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28/12/2016

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

Chronique de livre : Richard Dawkins, Le gène égoïste

dawkins.jpgÀ l'occasion de la sortie de l’édition anniversaire fêtant les 40 ans du livre Le Gène égoïste, le Cercle Non Conforme souhaite vous présenter un des ouvrages de biologie les plus controversés/commentés, trônant parmi les volumes scientifiques les plus vendus de tous les temps. Celui-ci traite de l’évolution des êtres vivants et s’inscrit dans la lignée du néo-darwinisme. Son auteur, Richard Dawkins est devenu célèbre en grande partie grâce à ce succès de vente. Anglais d’origine, ce biologiste et éthologue à l’accent mélodique, a passé une partie de sa carrière à la prestigieuse université d’Oxford et a reçu de nombreux prix internationaux pour ses travaux. L’adjectif « vulgarisateur » qui lui est souvent accolé ne lui est pas usurpé, il faut lui reconnaître un véritable talent pour promouvoir ses idées1.

Richard Dawkins s’est aussi illustré dans l’athéisme militant, participant notamment à des émissions télévisuelles contre des religieux, dans la réalisation de documentaires2, ou encore en étant à la tête de sa propre fondation. Il a écrit Pour en finir avec Dieu (en anglais : « The God Delusion ») qui mériterait que l'on se penche dessus dans une autre chronique pour son côté « SJW de l’athéisme » et sa résonance mondiale. En outre, l’auteur nous gratine de ces réflexions libérales3 (au sens anglo-saxon) que je perçois arrogantes sur la société et la politique en général. L’exemple récent, assez révélateur, est sa réaction à l’élection de Donald Trump et au BREXIT4, parlant de « bigoterie redneck » et d’électeurs « sans éducation » et « anti-intellectuels ». La science étant désormais associée directement à la vérité, on n’hésite pas à dire n’importe quoi en l’utilisant comme bouclier de nos jours. Je lui donne raison sur un point, les mauvais électeurs sont anti-intellectuels. L’intellectuel de gauche (pléonasme) ne passe plus son temps qu’à accompagner le mouvement du capital globalisé et à reformater les temps de cerveaux disponibles selon la ligne du Parti informe au nom de la lutte contre – insérez la bête immonde adéquate. Il s’est coupé du peuple pour délirer dans le concept et mieux lui cracher dessus ; le déclassé de la mondialisation ne peut pas aimer un VRP des plus zélés du système qui le détruit. En lisant cela, certains internautes pourraient rebrousser chemin. Je vous rassure, Dawkins traîne, certes, des facéties critiquables, il n’en demeure point un crétin et ne s’étend que peu sur les thèmes susnommés dans la présente œuvre chroniquée.

Avant de poursuivre, soyons clair, l’auteur de ces lignes n’est pas un expert en biologie et n’a pour arme qu'un peu d’esprit critique et d’intérêt pour les domaines de la connaissance en général. Mon but ici n’est pas de confirmer/infirmer la théorie du gène égoïste, de vous donner une réponse définitive sur le sujet mais plutôt de piquer votre curiosité. Je crois fermement qu’il subsiste des sujets qui ne peuvent être explorés dans un texte de 1.000-1.500 mots. Je me tiendrai ici à exposer les lignes de force qui structurent Le Gène égoïste et mes points d’étonnement. Pour le reste, vous y travaillerez.

Le Gène égoïste est une tentative de réponse à une question fondamentale qui traverse le darwinisme : « Quelle est l’unité de la sélection naturelle ? ». Pour notre scientifique favori, ce n’est ni l’espèce, ni le groupe, ni l’individu mais le gène. Il demeure l’unité de sélection du vivant parce qu’il réussit à combiner trois caractéristiques : longévité, fécondité, fidélité de duplication. Mais qu’est-ce qu’un gène me dirait vous ? Ici, si vous avez entrepris des études de S.V.T. au lycée, oubliez la définition scolaire ; on y emploie souvent le gène indistinctement du cistron, morceau d’ADN codant une protéine particulière. Ici c’est un bout d’ADN de taille variable, se situant entre le chromosome et le cistron. Plus il est grand, plus il a de chances d’être détruit à la prochaine méiose à cause de la redistribution génétique.

Les gènes sont immortels bien qu’ils ne survivent que quelques semaines dans leurs cellules. Ses fidèles copies de lui-même lui donnent l’occasion de transcender sa mortalité. En tant qu’individus, nous ne sommes que temporaires ; les populations peuvent se mélanger, les gènes demeurent. Le rôle des êtres vivants pour le gène n’est que celui de véhicule.

