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07/01/2017

La parole captive

 La parole captive

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Le philosophe stoïcien romain Sénèque écrivait dans De la constance du sage à propos d'une injure qu'il était d'une âme plus grande de l'ignorer que de la pardonner à l'instar de ce que fît Caton.

Pourtant un mal sourd ronge nos contemporains : la sensibilité à l'insulte et l'incapacité à dialoguer. Ces termes recouvrant une palette large de propos et de situations. Nos sociétés sont devenues incapables de supporter le moindre mot trop haut, la moindre formule maladroite. Les « clash » et autres « punchlines » sont devenues la figure de l'affrontement de tous contre tous. Un « bon mot » n'est plus pris pour ce qu'il est, un trait d'esprit, mais comme la première étape d'une bataille de coq dans l'arène. Cette tendance s'accompagne d'un affaissement de la maîtrise de la langue, qui conduit souvent à des interprétations, à des incompréhensions et en définitive à des chamailleries de cour d'école. Tout doit être expliqué, ou rien ne doit être dit.

« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses mais les jugements qu'ils portent sur ces choses. » Epictète, Manuel

La presse s'est faite un relais particulièrement efficace de tous les prétendus dérapages des hommes politiques et les propos de Trump sont considérés comme plus importants que toutes les malversations et tous les cadavres dans les placards d'Hillary Clinton par exemple. La volonté de « faire le buzz » passe systématiquement par la recherche du propos qui condamnera celui qu'on déteste. Ce qui compte ce n'est pas qui a dit quoi, mais la case dans laquelle on range l'émetteur du message. Une blague de Trump est donc « odieuse » parce qu'elle vient de Trump. Ce procédé s'est donc bien évidemment amplifié avec internet où n'importe qui peut filmer quelqu'un en train de dire n'importe quoi et le publier sur une plateforme audio ou video et le diffuser ainsi à des millions d'internautes. On se souvient comment John Galliano avait frôlé la mort sociale sur des propos visiblement alcoolisés alors que tout cela n'aurait au mieux fait qu'un encart dans Paris-match dans les années 80...

Que des activistes s'engageant dans la défense des « minorités » prétendument opprimées puissent recourir à la diffusion d'informations personnelles sans autre forme de procès pour de simple propos est un trait de la barbarie. Le mépris du droit qui fait la spécificité de notre civilisation et permet à chacun de s'expliquer, au profit de vengeances privées se basant sur la morale de l'époque est pour le coup un véritable recul de la civilisation.

« L'insulte est une injustice mineure qui peut être sujet de plainte plutôt que de poursuite : aussi les lois n'estiment pas qu'elle mérite vengeance. » Sénèque, De la constance du sage

Malheureusement, la tendance actuelle consiste à adapter l'arsenal législatif  à ce phénomène. Le droit n'est plus là pour encadrer, limiter, garantir les libertés, mais pour excommunier et anathémiser. Le moindre propos peut vous envoyer devant le tribunal et vous risquez des sanctions de plus en plus lourdes. La liberté d'expression se voit réduite, comme d'ailleurs dans les pays anglo-saxons qui sont frappés par cette dérive, car tout est potentiellement offensant (offensive en anglais). Qui n'a pas déjà discuté avec ces amis de la liberté de ton de Desproges ou des Inconnus si on la compare à ce que peuvent faire aujourd'hui les humoristes ? A part faire une demi-tonne d'allusions sexuelles ou s'attaquer à des cibles faciles, l'humour des amuseurs public est complètement verrouillé. L'impertinence à laissé place à l'indécence.

« La feuille morte voltige d'un lieu à l'autre, mais tous les lieux se valent pour elle, car son unique patrie est dans le vent qui l'emporte. » Gustave Thibon, L'équilibre et l'harmonie

Il est de plus en plus compliqué d'être à contre courant et bien des esprits brillants sont brimés à notre époque. Michel Déon était à l'Académie Française tout en ayant un passé maurrassien. Cela serait-il possible aujourd'hui ? La police de la pensée veille. N'importe qui devient d'ailleurs un censeur, un juge, alors que ce rôle ne lui est pas dévolu. Sur une maîtrise approximative du droit et surtout en vertu du politiquement correct, on peut décréter dans votre famille ou votre boulot que vous êtes infréquentable à cause de vos blagues « douteuses ».

