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10/03/2015

Chronique d'album: Rory Gallagher - Irish Tour 74'

 Irish Tour ’74 – Rory Gallagher

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Voilà un musicien extraordinaire.

Né en 1948 à Ballyshannon en Irlande, et décédé à 47 ans des suites de complications après une transplantation de foie, Rory Gallagher incarne, entre 1966 et 1995, un blues rock d’une rare énergie.

Très prolifique à la fin des années 1960 avec son groupe Taste, il se produit à travers le monde dans les années 1970 avec son Rory Gallagher Band, livrant dix albums, sur les 14 que comptent sa discographie (Capo Records, Diffusion BMG/RCA), dont deux albums live, le Live in Europe en mai 1972 et l’Irish Tour ‘74 en juillet 1974.

C’est sur ce dernier album que nous allons nous attarder.

Autour de l’IrishTour74 et des années 1973 et 1974

Avant de rentrer dans cet excellent live, il convient de s’intéresser un peu plus en détail au contexte de cette tournée et de l’enregistrement de l’album live.

Comme nous l’avons précisé un peu plus haut, Gallagher joue et tourne déjà depuis un peu moins de dix ans. Il a déjà une certaine renommée, notamment due à son passé dans le groupe Taste (à découvrir avec son album sorti en 1972 : Live at the Isle of Wight de 1970).

Tattoo6xi.jpgLes années 1973 et 1974 sont assez riches d’évènements pour Gallagher. Déjà, les concerts de l’Irish Tour démarre non pas en janvier 1974 mais dès le mois de décembre 1973. Cette année là, il enregistre son album Tatoo qui contient quelques uns de ses plus grands classiques, « Tatoo’d Laday », « Cradle Rock » et « A Million Miles Away », titres que l’on retrouvera l’année d’après dans ses tournées.

L’année 1973 est aussi l’année où il a l’occasion de revoir l’un de ses musiciens préférés, Jerry Lee Lewis, à l’occasion d’une tournée commune aux Etats-Unis, du côté de Los Angeles, sans doute en avril. Lors de ce concert auquel Rory avait été personnellement invité par l’artiste, la présence de John Lennon et de Yoko Ono perturbe le bon déroulement du live, et pousse Jerry Lee Lewis à arrêter son concert avant la fin, de colère. Il faudra compter sur l’entremise de Rory pour que Lennon et Lewis se réconcilie suite à ce qui fut considéré comme un malentendu (Lewis pensant que Lennon était venu pour lui voler la vedette et le critiquer, alors que ce dernier était venu pour voir celui qu’il considérait comme le roi du rock and roll). Cet événement est intéressant dans la mesure où il met en avant la gentillesse et l’humilité de Gallagher, ici pour régler des malentendus et soutenir des collègues et amis en galère).

A ce titre, il semble important de souligner que, quelque soit l’artiste qui ait pu croiser la route de Rory, qu’il soit anonyme ou mondialement connu, on retrouve ce même constat : Gallagher était un mec d’une rare simplicité, d’une gentillesse sans borne.

Bref.

Cette année 1973 se poursuit à travers une tournée aux Etats Unis, et quelques dates en Allemagne et en Angleterre.

dvd rory.jpgLa tournée en Irlande débute en décembre 1973 et a pour origine la réalisation d’un documentaire pour la télévision. Elle a lieu dans un pays coupé en deux et en proie à de fortes tensions. Indépendamment des prises de position politico-religieuse qui secouent le pays, Gallagher choisit de jouer à Dublin comme à Belfast, afin d’apaiser les tensions et d’offrir du plaisir aux oreilles de tous les Irlandais.

Les musiciens qui entourent Rory Gallagher dans cette tournée (et qui le suivent depuis quelques temps déjà, et pour quelques années encore) sont le batteur Rod de’Ath, le bassiste Gerry McAvoy et le claviériste Lou Martin.

