette « nouvelle idéologie du local » serait un retour à des solidarités mécaniques, non pas sur le plan économique, du fait de la mondialisation, mais sur le plan du peuplement. Page 24 l'auteur écrit que « Cette nouvelle idéologie du local [...] inclut aussi ceux qui détestent la mondialisation dans un contexte de peur pour l'avenir écologique de la planète, et qui portent les idées de « décroissance », de « circuits courts » et de repli territorial. » Un exemple m'est venu à l'esprit à la lecture de l'ouvrage et illustre que le local ne peut pas être la seule planche de salut. L'attribution des permis de construire par de nombreuses municipalités s'est parfois fait au détriment du bon sens et pour ne servir que des intérêts particuliers et locaux (augmentation du nombre de contributeurs aux impôts locaux, activité pour les PME locales, ...). Laurent Davezies poursuit en citant les travaux d'Elinor Ostrom, prix nobel d'économie, sur la notion de « bien commun », c'est à dire des biens « qui ne peuvent être gérés ni par les politiques publiques, ni par le marché, mais par les « gens » eux-mêmes, organisés collectivement. » Il conclue son développement page 25 par ces quelques phrases à méditer : « Pourtant, cette approche, par une troisième voie, entre politique publique et marché, fournit un secours intellectuel et une caution prestigieuse aux idéologies anti-Etats et anti-mondialisation (des libertariens de l'extrême droite aux marxistes en quête de réactualisation idéologique, en passant par les écologistes). Le marxisme étant largement remisé, l'idée des « biens communs » offre un nouveau véhicule aux penseurs radicaux. »

D'autres éléments de l'ouvrage sont intéressants comme le fonctionnement de l'Union Européenne dont les mécanismes de solidarité paraissent, au-delà des discours, totalement absents. Ainsi c'est à l'échelle d'une nation que s'exerce la solidarité inter-territoriale et non à l'échelle européenne. Les régions riches d'un pays prennent en charge les régions pauvres du dit pays ce qui crée déséquilibres et mécontentements. Chiffres à l'appui, l'auteur montre qu'en Allemagne, la région « pauvre » de Chemnitz est plus riche que la région « riche » de Lisbonne au Portugal. De fait le coût qui pèse sur la région de Lisbonne est très important, car sa richesse – relative – doit permettre dans le même temps un « rééquilibrage » avec d'autres régions portugaises, alors que Chemnitz bénéficie de la richesse de nombreuses régions Allemande, comme celle d'Hambourg, qui n'intervient de son côté dans aucune redistribution à l'égard d'autres régions européennes. Cela démontre l'absence d'harmonisation fiscale et de politique fiscale européenne et c'est en partie cette différence qui permet aux-uns et aux autres de se faire concurrence, sur le même continent et avec la même monnaie. Pour l'auteur, à la suite d'une démonstration de plusieurs pages dans la dernière partie de l'essai, si on est attaché à la solidarité, il y a plus d'avantages à plébisciter le « grand » par rapport au « petit » ce qui entre en contradiction par exemple avec la pensée proudhonienne. En effet pour lui les grands défis du siècle ne peuvent se réaliser qu'à l'échelle nationale, continentale ou mondiale. Une mosaïque de petits états aurait par exemple selon lui des effets désastreux dans la signature des différents traités que ce soit pour la question de l'armement ou du réchauffement climatique. La réussite et les progrès de quelques-uns se ferait au détriments de tous les autres.

