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06/12/2016

Regard sur l'actu #33 : « Petit tableau des renouveaux et des conservatismes politiciens »


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Regard sur l'actu #33 : « Petit tableau des renouveaux et des conservatismes politiciens »

 

Relativisons la défaite du FPÖ en Autriche

Le FPÖ autrichien et son candidat Norbert Höfer ont perdu les élections présidentielles du 4 décembre face au candidat écologiste Alexander van der Bellen à 48,3% contre 51,7%.

Une victoire aurait été assurément une bonne nouvelle qui aurait poursuivi une certaine dynamique en œuvre en Occident. Elle aurait pu permettre un rapprochement entre l'Autriche et le groupe de Visegrad par exemple. Trop iconoclaste pour le moment.

La défaite est très largement à relativiser; elle n'a rien d'infamante et n'est en aucun cas « écrasante » comme se plaît à le dire la presse de gauche.

Pour commencer, rappelons que le poste de président en Autriche n'a pas la même importance qu'en France et qu'une défaite aux présidentielles n'empêchera pas le FPÖ de pouvoir se positionner en bonne place à d'autres échéances électorales. Le score de 48,3% est un excellent score, le meilleur en Europe pour un parti de cette nature.

Par ailleurs, il semblerait que le sujet des rapports avec l'UE, et donc avec l'Allemagne, ce qui n'est pas négligeable lorsqu'on est autrichien, ait plus pesé encore que la question migratoire. Van der Bellen aurait aussi mis de l'eau dans son vin sur l'utopie migratoire. Il s'agit donc surtout de maintenir un statu quo vis à vis de l'UE.

D'un autre côté, cette opposition marque la faillite des partis politiques traditionnels : socio-démocrates, démocratie chrétienne, liberal-conservatisme. Une défaite de la droite nationale au profit des écologistes, dans un pays assez préoccupé par sa qualité de vie, n'est pas une catastrophe et ne peut pas être perçu avec notre seul regard de Français où l'écologie politique est une vaste arnaque.

Le résultat du référendum italien est-il vraiment une bonne nouvelle ?

Mateo Renzi proposait aux Italiens une modification du fonctionnement des institutions dans un pays marqué par près de sept décennies d'instabilité et qui est au cœur des jeux de pouvoir. Vatican, Etats-Unis, franc-maçonnerie, mafias…  Une des manifestations les plus sanglantes fut la violence des années de plomb. L'Italie est un pays à la souveraineté limitée où corruption et féodalités ont encore la belle vie. Les mouvements régionalistes, même ceux qualifiés « d'extrême-droite » agissent souvent par pur égoïsme territorial, refusant par exemple de payer pour les « terroni » du sud. L'Italie est une nation inachevée.

60% des électeurs ont pourtant rejeté sa réforme, ce qui est perçu comme une brillante victoire des « eurosceptiques » face à l'homme lige de Merkel. C'est peut-être vrai et l'ère politique qui s'ouvre désormais peut conduire à une majorité composée de partis politiques hostiles à l'Eurozone et à la politique germano-bruxelloise. Le M5S, Forza Italia ou la Lega Nord sont autant de mouvements qui peuvent tirer les marrons du feu. Mais il s'agit de mouvements qui sont en réalité divisés et il sera compliqué d'obtenir des majorités solides. Par ailleurs, rien n'indique que les partis qui seront en mesure de remporter d'éventuelles élections législatives vont appliquer leur programme : la Lega Nord a déjà largement déçue sur l'immigration lorsqu'elle pouvait agir et le précédent de Syriza en Grèce nous invite à la plus grande prudence.

Ce que favorise cette défaite, c'est la poursuite du statu quo actuel et le règne des partis. On se souvient que « l'extrême-droite » se réjouissait de la démission du Général de Gaulle après l'échec du référendum sur la réforme territoriale et qu'elle n'a pas hésité à soutenir Giscard en 1974. Que nous a apporté la démission du Général de Gaulle ? Le banquier Pompidou, l'européiste Giscard, la fausse droite chiraquienne, le gauchisme partout avec la victoire symbolique de 68... Une autre époque, certes, mais il y a peut-être un côté gaullien dans l'attitude de Renzi.

La fin d'une ère, sauf au FN ?

L'année 2016 est une année charnière. Avec la défaite de Clinton, c'est toute la politique américaine post-guerre froide qui a été ébranlée. Cette politique faite d'un hard power interventionniste et d'un soft power consumériste, libéral libertaire, post-moderne et multiculturel.

En Allemagne, le recul de la CDU, en particulier au profit de l'AfD, pourrait entamer lourdement la démocratie-chrétienne, un pilier du jeu politique allemand et de la construction européenne. En France aussi, nous assistons à quelques bouleversements significatifs.

Avec la primaire des Républicains, c'est la fin conjointe du chiraquisme, incarné par Juppé et sa campagne à gauche, et du sarkozysme, ou la droite bling bling. C'est la raison pour laquelle, en off, nous étions favorables à la victoire de Fillon. Bourgeois catholique du grand ouest. Stratégie payante aux primaires.

Avec Macron et Valls c'est sûrement la fin de la gauche française telle que nous l'avons connue avec sa politique d'assistanat délétère. C'est la fin du Mitterrandisme incarné par Hollande et c'est la fin, aussi, des leaders de gauche avec des passés trotskistes ou maoïstes. C'est peut-être à gauche que le « renouveau » est d'ailleurs le plus probant. A suivre.

Avec la défaite de Duflot qui fait suite au départ de J.V. Placé, c'est la fin d'une certaine façon d'agir au sein des Verts. Et peut-être l'émergence d'une écologie politique beaucoup plus proche de l'écologie associative et des préoccupations quotidiennes des Français.

Avec Mélenchon, c'est la digestion du dinosaure politique qu'est le PCF et, progressivement, de quelques officines au passé trotskiste comme la LCR (devenu NPA). Un paradoxe toutefois. Mélenchon (65 ans) sera le candidat le plus vieux avec Fillon (62 ans) et incarnera, malgré le renouveau impulsé par le Front de gauche, la « vieille gauche » des syndicats, de l'Education nationale, des luttes sociales et sociétales du deuxième XXeme siècle (autant les 35h que l'avortement).

Au FN, Marine Le Pen a sûrement bien conscience de cette tendance puisqu'elle cherche à faire du neuf avec du vieux. Son père ayant déjà été un homme politique de la IVème République et candidat à de nombreuses reprises sous la Vème, on comprend qu'elle souhaite insister sur son prénom, plus moderne, et qu'elle ait pu appuyer sur l'idée de « vague » associé au bleu marine. Dans les faits, le FN incarne pourtant encore la « vieille politique » de la Vème République : le parti dirigé par un chef charismatique visant les présidentielles sur un compromis gaullo-communiste.

Jean/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

03/12/2016

Pollution et écologie en Russie

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 Pollution et écologie en Russie

Appréhender cette question en Russie au travers d’un prisme « anti système » tel que se revendique le Kremlin peut être décapant. Nous savons tous que sans changement de paradigme, la nature connaitra de profondes transformations. Comment la Russie gère son environnement ?

