Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/03/2016

Trump sans l'aimer ?

Trump sans l'aimer ?

DonaldTrump3.jpg

Le phénomène Trump ne cesse de grandir et la presse bien pensante et à sens unique ne cesse de recourir au Trump bashing. Trump est assimilé tantôt à Marine Le Pen, tantôt à Poutine, tantôt à Hitler; bref Trump c'est le camp des méchants. Il est presque impossible d’avoir des informations claires et non orientées dans la presse française sur Trump, les médias télévisés ne relayant souvent que quelques « dérapages » ou « catch phrase » et résumant ce milliardaire mal coiffé à un troll du net. D'autres se risquent à des analyses. Le phénomène Trump est le signe du manque de culture des américains, car comme vous le savez tous quand on a de la culture on est forcément ouvert et tolérant et on ne vote pas pour le « repli sur soi » et les idées « populistes ». Trump est assimilé à un sorte de Georges Bush, et pour la plupart des français il s'agit de la continuation de la méchante droite américaine patriote et conservatrice agressive face à la gentille gauche cosmopolite et progressiste pacifiste. Or les catégories politiques aux Etats-Unis sont un peu plus complexes que ça. L'isolationnisme par exemple existe autant chez les Démocrates que chez les Républicains, de même que l'interventionnisme. Il n'est donc pas possible d'importer un caricatural débat droite-gauche sur la scène américaine dont l'histoire, la sociologie, la taille et les intérêts sont différents des nôtres.

Les courants des relations internationales aux Etats-Unis

Pour nous autres, Français, et plus largement, Européens, la seule chose qui nous intéresse c'est de savoir si un futur présidentiable est interventionniste ou non. Sur ce point Trump représente un intérêt majeur et c'est en grande partie ce qui explique les attaques venant autant des Démocrates que des néo-conservateurs du camp Républicain. Il existe aux Etats-Unis au moins trois courants géopolitiques, trois manières de concevoir les relations internationales :

  • L'internationalisme libéral qui se développe très tôt et considère qu'il est un devoir pour les nations libérales d'importer leurs valeurs même si cela se fait au mépris de la souveraineté des Etats. Ce courant est présent autant chez les Démocrates que chez les Républicains, en particulier chez les néo-conservateurs. Ce courant qui s'inspire de John Locke est incarné entre autre par la figure de Woodrow Wilson, le président des 14 points et de la SDN et par John Maynard Keynes, un des théoricien de l'Etat-providence.
  • L'école des réalistes qui tire ses racines dans la tradition politique et géopolitique des anciens états européens et s'inspire de Thucydide, Machiavel, Max Weber, Morgenthau ou Carl Schmitt. Pour eux, le fait prime le principe, et à la suite de Hobbes ils voient le monde en état d'anarchie permanente. Le but de la politique internationale n'est pas d'instaurer la paix mais un équilibre par l'intermédiaire d'une ou de plusieurs grandes puissances. Les réalistes peuvent aussi bien s’accommoder de l'unipolarité (une seule grande puissance peut assurer l'équilibre mondial) ou de la multipolarité (plusieurs grandes puissances assurent l'équilibre mondial).
  • Le constructivisme qui, quant à lui, tranche avec les autres. Il est plus récent. Si l'Etat est un acteur clef, il est un acteur parmi d'autres et les partisans de ce courant pensent aussi que les organisations internationales comme les ONG, les entreprises, la société civile « mondiale » ont un rôle à jouer. Ce courant acte la prolifération de conflits asymétriques et le changement de nature du pouvoir. Joseph Nye, bien qu'il ait évolué dans un contexte de débat entre réalistes et internationalistes libéraux a pu être rattaché à ce courant en raison du fait que le « soft power » peut sembler être un produit du « constructivisme social » appliqué au champs des relations internationales.