Un point très important de l'ouvrage, qui est développé à la fin de celui-ci, concerne la décentralisation. Laurent Davezies pointe du doigt le fait qu'il n'existe pas vraiment de « théorie de la décentralisation ». L'idée qui sous tend la décentralisation est le fait de pouvoir traiter un domaine à l'échelle qui lui correspond le mieux. La décentralisation est consubstantielle de la subsidiarité mais elle a comme particularité, d'une certaine façon et comme l'avait noté Jacques Ellul, d'être une diffusion de l'administration à toutes les échelles du territoire national. Après une présentation du thème, une sous-partie intitulée « Allocation, stabilisation, redistribution » page 93 permet de clarifier la fonction des budgets publics à la suite de Richard et Peggy Musgrave : « La première vise à utiliser, de la façon la plus efficace, un argent public rare. La deuxième vise à utiliser le budget comme instrument de politique macroéconomique conjoncturelle. La troisième s'efforce d'opérer les redistributions entre personnes, ménages ou territoires pour servir l'objectif de justice de la société considérée ». Ces diverses fonctions sont pertinentes à des échelles différentes. Le principe allocatif au local et le principe stabilisateur et redistributif à l'échelle la plus élevée. Sur ce dernier point cela a pour effet de limiter l'évitement de l'impôt et de rendre plus efficace et plus équitable la redistribution. L'auteur poursuit en expliquant « que toute fiscalité territoriale (locale et, dans une moindre mesure, régionale) assise sur le revenu ou le patrimoine contribue mécaniquement à la spécialisation sociale des territoires […]. Comme le dise beaucoup d'économistes qui prennent le risque de défendre la poll tax mort-née de Mme Thatcher, il n'y a pas de bons impôts locaux. » Sans rentrer dans les détails et la suite de l'argumentation, il est vrai que la question de la fiscalité des territoires est un enjeu majeur à l'heure où les communes doivent par exemple faire face à de lourdes dépenses et où mécaniquement les impôts locaux ne cessent d'augmenter. Il est un fait indéniable que la décentralisation a conduit à une augmentation de la fiscalité et de la bureaucratie et n'a absolument pas atténué les inégalités territoriales qui ne font que s’accroître depuis le tournant des années 80 car elle coïncide également avec l'abandon progressif des politiques keynésiennes, le renforcement de l'intégration européenne, la mondialisation « néo-libérale », etc... . L'auteur conclue son ouvrage en proposant une « décentralisation démocratique ». Il s'agit entre autre d'un plaidoyer, pragmatique, pour la nation, considérée comme la seule échelle actuellement opérationnelle d'organisation territoriale et sociale. Il note que la logiques de « découpage » et « redécoupage » du territoire s'opposent à la nécessité de « renforcer les liens » et que la gestion des aides sociales par les départements est source d'inégalités.

Au final, malgré des désaccords de fond avec l'auteur sur le local ou la décroissance, il s'agit d'une lecture vivifiante qui amène à remettre en question ou à redéfinir certaines de nos conceptions. L'analyse conduite avec une rigueur certaine s'appuie également sur des graphiques et aura le mérite d'approfondir notre approche de la question territoriale qui est au cœur des enjeux actuel.

Jean / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

28/05/2015

Chronique de livre: Jean-Luc Debry, Le cauchemar pavillonnaire

 Chronique de livre : Le cauchemar pavillonnaire, Editions l'Echappée, 2012

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Paru en 2011 aux éditions libertaires l'Echappée, « Le Cauchemar Pavillonnaire » propose une analyse autant géographique, sociologique que politique du phénomène pavillonnaire. Ne vous attendez donc pas à lire 200 pages rébarbatives sur les pavillons autour de considérations pour anar de fac. C'est au contraire une analyse très fine et assez conceptuelle qui est menée à partir de la thématique pavillonnaire. Je vais m'octroyer le droit de formuler quelques réflexions personnelles à partir de la présentation de cet ouvrage.

 La première partie, « L'univers pavillonnaire » se structure en quatre sous-parties :

  • Une géographie : le zonage de l'espace,

  • Un mode de vie : isolés ensemble,

  • Une idéologie : individualisme et optimisation,

  • Une histoire : de la lutte des classes à la pacification du prolétariat

Les titres permettent assez aisément de se faire une idée du contenu de cette partie. Symbole des Trente glorieuses, le pavillon incarne pour beaucoup l'idée de la réussite. N'a t-on pas l'image d’Épinal de la famille parfaite dans son pavillon avec sa voiture, ses enfants et son chien ? L'univers pavillonnaire est donc déjà inscrit en nous mentalement. Je n'en ferais pas le procès, en étant issu comme nombre d'entre-vous : il est assez important d'analyser tout en gardant la tête froide sur le sujet, même si cela doit bousculer nos représentations.

