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09/02/2015

Chronique de livre: Ikigami, préavis de mort

Ikigami, préavis de mort

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Pour la plupart des gens, la bande dessinée japonaise n’est constituée que d’œuvres pour mâles prépubères en quête d’une fausse symbolique masculine. Ils ont en tête l'histoire d’un héros qui va tout faire pour atteindre son but et échapper à la fatalité grâce à des combats ubuesques. Cependant le manga* ne se réduit pas à cela. Beaucoup de sujets différents sont traités. Pour aller dans ce sens je vais vous présenter un manga dystopique, «Ikigami : Préavis de mort »**.

Ecrit et dessiné par Motorō Mase, Ikigami est un manga se déroulant dans un Japon uchronique proche de celui que nous connaissons aujourd’hui. Une loi dite de « Sauvegarde de la prospérité nationale » est appliquée pour faire comprendre la valeur de la vie au peuple ainsi que pour ses effets bénéfiques sur la société (PIB, sécurité,…). Quand les enfants entrent à l’école primaire ils se voient tous vacciner. Une capsule létale est présente dans un vaccin sur mille. Elle se déclenche à une date et une heure précises entre 18 et 24 ans. Les concernés ne sont avertis que 24 heures avant leur décès grâce à un préavis de mort (appelé aussi Ikigami). Dans le manga nous suivons Fujimoto, un fonctionnaire apathique chargé de les livrer. Chaque tome est divisé en deux arcs scénaristiques tournant chacun autour d’une personne ayant reçu le document fatidique. L’histoire de Fujimoto s’étoffe entre deux destinées tragiques tout au long des 10 volumes qui composent le manga.

Le synopsis peut sembler au premier abord grotesque, mais la force de Mase est de rendre tout cela crédible grâce à un réalisme glacial. Tout fait sens dans Ikigami parce que il est facile d’y reconnaître notre monde post-moderne. C’est une différence fondamentale avec beaucoup d’œuvres dystopiques tel que 1984 ou Le Meilleur des Mondes qui ont des contextes qui nous sont plus étrangers (du moins au premier coup d’œil). Seule une loi diffère ici, et voir ce que provoque cette loi sur la société donne de l’intérêt à l’œuvre.

On retrouve dans Ikigami une institution (de type superstructure) qui cherche à tout codifier, se déconnectant ainsi du réel, pour finir par devenir son propre but quitte à tout détruire. L’institution se faisant totale devient système, c’est un inhibiteur sévère. Malgré cela, la démocratie de marché et d’opinion y est présente. Elle laisse libre cours au désir tant que celui-ci s’inscrit dans le cadre qu’elle a défini. On retrouve le même totalitarisme que l’on voit en incubation en occident, seule la proportion des ingrédients diffère***. Toutefois il serait cependant stupide de résumer ce manga à une mise en dessins de concepts sur le totalitarisme. Ikigami c’est aussi et avant tout l’histoire d’êtres humains perdus dans la société des individus, condamnés à une fin dramatique. Dans chaque arc, l’auteur raconte une tragédie (divisé en trois actes) collant aux problèmes actuels (familles brisées, précarité, solitude, misère sexuelle, …). Ce qui est particulièrement étonnant c’est que Mase arrive à donner une identité propre à chacune de ces histoires. De plus, il crée des moments véritablement touchants qui ne tombent jamais dans le pathos ni dans le nihilisme. Il veut que son lecteur se pose des questions sans que le concept ne prenne le pas sur le récit. Par exemple, lorsqu’une mère ne voulant pas admettre que son fils a reçu l’Ikigami, hurle que ça n’arrive qu’aux autres. Il soulève beaucoup plus de choses par cela que par de longs discours… En outre, on voit Fujimoto évoluer avec nous, personnage bien réalisé avec qui l’on devient rapidement intime.

Ce manga traite par ailleurs d’un thème idiosyncratique au Japon, le sacrifice pour la collectivité. Ce sacrifice c’est cette mort programmée, simulacre d’un monde désenchanté. En effet, le Japon est le pays de la mort volontaire, et non de la mort subie. Comment renouer avec le sacré et l’exemplarité lorsque c’est un monstre froid sans tête qui vous l’administre aléatoirement pour faire prospérer son PIB ? Comment renouer avec l’unité dans une société individualiste où la mort d’une personne sur mille ne fait réagir personne ?

Je recommande chaudement Ikigami, véritable miroir de nos vies. Là-bas comme ici chacun est le maillon d’une chaîne où personne et à la fois tout le monde est responsable. Une grande création !