N’entendez pas, par ailleurs, le terme égoïste dans son sens classique. Il est opposé à celui d’altruiste : est considéré égoïste ce qui augmente ses chances de survie aux dépens des autres ; est considéré comme altruiste l’inverse. Dans le cas du gène, il favorise sa copie au détriment des autres. Cet égoïsme du gène transparaît à tous les niveaux des êtres vivants notamment avec la notion de stratégies évolutivement stables (SES), la théorie du jeu appliquée à l’évolution. Au vu de l’importance de la théorie du jeu pour la pensée économique libérale et le contexte politique de la sortie du Gène Égoïste (arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan dans les années 70), on comprend pourquoi le livre a été taxé de porte-parole du darwinisme social et de l’ultra-libéralisme. Le livre, pourtant, ne donne pas l’occasion de statuer sur ces questions humaines. Il s’attache juste à mathématiser les choix des gènes pour, par exemple, mieux expliquer l’altruisme chez les individus qui partagent un patrimoine génétique très proche (théorie de la sélection des parentèles). Cette mathématisation ne doit pas choquer, après tout comme l’expliquer Dawkins, qu’elle soit consciente ou non, elle est présente, il suffit de regarder la forme en spirale d’une coquille d’escargot5.

Le chapitre nommé « la bataille des sexes » est passionnant. Il étaye entre autres l’émergence du sexe mâle et femelle. N’en déplaise à « Jean Bourdieu », étudiant moyen en fac de sociologie, la différenciation sexuelle est une réalité factuelle, lui qui nous assomme de sa vulgate en mode automatique : « La nature, cette sale construction sociale des classes dominantes blanches hétérosexuelles cisgenres qui oppressent les oppressés du capital ». Tel qu’il est, le livre ne cherche pas à résoudre la question : « Nature ou culture ?». Les gènes sont juste un paramètre dans l’équation de l’être humain, pas l’unique déterminant de ses comportements.

Parlons-en de cette influence. Les gènes dirigent leurs hôtes indirectement. Ils leur fournissent les outils et des règles générales basiques à suivre afin de survivre dans des environnements imprévisibles. Ces instructions peuvent prendre cette forme : « Si quelque chose a un goût sucré, manges-en, c’est bon pour toi ». Bien sûr, le code n’est pas écrit dans un langage humain comme ici et peut être contourné : la surabondance nocive du sucre dans nos sociétés n’était pas prévue dans le plan.

D’autre part, il est à noter qu’un gène n’a de sens qu’en relation avec d’autres gènes. Ainsi, un gène codant des dents effilées et tranchantes est peut-être un bon gène pour un carnivore, mais est inadapté pour un herbivore qui a besoin de dents plates. Cette notion de complémentarité peut sembler paradoxale avec celle d’égoïsme. Le volume regorge d’exemples de cette lutte de forces contradictoires dans la nature.

Dawkins est un écrivain virtuose, il mélange avec habileté : un détachement scientifique, une passion rare et une pincée d’imagination. Je me suis montré sévère avec Dawkins au début de l’article, parce que le livre est un vrai bijou et il me peine de voir une personne aussi talentueuse gaspiller parfois son énergie. Il communique ses idées et celles de ses confrères brillamment : il laisse beaucoup de places à tous ces chercheurs inconnus du grand public qui ont façonné sa pensée. Malheureusement, aussi génial qu’il soit en tant qu’auteur, je doute qu’il puisse nous expliquer clairement le fonctionnement du système administratif français. Il reste des choses seulement accessibles à Dieu6

Il est impossible de parler de l’intégralité du livre dans une chronique, je conseille donc le livre à tous les curieux. Je le recommande particulièrement aussi à tous ceux qui défendent des positions créationnistes/antiévolutionnistes. Des positions qu’on ne voit bizarrement (ou pas) que chez les islamistes, la « dissidônce » et les catholiques intégristes. Pour moi cela revient à défendre l’idée que la terre est plate. Malheureusement, la parure d’antitout et l’œcuménisme sont à la mode. Ces comportements expliquent en partie l’athéisme militant de Dawkins. Il est dommage qu’il ne s'en prenne pas à l’obscurantisme progressiste qui nie les réalités biologiques (manque de courage ?). Quelle que soit sa formation originelle, son milieu, toute personne doit éviter de s’échapper du réel, le principe de réalité doit être préféré. Si quelque chose contredit le modèle, il nous impose de le modifier, plus difficile à dire qu’à faire.

Valentin / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes :

1 Le terme « promouvoir » peut sembler péjoratif. Je ne cherche pas à donner de jugements sur la véracité des idées ici, je reconnais uniquement son talent à les diffuser dans le réseau humain.

2 Tout ce qu’il a fait à la télévision n’était pas que dans le but de promouvoir l’athéisme.

3 Ce qui entraîne des contradictions chez lui, mais j’y reviendrai si j’ai le temps dans une autre chronique.

4 https://www.scientificamerican.com/article/richard-dawkins-and-other-prominent-scientists-react-to-trump-rsquo-s-win/?wt.mc=SA_Twitter-Share

5 Pour les snobs marxiens superficiellement contre le monde de la quantité, la baisse tendancielle du taux de profit de Karl Marx, ce sont des maths ou pas .