Entrons dans notre développement par la géographie : traditionnellement l'espace et les territoires étaient marqués par le détenteur du pouvoir. Ainsi par exemple au Moyen Âge, le seigneur avec son château et l'Eglise avec son... église. Les corporations disposaient de leurs halles ou de leurs places et l'espace se structurait autour des activités politiques, religieuses et économiques, qui étaient détenues entre quelques mains. Avec l'avènement de la société de consommation, l'espace a été intégralement aménagé pour les classes moyennes. L'ouvrage démontre qu'au fond, la classe dominante n'est peut-être pas tout à fait celle qu'on croit (l'hyperclasse mondialiste), mais peut-être la classe moyenne autour de laquelle tourne toute l'organisation sociale et tous nos aménagements (routes, zones commerciales, vacances, etc...). Cet élément doit être bien compris, car si le pavillon est un produit de l'empreinte territoriale des classes moyennes, la crise des classes moyennes passe aussi par le difficile accès au pavillon et à la propriété de celui-ci.

L’avènement d'une classe moyenne mondiale qui imprime le rythme de l'économie capitaliste globalisée peut également être perçue comme une fuite en avant du modèle des Trente glorieuses. La richesse et le pouvoir de l'hyperclasse reposent sur le consentement des classes moyennes. L'auteur n'est donc pas spécialement tendre avec les classes moyennes. Il parle par exemple dans la deuxième partie de l'ouvrage, intitulée « La fabrique du conformisme », dans la sous partie « La tyrannie du marketing » de la « moyennisation de la société » p. 76, 77 et 78. Là, il démontre comment les codes du capitalisme ont pénétré toutes les couches sociales, et comment le « stade actuel du capitalisme planétaire est un fait anthropologique sans aucun rapport avec les périodes qui le précédèrent ». En somme, derrière l'étalement urbain pavillonnaire se cache un fait social total, ou un fait anthropologique total. La maladie de ce fait anthropologique total est la dépression, le « mal du siècle » comme on le lit parfois dans la presse. Dans un monde où tout est abordé à l'échelle individuelle, l'échec ne peut être que personnel : c'est alors qu'intervient peu ou prou la dépression, cette « démocratisation de la mélancolie » (p. 99). D'ailleurs si on y réfléchis bien, n'est-ce pas pendant l'âge industriel que la littérature nous a livré les ouvrages de Baudelaire ?

Ainsi l'ouvrage navigue au gré d'une grande quantité de thèmes, traités avec intelligence et appuyés sur des références inhabituelles et vivifiantes pour notre formation intellectuelle et militante. La partie qui m'aura particulièrement marquée est la troisième et dernière, intitulée « Non-lieux (communs) ». L'auteur passe en effet en revue un grand nombre de lieux qui n'en sont pas : l'autoroute, l'aire d'autoroute, la chaîne hôtelière, le centre commercial et l'hypermarché, la rue piétonne et le village témoin. Ils traduisent un formatage de l'espace, un formatage des territoires, dans lesquels la classe moyenne s'identifie.

Sur le C.N.C., nous avions publié un article sur le centre commercial, nous en avons fait un sur la bagnole, sur les vacances, et nous pourrions en faire un sur les autoroutes... L'auteur brosse avec une plume de qualité l'univers autoroutier, de l'autoroute elle-même à l'aire d'autoroute qui porte si bien son nom : aire, c'est à dire un découpage de l'espace, comme la zone d'ailleurs. Ainsi l'auteur entame par un constat tout à fait exact et que je partage : « Les autoroutes et autres voies rapides ont une influence sur la transformation radicale de la géographie et de l'organisation de la société, une influence structurelle semblable à celle que joua le chemin de fer. Mais cette fois l'individuation, voire l'atomisation, sous la pression du principe organisationnel du flux tendu, colore la transformation géographique, sociale et historique d'une teinte particulière. […] il s'agit du triomphe de l'économique. L'espace est réduit de sorte que, désormais, l'unité de mesure n'est plus la distance, mais le temps. » Une nouvelle fois ce qui se dessine sous nos yeux c'est la société de la vitesse. L'autoroute donne le sentiment de la liberté, de pouvoir se déplacer librement alors qu'elle est au contraire conçue pour nous enfermer et nous rendre dépendant de ces propres « non-lieux » :les aires d'autoroute. Celle-ci est dépeinte comme « la quintessence du non-lieu » et elle en est « le parfait accomplissement » peut-on lire page 122. L'auteur passe au vitriol ce bubon qui enlaidit l'espace : « Confondant l'ici et l'ailleurs dans une même finalité, elle peut se trouver n'importe où, semblable à elle-même, et toujours en tout point similaire. Elle n'impose aucune découverte, ne dépayse jamais. Elle est une toilette publique entourée de produits consommables ».