Tout d’abord, il faut rappeler que la Russie a interdit la culture d’OGM. Sauf que ce bon point ne saurait servir de feuille de vigne, et, en la matière, le bilan de Poutine est peu reluisant. En 2012, Medvedev a même annoncé que « 15% du territoire russe est dans un état écologique critique » (https://fr.sputniknews.com/russie/20121018196348930/)

Tout ceci n’est que la conséquence d’une série de décisions remontant à la prise de pouvoir de Poutine. Celui-ci décide notamment de transférer le Ministère de la protection de l’environnement au ministère des ressources naturelles. Seul problème : ce Ministère est en charge de l’exploitation des ressources minières et énergétiques. Le paradoxe est pourtant évident… (http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=916). La Russie n’alloue que 0,15% de son budget fédéral là où Allemagne en alloue 0,29% avec une situation écologique autrement favorable.

Poutine a été incapable d’enrayer le phénomène des feux de tourbes bien connu des moscovites. Pire, celui-ci prend de l’ampleur depuis 2010. En été, la température de la capitale russe peut atteindre 37°C. Et dans les banlieues de Moscou, des incendies bien souvent volontaires sont déclenchés pour parer à un urbanisme aussi sauvage que galopant. Le problème est que la fumée ocre qui recouvre la ville tous les étés représente l’équivalent de deux paquets de cigarettes en quelques heures d’exposition selon le Ministère de la Santé russe (http://www.lepoint.fr/monde/canicule-en-russie-pollution-...)

Plus inquiétant encore. Selon le ministère de l’écologie russe, le pays se réchauffe 2 fois et demi plus vite que la moyenne mondiale. Alors que dans le même temps les températures du globe ont augmenté de 0,17°C sur la décennie, la tendance est de 0,42°C pour la Russie. La conséquence directe est qu’un joyau comme le lac Baikal est directement menacé, son niveau baissant de manière alarmante. Il y a un précédent pourtant : la mer d’Aral (http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/12/25/la-russi...)

D’ailleurs, nous savons aujourd’hui que les ingénieurs soviétiques de l’époque savaient parfaitement ce que qu’ils faisaient et qu'elles en seraient les conséquences. Bien que les causes diffèrent entre Aral et Baïkal, le résultat risque d’être non moins désastreux (http://www.nationalgeographic.fr/18801-mer-daral-la-derni...)

Autre lac où l’on rêve de passer ses vacances, le lac Karatchaï, où une heure d’exposition est suffisante pour vous octroyer une dose mortelle de radiation. En cause, des déchets radioactifs enfouis depuis 1949, des poussières radioactives qui remontent régulièrement, et 500000 personnes contaminées. Cancer et leucémies au programme. (http://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/569/reader...)

Une autre région est largement sinistrée par la pollution. C’est l’Oural. Selon l’Institut d’écologie industrielle d’Ekaterinbourg, « Il n’y a aucun autre endroit au monde qui concentre en une seule région un spectre aussi large de pollutions chimiques différentes alliées à une forte pollution radioactive due aux conséquences de la catastrophe nucléaire de 1957 à Tchéliabinsk et 40 ans d’activité intensive de l’industrie nucléaire civile et militaire. Tout cela dans un contexte de forte concentration urbaine et industrielle. C’est une région économique essentielle étendue et très peuplée. » (http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premier...)

En effet, en 1957 eut lieu la catastrophe de Kychtym, et l’optimisme des autorités d’aujourd’hui n’a rien à envier à la culture du secret de leurs aînés soviétiques (http://atomicsarchives.chez.com/kychtym.html)

Toujours selon l’Institut d’Ekaterinbourg qui ne semble ni être une officine de la CIA, ni une succursale de Soros, la situation est critique : « point noir écologique (…) l’Oural connaît une mortalité supérieure au taux de naissance. Seuls 4% des nouveaux nés naissent en bonne santé. 90% des enfants ayant survécu tombent malades plus souvent que la normale ». Rappelons que l’Oural est un des poumons économiques de la Russie.

Vous pensiez que les accidents industriels sont derrière la Russie de Poutine ? Septembre 2016, une rivière de Sibérie devient rouge sang. La cause ? Norilsk Nickel, l’un des plus gros producteurs de nickel au monde. Bien qu’il nie tout incident, l’exploitant annonce tout de même l’arrêt de la production… (http://www.sudouest.fr/2016/09/08/pollution-une-riviere-d...)

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Norilsk, ville de Sibérie et 7ème site le plus pollué de la planète. La nature a complètement disparu dans un rayon de 60km du fait de la concentration de métaux lourds dans le sol. Au menu, maladies respiratoires et cancers. (https://rbth.com/politics_and_society/2016/08/16/northern...)

(http://www.worstpolluted.org/projects_reports/display/116)

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Toujours en Sibérie, la fonte du permafrost, met en péril l’équilibre écologique de la région, en libérant de l’anthrax, provoquant la mort de nombreuses têtes de bétail (http://www.lesechos.fr/02/08/2016/lesechos.fr/02111775176...)

Dès lors, il apparait évident que si la Russie est la championne des « anti-système », elle n’entend guère changer de paradigme en matière économique et environnementale.

Ben/C.N.C.

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

Note : l'auteur de l'article, Français, a vécu en Russie et en Ukraine.

01/12/2016

La jeunesse n’est plus dans la rue…

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Version écrite de la dernière chronique d'Arnaud de Robert sur Radio Libertés. Il y évoque la transformation de nos rues...

S’il y a bien une chose qui a changé en quarante ans, c’est la rue. Quand j’étais gosse, la rue était l’espace de jeu privilégié du gamin des villes. Je crois d’ailleurs avoir passé la majorité de mon temps extrascolaire dans la rue. Vélo, billes, saute-mouton, foot, cow-boys et indiens, policiers et voleurs, skateboard, roller … Chaque fin de journée comme depuis des siècles la rue se peuplait d’enfants qui l’espace de quelques heures s’inventaient des mondes, vivaient des aventures extraordinaires avec trois bouts de carton, devenaient les héros d’un quartier pour un pénalty arrêté. La rue faisait les bandes, les copains, délimitait des territoires, générait des frontières, annonçait les bagarres, les triomphes et les défaites. On explorait le réel sur un pâté de maisons. Hiérarchies, rivalités, amours, jalousies, passions et haines prenaient corps en nous par cette école du trottoir. Nos parents, incroyablement permissifs, ou tout simplement humains, nous offraient cet inestimable cadeau à apprivoiser, la liberté. Cela n’allait pas sans heurts, sans risques, sans pleurs. La rue pouvait être une rude école. Mais elle était toujours la promesse d’une découverte de soi et des autres, l’artère qui irriguait notre imagination. Dehors, on pouvait devenir ce que l’on voulait : magicien, super-héros, justicier de l’espace, chef sioux ou grand braqueur de banque. A coup de « Pan t’es mort », on ritualisait une sociabilité forte et on répétait les leçons que nous apprenait quelques centaines de mètres de goudron.

Aujourd’hui les rues sont vides. Vides d’enfants. La rue s’est rationalisée. Elle est désormais un enjeu commercial entre fast-foods, boutiques de téléphonies et agence bancaires. Il faut slalomer entre les scooters, les panneaux publicitaires, la profusion de voitures plus ou moins bien garées. Le trottoir s’est comme rétréci pour laisser place au profit, un impératif d’adultes.