Les morceaux choisis pendant la tournée varient d’une ville à l’autre. On peut tout de même noter la présence d’un « noyau dur » de morceaux présents sur quasiment tous les lieux où il a joué : « Cradle Rock », « Tatoo’d Lady », « Walk on Hot Coals », « In Your Town », « Too Much Alcool », « A Million Miles Away », « Messin With The Kids », « As The Crow Flies ».

La récente sortie (octobre 2014) d’un coffret spécial Irish Tour ’74 réunissant pas moins de sept CD nous offre l’ensemble des morceaux joués pendant cette tournée. On y repère des titres inédits, comme « Maritime » (en entier !), « I Want You », « Banker’s Blues » par exemple.

Le lecteur curieux et/ou renseigné aura sans doute remarqué que beaucoup de titres sont en fait des reprises ou des hommes de blues ou de rock des années 1950 à 1970, notamment des musiciens tels que Muddy Watters (« I Wonder Who »), J. B. Hutto (« Too Much Alcohol »), Tony Joe White (« As The Crow Flies ») et Rosco Gordon (« Just a Little Bit »).

En outre, la setlist présentée dans l’album live sorti en juillet 1974 comporte les titres suivants :

1. Cradle Rock

2. I Wonder Who

3. Tatto’d Lady

4. Too Much Alcohol

5. As the Crow Flies

6. A Million Miles Away

7. Walk on Hot Coals

8. Who’s That Coming ?

9. Stompin’ Ground (After Hours)

10. Just a Little Bit

L’ensemble des titres a été enregistré lors des concerts donnés à l’Ulster Hall de Belfast, au Carlton Cinema de Dublin, au City Hall de Cork grâce au studio mobile de Ronnie Lane du groupe Faces, ex-Small Faces. Deux morceaux de jam session (morceaux 9 et 10), effectués en studio, complètent l’album. Le film a été réalisé par Tony Palmer et fut diffusé en Irlande, en Grande-Bretagne et en Europe. Il a reçu un bon accueil et souligne l’enthousiasme suscité par le public irlandais. Certaines versions en CD remplacent « Just a Little Bit » par un extrait de « Maritime ».

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Cette année 1974 démarre donc sur les chapeaux de roues. Après sa tournée en Irlande, Rory Gallagher reste quelques jours à Cork avant de s’envoler pour sa tournée au Japon, où il reprendra l’essentiel des titres joués dans la tournée qu’il vient de conclure. Après la Japon, il poursuivra son tour du monde avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

C’est dans l’intervalle qui sépare l’Irish Tour ’74 à la Japan Tour que Gallagher se voit proposer de remplacer le guitariste des Rolling Stones, Mick Taylor. La presse l’annonce déjà comme le 5ème membre du groupe. Mais, on connaît bien les médiats et leur habitude de parler et de créer les évènements avant même qu’ils aient lieu. Gallagher refuse poliment la proposition, malgré un aller-retour express aux Pays Bas pour rencontrer Mike Jagger et surtout Keith Richards… qui s’avèrera « indisponible » au moment de l’entretien prévu entre 3 et 5 heures du matin (comprendre en fait qu’il était ivre mort et incapable de communiquer). Ne voulant pas décevoir ses fans Japonais, Rory quitte l’hôtel où logeaient les R. S. et s’envole au Japon. En réalité, Rory refuse de vendre son âme au profit d’une carrière musicale. Bill Wyman, guitariste et bassiste des R. S. à l’époque, dira de Rory qu’il est « le dernier gardien de la foi. »

De retour de ses tournées au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande, Gallagher entame sa première tournée en France… tournée qui se révèle être un véritable fiasco car en mai 1974, la France est encore sous le choc de la mort de Pompidou et du changement du président de République. Les salles de concert sont à moitié pleines. Il finit l’année en tournant dans d’autres pays d’Europe, comme l’Allemagne ou la Belgique qu’il affectionne plus particulièrement.

En moyenne, Rory Gallagher effectuait entre 200 et 300 dates par an. Une telle passion et un tel dévouement méritent largement d’être souligné, d’autant qu’ils seront responsables d’un état de santé physique et psychologique déclinant, et du choix de ne pas fonder de famille.

