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13/11/2016

Chronique de bande dessinée : Tom Kaczynski, Derniers tests avant l'Apocalypse

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L’apocalypse sera urbanistique

Derniers tests avant l’apocalypse de Tom Kaczynski (éditions Delcourt) est une bande dessinée composée de plusieurs récits indépendants. Tous stigmatisent le vide existentiel, le manque de buts et de valeurs du monde contemporain, ainsi que l’errance et l’absurdité quotidienne qui en découlent. Le monde court à sa perte, et celle-ci se s’instille entre les chantiers d’immeubles, les laboratoires et les start-ups. Le « sauvage » reprendra le dessus sur « la civilisation », puisque celle-ci est morte.

L’automobile et les autoroutes, tout d’abord, sont évoquées : « La voiture est un incubateur, le centre-ville, lui, est devenu une coquille vide ; une périphérie urbaine s’est développée, avec ses voies sans issue, désespérantes allégories ; nous sommes piégés dans un labyrinthe sans fin, comme des anneaux de Moebius »(100 000kms). On y vit un cauchemar entre le Crash de Ballard et les échappées fantomatiques sur autoroute de Paris Texas de Wenders. L’automobile règne, et l’on travaille pour s’acheter une voiture qui nous conduit au travail.

L’urbanisme est aussi traité comme un fléau maléfique, où les tours en construction ont une âme et où les habitants deviennent fous au pied d’elles (976m2) : « Il s’agissait d’une amnésie géographique, d’une sorte de fragmentation mémorielle de l’espace ». Les aires de construction sont ici les non-lieux révélateurs du manque d’appartenance à un lieu, à son histoire, d’autres coquilles vides dénuées de sens et de but.

Bioéconomie est le récit le plus étrange et complexe du recueil. Une start-up isolée et aseptisée se fait théâtre de rituels pagans divers et vise à s’enfoncer vers le « sauvage » avec des employés poussés à retrouver leur « animalité », à « renouer avec leurs « ancêtres paléolithiques » au milieu de leurs open-space aux façades super designs. On nage ici en pleine hallucination de la projection d’un monde moribond qui se cherche une essence animale pour survivre : « J’ai plaqué ma main contre la vitre. C’était un geste primal, pas du tout prémédité, mais je restai là un bon moment à contempler mon sang se coaguler dans le logo de la prochaine méga-entreprise globale ».

On est bien loin des BD faciles distrayantes : ces récits sont des critiques glacées dans leur ton et virulentes dans leur contenu, ce sont presque des fables philosophiques. On ressort de la lecture tout aussi fasciné par tant de lucidité que vide et interloqué. La narration visuelle est de très haut niveau et les textes sont tout aussi soignés et acerbes. On trouve un côté Tetsuo-esque dans la relation homme-machine-environnement qui rappelle bien sur aussi Metropolis. Le trait est clair et précis, et évoque Daniel Clowes, Adrian Tomine ou Charles Burns.

Dans cet univers malheureusement si proche du nôtre, à la fois post-new age, design et aseptisé, pré-transhumaniste, les humains sont tout aussi soumis et dociles. La sacro-sainte société de consommation est traitée par l’auteur pour ce qu’elle est : un rassemblement d’icones vides et de rituels absurdes, et son analyse nous laisse un arrière-goût de nihilisme lucide.

Aspasie / C.N.C

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