Bien sûr, la peur de l’accident, la crainte du pédophile ont joué à plein sans démontrer une hausse de l’un des deux. Mais le fait d’être abreuvé en permanence par des faits divers sordides et toujours plus morbides, effrayants insinue une espèce de peur inconsciente chez des parents angoissés qui considèrent désormais la ville comme menaçante voire toxique. L’irruption d’une immigration massive et jeune a aussi poussé à l’accroissement de cette peur par l’ajout de l’agression et du racket avec pour résultat dans un premier temps, la captation de la rue par la jeunesse immigrée. Mais même ces gosses-là ne sont plus dehors. Car l’autre cause de désertification de la rue est la révolution numérique. Portables, tablettes, ordinateurs sont venus au secours d’enfants surprotégés donc cloîtrés. Le résultat final laisse perplexe. Des générations qui grandissent en espace clos, transportés en permanence d’un lieu délimité à un autre par des parents-taxis bien plus présents que nos parents. Moins de jeux mais plus d’occupations. On ne grandit plus, on accroît ses compétences via les activités extrascolaires. On ne joue plus ensemble, on communique et on rivalise. Et quand enfin on peut sortir, avec l’adolescence c’est toujours pour un déplacement précis entre deux points déterminés et sous le contrôle vigilant de parents surveillants.

Cette mutation sociale, fruit d’une conjonction d’événements et d’actions pas si fortuites que ça entraîne un bouleversement de l’espace et de sa gestion. Les enfants surprotégés deviennent des adultes de vases-clos, des individus qui ne sont biens et en sécurité que dans des cadres protégés de l’extérieur. Ils vivent dans des bulles et n’explorent plus le monde que de manière virtuelle et fantasmée. Mais ce n’est pas leur faute, c’est la nôtre. Nous avons désinvesti le réel, nous avons quitté la rue pour le flux. Nous avons permis que s’accomplisse une forme totalisante de contrôle social normatif. La rue appartient à celui qui y descend dit-on. Donc la rue appartient à l’argent et plus aux enfants. De même qu’il n’y a pas de pays sans paysan, il n’y a pas de rue sans enfants, de quartier sans identité et de ville sans fierté, de Nation sans peuple. A l’heure du virtuel, la reconquête du réel passe par celle rue, pour nous et surtout pour nos enfants. Bonne journée !

Arnaud de Robert

Source: Paris Vox

27/11/2016

Big Other ?

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 Big Other ?

Nous avions publié sur le C.N.C. la très bonne intervention de François Bousquet lors du dernier colloque de l'Institut Iliade. Ce dernier revenait sur « Big Other » et cette tendance à préférer les autres avant les nôtres dans la mentalité occidentale.

Dans le Coeur Rebelle*, Dominique Venner écrivait en effet ces lignes : « La France se partagea en deux camps. Un nouveau « parti intellectuel » se formait. Son propos était simple : ce qui venait de l'adversaire était estimable et digne d'éloge. La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin. »

Big Other et la troisième voie géopolitique

Big Other prend en partie racine dans la fascination qu'exerce le mouvement des non-alignés et ses grandes figures auprès de la gauche occidentale. Ce mouvement qui pouvait ressembler à une « troisième voie » géopolitique entre bloc de l'ouest capitaliste et bloc de l'est communiste piloté par l'URSS regroupe depuis son acte fondateur à Bandoeng en Indonésie en 1955 les pays du « tiers-monde » selon l'expression d'Alfred Sauvy. S'il connut son heure de gloire dans les années 1970, il atteint assez rapidement ses limites. Aujourd'hui, le mouvement des non-alignés, qui a perdu de sa vigueur et de sa raison d'être depuis la fin de la guerre froide, se compose de 120 pays. Si ceux-ci refusent souvent de suivre les préconisations du FMI, de la Banque Mondiale ou de l'OMC, il n'empêche que leur « non-alignement » est tout à fait relatif, entre cubains favorables à la Russie et Saoudiens favorables aux Etats-Unis. Le 16ème sommet s'est par ailleurs tenu en... Iran**, un pays qui n'est pas inconnu de certains milieux dissidents reprenant souvent à leur compte cette rhétorique anti-impérialiste et anti-sioniste caricaturale du mouvement des non-alignés.

Houari Boumediene, président de la République algérienne fut une figure marquante du mouvement des non-alignés. Cet ancien colonel de l'ALN lors de la guerre d'Algérie s'était mué en défenseur des opprimés. Lors de la conférence d'Alger en 1973, il réunissait tout l'aréopage des « leaders » du tiers-monde : Fidel Castro, Mouammar Kadhafi ou Saddam Hussein. Un an plus tard, à l'ONU, il prononçait un discours au sujet des matières premières sous un tonnerre d'applaudissements. Quelle était en résumé la pensée de Boumediene ? La défense des peuples du tiers-monde, la nationalisation des matières premières, l'hostilité à l'Occident englobant « Américains », Européens et Israéliens. Boumediene est un exemple de ces grandes figures des non-alignés, défenseurs des opprimés à l'ONU, mais pratiquant une politique autoritaire dans son pays. Depuis le coup d'Etat en 1965, l'Algérie était en effet dirigée d'une main de fer par cet ancien officier de l'ALN. Arabisation forcée, liquidation des rivaux du FLN, corruption, socialisme étatique et nationalisations massives. Même les anciennes figures du FLN comme le Commandant Azzedine ou Hocine Aït Ahmed s'insurgeaient contre la confiscation de l'indépendance. Le communiste Benjamin Stora leur donna d'ailleurs la parole dans un reportage en 2002 « Algérie, été 1962, l'indépendance aux deux visages ». Je m'arrêterai là. Je ne parlerai pas plus longtemps de l'Algérie à la place des Algériens. Le mouvement des non-alignés ne faisait que poursuivre les luttes d'indépendance et le combat contre les puissances occidentales, mais surtout il était un courant au service de quelques grands noms qui cherchaient une place sur la scène internationale.

Notre désarmement intellectuel

La déclaration de La Havane de 1979, rédigée sous l'impulsion de Fidel Castro, avait pour objet « l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non-alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques ». Une bonne part de cette doctrine s'est retrouvée dans le « tercerisme » des mouvances nationalistes révolutionnaires. Fort bien. Mais quid du racisme et des discriminations qui sont, dans l'esprit des pays non-alignés et de leurs militants en Europe, forcément le fait des Occidentaux ? Le mouvement des non-alignés a très largement influencé la gauche hors PCF. Nous chasser de leurs territoires, violer nos femmes, éviscérer nos enfants, cela n'avait pas suffit. Il fallait continuer l'effort de guerre par la séduction de l'opinion. « Le parti intellectuel » dont parlait Dominique Venner, composé entre autres de catholiques de gauche et de marxistes, avait été séduit par les fellagas, comme il a toujours été séduit par cette figure romantique des révolutionnaires indigènes : le Che ou les Vietcongs par exemple.

C'est en mai 68 que la jeunesse de gauche radicale, peu séduite pas la bureaucratie de l'URSS et de ses relais du PCF se prendra de passion pour les luttes du tiers-monde et en particulier le Vietnam d'Ho-Chi-Minh. Des étudiants hirsutes allaient se mêler à d'anciens porteurs de valise du FLN dans leur fascination pour ces figures de l'indépendance qui diffusaient un discours de lutte contre les puissances occidentales. Le « parti intellectuel » allait donc poursuivre sa basse besogne : culpabiliser les Européens. C'est donc depuis la guerre d'Algérie, et d'une manière générale depuis la décolonisation, que le champ libre a été donné à tous ceux qui nous jugent « coupables » d'avoir « opprimé » les autres. Et peu importe si en Algérie, ce sont des « petites gens » et des harkis fidèles à la France qui ont fini démembrés dans des flaques de sang. Et peu importe si aujourd'hui c'est la Chine officiellement communiste qui pille l'Afrique. L'Algérie a porté en elle une nouvelle ère : la lutte des classes n'oppose plus désormais les bourgeois et les prolétaires d'une même nation. Elle oppose désormais les « pauvres » et les « riches » à l'échelle mondiale. Et même si les chefs des pauvres vivent dans des palais, ils sont du bon côté de la barrière : avec les opprimés.