Du hard power au soft power

Par désintérêt ou ignorance beaucoup de Français ne connaissent pas les débats qui agitèrent les Etats-Unis à la fin des années 1980 sur le déclin de ceux-ci. En 1987, Paul Kennedy publie The Rise and Fall of the Great Powers et explique que les Etats-Unis sont amenés à décliner car c'est le destin de toutes les grandes puissances qui n'ont plus les moyens de gérer des territoires trop importants. Joseph Nye lui répond en 1990 avec Bound to Lead, qui signifie « condamné à gouverner » et qui explique que la nature de la puissance, mais aussi du pouvoir (le mot power en anglais désignant autant puissance que pouvoir), a changé. Ainsi les Etats-Unis peuvent poursuivre leur domination par un pouvoir plus « doux » autour de l'économie et de la culture. Joseph Nye, qui sera par la suite conseiller de John Kerry, va remettre le couvert en 2004 en intitulant, enfin serait-on tenté de dire, un nouvel ouvrage Soft Power: The Means to Success in World Politics dans le contexte de la guerre en Irak. Persévérant dans ces théories, il considère que l'échec de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient vient de l'échec de la politique de séduction du modèle occidental (libéral). Les Etats-Unis sont donc aujourd'hui à la croisée des chemins, ni le hard power ni le soft power ne paraissant suffisants. Un nouvel élément de langage, le « smart power », le pouvoir intelligent, au sens de l'intelligence rusée est apparu dans l'état major Démocrate chez Obama et chez Hillary Clinton. Cela se ressent dans les substantielles évolutions de Brzezinski, l'auteur du Grand Echiquier, dont l'approche des relations américano-russe est nettement moins frontale que lors de la parution de son maître-ouvrage en 1991.

La fin du règne des internationalistes ?

Ce qui se joue entre Trump et Clinton c'est donc l'avenir de la politique américaine et donc, in fine, de nos propres intérêts. La vieille bique « démocrate » est encore travaillée par les réseaux qui depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement des Etats-Unis veulent la domination totale des Etats-Unis, l'export du modèle libéral, la fin de l'histoire (Francis Fukuyama), la paix par le libre-échange, etc... Nous ne sommes donc pas étonnés de retrouver le tristement célèbre Georges Soros parmi ses soutiens. Trump quant à lui semble plutôt travaillé par des influences réalistes et cherche un meilleur équilibre dans les relations internationales, comprenant par la même que le facteur de déstabilisation mondiale ne vient pas tant des jeux de puissance que des masses démographiques des pays du Sud. Trump reprend une ligne proche de celle d'un Pat Buchanan qui s'était fait tailler en pièce aux élections 1992, 1996 et 2000. Ce dernier fut d’ailleurs par la suite un commentateur républicain hostile à la politique de Georges Bush en Irak et de la politique interventionniste des Etats-Unis en général. Que ce soit malgré elles ou non, les élites médiatico-politiques et financières occidentales sont toute prisonnières de l'influence des internationalistes libéraux qui peuplent les grands raouts mondiaux comme la Commission Trilatérale composés autant de Démocrates que de Républicains. Cette tentation mondialiste d'une prétendue Pax Americana est un élément fort de la pensée anglo-saxonne qui ne date pas d'aujourd'hui. Dès 1968, le célèbre spécialiste de la communication, MacLuhan, publiait War and Peace in the Global Village où était employé le terme de « village planétaire », le tout en contexte de guerre froide et de tension forte entre les deux blocs. Ce qui devrait singulièrement refroidir les nostalgiques des deux blocs qui imaginent que la bipolarité empêchait l'avènement d'une société mondialisée... En 1983, un économiste et professeur de marketing d'Harvard, Theodor Levitt, décédé en 2006, publiait un article nommé The Globalization of Markets qui appelait à un « village global » où les frontières nationales, entre autres, seraient abolies. Kenichi Ohmae, économiste et ancien cadre chez Hitachi qui publiait en 1985 The Triad Power, the Coming Shape of Global Competition sera l'auteur en 1996 d'un ouvrage traduit en français dont le titre est lui même tout un programme, De l’Etat-nation aux Etats-régions. Il est intéressant de noter que ces deux parangons du marché global auront publié leurs théories dès les années 1980 alors que, là aussi, nous étions dans un contexte de guerre froide. Si l'histoire semble donner tort à tous ses utopistes globalistes, il n'empêche que l'influence, pour ne pas dire la sidération, que ces milieux auront provoqué jusque chez nous est un phénomène très important. Et c'est cette Amérique là qu'un BHL par exemple porte en haute estime. Les altermondialistes eux-mêmes reprennent régulièrement ces âneries de « village global » pourtant issus des milieux d'affaire américains.

Trump, un Poutine américain ?