Sources :

- COGHE Jean-Noël, Rory Gallagher, Le Castor Astral, 2010, pages 60 et suivantes.

- http://www.jerry-lee-lewis.com/forum/viewtopic.php?f=30&a...

- http://www.setlist.fm/setlists/rory-gallagher-3d6ad73.htm...

- www.wikipedia.fr

Impressions sur l’album live Irish Tour ‘74

Pour ce qui concerne les impressions de ce magistral live, je me suis basé sur la liste des morceaux sortis en juillet 1974, mentionnée un peu plus haut.

Cet album live commence par un « Hello, Ladies and Gentlemen… Rory Gallagher !! », annoncé au micro par le maître de salle… Et dans les secondes qui suivent, le riff d’intro de « Cradle Rock » est arraché des applaudissements. Le ton est donné. Ce live sera électrique.

Ce premier morceau est une ode au rock’n’roll. Les riffs sont énergiques et rapides. Rory montre ses talents de guitariste à travers les ponts et autres solos incisifs. La basse de MacAvoy et la batterie de De’Ath apportent une rythmique soutenue au morceau. Et rapidement, l’oreille perçoit le soutien de Lou Martin au clavier. Le tout exprime clairement ce que sera ce live : du rock, de l’énergie, des riffs et de solos endiablés, ponctués de quelques trémolos bien sentis. Et cette voix de Rory, inimitable, qui donne son identité à ces musiques.

C’est d’ailleurs cette voix qui annonce à la fin du morceau les autres membres du groupe.

Ça y est, c’est parti.

Le second morceau démarre là aussi avec un petit riff, plus aigu, plus raffiné. On sent bien la Fender et les harmoniques « faits mains » dont Rory a le secret. C’est « I Wonder Who ». Après une intro ‘bluesy’ d’une bonne minute 50, la rythmique démarre au son de la basse qui donne la mesure blues-rock du morceau. Celui-ci est une de ces réinterprétations de Muddy Watters qui dépassent l’original. Rory et son band nous livrent ici une chanson d’une précision monstre, rythmée et entrecoupée comme il se doit pour qu’on ne s’ennuie pas. On notera d’ailleurs le petit solo de Lou Martin, vers 5min30, qui permet de souffler avant de repartir pour un duel « voix-guitare » de Gallagher, qui ne laisse pas insensible.

A la fin du morceau, après presque 8 minutes, on en redemande encore.

Et c’est par « Tatoo’d Lady » qu’on est gratifié. Morceau plus classique pour quiconque connaît la discographie de Gallagher, il n’en demeure pas moins un nouveau morceau découvert l’année précédente avec l’album Tattoo. Ce titre est classique parce qu’il condense ce qui fait la magie de ce live : une voix blues, des riffs simples et efficaces, des solos au clavier qui leurs font échos, et un rythme entraînant. Si on devait trouver une autre raison à la présence de ce morceau que celle du plaisir de l’écoute, ce serait sans doute pour emporter les quelques rares auditeurs qui n’étaient pas encore rentrés dans la vague d’énergie apportée par ces quatre musiciens.

Le quatrième titre est l’excellent « Too Much Alcohol ». Un de mes morceaux préférés. Simple et sans surprise d’apparence, il se révèle être une ode à la bonne beuverie. Il est vrai qu’on n’avait pas encore mentionné le fond des musiques de Gallagher, les thèmes abordés par les paroles. Il est indéniable qu’on n’a pas à faire à des chansons « à texte ». On est dans les années 1970 face à un blues-rocker qui hérite du blues-rock des décennies antérieures. Alors quoi ? Et bien, c’est le blues de l’homme blanc : de l’alcool, des déceptions amoureuses et le quotidien. Reprise directe de J. B. Hutto, « Too Much Alcohol » est une chanson qui prendre le thème de la surconsommation d’alcool assumée, où le but est de monter en « pourcentage », jusqu’à atteindre le fatidique 100% de taux d’alcoolémie. Repris en chœur avec la foule, ce morceau monte en puissance, à mesure que Rory crie « Pick up ! Pick up ! A jug of alcohol ! », et compte 90%, 95%, 96%, 97%, etc. Du pur plaisir. Le seul regret, c’est de ne pas avoir pu vivre ce live et compter avec le reste du public qui, à l’image de la dernière phrase du morceau, « won’t feel no pain at all. »

