Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/07/2015

Lutte sociale ou lutte locale ?

Lutte sociale ou lutte locale ?

Hist_mouv_ouvrier_3_L33.gifSi le mouvement ouvrier naît, entre 1830 et 1836, d'une légitime révolte contre la misère et la révolution industrielle, il prend forme également, comme l'a souligné Edouard Dolléans dans son Histoire du Mouvement ouvrier1, d'une « rencontre de facteurs économiques et de facteurs psychologiques, rencontre dont dépend tout grand mouvement révolutionnaire ». Qu'en est-il aujourd'hui ? La réalité et le devenir de la lutte des classes dans le combat anticapitaliste ont-ils encore un sens ? Ne faudrait-il pas lui préférer une autre forme d'action plus en adéquation avec l'atomisation de la société ?

Au début du XIXe siècle, la France reste un pays d'artisans et d'ouvriers à domicile. Vers 1880, près d'un actif sur deux exerce encore son activité professionnelle dans l'agriculture2. Différence majeure avec la Grande Bretagne dont le décollage industriel va rapidement susciter un mouvement instinctif de révolte. En France, les crises sont moins dévastatrices et il faudra attendre l'insurrection de Lyon de 1831 pour voir apparaître un début d'organisation ouvrière, attisé par les rancœurs face à l'échec de la Révolution de Juillet.
Dès cet instant, un sentiment de solidarité se révèle au sein des travailleurs précaires qui vivent dans la promiscuité et l'absence d'hygiène au cœur des quartiers populaires. Dolléans parle d'une « âme collective », ce que d'autres nommeront conscience de classe. « Mettons-nous en rapport d'amitié les uns avec les autres, sans distinction de métiers, établissons des relations de fraternité au moyen de députations » écrit l'ouvrier cordonnier Efrahem en 18333.
Cette  identité collective est fortement marquée par le fait que les quartiers ouvriers ont été laissés à eux mêmes depuis la Révolution. Nombre d'historiens parlent notamment à cet égard de continuation du combat des « sans-culottes ». Des traditions de luttes se sont formées au cœur de quartiers habités depuis des générations. « Cette autonomie ouvrière est le terreau à partir duquel peut se constituer une pensée de classe séparée, refusant explicitement les porte-parole venus des autres groupes sociaux », souligne Gérard Noiriel.

Mais aujourd'hui ? Certes les facteurs économiques définis comme nécessaires à la révolution par Dolléans prédominent au sein de notre société moderne. Nous en sommes même au delà puisque nous subissons un tout-économie. La marchandisation du monde atteint son paroxysme. L'homme s'est mué en zombie-consommateur, pousseur de caddie guidé par la dictature de l'émotion et fruit de ses seuls intérêts. Ce processus d'affirmation de l'identité par la consommation est le signe d'un profond désenchantement du monde. Nous sommes bien loin de la seule lutte contre le machinisme. Comme le souligne Jean-Michel Besnier, nous sommes entrés dans l'ère de l'homme simplifié, écrasé par la technique avec pour seul désir la volonté d'abolir toutes les limites. Cette catastrophe est d'abord existentielle et métaphysique. Comme le résume Serge Latouche, « nous sommes face à une vraie crise de civilisation » (…) « de laquelle surgira soit une révolution au sens propre, c'est à dire un changement total, agissant aussi sur le plan culturel, soit carrément la barbarie4.
Corollaire de cet asservissement : selon l'ONG Global Footprint Network, il faudrait une planète et demie pour produire les ressources écologiques renouvelables nécessaires pour soutenir l'empreinte actuelle de l'humanité. Pourtant, dans le même temps,  l’Insee pronostique une hausse d’activité en France qui atteindrait 1,2 % en moyenne sur l’ensemble de l’année 2015, alors que l'endettement à bondi de 51,6 milliards au 1er trimestre, pour atteindre 2089,4 milliards à fin mars 2015, soit 97,5% du PIB. Règne absolu du chiffre et de la quantité. Décroissance ou barbarie.

Dans cet optique, la lutte des classes reste t-elle encore un outil pertinent dans notre lutte à mort contre le capitalisme et la chosification du monde ? Diverses raisons me font penser que cette orientation est désormais caduque.