Bien que Poutine soit souvent apprécié par les réalistes et que Trump et Poutine semblent mutuellement favorables l'un à l'autre, il est en partie hasardeux de comparer Trump à Poutine. Poutine est un néo-impérialiste chauviniste dont la politique consiste à mener une marche vers l'ouest que les élites russes depuis Pierre Le Grand n'ont cessé d'entreprendre. Poutine soutient des partis politiques pro-russes dans les pays baltes qui sont de véritables cinquième colonnes. Il a annexé la Crimée, dégradé la situation du Donbass, appuyé les mafias en Moldavie et il continue de contrôler la Transnistrie. Il a également démembré la Géorgie de l'Abkhazie et de l'Ossétie du sud, s'appuyant sur quelques oligarques mafieux locaux et pratique massivement la corruption pour s'allier les marges, comme en Tchétchénie. Ce que voit Poutine en Trump, c'est la fin de l'internationalisme libéral et de l'interventionnisme, ce qui est bon pour ses intérêts qui sont, eux, interventionnistes. Trump en revanche n'a aucune prétention ni sur son espace impérial (comme l'est l'Europe occidentale) ni sur ses marges (comme l'Ukraine) et il ne semble pas qu'à l'heure actuelle un seul mouvement politique européen ne bénéficie des milliards de Trump comme d'autres bénéficient des milliards de Soros ou de … Poutine. Poutine est une réaction russe à la politique néo-conservatrice sur des bases à peu près similaires, il est aussi une réaction à la politique d'extension de l'UE sur des bases également similaires (l'Union eurasiatique). Poutine est le fruit des théories géopolitiques occidentales des années 80 et 90 qui placèrent la Russie sous tutelle et qui développèrent un modèle expansionniste reposant autant sur le hard power (comme en Irak) que sur le soft power (comme en Europe). Trump à l'inverse correspond à une ligne qui n'est pas néo-conservatrice. Par ailleurs le candidat à l'investiture Républicaine a désigné l'ennemi : l'islam et l'invasion migratoire. Poutine lui semble désigner « l'Occident » (c'est à dire nous, en fait) et cherche à maintenir l'islam comme un élément de la culture russe historique comme l'atteste l'inauguration de la mosquée de Moscou ou les réactions anti-nationalistes après la terrible décapitation d'une enfant de 4 ans par une nourrice Ouzbek. Là où Poutine veut restaurer un empire affaibli sur des bases multiculturelles autoritaires tout en menant une politique de rejet/intégration des éléments occidentaux, Trump lui semble surtout vouloir protéger un empire menacé en s'appuyant sur la classe moyenne blanche, en pratiquant la démocratie réelle et en défendant les fondamentaux de la démocratie américaine (comme le port d'arme). Classe moyenne qui n'accepte donc pas les tentatives de captation du pouvoir par le centre oligarchique du nord-est et qui est victime de l'agitation des minorités ethniques, comme l'illustre la campagne du marxiste culturel Bernie Sanders. Conseillé par Michael Flynn, ancien chef du renseignement qui fut aux premières loges du désastre irakien et soutenu par un acteur emblématique d'une certaine Amérique, Clint Eastwood, Trump semble être le seul en mesure de bousculer le schéma en vogue depuis la fin de l'URSS et à défendre de façon concomitantes les intérêts des américains blancs et des Européens.

Bien sûr, en politique, les discours n'engagent que ceux qui y croient et il est impossible dans le fond de comparer un simple candidat n'ayant jamais exercé le pouvoir avec un chef d'Etat ayant exercé les plus hautes fonctions pour le meilleur et pour le pire. Il faudra aussi se garder d'une « trumpolâtrie » s'ajoutant ou supplantant une « poutinolâtrie » sur des bases tout autant contestables. Quoi qu'il en soit, résumer les personnalités à leur image médiatique en faisant fi des écoles et des courants qui les conseillent et une mauvaise habitude prise par beaucoup de commentateurs autant sur la Russie que sur les Etats-Unis. Loin de nous l'idée d'encenser Trump, il s'agit simplement de replacer Trump dans la crise de l'Amérique blanche et dans l'impuissance géopolitique des Etats-Unis qui doivent faire face à l'échec irakien et à la montée de l'Etat islamique. Si Obama avait une optique intéressante en sous traitant à ses alliés (comme en Libye), en reprenant les discussions avec l'Iran et en misant sur le Pacifique, il est certain qu'une élection d'Hillary Clinton serait une véritable catastrophe pour nous. Trump, sans l'aimer et sans illusion. Faute de mieux.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

 

Commentaires

Très belle analyse. Même si on est pas obligés d'être d'accord sur tous les points, il y a beaucoup d'éléments très interessants.

Écrit par : Lance | 27/03/2016

Les commentaires sont fermés.