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12/01/2014

Philippe Muray sur le rire...

p1-image_1-3372.jpg"Philippe Muray : Le rire est très exactement ce que l'époque ne peut plus du tout tolérer, encore moins produire, et qu'elle est même en passe de prohiber. «Rire de façon inappropriée», comme on a commencé à dire il y a une dizaine d'années sur les campus américains, est maintenant presque un délit. L'ironie, la dérision, la moquerie, la caricature, l'outrance, la farce, la guignolade, toute la gamme du rire, sont à mes yeux des procédés de description que l'âge de l'industrie de l'éloge ne peut évidemment pas supporter. J'essaie, pour mon compte, de m'en servir comme on se sert des couleurs sur une palette. Parvenir à faire rire une page est plus difficile encore que de faire jouir pleinement quelqu'un, mais c'est à peu près du même ordre, de l'ordre des travaux d'Hercule. Lorsque j'y arrive, je sais que je touche à une vérité sur le monde concret. C'est d'ailleurs pourquoi je trouve un peu fort de café que l'on me classe parfois parmi les pleureurs «réactionnaires», les mélancoliques à états d'âme, les déploreurs du passé et tous les déprimés à remords. J'aimerais, en tout cas, que ceux qui m'attaquent et me qualifient de cette manière me montrent une ligne, je ne dis même pas une page, une ligne, une seule ligne, dans toutes leurs œuvres sinistres, où ils sont parvenus à faire rire quelqu'un. Le rire est déréalisant : il est donc extrêmement efficace pour décrire un monde humain qui accepte en tant que concret des concepts (voir la burlesque opération d'intoxication néo-balnéaire appelée Paris-Plage, l'été dernier, qui était aussi un test pour mesurer le degré d'hébétude des populations), et lui renvoyer dans la figure ce faux concret déréalisé par sa caricature même. Mais ce rire n'aurait aucune efficacité s'il n'était pas engendré par une pensée précise concernant ce monde humain. Avant de rire, et peut-être de faire rire le lecteur, il me faut concevoir ce monde, et le voir, et l'entendre, tandis qu'il commet ses méfaits et ses crimes en parlant la langue festive, tout comme la Révolution française commettait les siens dans la langue de l'ancienne Rome impériale et dans les costumes ad hoc. C'est seulement à partir de cette considération globale que peut naître la démesure du rire, qui est aussi le plus exact compte-rendu de ce qui se passe. Cette époque, pour employer un euphémisme, exagère. L'exagération comique me paraît la meilleure réponse que l'on puisse lui apporter."

Source: Parutions.com

Commentaires

Toujours un temps d'avance.

Écrit par : aristide | 12/01/2014

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