L'occidental, figure du mal

L'occidental est la figure du mal alors que le « pauvre du tiers-monde » est une figure rédemptrice. Ces visages bigarrés, ces combattants héroïques ont une cause, alors que l'Occident lui, n'en a plus. Et parce qu'ils ont une cause, des croyances, alors ils sont plus dignes d'intérêt que l'Occidental moyen. Pourtant les germes du pan-islamisme étaient déjà là dans le pan-arabisme d'un Boumediene et autres « non-alignés ». C'est débarrassés des derniers oripeaux de l'Europe - le nationalisme et le socialisme – qu'émergent les Frères Musulmans ou un mutant comme l'Etat islamique. On pourra toujours chercher la main invisible des « Occidentaux », des universitaires s'accordent à dire que l'EI progresse sur les cendres des échecs du baassisme. En détruisant symboliquement la ligne Sykes-Picot, l'EI a porté un message jusqu'au cœur du monde arabo-musulman : là où les chefs de l’indépendance ont échoué, eux réussiront. Parce que le « nationalisme arabe » replacé sur le temps long historique n'était dans de nombreux états – sauf peut-être en Syrie et en Egypte – que le retour dans l'histoire des peuples arabo-musulmans. Après l'effondrement ottoman, il y aura eu l'effondrement européen. Soviétiques et Américains sont parvenus à geler la situation jusque dans les années 80. Mais c'est peu à peu, et a fortiori depuis le début des années 1990 que s'effectuent le retour de l'histoire et le retour des civilisations.

Derrière les discours séduisants de tant de chefs d'Etat « non-alignés » se niche un ressentiment contre l'Occident, c'est à dire, dans leur esprit, du blanc, comme l’atteste l'Afrique du Sud de l'ANC, où la lutte communiste a laissé place à une guerre ethnique. C'est l'Européen ou le descendant d'Européens qui est le coupable à abattre. A l'heure de l’hyper-classe globalisée, c'est toujours le fermier blanc qu'on assassine quand bien même l'Afrique connaît de plus en plus de milliardaires. Jugez-en vous même, le nigérian Aliko Dangote a une fortune personnelle équivalente au PIB de la Guinée. Profitant de l'explosion urbaine au Nigeria, sa société de cimenterie sera bientôt une des plus importante du monde. Vous en avez déjà entendu parler ? Bien sur que non. Car en vertu de la propagande des fameux « non-alignés » sur la propriété de la terre et des ressources, l'exploiteur, le riche, c'est forcément le Blanc, l'Occidental. Le Grand remplacement qui s'annonce n'est que la suite de ce mouvement de décolonisation du tiers-monde : la démographie en Algérie comme en Afrique du sud était en défaveur des blancs. Elle l'est aujourd'hui sur notre territoire. Les réseaux qui luttent contre le « neo-malthusianisme » sont d'ailleurs soutenus par les catholiques tiers-mondistes et les islamistes. Le contrôle des naissances dans le tiers-monde ? N'y pensez même pas ! Là où les Occidentaux s'efforcent d'imposer la planification des naissances, les imams appellent à rejeter cette forme de « néo-colonialisme » qui s'oppose aux enseignements de l'islam. En réponse à l'islam, mais aussi à un occident oscillant entre « nihilisme » post-moderne libéral-libertaire et écologie anti-nataliste, les catholiques tiers-mondistes défendent la natalité. C'est en partie un des objets de l'Encyclique du Pape argentin, Laudato Si qui poursuit sur ce point Caritas In Veritate de Benoit XVI***. Cela explique bien des choses quant à la défense du « migrant » originaire du tiers-monde...

Big Other dans le camp national

« Ce qui venait de l'adversaire était estimable et digne d'éloge. La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin. » Oserais-je dire que cette idée a fait du chemin jusque chez les anciens compagnons de route de Dominique Venner ? C'est peut-être en effet une posture toute girardienne qui s'est emparée de certains. Pourquoi girardienne ? Car je crois déceler une forme de rivalité mimétique. On finit trop souvent par ressembler à celui qu'on combat et qu'on a longtemps combattu... La lutte idéologique contre les intellectuels marxistes a conduit une bonne partie de notre mouvement à s'enivrer comme eux des déclarations tonitruantes des chefs d'Etat « non-alignés » contre « l'Occident ». Le soutien quasi unanime aux « rebelles du Donbass » n'en étant qu'un énième avatar. Untel regardera avec tendresse l'Iran islamique, l'autre n'aura pas de mots assez dithyrambiques pour louer la révolution socialiste arabe de Kadhafi et le dernier chaussera ses espadrilles che guevaresques pour faire de Chavez un héraut de la lutte des identités ! Lorsqu'une poignée de jeunes européens tout juste sortie de l'enfance tombe à Maïdan, c'est à l'inverse d'un seul bond que tout le monde les cloue au pilori : Suppôts du sionisme ! De l'Occident ! Du Capital ! Houari Boumedienne ne renierait pas un tel galimatias...

La lecture de certaines publications proches de nous est édifiante : articles hagiographiques sur les différentes figures du « tiers-monde » ou défense d'un « bon islam » qui n'est pas soutenu « par les américano-sionistes », c'est tout le panel des « autres » qui est intégré au cœur même de ce qui furent nos rangs. Ne pas encenser les chefs d'Etat qui, à nos marges, « résistent aux Atlantistes » vous rend immédiatement suspect, refuser de rentrer dans des débats théologiques sur le « bon » et le « mauvais » islam, vous ravale dans la cour des thuriféraires des chocs des civilisations et exprimer une méfiance envers la Foi des peuples du tiers-monde n'est que le signe de votre « nihilisme » d'occidental. Même lorsque les « chefs d'Etat non-alignés » sont coupables d'avoir du sang européen sur les mains, nombreux sont ceux qui les encensent.

Le combat pour l'identité devient alors suspect et se retrouve dénaturé. L'identité n'est plus alors la défense d'un héritage et dans une perspective un peu plus existentialiste une projection de puissance d'un peuple sur un territoire. Le combat pour l'identité devient une simple défense de la langue ou de la « souveraineté » contre « l'uniformisation » et « l'impérialisme » initiés par le bloc anglo-américain. Quand elle n'est pas simplement perçue comme le produit d'une « ingénierie sociale » au service des intérêts capitalistes... Nous n'avons plus le droit d'affirmer notre volonté de puissance, sans quoi nous serions forcément obligés d'entrer en conflit avec les autres. Il faut éliminer le conflit avec les autres et considérer que « toutes les identités se valent », car, comme si cela ne suffisait pas, il a fallu aussi intégrer le relativisme post-moderniste dans notre boîte à idées. Tout se vaut ! La lutte d'un identitaire à Paris, d'un bolivariste à Caracas, d'un gardien de la Révolution à Téhéran et d'un jeune du Hamas à Gaza. Il faut « doubler la gauche sur sa gauche » en étant encore plus socialiste, plus pro-palestinien, plus pro-ceci ou anti-cela qu'elle ! Il faut montrer patte blanche, ou plutôt, patte rouge. Le Maïdan et les bombardements sur Gaza ? C'est pareil ! Faisons fi de la nuance et de nos intérêts en tant que civilisation.