Pourtant nous affirmons le droit à l'ironie, à la moquerie, au calembour, à l'impertinence, au trait d'esprit. Nous nous devons d'éviter l'aridité du propos sans pour autant nous défaire d'une certaine décence. Bloy serait-il Bloy sans une forme pamphlétaire ?  N'est-ce pas la parole qui fait de nous des êtres humains ? Les écrits ne sont ils pas une autre forme de la parole humaine ?

« Ce qui caractérise ce langage parlé de l'homme, c'est précisément ce qui déborde, excède, déstructure aussi tout ce qui peut être transmis dans le langage tactile ou visuel, ce sont les marges du sens et les ambivalences, et la fluctuation des interprétations. » Jacques Ellul, La parole humiliée

Ce que cache cette nouvelle réalité, c'est un renforcement de la moraline en parallèle d'un renforcement du tribalisme. Pour faire clair, plus nos sociétés se communautarisent, plus elles se fragmentent, en sommes plus nous avons de difficulté à « faire société », plus la morale du politiquement correct devient une arme pour obliger (par la force de pseudo-lois qui ne sont pas issues de la souveraineté populaire mais de l'arbitraire d'une oligarchie idéologique) les individus à « vivre-ensemble », comme si ce délitement était provoqué par le bas alors qu'il a été généré par le haut, par des associations grassement subventionnées, par des politiques incompétents et par le libre-marché de la mondialisation adossé au post-modernisme anglo-saxon. Tout cela conduisant au tribalisme généralisé.

A rebours des stoïciens, un propos peut vous valoir aujourd'hui dans certains quartiers un tabassage en règle. Comme un simple regard jugé « de travers ». Cela se fait au nom de l'honneur ou « du respect », mais il s'agit en réalité d'orgueil et non d'honneur. Les gens passent un temps incalculable à discuter à propos d'untel qui « a dit ceci ou cela » et n'importe quel « jeune des quartiers populaires » peut dégoupiller pour un propos tenu par un prof, un flic ou n'importe qui d'autre. Incapable d'ignorer comme un stoïcien ou a minima de pardonner comme un chrétien, tout le monde participe avec le système politico-médiatique à l'enfoncement progressif de l'Occident dans la barbarie. Chacun porte en lui le virus.

La justesse ou la mesure des aristotéliciens, la recherche de l'ataraxie (absence de troubles) des Stoïciens, tout cela semble très, très loin. Aujourd'hui c'est tout le contraire. Nous pourrions nous en arrêtez là si ce phénomène n'était pas aussi massivement présent dans ceux qui sont censé incarner la continuité de notre civilisation : les militants patriotes et identitaires. Il est assez déroutant de constater que chaque fois que quelqu'un émet un avis, y compris sur une officine proche, il s'en suit des interminables palabres, quand certains n'en viennent pas carrément aux menaces. D'autres brandissent l'argument ultime  « c'est faire le jeu de la division du camp national » dont on se demande bien quel est le bilan, mais passons sur ce point.

«  Si une fois il s'était abaissé à s'émouvoir d'une injustice ou d'une insulte, il ne pourrait plus jamais retrouver son calme : or le calme est le bien distinctif du sage. Celui-ci ne s'exposera pas en se vengeant d'une insulte à faire honneur à son insulteur ; car l'homme qui voit qu'on est fâché d'être méprisé par lui se réjouit nécessairement de l'estime qu'on fait de lui. » Sénèque, De la constance du sage

Ce que nous devons nous efforcer de faire émerger, c'est un type d'homme. Ce que nous devons préserver c'est un être-au-monde bien plus qu'une race ou un pays. Que serait une race, si elle n'était composée que d'adolescents éternels et d'enfants capricieux incapables de s'exprimer en adultes ? Que serait un pays, s'il n'était composé que de consommateurs narcissiques incapables d'accepter la contradiction ? Que serait l'Europe sans la philosophie, la rhétorique et la dialectique ? Sans l'art des lettres et des mots ? Sans la germination de la pensée et la création artistique ?

L'outrance d'un propos suffit bien souvent à discréditer son auteur sans qu'il ne soit besoin de lui répondre. Mais l'outrance sera toujours meilleure que le silence, car là où vit l'outrance, vit la liberté, là où se niche le silence, prospère la censure. La parole libère, les mots sont des armes au service de cette liberté.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

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