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21/07/2015

Chronique de manga: Nobuyuki Fukumoto - Kaiji

 Chronique de manga: Nobuyuki Fukumoto - Kaiji

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L’argent est omniprésent dans nos vies, il est notre médiateur principal avec la société. À ce titre, ce moyen de paiement et d’échange se retrouve dans beaucoup d’histoires, il est généralement usé en tant qu’élément narratif avançant l’intrigue ou la guidant. Toutefois, peu d’œuvres centrent toute leur thématique autour de celui-ci et sur ses dérivées que sont la dette et les jeux d’argent. Écrit et dessiné par Nobuyuki Fukumoto, le manga Tobaku Mokushiroku Kaiji (litt. « Apocalypse du pari - Kaiji ») appartient à la deuxième catégorie. C’est une œuvre atypique dans le paysage de la bande dessinée japonaise, destinée à un public adulte. Elle est découpée en cinq arcs et a eu droit à plusieurs adaptations sur différents supports. Aujourd’hui, je vais vous parler du manga et de l’adaptation animée, qui regroupe les deux premiers arcs.

Nous y suivons Itō Kaiji, qui après ses études secondaires emménage à Tokyo pour trouver un boulot. Malheureusement pour lui nous sommes en 1995, le Japon traverse une récession économique l’empêchant de trouver un emploi stable. Désespéré, il croupit dans son appartement, passant son temps à parier, fumer et boire. Il ne pense qu’à l’argent et sa misère sociale le fait souvent pleurer; pour éteindre sa frustration, il vandalise régulièrement des voitures de valeur. En bref, c’est un exclu avec une vie minable…

Cette vie continue pendant trois ans jusqu’au jour où il reçoit une visite inattendue d’un certain Endou. Il veut que Kaiji rembourse une gigantesque dette impayée d’un de ses anciens collègues dont il s’était porté caution par négligence. Endou lui laisse deux options, il peut tout d’abord travailler 10 ans afin de rembourser ses dettes ou bien aller sur un bateau dans lequel il pourra soit s’acquitter de celles-ci d’un coup (et même gagner beaucoup d’argent par l’occasion), soit être réduit à faire des travaux forcés pour les rembourser. Mis sous pression, il décide d’aller sur le bateau. Les aventures commencent pour lui…

L’essentiel de la narration de l’œuvre se base sur des jeux d’argent que Kaiji doit remporter. Ils sont pour la plupart très bien pensés même si leurs règles sont simples. La simplicité a pour but d’accrocher le spectateur ici, et lui donne l’opportunité d’apprécier pleinement les ornements qui enrichissent les jeux au fur et à mesure de leurs déroulements. Un banal Pierre/Feuille/Ciseau aux règles modifiées révèle vite sa profondeur au contact de l’adversité. En effet, les jeux sont les lieux de confrontations psychologiques intenses qui mêlent chance, mind-game, technique et solidité mentale. Les Japonais sont friands de duels mêlant stratégie et psychologie et Kaiji est une réussite du genre. La principale différence avec d’autres mangas semblables, c’est la dimension impitoyable et crue, serviteur d’un message plus intelligent que la moyenne.

Ainsi, si les jeux sont bien réalisés et divertissants, ils ne sont qu’un prétexte pour une vision acide de la société1. C’est un monde immoral qui y est décrit, sans hypocrisie ni bons sentiments. Tout le monde en prend pour son grade, pas d’apologie d’un sous-prolétariat messianique, ni d’une classe de « winners » qui mériterait des louanges. Ici, on n’hésite pas à parler des rouages de l’usure, des formes d’esclavage modernes, du déclassement à cause de la crise… Et le mieux, c’est qu’on n’excuse personne. Dans ce sens, le personnage principal est vu par les autres personnages comme un junkie, un déchet2; et ils n’ont pas tort. Toutefois, Kaiji contrairement à beaucoup de perdants/gagnants du boulot/metro/conso/dodo a une force de volonté saupoudrée de décence, une âme imparfaite mais vivante. Il ne se bat pas pour la justice, il veut juste trouver la lumière au bout du tunnel avec une liasse de billets en poche. Un vrai anti-héros… jusqu’à son design !

En effet, c’est toute l’œuvre qui est baignée dans un style particulier, un peu veille école, où les personnages ont des visages caricaturaux représentant leur personnalité. Malgré son originalité artistique, la qualité graphique du manga n’est pas exceptionnelle à cause de dessins trop amateurs. La série animée rattrape en partie ce défaut et renforce les particularités stylistiques du manga. Pour ma part, je vous conseille de voir la série plutôt que lire le manga. Dommage que la voix off soit parfois trop présente et que seuls deux arcs ont été réalisés pour l’animé.

Pour conclure, je dirais que Nobuyuki Fukumoto montre combien il est difficile d’échapper aux griffes de l’argent dans une société individualiste. L’argent possède les hommes, car elle est obligatoire pour avoir sa place au sein (ou au-dessus) du monde. Son manque ne marginalise pas seulement, elle possède encore plus ceux aux bords du gouffre par l’usure. Ils deviennent les esclaves prêts à tomber dans l’apocalypse du pari. Mais les autres ne sont-ils pas esclaves aussi ? qui est encore citoyen aujourd’hui ?

Valentin / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Notes :

1 Les rares phases entre les jeux enrichissent aussi cet aspect critique

2 "Votre vie n'est-elle pas misérable maintenant? Vous êtes apathique, négligé, improductif"

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