Après autant d’émotions et d’énergie dépensées, Rory Gallagher pose la guitare électrique et prend sa guitare acoustique et son harmonica pour nous livrer un « As The Crow Flies » acoustique en solo, tout en blues. Un régal.

Le sixième morceau n’est autre que « A Millions Miles Away ». Création originale de Rory Gallagher, ce morceau est une pépite d’une rare profondeur. Je pourrais en parler pendant des heures de ce morceau. De la ligne de basse qui est fantastique. Des solos guitares tantôt incisifs, tantôt envoûtants. De Lou Martin qui nous bouleverse tout au long de ces vagues de sons sur lesquelles nous errons, secoués, ballotés, à la dérive. Si nous disions précédemment que l’écriture de Gallagher manquait parfois de profondeur, c’était sans compter l’ambiance extraordinaire de la musique qui englobe les paroles de toutes les chansons, mais aussi et surtout de ce titre précis qui offre d’une façon toute poétique le thème de la solitude qui minait en profondeur l’esprit de Rory. A mes yeux, cette version live pulvérise intégralement la version studio, qui semble bien fade après cette prouesse.


« A Millions Miles Away » - Extrait du DVD

Le septième morceau, « Walk on Hot Coals », est là pour ramener le radeau du public qui s’était laissé emporter par le vent du précédent morceau. Retour de l’énergie, retour des riffs percutants et rapides. C’est aussi le morceau sur lequel Rory nous prouve, s’il le fallait encore, toute sa maîtrise technique de la guitare, notamment par l’utilisation du potentiomètre de volume sonore de sa Stratocaster (légèrement modifiée il est vrai). A partir de la cinquième minute de cette longue musique, jouant avec les harmoniques et la montée progressive du son, il génère des phrases poignantes qui, en douceur, tranquillement, montent en crescendo. Un vrai délice.

En ayant encore sous la caboche, Rory Gallagher entame paisiblement « Who’s That Coming ». Morceau d’anthologie où il montre cette fois-ci sa maîtrise du bottleneck, et où il laisse s’exprimer les autres membres du groupe. A la fin de ce long moment, on entend le public chanter « Nice one Rory, nice one son, let’s have another one ». Le live aurait pu s’arrêter là. D’ailleurs, il s’arrête d’une certaine façon avec cette chanson.

Mais, l’album contient deux autres chansons, « Back on My Stompin’ Ground (After Hours) » et « Just a Little Bit » enregistrées en studio. Des morceaux de grande qualité mais… qui n’offrent pas le charme du live précédent. J’avoue en tout cas une préférence pour « Just a Little Bit. »

Au terme de l’écoute de ce live, force est de reconnaître tout le génie et la créativité de Rory Gallagher. L’Irish Tour ’74 est un grand classique du blues-rock des années 1970. Pour ceux qui ont eu la chance de voir le documentaire, ou de voir des morceaux live sur Youtube, vous avez pu noter le dévouement que porte Rory tout au long de sa prestation. Les yeux fermés presque tout le temps, à 200% dans sa musique, son look de bucheron, sa générosité et son humilité reconnues, il ressemblerait presque à un Jésus du blues-rock.

Un très grand artiste.

Aristide / C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Commentaires

Super chronique !!!

Écrit par : Sven | 11/03/2015

Merci !

Écrit par : Carine | 13/03/2015

Excellente chronique! Bravo pour l'effort de contextualisation.

Écrit par : Valentin | 13/03/2015

Les commentaires sont fermés.