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* : Pour rappel, un manga est une bande dessinée japonaise, la définition ne s’étend pas au-delà.

** : Ikigami signifie littéralement messager de la mort.

*** : Quand je vois certains classer Ikigami comme une œuvre parlant exclusivement de la dictature (fasciste en plus parfois), je ris bien. Le non-respect et la manipulation de vivant au nom du bien commun ne sont pas l’adage d’un fascisme fantasmé mais bien d’oligarques prêchant le saint libéralisme ici. Ce n’est pas un état fasciste qui a affirmé que « Les enfants n’appartiennent pas à leurs parents » ni développé des OGMs.

Valentin/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Commentaires

De nombreuses oeuvres sont de très grandes qualités.
Monster traite des expériences humaines, notamment de manipulations et de remodelages psychisque, très en phases avec certaines formes d'ingénierie sociales.
Death Note est comparable, dans son ton, à des films tels que Citizen Kane et, même si la fin se veut bêtement moralisatrice, n'est clairement pas du côté de la bien-pensance.
Et on pourrait en citer d'autres, soit qui abordent des thèmes sensibles (Zipang, entre autres), soit qui sont des satires très réussies de la société (GTO).
Quant à l'idée d'un loisir de prépubères à la recherche de figures masculines, il me semble, au contraire, que les mangas, et notamment les shonens, peuvent porter de véritables valeurs (honneur, sens du sacrifice, camaraderie, loyauté, fidélité, volonté de puissance), que la plupart des hommes aujourd'hui seraient incapables de transmettre à leur fils.

Écrit par : Cain Marchegris | 10/02/2015

Oh, un désespéré !
Il ne manque plus que Clotilde.
Les lecteurs de Bloy me font toujours plaisir !

Concernant ce sujet, personnellement, je trouve que les manga d'Urasawa (Monster, 21th Century Boys) ont souvent de belles promesses et mais s'étiolent rapidement. Mais c'est vrai qu'on trouve quelques allusions à l'ingénierie sociale auxquelles je n'avais jamais vraiment pensées.
Death Note, c'est pareil. Bon démarrage, puis rapidement, on tombe dans une répétition de ce qui faisait le charme au début, à savoir une enquête complexe sous forme de duel (à la manière de certaines enquêtes de Sherlock Holmes et de Moriarty). L'évènement ponctuant la fin du premier arc est clairement le début de la fin pour moi.

A la limite, je trouve pertinent de signaler les "bienfaits" des shonen nekketsu, à la manière d'un One Piece dont les analyses sur le fond pourraient mériter une ou plusieurs thèses de doctorat.
Pour ma part, je trouve que les manga, et les japonais de façon générale, ont cette tendance à sublimer le quotidien et ce qui en France peut paraître anecdotique mais qui pourtant est à la base de la vie : la gastronomie, le sport, les jeux de société, ou toute autre activité.
Combien de manga ont su, à la manière d'un Hikaru no Go, d'un Slam Dunk, d'un Kokou no Hito, d'un Hajime no Ippo ou Ashitae no Joe, redorer le blason de ces activités passionnantes qui sont à la base même de l'équilibre physique et/ou mental dans la vie de tous les jours. En Europe, ou dans le monde la BD franco-belge, et aux Etats Unis à travers les comics, rares sont les titres qui savent apporter tant la contemplation, la réflexion de ces activités "banales", que toutes les valeurs que tu as citées bien plus accessibles et réelles que celles approchées dans un Lanfeust, X-Men ou Tintin.

Bref, les manga méritent parfaitement leur place dans nos bibliothèques.

Écrit par : aristide | 10/02/2015

Tout à fait d'accord sur les activités pour nous banales. Et j'irai même plus loin, en notant que ces mangas parviennent non seulement à redorer le blason de ces activités, mais aussi à susciter un vrai engouement dans le monde réel. Certes, cette constatation est plus vraie au Japon (Hikaru no Go, dont tu parlais à juste titre, en est un parfait exemple, de même que des mangas de sport, réalistes ou non [Captain Tsubasa pour le foot, Prince of Tennis, Slam Dunk]), mais il ne faut pas négliger son impact en France.
Par ailleurs, et c'est assez ironique, mais l'admiration des scénaristes japonais pour la culture européenne peut aussi avoir des effets bénéfiques : je me suis intéressé, dès mes 5-6 ans, à la mythologie, parce que je regardais Saint Seiya.
Je confirme donc tout à fait ta conclusion.

Écrit par : Cain Marchegris | 12/02/2015

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