seuls_ensemble.jpgD'une part, l'atomisation de la société, l'individualisme et surtout le narcissisme exacerbé par l'abus de numérique ont pulvérisé littéralement toute « âme collective » populaire. Notre monde est celui de la compétition, de l'isolement et de la déshumanisation. Au travail, les tâches sont de plus en plus individualisées et chacun se méfie de l'autre. Sherry Turkle dans son copieux livre  Seuls ensembles souligne à quel point la simulation du lien social peut nous suffire. La crise syndicale est l'un des symptômes de cette atomisation. En France, en 2010, les syndicats de salariés représentaient 7,8 % de l’ensemble des salariés et 5 % seulement des salariés du secteur public, soit le taux de syndicalisation le plus faible des pays de l’OCDE, à l’exception de la Turquie5.
« Si la conscience de classe s’est affaiblie, c’est d’abord parce qu’ont régressé et le niveau d’organisation du prolétariat et sa capacité d’action collective. Il importe toutefois de distinguer deux tendances : une de long terme d’affaiblissement des organisations du mouvement ouvrier, mais aussi des organisations antiracistes et féministes, et de baisse tendancielle – avec, il est vrai, des soubresauts – de la conflictualité sociale (effondrement du nombre de journées de grève par an depuis les années 1970) ; et une de court terme, conséquence de l’accumulation de défaites sociales et politiques de 2007 à 2010, provoquant la démoralisation et la désorientation des franges militantes du prolétariat au sens large » reconnaît lui même le NPA6.

D'autre part, la notion de classe (lutte de l'homme contre l'homme) atomise le fait ethno-culturel en ce sens qu'elle raisonne uniquement en rapports de production, en force de travail, manuelle ou intellectuelle.
A la naissance du mouvement ouvrier, la question ne se posait guère. Le phénomène ethnique n'avait pas lieu d'être. Si vers 1880, la France comptait près d'un million de travailleurs étrangers, ceux-ci venaient pour la plupart de Belgique et d'Italie. L'identité collective des ouvriers se reconnaissait également en terme de comportements, pensées et sensibilités qui structuraient les rapports à la nature, à la société et au transcendant.
Aujourd'hui, pour reprendre la terminologie marxiste,
une partie croissante du prolétariat est reléguée en dehors de la production par le biais du chômage et de la précarité. Une masse inerte gonflée par les intenses flux migratoires venus d'Afrique et les enfants d'immigrés qui peinent à trouver du travail, notamment à cause de leur faible niveau d'études. Contrairement à la fin du XIXe siècle, nous sommes désormais en présence d'un contact de cultures très éloignées les unes des autres, possédant des codes très différents et rendant toute assimilation – c'est à dire absorption – impossible. Le NPA ne s'en cache pas : Unifier notre classe, c’est aussi combattre le racisme. Un effort particulier devrait être fourni par les organisations ouvrières et révolutionnaires pour recruter dans les milieux touchés par le racisme – c’est-à-dire, dans la classe ouvrière, parmi les salariés d’exécution les plus exploités, où sont surreprésentés ceux qui subissent le racisme –, avec pour objectif la formation de cadres… et pourquoi pas de porte-paroles ! » « Impossible d’unifier la classe ouvrière sans se confronter au racisme ».
Abonder dans le sens d'un nouveau bloc historique souhaité par Michéa, faciliter cette stratégie de rassemblement et de fédération des travailleurs, c'est abandonner ce qui fait la caractéristique majeure de notre combat. « Tout n'est pas perdu pour donner aux gens, quelle que soit leur origine ethnique ou autre – ouvrier issus de l'Islam, population des banlieues, population de la France périphérique – le sentiment qu'ils ont quelque chose en commun, malgré tout, à partir de quoi un front commun est possible » expliquait récemment Michéa sur France Culture.
toennies-1.jpgAinsi, adhérer à cette nouvelle lutte de classes c'est rejoindre de fait
le parti de l'autre et de la soumission. Le fait communautaire que nous défendons s'inscrit dans la démarche de Ferdinand Tönnies qui distinguait communauté, Gemeinschaft, et société, Gesellschaft. Pour Tönnies, la communauté se définit comme un groupe humain vivant en commun, uni par la même origine les mêmes sentiments, la même aspiration fondamentale. Au contraire, la société réunit des individus qui, tout en vivant les uns à côtés des autres, n'ont entre eux aucun lien réel, ne sont globalement apparentés par aucune forme d'héritage spécifique. Défendre la lutte des classes c'est préférer la société à la communauté.

Enfin, se cantonner aux rapports de production et au rôle historique du prolétariat c'est s'enfermer dans une conception du monde axée sur la modernité. Le marxisme est apparu avec la société moderne et se présente essentiellement comme une vision de ce monde moderne que nous refusons. Centraliser la question de la lutte des classes c'est rester esclave du productivisme et de la grande industrie comme modèle unique d'organisation de la production.

Aux luttes de classes, nous devons substituer les luttes enracinées dont l'enjeu est le territoire. Luttes qui doivent avoir pour caractéristique principale l'impossibilité d'une intégration par le capitalisme. Autrement dit, privilégier la lutte sur les lieux de vie plutôt que sur les lieux de travail.

Réflexions déjà développées pour les camarades de Rébellion7 et que je reprends ici in-extenso.

