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11/07/2015

Chronique de film: Bong Joon-ho, Le Transperceneige - 2013

 Chronique de film: Bong Joon-ho, Le Transperceneige - 2013

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Après avoir provoqué une nouvelle ère glaciaire par excès de zèle face à la menace du réchauffement climatique, l’humanité est décimée. Les derniers survivants se retrouvent parqués à bord d’un train extrêmement perfectionné, qui parcourt inlassablement le globe, année après année.

La société à bord du train, le bien nommé Transperceneige, est rigoureusement stratifiée : les wagons de tête appartiennent aux plus aisés, les wagons de queue aux laissés-pour-compte, aux « intouchables ». Une milice implacable et cruelle au service des classes supérieures écrase régulièrement les velléités de rébellion des passagers de l’arrière du train, dont les conditions de vie sont totalement déplorables.

À partir d’une situation initiale somme toute assez classique, l’histoire se déploie avec beaucoup d’intelligence, de finesse et de panache.

Le héros, Curtis, est présenté comme un personnage assez tourmenté, leader presque malgré lui de l’insurrection qui approche, dont le but est de traverser chacun des wagons les uns après les autres afin de parvenir au compartiment de tête et d’éliminer l’insaisissable despote qui profite de la situation et contrôle la fabuleuse machine.

Les choses se compliquent assez vite : au fur et à mesure de la progression des insurgés, les difficultés deviennent plus grandes, les forces armées déciment les rebelles malgré leur ingéniosité et insensiblement, la noblesse des idéaux qui animaient les insurgés se heurte à une série d’obstacles, des inflexions se font sentir dans les motivations de chacun des héros de l’histoire.

Inspiré de la bande dessinée française du même nom, le film invite à réfléchir au concept de révolution, à qui elle profite vraiment et dans quelle mesure elle coïncide, dans les faits, avec les nobles idéaux qui lui ont donné naissance.

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Une vignette de la bande dessinée

Curtis est en effet amené à faire une série de choix particulièrement éprouvants au fil du récit – sacrifier un jeune idéaliste menacé par un ennemi ou mettre en joue une cible stratégique afin de poursuivre la progression dans le wagon suivant ? Battre en retraite ou lutter jusqu’à la fin, lorsque l’ennemi est supérieur en nombre et en arme, et que les camarades se font étriper ?... Jusqu’à la décision ultime que le héros devra prendre à la fin du récit, et que je ne dévoilerai pas ici.

Beaucoup d’aspects psychologiques de la mécanique révolutionnaire sont bien mis en évidence ici : corruption, instrumentalisation, faux-semblants, logique sacrificielle et volonté de pouvoir… Et pendant que se déroulent les affrontements sanglants entre la milice et les insurgés, le reste de la société, qu’on découvre peu à peu dans le film, demeure dans un état d’aveuglement et d’indifférence total. La « classe moyenne » se prélasse, elle joue, elle danse, elle gaspille. Elle ne manifeste sa colère qu’en tout dernier recours, lorsque c’est sa propre survie qui est mise en jeu.

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D’autres thèmes abordés par Bong Joon-ho ne manqueront pas de faire sourire les lecteurs du CNC : la machine-train éternellement mobile et bienfaisante, bijou technologique abritant un microcosme rigoureusement organisé, fonctionne très exactement sur le même principe que la société libérale actuelle, puisque des enfants sont réduits en esclavage afin d’alimenter la machine, dans l’indifférence quasi-générale, et que l’on présente le « système » comme intrinsèquement bienfaiteur, louable sous tout rapport, incontournable et virtuellement éternel.

Sur le plan purement formel, le film est très stimulant : on découvre un univers nouveau à mesure que les insurgés avancent de compartiment en compartiment ; d’ailleurs le cadrage et ce déroulement sur un mode progressif ne sont pas sans évoquer certains jeux vidéos.

Les aspects baroques et outranciers de l’œuvre de Bong Joon-ho, la méprisable caste dirigeante et la situation post-apocalyptique ne sont pas sans évoquer l’univers des Eaux de Mortelune, une série de bande dessinée française. L’humanité face à l’ère glaciaire et la machine comme ultime rempart évoquent, pour leur part, l’univers de la Compagnie des Glaces, excellent cycle de science-fiction française du brillant Georges J. Arnaud (auquel la revue Elément consacre un article fort bien venu ce trimestre, sous la plume d’Olivier Maulin).

Les ruptures de ton, enfin, petite marque de fabrique du cinéma coréen, sont ici nombreuses et font de ce film un très bon divertissement.

Le Transperceneige délaisse bien vite un programme très convenu, axé sur une lutte des classes manichéenne, pour se muer en une virée tonitruante dans les bas-fonds de l’âme humaine, déchirée entre désir d’émancipation collective et individualisme carnassier. Loin de nous servir les clichés habituels sur le sujet, le film invite à mesurer combien le résultat d’une révolution peut être éloigné de ses impulsions initiales.

Lyderic / C.N.C.

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