Pour une critique positive

La figure de « Big Other » s'est imposée dans le camp national et identitaire, sur la longue route pavée de nos échecs et de nos désespoirs. Selon certains et comme au temps de la guerre froide, notre salut viendra des Russes, des Iraniens ou des Arabes. C'est une certitude ! Et si des nationalistes prennent les armes, c'est forcément parce qu'ils sont soutenus par les Etats-Unis ! Aucun doute ! Car si nous n'arrivons à rien, ce n'est pas de notre faute, mais d'un « Système » qui nous écrase. Alors quand certains obtiennent quelques menus succès, comme à Mariupol, c'est forcément louche. «  La valorisation de l'autre par la dévaluation de soi, l'idée fera du chemin » écrivait donc Dominique Venner. C'est exactement ce qui se passe en Ukraine où les nationalistes ukrainiens qui se réfèrent aux corps-francs allemands, à Junger ou au Coeur Rebelle – qu'ils ont encore honoré cette année dans un silence de cathédrale de la mouvance nationale française - sont honnis, là où les forces eurasiatiques bardées de breloques soviétiques sont encensées.

Ainsi à l'heure où l'ultra-gauche fait peau neuve et s'adapte au monde post-guerre froide de la mondialisation néo-libérale et où le monde arabo-musulman se débarrasse de ses derniers oripeaux occidentaux au profit d'un islam régénéré, nous devrions avoir d'autres objectifs que de récupérer le flambeau de luttes éculées oscillant entre panarabisme et théologie de la libération latino-américaine. L'histoire européenne est suffisamment riche en modèles et en idées pour que n'allions pas chercher dans je ne sais quel livre vert les sources de notre renaissance. Quitte à puiser à l'ultra-gauche, autant fouiner chez les post-situationnistes, les écologistes et les anarchistes qui ont compris que les luttes actuelles concernent d'abord et avant tout le territoire et l'échelon local. Qu'avons nous à gagner à puiser chez ceux qui veulent, in fine, notre disparition ? Chez ceux dont l'horizon indépassable de l'économie est la « nationalisation » des matières premières ? A l'heure de l'écologie radicale, cela pose question. L'intégralité des pays d'Afrique tropicale, dont la démographie galopante est un problème pour l'Europe, appartiennent au mouvement des non-alignés. Pensez-vous vraiment que ces Etats se soucient de nos intérêts vitaux d'Européens ? Si nous acceptons que la question centrale est le territoire et par extension la pérennité du peuple qui habite le territoire, alors il faudra admettre que les idéologies servent souvent de prétexte à la lutte pour les territoires que se livrent les peuples. Les idéologies n'ont pas véritablement d'importance capitale, elles sont souvent cosmétiques. Ce qui compte surtout dans l'histoire, c'est la dynamique d'un peuple souhaitant défendre ou conquérir un territoire au détriment d'un autre peuple. Il ne faut donc pas voir seulement dans le non-alignement une lutte « idéologique » contre « l'impérialisme capitaliste occidental » mais aussi une lutte des peuples du « tiers-monde » contre les peuples Européens et leurs descendants.

Le « non-alignement » était en grande partie une arme  au service du « tiers-monde » et de ses dirigeants emblématiques. Une arme efficace qui a massivement séduite les intellectuels gauchistes mais aussi ceux qui tentèrent par chez nous l'émergence d'une troisième voie. Voila une des racines de Big Other. Notre principal problème est donc que nous avons été dépossédés de l'Occident. L'Occident, ce n'est plus ce monde hérité de la Grèce, de Rome, qui a été christianisé, qui a connu l'humanisme et les grandes « idées » de l'ère moderne, c'est le vide post-moderne et l'universalisme abstrait, c'est un certain christianisme devenu fou, sans racine et sans Dieu. Ce sont les mêmes qui ont encensé toutes les luttes indigénistes qui ont vidé l'Europe de sa substance. Le tragique de l'idéologie Big Other, c'est qu'elle n'épargne personne, même pas ceux qui la combattent. Car elle est, de façon ironique, profondément occidentale.

La solidarité internationale, c'est très bien, mais pas si elle passe avant la défense de l'Europe et des Européens.

Jean/C.N.C

Note du C.N.C.: Toute reproduction éventuelle de ce contenu doit mentionner la source.

* p. 67 de l'édition de 2014

** le terme d'islamophobie qui s'est imposé en France doit d'ailleurs beaucoup à la révolution islamique d'Iran qui fascina une partie de la gauche.

*** cela explique nos précautions quant à la revue d'écologie intégrale Limite.

Première publication : le 2 juin 2016

25/11/2016

La déterritorialisation, vraiment ?

La déterritorialisation, vraiment ?

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Il est devenu fréquent de lire dans les différents ouvrages et articles critiques de la mondialisation que cette dernière conduirait à une « déterritorialisation ». Dans son ouvrage Au nom du peuple, Patrick Buisson écrit par exemple ceci : « Contre la mondialisation, quintessence du non lieu, qui pousse à la déterritorialisation et au délestage des attaches symboliques, le peuple des laissés-pour-compte plébiscite le lieu comme première composante du lien. Le village coutumier contre le village planétaire. Être, c'est habiter... Le bonheur est dans le pré, pas dans le terrain-vague ni dans la ville-monde. »

Si on comprend parfaitement où veut en venir l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, ce qui est le principal me direz-vous, ce passage pose question. L'emploi du terme « déterritorialisation » est en effet maladroit.

Le terme de « déterritorialisation » nous vient des philosophes post-modernistes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur trilogie « Capitalisme et schizophrénie » : Anti-Œdipe, Mille Plateaux, et Qu’est-ce que la philosophie ?. Il s'agit d'un phénomène qui conduit un territoire, un objet, à perdre son usage conventionnel ou premier. Ce phénomène s'accompagne d'un processus de reterritorialisation qui redonne un usage à l'espace, au territoire ou à l'objet. Pour les post-modernes, cela pouvait favoriser le détournement, par l'art, de l'objet ou du support.

Dans la mondialisation, il n'y a donc pas tant « déterritorialisation » que reterritorialisation. Le non-lieu n'est pas une absence de lieu ou de territoire, mais une représentation particulière du lieu et du territoire. Un lieu qui aurait perdu son caractère « traditionnel » au profit d'une approche fonctionnaliste pure devient peut-être un « non lieu » sociologique ou philosophique mais il ne s'agit pas d'un « non territoire » ou d'un « non lieu » géographique.

Qu'est-ce qu'un territoire ?

Le Dictionnaire de l'espace et des sociétés de Jacques Lévy et Michel Lussault qui est un peu la Bible des géographes hexagonaux, rappelle que le terme de territoire n'est véritablement employé dans la géographie francophone de façon officielle que depuis 1982. L'auteur de l'article, J. Lévy donne neuf définitions et usages du terme territoire.

  • Le terme « espace » est préféré au terme territoire.
  • Espace et territoire se confondent mais territoire apparaît plus opérant.
  • Le territoire est un synonyme de lieu et se réfère le plus souvent à une spécificité locale.
  • Le territoire « épistémologique » où, sortant du concept, le territoire désigne un espace socialisé. On distingue alors le réel, du discours qu'on produit autour de celui-ci.
  • Le territoire comme espace contrôle-borné. Cette définition renvoie à celle du territoire national avec son Etat et ses frontières.
  • Le territoire au sens de l'éthologie, en lien avec l'animalité. On distingue les espèces « grégaires », protégées par le groupe, des espèces « territoriales », protégées par leur contrôle d'un espace.
  • Le territoire comme un espace « approprié ».
  • Le territoire se distingue ici du « milieu » naturaliste de Lamarck puis de l'espace émanant du spatialisme cartésien géométrique. Le territoire est caractérisé par les effets, abordés sous l'angle de la géographie, de l'identité des individus et des sociétés.
  • Après une critique des huit définitions et usages précédents, J. Lévy définit le territoire comme « un espace à métrique topographique ». Celle-ci a la mérite de s'opposer, d'après les auteurs, à une autre grande famille de métrique, les réseaux.