6 Dawkins n’approuve pas cette blague.

 

Bonus : Laurent Obertone sur le gène égoïste


 

Commentaires

Dawkins en "promoteur de la Compréhension Publique de la Science" (à Oxford, si je ne m'abuse). Remplacez le mot "promoteur" par celui de "commissaire" et vous aurez un bref aperçu de son "discours (superficiel et donc caricatural) de la méthode" ! Les scientifiques ne sont pas (ou ne sont plus) neutres, la science pas davantage. Et sans être moi-même ce que l'on appelle un "relativiste", la science est - notamment - une production sociale et que, mise au service d’un système économique, ses "vérités" sont aussi contestables que celles qui soutiennent les grands projets inutiles ou la croissance infinie. Dawkins et la "mémétique" ou comment prétendre être un "rationaliste", un "sceptique" et spéculer (en oubliant que c'est la démarche qui fait la science et non le contraire !) en structuraliste hasardeux. Dawkins et l'athéisme militant ou comment la foi peut être anti-théiste (ou anti-religieuse) mais paradoxalement pas a-religieuse...

Dawkins est un homme brillant, cela va sans dire, mais ses nombreuses contradictions nuisent à son propos. Il n'est d'ailleurs plus un scientifique mais plus précisément un idéologue de la Science dite occidentale (avec un grand S), celle du Paradigme (avec un grand P). Le changement de paradigme, c'est maintenant ! Mais on attend toujours et cela fait déjà quelques décades...

Écrit par : Aryosophe | 28/12/2016

Prendre systématiquement la parole du scientifique pour parole d'évangile serait totalement contraire à la démarche scientifique. D'un point de vue phénoménologique, la science ce n'est rien d'autre que la description des invariants, des régularités, des continuités dans l’expérience vécue. Pour le véritable scientifique, la science est donc avant tout une expérience personnelle, les autres scientifiques seront empiriquement jugés dignes de confiance ou pas, individuellement et collectivement.

Écrit par : Deus Patriae | 02/01/2017

J'ajouterai que ses thèses sur la religion et la théorie de l'évolution ont été vivement critiquées aux USA, et pas seulement par des "intégristes". Il ne s'est bizarrement trouvé aucun traducteur pour diffuser les arguments de ses contradicteurs en France... Est-ce que cela aurait quelque chose à voir avec ce que nous décrit Aryosophe dans son commentaire...

Écrit par : EVS | 29/12/2016

"ses "vérités" sont aussi contestables que celles qui soutiennent les grands projets inutiles ou la croissance infinie."
Mouais, je ne suis pas convaincu par cet argument que j'entends régulièrement. Je ne suis pas mathématicien mais la valeur de Pi est une constante universelle, ce n'est pas une construction sociale.

Le chapitre sur le mème n'est pas du tout central dans ce livre. Il étend juste son idée du "réplicateur", rien de plus, rien de moins. Par ailleurs, je ne comprends dans quel sens vous utilisez le mot "spéculer".

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Rien de bizarre EVS, ce sujet n'est pas aussi brulant qu'aux États-Unis. Pourriez-vous me donner des références sérieuses qui remettent en cause en partie ou totalement le gène égoïste, ça m'intéresse réellement.
La critique que j'ai le plus vu porte sur l'anthropomorphisme du gène dans le livre de Dawkins. Argument que je trouve bancal, puisque cette anthropomorphisme tient plus de la forme (faciliter la compréhension du lecteur) que du fond.

Écrit par : Valentin | 29/12/2016

Bonjour, Dawkins ne fait pas de mathematiques. On peut donc toujours remettre en question ses modeles. Je ne dis pas qu'il faille le faire mais les resultats qu'il peut obtenir, quels qu'ils soient, n'auront jamais la solidite et l'irrefragibilite d'un theoreme mathematique.

Écrit par : Antoine | 30/12/2016

Vous avez le droit de ne pas être convaincu et je ne cherche d'ailleurs pas à vous convaincre. Je vous renvoie néanmoins vers Latour et Woolgar (1979) : La Vie de laboratoire : La construction des faits scientifiques. Naturellement, il ne s'agit pas d'affirmer que la valeur de Pi est une "construction", ce qui serait ridicule ! Il s'agit bien sûr de l'expérience que nous avons des objets, de leur classification, de notre intérêt pour eux et non des objets eux-mêmes.

Quant à la mémétique et au mème lui-même (si j'ose dire), il faudrait d'abord que cette théorie soit une véritable théorie scientifique, c'est-à-dire qu'elle soit tout à la fois enfin testable, vérifiable, prédictive et réfutable. Ce qui n'est toujours pas le cas. Le mème, quant à lui, n'est toujours pas un élément objectif. Dawkins et avec lui tous les mémétistes spéculent donc. Brillamment certes. Mais ils spéculent et non sans avoir fait de la mémétique un champ d'activité dont les ressorts sont plus idéologiques que scientifiques. Bref, pour en revenir au concept de "construction sociale", on peut toujours rappeler que si les gènes sont observables indépendamment de la théorie de l'évolution, en mémétique, rien d'indépendant de la mémétique ne permet d'identifier ce qu'est un mème.

Écrit par : Aryosophe | 30/12/2016

"Vous avez le droit de ne pas être convaincu et je ne cherche d'ailleurs pas à vous convaincre."

C'est dommage, j'aime bien l'être et vos commentaires sont intéressants :).

Par rapport au mème, j'avoue que je n'ai pas toutes les cartes en main pour répondre à cette question.

Écrit par : Valentin | 30/12/2016

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