Soyons honnête, seule notre obsession du temps nous invite à emprunter les autoroutes et à boire en quatrième vitesse un café dégueulasse sur une aire de repos aseptisée pleine de touristes hagards et de routiers espagnols et polonais qui n'ont pas de temps à perdre. Nous n'avons rien à nous dire. Le voyage n'est plus une expérience où on découvre réellement notre pays en sillonnant ses petites routes, en s'arrêtant sur la place du village, pas loin de l'église pour boire un coup et discuter quelques minutes avec la patronne qui vous recommande une spécialité locale bien meilleure que le sandwich industriel au plastique et aux conservateurs de l'aire d'autoroute...

Mais malheureusement là aussi vous risquez d'évoluer dans deux autres non lieux communs : la rue piétonne qui « conduit de l'agence d'intérim aux marchands de rien, du bassin fleuri au parking payant, de la brasserie tenue par un couple aigri à la maison de la presse. » (p. 136), et le village témoin car « de plus en plus de villages sont transformés en musées des arts et traditions populaires et ne s'animent qu'à certaines périodes de l'année, principalement l'été. […] Le mythe d'un âge d'or d'une ruralité heureuse et industrieuse est ainsi reconstitué[...]» (p. 141). Cette partie sur les non-lieux, vous vous en rendrez compte, dépeint un mode artificiel même dans ce qu'il peut avoir d'authentique selon nos représentations.

Même la nature est aujourd'hui bien souvent artificielle, c'est un produit de l'action humaine y compris lorsqu'elle est protégée. Le touriste « vert » se déplace d'un village témoin à l'autre en sillonnant des chemins de « campagne » balisés, qui passent par des « point d'intérêts » d'où l'on peut parfois admirer la vue. La nature n'est plus un lieu de vie mais un lieu de loisir. Et il faut savamment délimiter les parcs « naturels » que l'aménageur a bien voulu octroyer à la vie « sauvage » des autres zones et territoires, qui auront eux aussi des fonctions déterminées : habitat, commerce, infrastructures de transport, etc.... Et lorsque l'imprévu survient : le loup, l'ours, le requin, sortant du territoire, de la « réserve » qu'on leur a attribué, c'est l'univers des classes moyennes, de l'homo œconomicus et de festivus festivus qui bascule.

On retrouve cela dans la mentalité états-unienne qui se délecte des films catastrophes autour des phénomènes naturels apparaissant comme des « imprévus », ou encore dans la colère de l'automobiliste de classe moyenne qui ne comprend toujours pas qu'il puisse y avoir de la neige l'hiver, qui l'emmerde pour aller bosser, et qui estime que dans une société comme la notre on se « doit » de mettre tous les moyens en œuvre pour ne surtout pas entraver le flux routier. Le pire étant le touriste qui se rend en vacances au ski et qui s'énerve d'être bloqué dans la montagne ; lui qui a patiemment « économisé » pour se payer une semaine « d'éclate totale » dans une station de ski et qui ne supporte pas le moindre « retard » qui l'empêche de « profiter »... Je pourrais poursuivre mes digressions tellement l'ouvrage est source d'inspiration.

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Au final, ce cauchemar pavillonnaire relate peu une prison dorée ou une « réalité fictive » à l'instar du Truman Show, une sorte de dystopie encouragée par l'américanisation et son corollaire : la société de consommation, à grand renfort de propagande médiatique. « Il s'agit d'une civilisation au sein de laquelle l'individu, quelle que soit la réalité de sa condition sociale, est appelé à construire sa vie en fonction de son mode de consommation. Ainsi, il devient lui-même une marchandise, consumé par un rêve fabriqué hors de lui. Et à force d'addiction, il finit par se convaincre qu'il en est l'auteur. Une civilisation de l'aliénation désirée, en somme. Un modèle auquel chacun se réfère. La voie royale vers le bonheur, comme le seraient, a priori, le progrès et la technologie. » Ce livre est une vraie plongée dans la face cachée de notre société et des classes moyennes, c'est un ouvrage incontournable, qui oblige à se remettre en question, à décoloniser notre imaginaire et qui invite à modifier notre mode de vie et à lutter pour qu'un autre monde soit possible.

Jean / C.N.C

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.