Lorsqu'on parle de déterritorialisation, on passerait donc selon la neuvième définition du territoire au réseau. Mais on comprend bien que l'ensemble des autres définitions nous permet de nuancer l'usage abusif du terme de « déterritorialisation ». Pour ne pas prendre le sujet à l'envers, on peut déceler, chez beaucoup d'auteurs, une approche de ce concept essentiellement centrée sur l'affaiblissement des Etats-nations. Il y aurait donc « déterritorialisation » car le territoire n'est pas, ou n'est plus, cet Etat-nation borné par des frontières, contrôlant les flux entrant et sortant. C'est une vision trop rapide du phénomène car l'appropriation de l'espace par un groupe humain, que les post-modernes appelleraient la reterritorialisation, ne fait que produire une autre approche, une autre définition, du territoire. En ce sens la privatisation par des entreprises d'une partie du territoire national ne signifie pas la fin du ou des territoire(s), elle signifie simplement que l'on passe d'un usage du territoire à un autre. Par ailleurs le territoire ne peut-être limité au local, qui n’est qu’une définition du territoire parmi d’autres, quand bien même le local, que la population fréquente, habite et s’approprie quotidiennement, peut sembler être le territoire par excellence car il est un « espace vécu » pour reprendre l'expression d'Armand Frémont (au sujet de la région).

A la suite de l'article de J. Lévy, Bernard Debarbieux donne quand à lui la définition suivante : « Agencement de ressources matérielles et symboliques capable de structurer les conditions pratiques de l'existence d'un individu ou d'un collectif social et d'informer en retour cet individu et ce collectif sur sa propre identité. » Le territoire a donc un lien avec les ressources, la reproduction, l'ordre social et l'identité. Jean-Paul Ferrier propose enfin la définition suivante : « Toute portion humanisée de la surface terrestre ». Selon cette définition, territorialisation et humanisation vont de concert selon une approche nature-culture.

Guy Di Méo proposait en 1996 dans Les territoires du quotidien une définition qui pourrait apparaître comme dépassée et incomplète mais qui conserve pourtant une grande pertinence : « Le territoire est une appropriation à la fois économique, idéologique et politique (sociale, donc) de l'espace par des groupes qui se donnent une représentation particulière d'eux-mêmes, de leur histoire. » Cette définition appuie encore ici notre développement : il y a territoire à partir du moment où il y a appropriation par un groupe humain. Les « quartiers sensibles » sont pleinement des territoires au sens du géographe, et Michel Lussault le démontre assez bien dans son ouvrage De la lutte des classes à la lutte des places. La City de Londres est également un territoire à part entière, même si on peut en avoir une représentation négative.

L'emploi abusif du terme « déterritorialisation » est donc une erreur conceptuelle car la mondialisation ne déterritorialise pas. Couplée à l'explosion démographique, elle a plutôt tendance à « territorialiser » de nouveaux espaces par un phénomène d'anthropisation. Les front pionniers, qu'ils soient forestiers ou maritimes, en sont des exemples. La mondialisation produit de nouveaux territoires et elle change la nature de certains autres dans le cadre d'une mutation globale des systèmes productifs. Les phénomènes d'urbanisation, de métropolisation ou de littoralisation produisent des territoires et des manières d'habiter qui diffèrent des générations précédentes mais il n'y a là dedans aucune déterritorialisation. Il y a plutôt une forte fragmentation et spécialisation spatiale. J. Lévy écrit d'ailleurs que « La mondialisation redessine la carte des lieux ».

La mondialisation n'est pas hors sol. Le renforcement du numérique n'y change rien. Il a même favorisé un phénomène de concentration de la population et des activités dans les métropoles car le tertiaire nécessite un environnement urbain. Saskia Sassen notait dans un article : « La ville globale : Éléments pour une lecture de Paris » que la plupart des analyses omettent les infrastructures. Pourtant, comme l'a très bien théorisé le Comité Invisible, le pouvoir réside dans les infrastructures. Le capitalisme financier a besoin de lieux et de territoires : les lieux de commandement dans les quartiers d'affaire des grandes métropoles (comme la City), les lieux où on produit de l'énergie (centrales nucléaires, centrales thermiques, raffinerie de pétrole, champs d'éoliennes, ….), les lieux où sont construit les infrastructures de transport : la gare TGV ou l'aéroport. Laurent Carroué dans La planète financière, Capital, pouvoirs, espace et territoires ne dit pas autre chose : « Loin d'être désincarnée, la mondialisation financière place les territoires et les dynamiques au cœur des enjeux sociaux, géoéconomiques et géopolitiques. »

De quoi la « déterritorialisation » est-elle le nom ?

Ce terme, qui renvoyait à la philosophie mais qu'on applique désormais à la géographie, est donc souvent employé en lieu et place de « déracinement ». Les sociétés contemporaines sont « déracinées » mais elles ne sont pas « déterritorialisées ». Or le déracinement doit plutôt être étudié sous un angle anthropologique plutôt que strictement géographique. Espaces et territoires sont modelés par ces bouleversements anthropologiques mais ils ne peuvent pas cesser d'exister.

Il faudrait distinguer de fait la mondialisation, qui est un phénomène complexe qui puise ses racines dans l'histoire (Christian Grataloup, Géohistoire de la mondialisation) et ne peut se résumer à la mondialisation néo-libérale des 30 dernières années, et la question des techniques, au final beaucoup plus vaste.

Jacques Lévy rappelle que la mondialisation est d'abord un changement d'échelle. C'est l'étude à l'échelle mondiale des grands phénomènes géographiques, des échanges économiques et des relations entre Etats. En ce sens, et pour paraphraser Michel Lussault, la mondialisation est « l'avènement du monde », c'est à dire que le « le monde est devenu le Monde ». Mais cet avènement n'a été possible que par les progrès techniques. Pour Olivier Dollfus, qui parle de « système-monde » dès 1984 avant d’utiliser ce terme de mondialisation : « La mondialisation, c'est l'échange généralisé entre les différentes parties de la planète, l'espace mondial étant alors l'espace de transaction de l'humanité ». La mondialisation traduit d'abord l'anthropisation. Olivier Dollfus distinguait le « système-Terre » du « système-Monde ». Le premier pouvant se passer de l'homme alors que le second est lié aux sociétés humaines. Christian Grataloup estime que « Le Monde, ce sont les hommes sur la terre et reliés entre eux ; mais certains le sont beaucoup moins que d'autres. »