Plus qu'un Grand Soir ou un Petit Matin, Michel Onfray a évoqué de possibles microrésistances et développé l'idée d'une révolution en fragments. « Un Lilliputien ne peut entraver le géant Gulliver. En revanche, si les liens se multiplient, il est possible d'immobiliser le géant » écrivait-il en 20098. « Il faut agir, créer des coopératives, les fédérer, les mutualiser, inventer des banques de quartier, fédérer des combats locaux, mettre sur pied des structures d'éducation populaire et créer tout un maillage alternatif qui permet de sortir du fantasme de la révolution en bloc pour passer à la révolution en fragments ».
Une orientation qui rejoint le travail des ZAD et la lutte pour les territoires. « Le capital ne se pense plus nationalement, mais territoire par territoire. Il ne se diffuse plus de manière uniforme, mais se concentre localement en organisant chaque territoire en milieu de culture. Il ne cherche pas à faire marcher le monde d'un même pas, à la baguette du progrès, il laisse au contraire le monde se découpler en zones à forte extraction de plus-value et en zones délaissées, en théâtres de guerre et en espaces pacifiés » nous explique le Comité Invisible dans son dernier ouvrage9.
Ce que redoute le plus le pouvoir en place c'est justement une sécession, une fuite de population vers des périphéries où elle s'organiserait en communautés autonomes, en rupture avec les modèles dominants de la mondialisation néolibérale. Mais attention ! L'objectif d'un tel choix stratégique n'est pas de vivre coupé du monde, à l'image des survivalistes qui ne sont en réalité que des ultralibéraux égoïstes. Il est au contraire d'entrer en résistance en réseau, d'organiser des passerelles entre les archipels dissidents et d'élargir le plus possible le cercle de cette révolution par contamination progressive. « Je crois aux coordinations, aux flux agrégés, aux connexions de forces, aux mises en relation des tensions, aux réseaux de champs magnétiques, à la puissance de la volonté » renchérit Onfray. Dans cette nouvelle optique de lutte, l'enjeu est à la fois le territoire, notre lien vernaculaire, mais aussi et surtout les façons de vivre qui s'y inventent ou se redécouvrent et qui impliquent nécessairement une dissémination hors du territoire conquis, sous peine de neutralisation. Le système n'aurait aucun mal à laisser végéter dans leur marginalité inoffensive des groupes vivant en vase clos.

« Deux facteurs viennent d’ailleurs s’ajouter, plaidant en faveur d’une intervention beaucoup plus réfléchie en direction des lieux de vie, à savoir l’accélération de la crise écologique et la polarisation sociale du territoire (ségrégation au sein des espaces urbains et rapports villes/campagnes). Il y a donc toutes les chances que les luttes locales – qu’elles aient pour objet les questions de logement, d’écologie (Notre-Dame-des-Landes, Sivens) et de transports (comme au Brésil), de racisme et de répression policière (révoltes de 2005 en France, en Angleterre en 2011 ou aux Etats-Unis actuellement), ou encore concernant l’aménagement du territoire (parc Gezi en Turquie) – prennent une importance nouvelle dans les années à venir » admet de son côté le NPA.

Reste à définir une stratégie claire d'intervention sur le local. L'objectif de ce nouveau travail doit être de décoloniser l'imaginaire, de retisser du lien social et de construire une société à dimension humaine, conviviale, autonome et économe. Un éco-communautarisme local où nous pourrions recouvrer une autonomie véritable, terreau à partir duquel pourrait se constituer une pensée communautaire enracinée.

Guillaume Le Carbonel / C.N.C.

1Histoire du Mouvement ouvrier, Edouard Dolléans, libraire Armand Colin 1948

2Les ouvriers dans la société française, Gérard Noiriel, Seuil point histoire 1986

3De l'association des ouvriers de tous les corps d'état, Paris, Auguste Mie

4 Renverser nos manières de penser, Métanoïa pour le temps présent, Serge Latouche, Mille et une nuits, 2014.

5L'Opinion, 9 février 2015

6Npa2009.org

7Rébellion N° 69 mars/avril 2015

8 Post capitalisme, imaginer l'après, ouvrage collectif, Au Diable Vauvert, 2009.

9 A nos amis, Comité Invisible, La Fabrique édition, 2014

Commentaires

Bonjour,

Dans votre conclusion, je suis en accord sur le fait qu'il faille définir la stratégie d'action sur le local qui est actuellement embryonnaire.

Par contre, je ne dirais pas que l'objectif de ce nouveau travail doit être de "décoloniser l'imaginaire", mais plutôt d'inventer un nouvel imaginaire en continuité avec l'Histoire de l'occident, pris au sens mythologique (cad évolution du christiannisme permettant de prendre le contre pieds du matérialisme).

Au plaisir d'en discuter

Écrit par : CONSEIL | 27/07/2015

Les commentaires sont fermés.