Le « système-monde » tient son origine probable au sein des marges de l'Eurasie. Chinois, Japonais ou Portugais s'aventurent sur les mers. Pourquoi ? Il serait beaucoup trop long et complexe de traiter de ce sujet ici, mais, pour simplifier, et en mettant pour le moment de côté l'Amérique, le cœur du monde est essentiellement au Proche-Orient qui est un carrefour entre trois continents. Si les Européens ou les Asiatiques ont cherché à prendre la mer, c'est en partie pour contourner l'Orient islamique. L'impossibilité des Chinois et des Japonais à trouver une échappatoire va donc causer leur recul. Ils étaient isolés. La Chine se ferme autour de 1500 et le Japon sort de la féodalité à la fin du XIXeme siècle. L'Amérique a été, à bien des égards, source d'espoirs et des malheurs pour l'Europe mais sans la domination de de « nouveau monde » qui ne porte pas ce nom là par hasard, il eu été probable que l'Europe décline et soit soumise. Cette réalité, on la lit fort peu chez les défenseurs du « nomos de la Terre ». Ce sont les hommes forgés par la Reconquista, au Portugal, comme en Espagne, qui vont prendre la mer au XVeme et au XVIeme siècle. Il s'agit alors tout simplement de survie. Si les Européens n'avaient pas su s'attaquer à l'Atlantique, ils auraient été coincés entre cet océan et le monde islamique qui, contrôlant le sud de la Méditerranée, le commerce d'esclaves, la route de la soie et des épices aurait fini par nous étouffer et nous dominer. Mais c'est aussi cette ouverture Atlantique, vers l'Amérique qui impulse véritablement la mondialisation.

Si la mondialisation peut passer comme l'apogée d'une économie dérégulée, elle fut donc dans un premier temps une convergence progressive des économies nationales au sein d'une « économie-monde » comme l'écrivait Fernand Braudel. Ceux-ci ont vu dans l'ouverture économique et l'accroissement des échanges des facteurs de puissance, dès l'époque des Grandes Découvertes. En France l'Etat a été un puissant facteur de déracinement, y compris sous la présidence du Général de Gaulle. Comme nous l'avions déjà expliqué ici (http://cerclenonconforme.hautetfort.com/archive/2015/08/0...) Le rapport du groupe 1985, composé de haut fonctionnaires, d'experts et de techniciens prévoyait l'augmentation des mobilités et l'avènement du nomadisme : « Si les techniques de l'automobile et du chemin de fer paraissent avoir atteint le stade de la maturité, où peu d'innovations spectaculaires sont à prévoir, il n'en est pas de même pour les transports aériens, et on doit s'attendre à l'apparition de nouvelles techniques. Le résultat sera une mobilité qui, au moins pour certains individus, confinera à l'ubiquité. Cette mobilité n'est pas un fait exceptionnel : les sociétés nomades étaient caractérisées par une mobilité extrême au regard de laquelle l'actuelle mobilité des Américains du Nord ne paraît pas sans précédent ; c'est plutôt la vie sédentaire, liée d'abord aux activités agricoles et plus tard aux lourds investissements fixes de la société industrielle qui peut paraître surprenante. » dans Groupe 1985, Réflexions pour 1985, Paris, La Documentation française, 1964

Si nous sommes déracinés, c'est d'abord en raison des techniques et des technologies en particulier les transports, le numérique et l'accroissement de la vitesse qui concerne l'ensemble de notre existence, de la vitesse de nos véhicules à la vitesse d'envoi d'un courriel. Une abondante littérature peut aller dans ce sens, on mentionnera évidemment pour la réflexion sur la vitesse à Vitesse et politique, essai de dromologie, publié en 1977 par le philosophe et urbaniste Paul Virilio. On songera aussi, même si plus ancien, à La France contre les Robots, de Georges Bernanos, que nous avions chroniqué ou évidemment au Système technicien de Jacques Ellul.

On aurait tort donc de ne s'en tenir uniquement à des aspects économiques. Au même titre que Saskia Sassen pointait l'oubli des infrastructures chez de nombreux analystes, on note souvent l'oubli des techniques. La technique n'est pas neutre et c'est par les progrès techniques que les sociétés humaines se retrouvent bouleversées. Bien que son livre soit un plaidoyer vegan et pro-théorie du genre soutenue par une philosophie déconstructiviste, Sapiens de l'historien israélien Yuval Noah Harari, traduit en près de 30 langues, explique remarquablement bien comment la révolution néolithique a bouleversée non seulement l'humanité, mais aussi la planète.

Revenons en aux géographes français, et plus particulièrement à Roger Brunet. Il définissait le « système-monde » de cette façon en 1992 : « le Monde vu comme un système, tel qu'aucun de ses points n'apparaît plus comme isolé, que l'information circule vite et même quasi instantanément autour du globe, que tous les lieux sont plus ou moins interdépendants, que les décisions d'un Etat ou d'une entreprise sont susceptibles d'avoir des répercutions lointaines, et qu'il est indispensable de prendre conscience de cette solidarité de fait. »

La définition de Roger Brunet mentionne l'isolement. Alors que les Européens ont fait basculer le centre du monde de l'Orient vers l'Atlantique, les peuples d'extrême-orient se sont retrouvés isolés. Leur retour progressif dans le Monde vient donc du basculement progressif vers le Pacifique de l'économie mondiale. Mais il leur aura fallu cinq siècles. L'autre élément important de la définition de Roger Brunet est la vitesse de circulation de l'information. La vitesse et le numérique qui favorisent la mondialisation actuelle peuvent apparaître comme une « nouvelle révolution néolithique » au sens où il y a bouleversement total des sociétés. Et si les sédentaires y voient une « déterritorialisation » c'est parce qu'ils assimilent le territoire à la sédentarité. Ce qui est une erreur. Les nomades aussi habitent sur des territoires, sur les « grands espaces » tant vantés par la géographie des pan-idées : panslavisme, pangermanisme, pan africanisme... Le déracinement n'est pourtant pas le nomadisme au sens des « peuples nomades » car il est marqué par une forte discontinuité territoriale et des mobilités accentuées par la vitesse. Le nomade n'avait pas les moyens d'abolir la distance, l'homme mondialisé peut d'une certaine manière abolir la distance. Il raisonne d'abord en terme de temps.

Là aussi, comme nous l'avions déjà rapporté, le Groupe 1985 avait été visionnaire et écrivait en 1964 :

« Et alors que la notion de distance est actuellement la plus utilisée pour traiter de ce sujet, c'est en fait une fonction du temps passé, du confort et du prix qui sera sans doute, et à juste titre, de plus en plus souvent mise en jeu dans l'avenir : qu'il soit possible d'aller d'un bureau grenoblois à un bureau parisien en deux heures, pour cent francs, dans un bon siège, et la vie de la province sera changée ; point n'est besoin de savoir quelle sera la part de l'avion de l'automobile ou de l'aérotrain là-dedans — ni de penser aux 600 kilomètres qui séparent les deux villes, et qui seront toujours 600 kilomètres. On peut imaginer, par exemple, qu'en supposant un confort convenable — et indispensable — trois ordres de temps de voyage pourront être considérés : — inférieur à une demi-heure, qui peut être accepté deux fois par jour (habitat - travail) — inférieur à deux heures, qui peut être admis une fois par semaine ; — de l'ordre d'une nuit, plus exceptionnel. »

L'économie dont nous parlons actuellement doit beaucoup à la vitesse et aux techniques. Nous produisons des objets qui nous permettent de « gagner du temps », les micro-ondes ou les machines à laver, mais aussi d'être connectés avec nos ordinateurs ou nos téléphones portables. Ajoutons à cela, même si cela concerne plutôt d'autres pays, la production de voitures. Et si la Chine est intégrée à la mondialisation, c'est bien pour nous permettre d'aller plus vite, d'être connectés et de gagner du temps.

Il n'y a donc pas ici « déterritorialisation » car il y a tout au contraire un aménagement très important du territoire : usines, routes, quartiers pavillonnaires, centres d'affaire, centre commerciaux. Le déracinement va de paire avec l'aménagement du territoire donc avec la territorialisation. C'est parce qu'on a aménagé nos territoires, pour les rendre plus productifs, que des milliers d'enfants de paysans se sont retrouvés dans les usines et les bureaux en France. En effet rappelez vous qu'une des définitions de territoire est « toute portion humanisée de la surface terrestre ». Quoi de plus humanisé qu'une métropole ? Et pourtant quoi de plus déraciné qu'un habitant de cette métropole ?

Pour qu'il y ait véritablement déterritorialisation géographique, il faudrait qu'il y ait un phénomène de reflux de l'œkoumène. Si la mondialisation est « l'avènement du Monde »  et va donc de paire avec une extension de œkoumène, alors la déterritorialisation devrait être comprise comme le phénomène contraire. Le déracinement doit beaucoup plus aux évolutions techniques qu'à la mondialisation stricto sensu et l'évolution de la mondialisation sous sa forme actuelle est corrélée aux progrès techniques.

Peut-on de fait « démondialiser » uniquement en restaurant les frontières nationales ? Rien n'est moins sur. La simple restauration des frontières nationales nous conduira surtout à revenir au fonctionnement économique avant le tournant des années 70/80 mais cela n'influera que peu sur les habitants. La mondialisation, dès l'origine, est corrélée au capitalisme, y compris national, donc à la société produite par le capitalisme. En France, on estime que la population est urbanisée à 82% et qu'elle est sous influence urbaine jusqu'à près de 95% ! Tout retour en arrière paraît donc utopique en l'état. La population ne veut pas tant revenir au village coutumier que lutter contre son déclassement. La norme sociale de l'après-guerre, c'est la famille des Trente glorieuses, pas le paysan-paroissien dans son village.

Jean/C.N.C.

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24/11/2016

Chronique de livre : Erik L'Homme, Des pas dans la neige

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Erik L'Homme, Des pas dans la neige (Gallimard)

Gallimard jeunesse vient de publier une nouvelle édition de l'ouvrage d'Erik l'Homme, Des pas dans la neige. L'occasion de se replonger dans ce roman d'aventure qui détonne dans la bibliographie de son auteur.

Erik L'Homme s'est spécialisé dans la littérature jeunesse et a publié en particulier Le livre des étoiles, un succès de librairie vendu à plus de 600000 exemplaires, primé au Festival de géographie de Saint-Dié-les-Vosges et traduit en plusieurs langues. Son récit au Pakistan n'est pas, à l'inverse de ses autres publications, à classer dans le fantastique, bien que le moteur de l'histoire mobilise une créature imaginaire : l'homme sauvage.

Erik, son frère Yannick, photographe, et leur ami Jordi Magraner (aujourd'hui décédé), s'envolent il y a une vingtaine d'années à la recherche de l'homme sauvage. Celui-ci serait un hominidé autre que Sapiens et qui n'aurait pas connu notre évolution. On le retrouve dans le mythe du Yéti ou en Amérique du nord de « Big foot » mais il ne faut pas confondre le Yéti de Tintin et l'homme sauvage dont il est question ici, appelé barmanou par les Chitrali, une population du Pakistan avec laquelle l'auteur et ses acolytes vont nouer de nombreux contacts.

Le livre se dévore tellement il est passionnant. Je ne sais pas pour autant si il est tellement adapté aux jeunes lecteurs étant donné qu'Erik L'Homme décrit des territoires inconnus et s'autorise des digressions un peu complexes autant sur la géopolitique, la décroissance ou notre regard occidental sur le monde. Il sera assez adapté à des lycéens ou à des collégiens déjà éveillés. Les adultes ne s'ennuieront pas bien que certains critiques semblent trouver le récit un peu trop descriptif.

L'ouvrage nous rappelle d'emblée que « […] tout est affaire de regard, du regard qu'on porte sur le monde. » et c'est de cela dont il est question ici. D'une aventure qui peut paraître assez folle mais qui va pourtant permettre à nos trois protagonistes de découvrir qui ils sont. Ces trois Occidentaux, isolés dans des territoires hostiles, souvent à une haute altitude, à l'écart du confort moderne et confrontés à des populations aux langues, aux traditions et donc aux représentations très différentes nous adressent une leçon d'humilité. Loin de vanter un monde gris et sans âme, Des pas dans la neige nous narre un monde fragile où la diversité des cultures enracinées fait la richesse de notre planète. Une diversité souvent fragile et conflictuelle, en particulier en raison de l'islam. La survie du peuple Kalash par exemple, auquel Jordi Magraner va ensuite dédier sa vie avant d'être tué le 2 août 2002 par les talibans, se pose clairement dans l'ouvrage.

L'esprit qui anime les trois protagonistes nous rappellera Sylvain Tesson, c'est à dire ce type d'hommes qui vivent en marge de l'aventure. Comme l'écrit Erik L'Homme, « c'est aujourd'hui dans les marges, j'en suis persuadé, que se dissimulent les derniers hommes libres. ». Les chemins noirs de Tesson dans notre hexagone vont dans le même sens que les pas dans la neige d'Erik L'Homme.

Que sont ces pas ? Ceux d'un « homme sauvage » insaisissable, nous rappelant qu'au final, l'homme n'a pas simplement domestiqué la faune et la flore depuis le néolithique mais qu'il s'est domestiqué lui-même. Le barmanou, si il existe, mais les témoignages récoltés plaident en faveur de cette thèse un peu loufoque, incarne cette liberté sauvage des premiers hominidés. Nos plus lointaines origines, bien avant les impôts ou le recensement et plus encore avant les supermarchés et les bouchons sur les autoroutes. Cette quête est celle d'une liberté retrouvée, mais cette liberté a un prix : la fragilité de l'existence. Les conditions de vie difficile, l'absence de la médecine, se font ressentir et nos amis en sauront quelque chose.

L'ouvrage d'Erik L'Homme nous prouve qu'il est encore possible de faire des choix, de vivre une autre existence, une existence qui n'est accessible qu'à quelques uns. Mais l'ouvrage ne saurait se résumer à cela et il s'agit d'une enquête menée avec sérieux, notamment par Jordi Magraner. Ce dernier va d'ailleurs publier un mémoire, Les hominidés reliques d'Asie centrale (http://daruc.pagesperso-orange.fr/hominidesreliquesasiece...). Certains de ses croquis représentant le barmanou sont dans l'ouvrage. Le livre peut sonner comme un hommage à ce grand défenseur du peuple Kalash. Un peuple qui n'intéresse pas grand monde dans notre Occident pourtant si plein de bonnes âmes, toujours promptes à verser une larme pour les malheureux du « tiers-monde »...

On n'a pas de mal à deviner qu'il n'a pas du être facile pour Erik L'Homme de recomposer le puzzle de sa mémoire et de faire remonter à la surface les souvenirs enfouis, les bons comme les mauvais. Le récit est en tous les cas d'une grande cohérence, sans longueurs inutiles, sans apitoiement, sans moraline et avec une vraie dose de lucidité. La vie, la vraie, se forge dans l'épreuve, et dans toutes les aventures que nous pouvons traverser. Celles-ci démarrent souvent par un pas de côté et sont une affaire de regard. Il n'est peut-être pas nécessaire de partir au Pakistan pour vivre des aventures et être libre, mais il n'est pas possible de vivre des aventures et d'être libre si on regarde le monde en captif.

Jean/ C.N.C.

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